CHAPITRE II
8^ État sanitaire. — Maladies diverses
L'inobservance des principes les plus élémentaires de rhygiène, dans un pays aussi insalubre que leTonkin, suffit pour expliquer Tétat débile de ses habitants, et la courte durée delà vie. Habitations malsaines, vêtements insuffisants, nourriture détestable : il n'en faut assurément pas davantage. Les naissances sont nombreuses, mais la variole enlève, chaque année, au moins le quart des enfants. La virilité est tardive et la loagévité fort rare. Quand survient quelque grave maladie, la lutte devient inégale; le dénouement est généralement fatal. La superstition engendre plus de remèdes qu'il y a de maladies, et le médecin sorcier peut ici, presque aussi bien qu'en Europe,
vivre honorablemenl de la bêtise humaine. Les amulettes sont toutes-puissantes. Tout agonisant est entouré de parents et d'amis qui écartent le mauvais esprit par d'incessantes lamentations, accompagnées parfois d'un véritable charivari. Fréquemment des enfants malades, appartenant à des familles pauvres, sont confiés aux Missions catholiques qui, sous charge de les soigner, surtout de leur donner un cercueil en cas de mort, acquièrent le droit de les baptiser. Quand ces petits malades guérissent, ils sont adoptés, instruits, entretenus par les Missionnaires, et deviennent des prêtres ou d'utiles fonctionnaires. Souvent, on rencontre, à la porte d'une pagode ou de l'habitation de quelque mandarin, un malheureux mourant d'épuisement et de misère : on ne s'en occupe pas. A peine daigne-t-on le couvrir de quelques haillons. Il est sans famille, il ne compte pas dans la société, et la charité n'est pas la vertu des indigènes. Les fous et les lépreux, seuls, sont l'objet de la pitié publique et savent, du reste, la réveiller lorsqu'elle devient paresseuse. Un lépreux se présente-t-il sur un marché, chacun lui fait don de quelque provision. Malheur à qui n'a rien ajouté à la besace : le lépreux se précipite sur l'étalage et choisit ce qui lui con-.
vient ; et Favare marchand, redoutant sans doute la contagion, est obligé d'abandonner tout ce qui a été touché.
Dans les grandes villes, seulement, à Hanoï notamment, et grâce surtout aux missionnaires français, les lépreux, leurs femmes et leurs enfants sont parqués et nourris aux frais de Fadministration. Il leur est alors interdit de quitter le cantonnement. Ces malheureux paraissent, dr reste, renoncer sans regret à leur liberté: les places vacantes sont toujours ardemment convoitées.
Parmi les maladies les plus fréquentes, il faut citer les fièvrespaludéennes, l'anémie cachectique, la diarrhée et la dysenterie, les affections du foie, la phtisie, les rhumatismes, et la variole chez les enfants.
Parmi les affections externes, dominent les adéAites,les abcès, les ulcères chroniques, toutes les maladies de la peau, la conjonctivite simple ou purulente, Turéthrite et les chancres mous. La syphilis est rare, spéciale, dit-on, à certaines provinces, en rapport plus fréquent avec les Européens.
J'ai cru retrouver chez les Européens qui habitent le Tonkin, Tétat anémique habituel aux
ouvriers employés à la construction des grands tunnels. La température n'est pas très élevée, mais Pair est constamment saturé d'humidité, au détriment sans doute de ses éléments les plus vivifiants. Il en résulte un état d'alanguissement fort remarquable. Les influences cosmiques, pluie, électricité, chaleur, lumière, favorisent visiblement Féclosion et la marche de certaines maladies. L'inappétence est Fhabilude pendant la mauvaise saison. Il y a, alors, une grande tendance aux affections gastriques, notamment aux congestions viscérales. Les moins éprouvés subissent un amaigrissement progressif rapide, une pâleur de mauvais aloi. Chez plusieurs, on constate une exagération des fonctions du cœur qui bat, souvent, 120 pulsations et, très rarement moins de 70, sans chaleur fébrile cependant.
Un mot seulement sur chacune de ces maladies.
Fièvre paludéenne. — La fièvre paludéenne est le fléau du Tonkin ; elle s'y montre, sous les formes les plus diverses. Le marais et la forêt, non les rizières, sont les véritables foyers de rimpaludisme. Il est certain que les formes graves sont beaucoup plus rares dans le Delta, où la culture constitue un véritable drainage, que dans la
région des premiers plateaux et des forêts. Soit action plus active du poison, soit imprudence commise, peu de voyageurs, en dehors du Delta, échappent à son action. Les indigènes n'hésitent pas à habiter au milieu des rizières, et même dans le voisinage de marécages remplis de palétuviers ; mais, bien que la population atteigne, dans le Delta, une densité qui ne se rencontre peut être nulle part en France, ils ont une véritable terreur de la région des montagnes broussailleuses où, cependant, les marais sont beaucoup plus rares.
Le pays, au delà de flong-Hoa, sur le fleuve Rouge, de Lang-Kep sur la route de Lang-Son, est réputé pour son insalubrité aussi préjudiciable, paraît-il, aux indigènes qu'aux Européens. Quelle que soit, du reste, la région, les travaux qui exigent de grands déplacements de terre sont pernicieux. Les terrassements deHaï-Zuong, de Phu'Li, de Phu-Lang-Tuong, de Lang-Kep, de Chu, etc., ont décimé nos soldats ; presque tous ont été atteints d'un état cachectique fort grave. Chez eux et chez les colons, la plus grande fréquence et les formes les plus redoutables ont été observées dès le 15 avril, jusqu'à la fin de juillet.
L'influence des premières pluies, avec alternance de sécheresse, est manifeste. Dans les montagnes et forêts, où l'inondation n'existe pas, la différence est peu sensible.
Le type quotidien, puis le type tierce dominent. L'accès simple ne dure pas, ordinairement, plus de quatre heures, s'observe plus souvent dans l'après-midi, et cède, facilement, à quelque» prises de sulfate de quinine. Il n'y a pas de véritable accoutumance contre l'élément palustre : les anciens colons ne sont pas plus épargnés que les nouveaux venus. Les indigènes résistent plus facilement aux formes graves : les Européens paraissent beaucoup plus impressionnables. Les insolations, les refroidissements, les marches forcées, les excès quels qu'ils soient, y prédisposent visiblement. Les tirailleurs Africains (Turcos) n'ont pas mieux résisté que les Européens ; oii peut même dire que, chez eux^ l'anémie cachectique (peut être en raison de leur fréquentation plus facile des femmes du pays) a été plus persistante. Les Européens ont contracté plus facilement la diarrhée et la dysenterie. Les adolescents sont plus impressionnables que les hommes mûrs. La durée de l'incubation, à peu près indéterminée, varie cependant avec la
constilution du sujet, et Tintensité du miasme.
Au Delta, la forme algide a dominé dans les cas graves. La forme délirante ataxique (fièvre furieuse des indigènes), et la forme comateuse, la plus redoutable de toutes, sont, disent les missionnaires, plus fréquentes dans la région des montagnes. C'est à la forme comateuse que succombent la plupart des voyageurs. Parfois les fièvres délirante et comateuse sont accompagnées d'épistaxis abondantes qui précèdent la réaction, et sont réputées de bon augure pour la guérison. Il n'en est point ainsi des hématuries, assez fréquentes aussi, et considérées comme mortelles.
On observe encore une forme bilieuse, ordinairement mortelle ; la rate, alors, est réduite en bouillie putrilagineuse, et le foie, également ramolli, est énorme.
J'ai été parfois témoin d'une forme syncopale, que les injections sous-cutanées de bisulfate de quinine m'ont seules paru capables d'enrayer. On signale aussi une forme dysentérique ; mais alors le diagnostic est douteux ; l'intermittence, peu prononcée, ne se montre qu'au début. La fièvi'e est presque continue, et le sulfate de quinine, même en injections hypodermiques, est
ordinairement impuissant. C^est la forme à laquelle a succombé, à son retour de la colonne de Bac-Lé, mon jeune collègue, le docteur Claude.
Les formes graves, ai-je dit, sont plus fréquentes dans les montagnes. Les indigènes les décrivent sous le nom générique de fièvre des bois. Cette fièvre, disent-ils, ordinairement précédée d'un état gastrique très prononcé, présente les trois stades caractéristiques (frisson, chaleur et sueur). Le frisson est ordinairement terrible, parfois d'une durée de plusieurs heures, et suivi d'une transpiration abondante, accompagnée de délire. Après un premier accès, le malade tombe dans un état complet de prostration : il demeure longtemps insensible, il a perdu la mémoire ; le sens du goût et du tact sont très amoindris, ou même abolis. Souvent, à la période de chaleur, succède une violente entéralgie, mais sans diarrhée ni dysenterie. Toujours, si le malade échappe à un premier accès, il est atteint d'un état cachectique avec œdème longtemps persistant, et fatalement mortel pour tout Européen qui s'obstine à la lutte.
Les indigènes attribuent la fièvre des bois à la mauvaise qualité de l'eau infectée par les feuilles mortes. Le miasme terrible, disent-ils en-
core, ne s^étend pas très loin an delà des forints. C'est nn miasme loord, maintenn sur place ))ar les bronssailleSy le repos de Fair, Fabsence du soleil. De fait, on Tobserve partout où la couohe argilo-ferrugineuse dn sol inculte présente une végétation touffue.
J'ai souvent constaté, dans le Delta même, des accès de fièvre rémittente d'une durée de huit à dix jours, suivie d'un répit de cinq à six jours, et d'un retour de durée variable. Fréquemment, cette fièvre rémittente a simulé les débuts d'une fièvre typhoïde; mais son évolution et la marche de la température imposent le diagnostic, et l'action toujours favorable du sulfate de quinine confirme son origine paludéenne. Mes collègues, MM. Nimier et Baudot l'ont étudiée d'une manière spéciale.
La multiplicité des remèdes employés par les indigènes contre les manifestations de la fièvre paludéenne dénote leur peu d'efficacité. Parmi les plus employés, je signale la décoction de poudre de noyaux d'aréquiers (bïn-lang), mélangée aux racines de la grande scorsonaire (manchman) ; la décotion d'une espèce de dichroa (shuong-san) réputée très efficace dans la fièvre des bois ; l'infusion des feuilles d'un pulégium
(batha) ; la décoction sudorifique des grains de l'aralia-palmata (ngii-gia-bi) en renom à Phu- Lang et dans la province de Lang-Son ; celle des racines du procris-simensis (bach-chi) etc., etc.
Le sulfate de quinine, le quinquina lui-même paraissent inconnus des indigènes, et ne sont guère en usage que chez les missionnaires.
Je n'ai rien à dire de Tétat cachectique qui succède aux fièvres paludéennes. Il est la règle dans le pays, et ne m'a pas paru différer sensiblement, sauf sa gravité, du type décrit dans tous les traités classiques.
9° Les maladies du foie
Les maladies du foie sont fréquentes, relativement plus nombreuses, je crois, chez les Européens que chez les indigènes. J'ai eu occasion d'en observer un certain nombre ; j'ai pu constater que les débuts, fort insidieux, de la maladie, passent, le plus souvent, inaperçus, aussi bien du malade qui accuse, à peine, quelques vagues malaises, que du médecin appelé seulement alors que la maladie est en pleine évolution. Il est de toute évidence que les grands mangeurs, les buveurs, notamment les alcooliques, les individus
obèses y sont prédisposés ; mais il est également certain que la sobriété n'est pas une garantie absolue.
La congestion du foie évolue presque fatalement vers la suppuration, d'une manière parfois tellement insidieuse que le diagnostic demeure souvent fort indécis. Mes collègues et moi, nous avons constaté, par Tautopsie, des abcès qui n'avaient même pas été soupçonnés pendant la vie. Le plus ordinairement alors, les malades avaient été atteints de dysenterie ou de diarrhée réfractaire à tout traitement : et l'autopsie montrait, en outre des lésions intestinales habituelles, soit une énorme collection purulente, soit plusieurs petits abcès disséminés dans toute la masse du foie parfois réduit à une simple coque. Cette observation nous avait amenés à pratiquer la ponction capillaire exploratrice, sous le moindre indice, souvent même alors que la palpation et la percussion laissaient le diagnostic incertain.
Parfois ainsi nous avons découvert un abcès à peine soupçonné. L'incision large et profonde d'emblée était alors notre pratique habituelle ; le seul traitement consécutif consistant en injections abondantes d'eau phéniquée, renouvelées plusieurs fois par jour à l'aide d'un tube de caout-
chouc maintenu dant la cavité de Fabcès. Malgré de réels succès, la guérison définitive n'a pas été la terminaison habituelle. La mort a toujours été la conséquence de l'abondance de la suppuration et de Fémaciation du sujet, épuisé déjà par la dysenterie ou la diarrhée.
Les congestions, les abcès ne sont évidemment pas les seules maladies du foie qui existent au Tonkin. Nos observations nous permettent seulement d'affirmer leur plus grande fréquence relatïve. Je n'ai pas eu, personnellement, occasion d'en observer aucune autre ; et mes collègues, je crois, n'ont pas été beaucoup plus favorisés. Tout au plus, mes conversations avec les missionnaires et quelques médecins indigènes permettent de supposer la fréquence des hydatides. Certains médecins indigènes, en effet, n'hésitent pas, alors qu'ils ont acquis, par la palpation la certitude d'une collection liquide du foie, à lui donner largement issue. Us se servent d'un petit couteau très effilé, et incisent en ponctionnant « Lorsqu'il sort du pus, me disait Fun d'eux, la guérison est l'exception ; mais s'il découle de Veau claire^ elle est presque certaine a. Cette eau claire est probablement le liquide dans lequel no rencontre les hydatides. Je n'ai pu, cependant.
obtenir à cet égard de renseignements précis Il va de soi qu'avant celte intervention chirurgicale, le malade a été soumis à une médication aussi variée qu'inutile. Je cite en passant, la décoction des racines du sautalum-album (huynsdon), des fruits de Teriobatriza (son-tra), des feuilles de mélisse (Tu-tô), des fleurs de la colosia margaritacéa (fla-Kai-Thao), des grains de Taralia palmata, etc., etc.
Vers intestinaux. — La multiplicité des remèdes employés par les indigènes contre les vers intestinaux suffirait également à démontrer leur fréquence au Tonkin. Nos soldats n'en ont point été indemnes : bon nombre ont été atteints de ténias, et surtout de vers lombricoïdes. Le ténia inermis paraît le plus habituel, et n'a généralement pas résisté à la potion de pelletiérine, ou à la prise de quelques capsules d'extrait éthéré de fougère. Souvent une simple purgation au calomel a suffi pour l'élimination de plusieurs vers lombrics, parfois quinze ou vingt. Je n'ai pas eu occasion d'observer d'autres variétés de vers intestinaux.
Diarrhée. — On peut dire que presque tous nos soldats, et même les officiers, ont été atteints de diarrhée, ordinairement de courte durée
quand elle est immédiatemenl traitée. Malheureusement la plupart négligent de se traiter dès le début ; la diarrhée devient alors chronique et réfractaire aux ressources de la thérapeutique.
La diarrhée simple s'observe, surtout, pendant les mois d'avril, mai et juin, presque toujours déterminée par un refroidissement du ventre.
L'eau du pays en est peut être la cause la plus habituelle. Les indigènes se contentent de Peau du fleuve ou des rivières, clarifiée à l'aide d'un morceau d'alun serré dans un sachet de drap. Nos soldats en font autant ou se servent, dans les cantonnements, de filtres très primitifs (futailles garnies de. charbon et de graviers). Il est prudent de n'utiliser que l'eau préalablement bouillie (décoction légère de thé) et ainsi débarrassée des nombreux germes et animalcules qui la rendent sinon toujours dangereuse, du moins fort suspecte.
M. Worms a constaté le faible degré hydroti* métrique de la plupart des eaux du Tonkin : c'est beaucoup ; mais cela ne suffit pas pour permettre d'affirmer leur bonne qualité, eu égard surtout aux analyses non moins précieuses de M. l'aide-major Manget qui signale l'abondance des matières organiques, à l'état d'azotites. J'ai vu les indigènes préférer l'eau boueuse
des rizières à celle parfailemcnl limpide de certains aroyos. Il est difficile de se prononcer, d'une façon absolue, au moins en ce qui concerne son action sur la production de la dysenterie ; mais j'ai été personnellement témoin, pendant une marche au delà de Lang-Kep, d'accidents d'intoxication que les indigènes attribuaient sans hésiter, à l'usage de l'eau provenant des aroyos transversaux du Song-Tuong. C'était le 17 mars, dans l'après-midi : la 2*" brigade poursuivait l'ennemi chassé. de Lang-Kep. La marche fut longue et la chaleur pénible : je remarquai que les coolies attachés à l'ambulance buvaient Teau boueuse des rizières, et s'abstenaient, la considérant comme dangereuse, de l'eau limpide et fraîche des aroyos rencontrés sur notre route. Je fis part «de ces observations au général de Négrier: pas assez tôt, peut-être, pour éviter des accidents. En effet, plusieurs d'entre nous, parmi lesquels le Colonel Duchesne, furent pris, peu de temps après avoir bu, de nausées accompagnées de vertiges, de fourmillements dans les membres et d'une extrême prostration. J'eus rapidement raison de ces accidents, demeurés sans conséquence ultérieure, à l'aide de frictions stimulantes, de potions éthérées ou même d'un vo-
mitif. Il n'y eut aucun accident chez les hommes qui s'étaient abstenus. Je pus constater que les rives de cesaroyos, généralement fort encaissées, étaient couvertes d'une luxuriante végétation composée surtout de solanées diverses (datura géant, stramoine, etc.). C'est, peut-être, à la présence de ces plantes qu'il faut attribuer les accidents dont j'ai été témoin.
J'ai, d'autre part, entendu raconter que plusieurs voyageurs remontant la Rivière Claire, entre Hong-Hoa et Tuyen-Quan, avaient été atteints, pour avoir bu Teau de cette rivière parfai- ' tement limpide et fraîche, d'accidents graves rappelant l'intoxication mercurielle. Mais je n'ai jamais rien observé de pareil.
L'affection, si bien décrite par nos collègues de la marine sous le nom de diarrhée microbienne de la Cochinchine, diffère, par sa manière d'être et, notamment, par sa longue durée, par ses alternatives de répit et de recrudescence, de la diarrhée ordinairement observée au Tonkin. Il est probable cependant, que la diarrhée dite de (Cochinchine se rencontre également au Tonkin, et que des recherches ultérieures, qu'il ne nous a pas été possible d'entreprendre, permettront de découvrir le microbe caractéristique.
Chez les indigènes, la diarrhée, également très fyéquente, est, ordinairement, la conséquence de l'abus de fruits verts, dont ils sont véritablement gloutons. Surviennent alors de prodigieuses indigestions, toujours suivies de diarrhées plus ou moins rebelles. Quelques infusions aromatiques, notamment l'infusion de mélisse, très abondante aux environs de Hanoï sous le nom de Tû-Tô, constitue toute la thérapeutique dans les cas ordinaires ; mais si la diarrhée persiste, les indigènes lui opposent les médicaments qu'ils emploient, également, contre la dysenterie.
Dysenterie. — La dysenterie est, en effet, après la fièvre paludéenne, la maladie qui fait le plus de victimes au Tonkin. Souvent elle est précédée de diarrhée ; fréquemment aussi, elle éclate d'emblée, s'observant à toutes les époques de l'année, mais surtout pendant l'été. Parfois, l'apparition des selles glaireuses, sanglantes, est une complication de l'état cachectique paludéen, complication d'une extrême gravité, le plus habituellement mortelle. La médication quininée, qui serait dangereuse dans le traitement de la dysenterie simple, m'a seule alors paru capable d'entraver l'évolution fatale.
La dysenterie est plus fréquente dans le Delta
que dans les montagnes. Les indigènes Tattribuent à une eau de mauvaise qualité, mais surtout à une mauvaise alimentation, aux refroidissements nocturnes, et aux émanations putrides.
La dysenterie est, certainement, contagieuse ; les indigènes Tadmettent aussi bien que nous, et prennent, à cet égard, quelques banales précautions. Toujours, et si courte que soit sa durée, elle donne lieu à un amaigrissement rapide, la peau devient sèche et terreuse. Le rapatriement est alors une nécessité ; peut-être le seul moyen d*éviter l'évolution ultérieure d'un abcès du foie.
Les médecins indigènes opposent à la dysenterie un grand nombre de médicaments, tous très riches en tannin. L'un des plus réputés est la décoction d'un écorce connue dans le pays sous le nom de Tang-Ma, écorce dont aucun de nous, du reste, n'a vérifié l'efficacité. En effet, la décoction classique de racine d'Ipéca (4 à 8 gr. par jour) nous a toujours donné d'excellents résultats. C'est véritablement un médicament spécifique. La calomel nous a rendu également de réels services. Malheureusement la dysenterie est sujette à de fréquents retours offensifs qui aboutissent rapidement à la gangrène du gros intestin, et h la mort dans l'algidité. J'ai été, à plusieurs
reprises, le témoin de terminaisons de ce genre.
La dysenterie paraissait enrayée, souvent il n'y avait pas eu de selles sanglantes depuis plusieurs jours ; le retour des selles jaunes et la rareté des évacuations alvînes pouvaient faire espérer la guérison. Le malade cependant, d'une extrême débilité, se plaignait d'un peu de céphalalgie et était sujet à de fréquentes syncopes. Puis on constatait un refroidissement très sensible du corps ; le pouls devenait d'une extrême faiblesse, les battements du cœur étaient précipités et irréguliers, et le fades prenait, parfois plusieurs heures avant la mort, un aspect cadavérique qui ne pouvait laisser aucun doute sur une issue fatale.
J'ai fréquemment tenté, contre cet état pernicieuXy mais malheureusement sans obtenir la réaction sudorale nécessaire, les injections souscutanées d'éther, les frictions stimulantes, les enveloppements chauds, etc. J'ai remarqué que la terminaison de la dysenterie par la mort dans l'état d'algidité était, presque toujours, la conséquence de quelque imprudence dans l'alimentation des malades, presque fatalement suivie d'un retour offensif de la maladie et d'une gangrène ra- I)ide de l'intestin. Le régime lacté, malgré la diffi-
culte de son emploi (il n'y a au Tonkin que du lait concentré de conserve), nous a rendu de grands services ; mais les malades s'en dégoûtent rapidement, et, malgré les recommandations les plus pressantes, commettent des imprudences dont ils ne comprennent pas le danger. Ainsi s'explique la grande mortalité occasionnée, parmi les hommes du corps expéditionnaire, par cette terrible maladie qui, je le répète, impose de longues précautions et, surtout, un prompt rapatriement.
Choléra, — Le choléra paraît endémique au Tonkin; il y en a chaque année quelques cas isolés. J'en ai vu, à Hanoï même, chez des indigènes où je fus appelé par les missionnaires ; mais il n'est pas à ma connaissance qu'il y en ait eu, en 1884, un seul cas confirmé, parmi les hommes du corps expéditionnaire.
Le choléra épidémique * éclate ordinairement, pendant l'été, de mai à septembre, par régions parfois nettement limitées, tantôt sur la rive gauche, tantôt sur la rive droite du fleuve, rarement sur les deux rives à la fois. Il se transmet de village à village, atteignant surtout les im-
1. Le choléra de 1885 qui a décimé nos troupes parait avoir été importé de Formose.
prudents et les malhenreiix mal nourris et mal abrités.
Parfois il éclate brusquement, sans accidents prémonitoires. Les premiers cas sont alors les plus graves; et cette gravité annonce le passage de la maladie à l'état épidémique. La mortalité est alors effrayante : 8 sur 10, disent les missionnaires. Les hommes, les femmes, les enfants paraissent atteints dans la même proportion.
Fréquemment, disent les médecins indigènes (et les missionnaires l'admettent également) l'invasion du choléra épidémique est précédée de l'apparition d'une épaisse vapeur se condensant, même en plein soleil, sur la région qui doit visiter la terrible maladie. Le choléra serait doue, pour eux, le résultat d'émanations terrestres contenant le miasme spécifique, et se condensant sur quelques régions, d'où il se propagerait, ensuite, par contagion directe??
J'ai eu l'occasion d'observer quelques cas de fièvres pernicieuses algides, reproduisant plusieurs des signes du choléra ; mais, en oulro que ces cas sont toujours isolés, ils ne réunissent jamais l'ensemble des symptômes du choléra. Le début n'est pas le même, et le diagnostic devient facile à quiconque a suivi l'évolution de la maladie.
Fièvre typhoïde
11 y a eu, certainement, parmi les hommes du corps expéditionnaire, quelques cas de fièvre typhoïde ordinairement modifiée dans son allure par l'adjonction de l'élément paludéen. L'autopsie, pratiquée à l'hôpital de Hanoï, dans trois cas mortels, ne saurait laisser aucun doute à cet égard. Les malades avaient présenté, du reste, les signes classiques, caractéristiques.
Si j'en juge par la description faite par certains médecins, la fièvre typhoïde n'est pas, non plus, inconnue parmi les indigènes. Une maladie, disent-ils, qui débute par des épistaxis, de la céphalalgie, des rêves agités, qui est accompagnée de ballonnement du ventre, de fièvre continue, d'une extrême prostration, etc., etc., et qui dure 25 ou 30 jours... C'est classique. Elle s'observe chez les hommes et chez les femmes, sans limite d'âge nettement tranchée et, le plus habituellement, sous forme de cas isolés. Il y aurait cependant des exemples de manifestations épidémiques. Chez nos soldats, elle a été très rare, jusqu'à ce jour.
Variole J'ai dit la gravité et la fréquence de la variole
— Gâchez les indigènes. Certainement plus de la moitié des enfants succombe à cette affection. La vaccination est une garantie indispensable pour la sécurité de la colonie européenne ; et les indigènes, si j'en juge par les essais tentés à Hanoï, et par moi-même, autour de Bac-Ninh, s'y soumettent sans difficulté.
Tuberculose, etc., etc.
J'ai signalé, également, la fréquence des affections des voies respiratoires et des rhumatismes, La tuberculose classique fait de nombreuses victimes dans la population indigène. C'est la maladie de misère ; et les observations faites dans certaines familles suffiraient presque pour établir sa contagiosité. Assurément, l'influence débilitante du climat n'est pas étrangère à son évolution, manifestement plus rapide chez les Européens qui en sont atteints.
Scrofule, Syphilis
La scrofule est également fréquente: cependant, on rencontre rarement, parmi les enfants du pays, les signes caractéristiques constatés chez les petits Européens.
La syphilis (Tin-la) n'était certainement pas inconnue des indigènes avant l'occupation. Cependant, disent-ils, et les missionnaires le prétendent également, elle était autrefois beaucoup plus rare, et ne s'observait guère que dans les villes. Les médecins indigènes paraissent, du reste, désigner, sous le nom de syphilis, toutes les affections vénériennes, et même certaines éruptions cutanées d'origine scrofuleuse.
J'ai la conviction qu'il y a, parmi les prétendus lépreux cantonnés près d'Hanoï, un certain nombre de syphilides tuberculo-ulcéreuses, de gommes ulcérées et de nécroses osseuses de même origine. Ce que j'ai vu de la lèpre kabyle, dont l'origine syphilitique ne fait, aujourd'hui, plus de doute pour personne, me pousse à cette supposition que le temps pourra seul permettre de confirmer ou d'infirmer. Jusqu'à ce jour, en effet, les lépreux n'ont été soumis à aucun traitement régulier, et les renseignements qu'ils donnent sur l'origine de leur mal sont aussi insuffisants que suspects.
Les médecins indigènes traitent la syphilis, comme la plupart des affections de la peau, par les fumigations et par l'usage interne d'un médicament ainsi préparé :
Dans ane casserole en terre, on mélange, par parties égales, dn mercare métallique, de Tacide arsénieux, du camphre, de Talun, du carbonate de fer (Tbat-Siet), avec la poudre du noyau du Doccus*. On recouvre d'une écuelle hermétiquement fixée à la casserole avec de Targile ; on met sur un feu ardent le récipient ainsi préparé» puis on laisse refroidir. On récolte le sublimé : c'est le médicament usuel. Il faut en prendre une forte pincée deux fois par jour ; à jeun, quand la maladie paraît se porter sur les membres inférieurs ; en mangeant, quand elle se montre de préférence vers le haut du corps.
Cette médication, que les indigènes disent parasitaire, est également appliquée dans la plupart des maladies de la peau, soit en fumigations, soit en frictions sous forme de pommade.
Alors que des nécroses osseuses ou des séquestres surviennent, il faut, disent les indigènes, enlever les portions nécrosées, racler Tos jusqu'à la rencontre de Tétat sain, puis remplir la cavité ainsi produite avec une bouillie d'os de poule ou de coq récemment tué, selon qu'il s'agit d'une femme ou d'un homme ! La plaie ainsi préparée est recouverte d'un mélange d'écorce de ouatier des