Aréquier
Pagodes (eriodendron-anfracluosum) avec du riz gluant et chaud, maintenu à Taide de bandelettes de soie. Ce pansement ne doit pas être renouvelé avant trois ou quatre jours. Il est également appliqué au traitement des fractures comminutives avec pertes osseuses, qu'elle qu'en soit la cause. La consolidation s'obtiendrait ainsi très rapidement ; parfois un mois, au plus^ après l'accident. Le traitement des fractures simples comporte les mêmes applications, sous des planchettes maintenues autour du membre à l'aide de liens en bambous.
Lèpre
La lèpre, ce résultat probable de l'encombrement, dans des habitations malsaines et humides, d'individus mal nourris et épuisés par la misère, est très répandue au Tonkiu. Elle est relativement plus fréquente dans le Delta que dans la montagne où, paraît-il, on ne l'observe qu'accidentellement. Les indigènes admettent qu'elle est héréditaire et contagieuse. Il suffit, disent-ils, pour la contracter de se revêlir des effets d'un lépreux, de s'asseoir sur un siège souillé de son urine, de marcher pieds nus là où il a uriné et
même sur sa tombe, si ancienne soit-ellc, alors qu'elle est recouverte d'herbes et de rosée. Simples croyances populaires assurément dénuées de preuves certaines.
La contagion directe n'est, elle-même, pas démontrée, puisque les femmes des lépreux continuent à vivre avec leurs maris, en ont des enfants qui deviennent ordinairement lépreux, et échappent fréquemment à la maladie.
Les différentes variétés de lèpre, se présentent toutes ici. La maladie, à marche plus ou moins rapide, débute ordinairement par un épaississement de la peau, notamment à la face et aux oreilles, suivi de l'apparition, sur une surface blafarde, de taches d'un rouge violacé.
Souvent elle s'annonce par une dégénérescence linéaire d'un orteil, qui ne tarde pas à s'indurer, à devenir douloureux et volumineux, puis à s'étrangler au niveau du pli digital palmaire, où se constate une ulcération bientôt suivie de la gan- ^ène et de la chute de l'orteil. Fréquemment le pied tout entier, parfois une portion do la jambe, M bien la main et l'avant-bras subissent la dégénérescence, se recouvrent de tubercules, puis s'ulcèrent, se gangrènent et tombent, laissant à leur place un moignon difforme qui ne tarde pas
à être lui-même envahi. Les os ne sont pas un obstacle ; ils finissent par se nécroser et se détacher des tissus mous. C^est la lèpre humide, la lèpre anesthésique mutilante des auteurs, moins douloureuse, paraît-il, que la lèpre sèche.
Chez les enfants de lépreux, l'affection n'éclate ordinairement qu'à la puberté, se manifestant par de vives douleurs articulaires avec engourdissement des membres, ou bien par un épaississement rapide de la peau du visage et des oreilles, bientôt semée de taches livides et écailleuses. Souvent, alors, l'élimination des tissus se fait sans ulcération préalable, et la guérison est possible ; c'est la lèpre sèche, beaucoup plus douloureuse que la précédente, et, paraît -il, également fréquente.
La lèpre acquise par contagion peut guérir, disent les médecins indigènes ; mais la lèpre héréditaire est incurable. Le traitement consiste dans l'application de poudre de Réalgar— |-, alun, -J-et poudre d'écorce de Hoang-nam -\~ . Ce mélange est également employé comme médicament interne. La décoction et les emplâtres de feuilles de ciguë (ngo-rung) sont d'un usage habituel contre les atroces douleurs qu'occasionnent parfois les ulcérations.
Eléphantiasis
Toutes les manifestations de Téléphantiasis se rencontrent au Tonkin, mais relativement plus fréquentes dans les montagnes, dans les vallons étroits, sombres, que dans le Delta proprement dit. Il n'y a, cependant, rien de précis à cet égard. Certaines régions, connues pour leur insalubrité, redoutées pour la fièvre qui y règne en permanence, sont indemnes d'éléphantiasis ; d'autres, dans les mêmes conditions d^nsalubrité, en présentent de nombreux cas* La mala* die serait également plus fréquente parmi les rares indigènes employés à l'exploitation des mines. Elle débute par un engourdissement des membres ou parties du corps qui doivent être envahies, par des démangeaisons atroces, bientôt suivies de vives douleurs et d'intumescence progressive des tissus. L'évolution se fait en 7 ou 8 mois. La guérison est exceptionnelle. La maladie serait héréditaire et non contagieuse.
Ulcère Annamite
Je ne crois pas à la spécificité de l'ulcère dit annamite. 11 n'est rien autre, selon moi, que
Tulcère atoaique diphtéroïde des pays chauds et humides. La fatigue, la malpropreté, la marche, jambes et pieds nus dans des terrains marécageux, surtout les grattages provoqués par les piqûres d'insectes, notamment par celles des jnoustiques, suffisent pour le déterminer. La contagion n'est pas absolument prouvée: elle paraît probable. Il est certain, du moins, que la présence, dans une chambre occupée par des blessés, d'individus atteints d'ulcères annamites, constitue un réel danger pour ces blessés. Comme dans tous les pays chauds et humides, la cicatrisation des plaies est, au Tonkin, fort lente; souvent entravée soit par la pourriture d'hôpital qui a, certainement, de grandes analogies avec l'ulcère proprement dit, soit par une gangrène superficielle.
Suivant les constitutions, l'ulcère annamite évolue plus ou moins rapidement: j'en ai vu envahir Ja moitié d'un membre en moins de quinze jours, chez des sujets lymphatiques, émaciés par les privations. C'est heureusement l'exception. Un de ses caractères fâcheux est sa tendance à la chronicité. L'ulcère se recouvre d'une membrane diphtéroïde d'un gris sale, sous laquelle évoluent des bourgeons, saignant au moindre attoiiche-
ment. C'est ainsi que cette pénible affection immobilise, pour longtemps, ceux qui en sont atteints. Elle a été un véritable fléau pour le corps expéditionnaire.
Les indigènes traitent, non sans succès, Tulcère annamite par des applications locales, fort douloureuses, d'un mélange de poudre de Réalgar avec des sels d'étain, de mercure el différentes plantes riches en tannin. Mes collègues et moi, nous avons tenté plusieurs procédés. Tour à tour nous avons essayé les lavages àl'eauphéniquée, les applications de teinture d'iode, de jus de citron, d'iodoforme, de bismuth, etc., etc.
J'ai obtenu, je crois, les' meilleurs résultats par le traitement suivant : application d'un épais gâteau de charpie imprégnée d'une solution au dixième d'iodure de potassium. Cette application, assez douloureuse, fait rapidement disparaître, en moyenne 2 ou 3 jours, la membrane diphtéroïde qui recouvre l'ulcère.
Je la remplace alors par la teinture alcoolique d'aloès. Le pansement doit être renouvelé au moins une fois par jour; et le repos horizontal est indispensable pour les malades atteints aux membres inférieurs.
La durée de l'ulcère annamite est variable ; un
mois en moyenne, admettent mes collègues : j'ai constaté, après 15 ou 20 jours du traitement que je préconise, des guérisons d'ulcère que paraissaient n'avoir pas influencé les traitements antérieurs. Parfois j'ai eu recours aux pointes de feu pour limiter la marche envahissante de la maladie.
Insolations, Coups de chaleur
J'ai signalé les principales maladies observées au Tonkin :je n'en ai pas fait une étude complète^ fai dit seulement ce que j'ai pu voir. Je n'ai parlé ni de la rage, que je n'ai pas eu occasion d'observer une seule fois, bien qu'elle soit très fréquente dans le pays ; ni de certaines affections parasitaires, filaire du sang, dystome des bronches, dengue, etc., etc. Il y a beaucoup à étudier, beaucoup à apprendre ici : Ce sera l'œuvre des médecins du temps de paix.
Pendant la période des luttes incessantes, des continuels déplacements, il n'était possible que de prendre quelques notes rapides : c'est ce que j'ai fait.
L'insolation est un danger permanent au Tonkin. Souvent l'homme insolé tombe foudroyé,
sans connaissance et seulement agité de quelques mouvements convulsifs ; il a la respiration pénible et anxieuse, le pouls large et lent, et succombe une ou deux heures après sa chute ; même, parfois, après avoir pu répondre à quelques questions. Plus fréquemment, "on observe les épistaxis, la rougeur de la face, la jactitation, la tendance au sommeil, caractéristiques des cas légers.
J'ai pu également, deux ou trois fois, observer la forme syncopale, notamment chez mon collègue M. L... Les trois manifestations classiques, congestion cérébrale, syncope, asphyxie, s'observent selon la prédominance sanguine, lymphatique ou nerveuse des sujets ; suivant, aussi, l'état de réplétion de Testomac. Elles doivent être traitées différemment :
Lesaffusions froides répétées, les ventouses, la saignée, les vomitifs, dans les cas de congestion cérébrale avec réplétion de l'estomac ; la respiration artificielle, les affusions froides, les frictions énergiques sur les membres inférieurs, quand domine la forme asphyxique; ingestion de quelques gouttes d'éther pur, dans la forme syncopale. J'ai eu souvent recours à ce dernier procédé pour provoquer de grands efforts de respiration.
En route, j'avais toujours sur moi un flacon d'élher. J'ai pu, ainsi, agir avec la rapidité indispensable, et faire cesser des accidents qui eussent pris, rapidement, un caractère de haute gravité. Je recommande la même pratique.
Ce qu'il faut, surtout, c'est agir promptement. Nos soldais doivent recevoir une instruction spéciale à cet égard, et savoir secourir leurs camarades atteints, aussi bien que se garantir euxmêmes. Malheureusement, il est dans notre caractère de négliger les précautions les plus banales. Malgré des recommandations réitérées, j'ai pu voir, souvent, des hommes du régiment de France, se promener en plein soleil, tête nue même pendant les heures réglementairement consacrées à la sieste. Que de fois j'ai été appelé pour des accidents qui n'avaient pas d'autre origine. De telles imprudences ne sont pas commises par les soldats de l'infanterie ou de l'artillerie de marine, toujours sévèrement punis lorsqu'ils négligent les précautions hygiéniques ordonnées par le commandement.
Pendant les marches, même le matin, même pendant la belle saison, aussi bien sons le ciel couvert que sous un brillant soleil, il fanl avoir la tête couvc^rte Au casque et non du simj>le képi ;
le couvre-nuque esl tout à fait insuffisant*; il faut éviter les lourdes charges, les vêtements serrés, etc., etc., redouter, surtout, la marche pendant les heures chaudes de la journée.
Les Turcos ne résistent pas mieux que les Européens ; les Annamites, toujours très légèrement vêtus, n'ont été que très exceptionnellement atteints. J'ai eu occasion d'observer plusieurs cas d'insolation dans une compagnie de Turcos se rendant de Phu-Haï à Hanoï. C'était le 24 juin : ordre avait élé donné, à cette compagnie, de rentrer d'urgence à Hanoï. Le capitaine partit après la soupe : il était onze heures du matin, la distance à parcourir ne dépassait pas 6 kilomètres, et le ciel était couvert. Vingt hommes, au moins, furent atteints ; deux tombèrent foudroyés, et, malgré le traitement le plus énergique, succombèrent deux ou trois heures après leur entrée à l'infirmerie. Un officier eut un accès, heureusement passager et sans conséquence, de véritable folie furieuse.
Pendant les marches autour de Lang-Kep, 5, 6, 7 et 8 octobre, les mêmes accidents se renouvelèrent. Pendant le combat du 8 octobre, cent hommes, peut-être, furent atteints: dix ou
i . Large salacco en liège ou moelle de sureau*
douze succombèrent, parmi lesquels le lieutenant-colonel Chapuis, foudroyé après deux atteintes légères, pendant qu'il entraînait le régiment à Tassant du réduit.
La disparition rapide des premiers accidents ne met, malheureusement, pas toujours à l'abri des complications ultérieures. Un sergent-major du 23% parfaitement rétabli, en apparence, a été atteint, quelques jours après, d'une méningo-encéphalite à laquelle il a succombé. On pourrait citer de nombreux exemples analogues. C'est dire assez quelles précautions sont indispensables pour éviter les insolations et coups de chaleur.
Chirurgie de Guerre
J'ai pratiqué, à la suite de divers combats, plusieurs graves opérations chirurgicales. Toujours notre installation fut plus que modeste ; toujours j'ai manqué des aides, parfois même des ressources nécessaires.
A la guerre, il faut savoir se contenter de peu ; j'ai agi rapidement, malgré l'insuffisance de l'installation, parce que j'avais acquis la conviction qu'il faut, au Tonkin, plus que partout ailleurs, savoir prendre une décision rapide, et imposer
de douloureux sacrifices. Les balles des fusils Chinois, tous fusils à tir rapide, produisent, comme les nôtres, des désordres beaucoup plus étendus qu'apparents; et, malgré les conquêtes de la chirurgie conservatrice, il faut, ici, renoncer à des tentatives de conservation qu'il serait sans doute possible de réaliser sous un autre climat. Les complications des plaies constituent, au Tonkin, un danger souvent au-dessus des ressources de la médication antiseptique. On sait les nombreuses gangrènes et pourritures observées dans les hôpitaux d'Hanoï et d'Haï-Phong. La mort en est la conséquence la plus habituelle. J'ai toujours pansé mes amputés avec une solution au millième de bichlorure de mercure. Je crois cette solution meilleure que l'eau phéniqùée. Elle a du moins l'avantage d'exiger une moindre quantité du médicament antiseptique, et, par conséquent, un approvisionnement plus facile : ce dont il faut tenir grand compte dans l'aménagement, forcément restreint, de nos cantines médicales.
Conclusion
J'ai dit ce que j'ai vu.
Le Tonkin est incontestablement malsain ; et
ses productions agricoles sont limitées, autant en raison du climat que de la nature du sol.
Nos braves soldats, surmenés de fatigue en raison de leur trop petit nombre, mal abrités, et parfois forcément mal nourris, ont tous subi Faction pernicieuse des miasmes délétères. En quinze mois, le corps expéditionnaire a perdu le quart de son effectif, soit par la maladie, soit par le feu, soit par des évacuations indispensables sur la Mère Patrie.
Ce ne sont point de suffisants motifs de découragement.
Le Tonkin pacifié deviendra sûrement une belle colonie, incontestablement meilleure que la Cochinchine.
Sans doute, pour tous, soldats et colons, les premières années seront pénibles, douloureuses. Le commerce d'importation pour les indigènes sera fort restreint ; le commerce d'exportation réduit seulement au riz et à quelques rares productions. — Les régions dites minières sont à peine connues, et leur richesse fort problématique.
Il y aura de nombreuses déceptions pour les ardents. Mais, peu à peu, Thygiène aura raison. Et les tenaces, ceux qui auront été prudents, seront récompensés de leurs efforts.