Au Tonkin
J?/i ce £emps de reportage à outrance, au moment où /'interview et le feuilleton dit populaire tiennent le haut du pavé avec la première page des journaux, à une époque enfin où 31. Emile Richebourg parle au nom des lettres françaises au centenaire de Diderot, vous avez pensé que la vieille renommée du Figaro lui imposait de se faire représenter en Indo-Chine par un écrivain, et vous avez bien voulu me désigner.
Donc je vous dois doubles remerciements.
En même temps, en effet, que vous me permettiez
de compléter mon tour du monde par un superbe voyage y vous me faisiez un honneur très grand. Il faudrait même dire très périlleux, car votre correspondant temporaire, mon prédécesseur, Pierre Loti, avait, le merveilleux artiste, gâté votre public
Et voilà pourquoi je me permets de vous dédier le livre dans lequel j'ai réuni les lettres écrites à votre intention. Votre nom lui portera bonheur. D'ailleurs, je. trouve ainsi l'occasion de vous témoigner ma reconnaissante sympathie, et ces occasions étant aussi rares que les journalistes de votre valeur, on les doit saisir aux cheveux.
Agréez donc ma dédicace, mon cher Rédacteur en chef, comme un faible témoignage de ma vive gratitude et croyez toujours à mon entier dévouement.
Paul BONNETAIN.
Paris, le 15 octobre 1884.
Marseille, 5 janvier 18S4
Aimer la nier, c'est professer une religion.
On n'aime pas à moitié ce qui est grand et beau : on l'adore — ou l'on en a peur. Parfois, amour et crainte se heurtent, mais devant la mer, ces sentiments se confondent. De là, logiquement, un culte.
Inavoué ou étalé, ce culte a la force naïve et empoignante d'une foi basée sur des sensations plus que sur des raisonnements. Instinctif, il ne se discute pas. Pour diviniser l'infini bleu, il suffit souvent d'aspirer le vent du large ou de se mêler, une seule seconde, au baiser pâmé du ciel et de l'eau dans un horizon de soleil.
Il y a quatre ou cinq ans, j'étais en Guyane, aux iles
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du Salut, ces rochers où les nuits sont si paradisiaques, si laiteuses, si bleues, que Delescluze lui-même, bien que proscrit et rongé du mal de France, s'émerveilla à leur douceur illuminée, et les déclara plus belles que les tant vantées nuits de Naples. Je savourais mon exil, mon isolement ; j'adorais l'espace et ma libre aventure, mes paysages tropicaux dont les cocotiers étaient les hachures, les vagues le fond ombreux. Pourtant, à certaines heures, un lambeau de journal parcouru au corps de garde, une conversation avec un officier, un mot tombé dans le silence du poste, un rien, m'enlevaient loin de là. Sous la palpitation bruissante des maubins et des cocotiers, dans le silence ami de la lune, je fermais les yeux, involontairement, pour une évocation. Et, tout à coup, c'était Paris, un coin du boulevard, un angle de rue, qui surgissaient avec une netteté de vue photographique, un fini de détails d'une étonnante vigueur.
Distincte perception: à la terrasse d'un café, j"assistais au défilé des passants et des voitures, et il me semblait entendre jusqu'aux bruits de leur marche, boire la grondante rumeur de la foule, vivre d'une vie réelle, boulevard Montmartre, à six heures du soir. Cependant la vision toujours se précisait en quelque point, grand ou petit, qui me sautait aux yeux à croire que, tout à l'heure, en étendant la main, je l'allais toucher. La façade du théâtre des Variétés revenait surtout, obsédante, sans qu'il y manquât une pierre. <>u bien encore, plus près, au ras du trottoir, se perdant
dans cet ébouriffement exquis qu'ont les platanes parisiens en avril, c'était une colonne Morris rutilante d'affiches multicolores. Derrière elle, à demi masqué, un fiacre stationnait, jaune clair, sans cesse le même, le cocher lisant un journal sur son siège.
Je me secouais. Paris, le boulevard disparaissaient soudain, et l'ordinaire tableau revenait, trop connu. Un fugitif serrement de cœur, un passager regret de la non-réalisation du rêve... Je partais faire ma ronde, — oublier.
Le temps coula: je revis Paris, ma famille, le boulevard. Et je m'assis à la même terrasse, devant le paysage urbain, jadis évoqué, les nuits de garde, sur lajetée de l'île Royale. La jouissance fat béate d'abord, puis glissa dans l'accoutumance, s'éteignit dans l'user. Un jour, les rêves revinrent.
Cette fois, ce furent la Guyane, les Antilles, dont la vision troubla mes heures. Une négresse riant au seuil d'une case, ou s'enlevant sur un mur blanc, sous un ciel bleu cru, remplaça le théâtre, la colonne, l'ancien point précis. Et j'eus encore des palpitations de cœur, au moment du réveil, en découvrant que je n'étais point là-bas. De nouveau je regrettai la non-réalisation du rêve. A la devanture d'un libraire, à présent, la Vue d'un dessin de Sahib, ou bien une page coupée dans un volume de voyage, m'empoignaient pour des heures longues. Dès lors, la mer me hanta. Je ne me débattis que pour la forme, et. ce matin, je l'ai retrouvée.
Toujours belle et toujours désirable, malgré le ciel gris, malgré le crêpe des nuages se déroulant du Faron oereux à l'indécis horizon. Toujours belle et soufflant son parfum fort, ses arômes de sel et d'iode. L'aimée, pourtant, n'avait pas changé que les tentures sous lesquelles elle dort : je l'ai trouvée en robe neuve, d'un vert de pin que je ne lui connaissais pas.
Mais qu'importe ! Verte ou bleue, elle est pareille, adorable plus que jamais. Et puis, c'est le même cadre, les mêmes montagnes casquées de forts, tachetées d'oliviers, veinées de sillons rougeàtres qui meurent dans des ilôts de grisailles. Saint Mandrier, à l'extrémité de la rade, rit encore de toutes ses fenêtres, et coupe de sa blancheur de craie le velours des pins maritimes. De mon canot, je découvre toujours Tamaris, où George Sand aima et rêva, et la Grosse Tour, et les Batteries, et toute cette côte déchiquetée qui enserre la plus belle rade du monde. Enfin, ce sont les mêmes amis qui peuplent rade, ville et port : des navires à la silhouette familière, monstrueux jusque dans
leur repos, des uniformes aimés
Avec une joie d'enfant, je reprends possession de Toulon, au café du Commerce, sur le carré du port. A quelques mètres, Teau clapote au milieu d'une flottille de baleinières, de yoles, de youyous. A droite, au premier plan, ponton lamentable, invalide de la mer, la vieille Belle-Poule carre son impotente masse gris-bleu. Autour d'elle, des troupes d'oiseaux de mer, d'un blanc
de neige, tourbillonnent incessamment. Toutes les
DEPART o
cinq minutes, c'est un canot qui arrive. L'arrière est paré. Un tapis noir bordé de rouge, timbré d'ancres, y laisse ses coins effleurer l'eau. Un sifflet susurre. Tous les avirons rentrent et sonnent, tandis que sous l'épar. pillement des gouttes qu'ils projettent, de grands cercles concentriques s'élargissent et, lentement, viennent mourir contre les appointements.
A gauche, à côté du café, la Mairie met sa façade bourgeoise, dédaigneuse de tout luxe architectural avec ses cariatides merveilleuses du Puget qui halètent, grimaçantes, superbes de vie, sous le poids du balcon. Juste en face, un brick de commerce décharge à quai, et, se détachant en vigueur sur les flancs goudronnés du navire, un matelot grec vanne du blé d'or avec un beau geste large et régulier.
Tandis que je goûte ce tableau trop familier jadis, et que sa longue perte me rend cher, voici que mes anciens compagnons d'armes accourent.
— Comment ! c'est vous ? Mais ce n'est pas possible ! Vous tombez bien ! La Garonne est arrivée hier, nous ramenant les uns du Sénégal, les autres de la Guyane, et le Tonkin vient de mouiller devant le Lazaret attendant sa libre pratique : nous allons être une bande de vieux camarades!
Là-dessus, on met des rallonges aux tables. On bavarde. Le questionnaire habituel est feuilleté. J'interroge :
— Lieutenant alors ? Bravo, cher ! Et un tel ?
— En Cochinchine.
G AU TON Kl N
— Et un tel ?
— Il vient de se faire tuer à Son-Tay.
— Et un tel ?
— Nommé capitaine. En congé de convalescence. ~- Et un tel ?
— Je ne sais pas ce qu'il est devenu... Il doit être mort...
Le « Il doit être mort » reparaît souvent. Pauvres et braves marsouins ! La phrase leur semble toute naturelle — comme la mort.
Que d'envieux je fais pourtant, lorsque j'explique ma présence à Toulon ! Je me rends au Tonkin, et avant de m'embarquer à Marseille, j'ai voulu serrer quelques mains dont l'étreinte m'est douce, revoir aussi notre beau port de guerre dans l'animation pittoresque qu'y éveille une expédition. Au Tonkin ! Les trois syllabes sonnent sans relâche au milieu des voix. Débarqués à peine, ces officiers rêvent tous d'aller combattre là-bas, et à la pensée de la campagne, les yeux luisent sur les faces anémiées.
Par malheur, les troupes de renfort qui doivent prochainement partir ne sont pas encore sur les quais. Les causeries prennent les heures ; bientôt, il faut songer à regagner Marseille ; mais YAnaâyr n'en part que demain, et l'on m'emmène à bord du Richelieu qui porte le pavillon du vice-amiral commandant l'escadre. Alors, du haut de sa passerelle, j'admire un incomparable panorama.
Derrière nous sont le Marengo et l'Amiral Duperrc, —
le roi de ces géants — qui complètent la première division de l'escadre. La seconde est composée du Trident, de YOccan et du Redoutable. Six monstres accouplés et qui dorment.
Une mouche, le Desaix, leur sert d'éclaireur. Vue du Richelieu, elle ressemble au Touriste qui navigue de Paris à Saint-Germain. La rade, cependant, a d'autres hôtes, sans compter les remorqueurs, les « patouillàrds ». Aux appointements, du côté de Castigneau, je reconnais la Moselle qui charge du matériel, le Japon, aujourd'hui bâtiment torpilleur, le transport la Garonne, arrivé d'hier, et qui a essuyé une si violente tempête que ses cuivres sont arrachés par larges places. Enfin, plus près de nous, V Annamite attend à son corps-mort le moment de repartir pour l'Indo- Chine. Le 20 de ce mois, il larguera ses amarres et emportera là-bas des troupes fraîches.
Le Tonkin, son frère cadet, est tout à l'entrée de la rade, pauvre solliciteur dont on examine les papiers et la mine avant de lui accorder l'hospitalité.
Et, durant cette quarantaine dont on ignore la durée, de pauvres troupiers s'impatientent ou agonisent. Beaucoup sont à l'hôpital du bord, malades ou blessés, aspirant par les sabords et les hublots étroits l'air du pays, l'air de France. Hâves, décharnés, misérables en leurs uniformes froissés par un long séjour dans les sacs, ils appètent l'heure de la délivrance, de la mise à terre.
Ce sera pour beaucoup l'hôpital encore, ce Saint-
Mandrier dont le cimetière, là-haut, sur la colline, est d'un sol si gras ; mais ce sera, tout de même, le bon plancher des vaches dont, paysans ou ouvriers, la plupart des soldats ne peuvent longtemps se séparer. Ce sera la salle claire et propre, où tout reluit; la sœur qui sourit surtout aux plus malades, et le médecin qui complète sa médication d'une promesse de congé. Ce sera la fin des grosses misères, l'oubli des cauchemars de la traversée : couchettes qu'on trouve vides au réveil, chocs de portes la nuit, et, sous le plafond bas, à la lueur louche des lanternes du faux pont, formes blanches pareilles à des corps que deux infirmiers enlèvent, et puis, bruit mat de choses lourdes tombant à la mer... Ce sera l'oubli du chapelet de cadavres égrené en route, le premier jeté avant Singapoore, le second et le troisième avant Ceylan, les autres dans l'Océan indien et la mer Rouge, les décès se multipliant à mesure qu'on se rapproche du pays, comme si la joie du retour était trop forte pour les pauvres dyssentériques de Cochinchine, comme si le vent qui vient des côtes de France les achevait, ces moribonds qui l'aiment tant, leur France !
— Vous ne partirez pas encore !
MM. les aspirants du Richelieu me font l'honneur d'insister pour que je visite leur poste en détail. J'accepte, et leur exubérante bonne humeur est si contagieuse que j'oublie bien vite le Tonkin, la guerre et toutes les choses tristes auxquelles je songeais.
Ce n'est pas un palais, le poste des aspirants, mais on ne s'y amuse pas moins. Un « office », qui m'a l'air d'un fameux gabier, y fait circuler des bouteilles variées. Tandis que le chef de poste remplit les verres, j'admire les Grévin et les Léonnec peints ou dessinés sur les caissons. Les tables sont couvertes de théories, d'ouvrages scientifiques, de blagues à tabac, de tables de logarithmes, de cartes... à jouer et de conférences autographiées pleines de sinus et de cosinus rébarbatifs.
Mes hôtes travaillent de quatre heures du matin à la nuit, et le second commandant, le « frégaton », pousse leur instruction nautique sans relâche. Les Saint- Cyriens et les Polytechniciens sont de vrais pachas à côté des malheureux aspirants de 2e classe embarqués. N'importe ! la gaîté n'abandonne pas les futurs loups de mer, et l'aumônier de l'escadre, qui lit son bréviaire en se promenant au-dessus de leurs têtes, sourit plus d'une fois en écoutant leur chœur classique :
Nous avons dîné vendredi dernier Chez la mère Parmentièr...e Nous avons mangé un baril entier De fromage de Gruyère I On rigolait, on s'amusait, etc..
Les verres sont enlevés, les tables débarrassées ; le domestique du poste, 1' « office», en un clin d'œil a transformé la pièce en une salle d'étude. Un officier entre, les aspirants s'asseoient autour de lui ; on apporte un tableau noir, de la craie, et la conférence commence :
«... Messieurs, on détermine le centre de voilure par deux ordonnées prises par rapport à la ligne de flottaison et à la perpendiculaire-milieu. . . »
A l'avant, dans la batterie, entre les pièces monstrueuses de 27, la musique du vice-amiral répète un pot-pourri sur les Cloches de Corneville.
Me voilà de retour à Marseille. Quelques heures me séparent à peine de mon embarquement. Pendant que je classe ces premières notes, la mélancolie des départs glisse en moi lentement.
Tout à l'heure, il n'y paraîtra plus, mais je voudrais en avoir fini et dormir dans ma cabine, bercé par le ronflement assourdi des hélices... Allons, messieurs les mécaniciens de VAnadyr, goa head !
Encore quatre heures ! Il ne fait pas jour, mais je ne pourrai pas dormir. Et cette pensée d'Auerbach me revient :
« Lorsqu'on emballe son lit, il semble qu'on y enveloppe aussi son repos. A l'avance l'àme voyage avec les coffres sur les routes inconnues... »
En mer, 8 janvier
Au lendemain d'un embarquement, les premières impressions sont complexes. Il ne serait pas inutile qu'avant de les publier, on s'excusât à propos delà prédominance des sensations sur les idées. D'abord, devrait-on voyager quand on n'a pas de yacht à soi? Les colis ne raisonnent point.
Aujourd'hui, je rêve au Manuel du parfait voyageur qui reste encore à écrire. La première page de ce livre idéal pourrait débuter par un conseil pratique. Oyeze tous, braves gens que travaillent, en de vagues nostalgies, la démangeaison de ne plus être où vous êtes et la soif d'horizons inconnus !
« Jamais, au grand jamais, ne vous rendez à bord du
navire qui vous doit emporter sans être accompagné par des parents, des amis, ou tout au moins par des êtres confusément sympathiques, et tels qu'avec une invite cordialement souriante on en peut racoler partout. Avant de larguer les amarres, l'équipage les renverra, mais la séparation n'aura pas le déchirement brutal et prompt dont la fuite du train coupe en gare les épanchements derniers. Ils demeureront sur le warff, sur les quais, dans les embarcations voisines, et leurs adieux vous suivront avec des souhaits muets, tant que vous resterez en vue. Lorsqu'on fait machine en avant, être, sur un paquebot, le seul passager que ne saluent aucun chapeau, aucun mouchoir, aucune main levée, c'est débuter par une souffrance. Chez les sensitifs, celle-ci gâte les premières semaines de route. Mieux vaut être conduit au bâtiment par tout un cortège, dût-on, grâce à ses obsessions, oublier à terre les objets auxquels on tient le plus!... »
\'l janvier
VAnadyr est un paquebot pareil aux autres, mais il possède un commandant comme la Compagnie des Messageries Maritimes n'en saurait compter beaucoup parmi ses officiers. Le lieutenant de vaisseau Tillier est non seulement un excellent marin, mais un savant très remarquable que ses travaux d'histoire naturel^ ont fait connaître du monde scientifique. Aussi, je gage que ce journal ne se remplira guère, pendant que nous naviguerons ensemble. D'où cette nouvelle note pour le Manuel précité :
« Ne connaître personne à bord, si l'on désire travailler, mais surtout n'y pas retrouver un ami. »
25 janvier
Je ramasse au fumoir un papier ployé en quatre. De l'œil je le parcours, puis, avec un tressaut de surprise, je le lis, car il contient des .vers :
Pourquoi, diront-ils, ce lointain voyage? Qu'allais-tu chercher au delà des mers?
Et savais-tu point que-, dans ton sillage Suivrait le regret de tes jours amers?
Qu'on ne peut au port ancrer sa souffrance, Noyer sous les flots les tourments passés, Et qu'un même deuil nous ramène en France, Le cœur inguéri, les membres lassés?
Lors, je rougirai du vœu chimérique, De l'espoir d'enfant que j'osais nourrir De trouver un sol où l'on vit fleurir L'oubli, cette fleur d'aucune Amérique !
Car son souvenir fait mon lâche émoi, Et son ombre flotte aux plis de ma tente, Tandis que la Mort rit de mon attente, Et sans m'effleurer se berce avec moi !
EN HOU TE lo
J'ai porté le papier au commissaire du bord. Tout de suite, il a reconnu l'écriture :
— Ce doit être l'œuvre de votre voisin de cabine, M. de C...
— Et quel est ce monsieur de C. .. ?
— C'est un spéculateur que le krach a ruiné et qui se rend au Tonkin dans l'espoir d'y reconstituer sa fortune...
20 janvier
Ce soir, durant ma promenade sur le pont, en levant par hasard les yeux, j'aperçus en l'air, à travers une fente de la toile, des allées et venues de bras tendus vers le large. Ma surprise m'amena jusqu'au point où finit la tente qui, trop bas, recouvre l'arrière-moitié du paquebot.
Debout sur la claire-voie ferrée surmontant la machine, se profilant en noir sur la teinte lilas que prend le ciel à l'Est, dans les mers chaudes, lorsque le couchant saigne encore, les chauffeurs arabes faisaient leur prière. C'était étrange et très beau, la prière de ces misérables, laids et sales, vêtus comme nos ouvriers européens de cottes et de bourgerons bleus, et qui, juchés très haut, entre la cheminée et les mâts, découpaient sur la splendeur du soir leurs silhouettes rapetissées pareilles à des ombres chinoises!
Les yeux clos, ils priaient dans une ferveur silen-
cieuse. Avec leur face enduite de sueur et de poussier de charbon, ils ressemblaient à des nègres. Sur le noir des visages, les paupières baissées plaquaient deux blanches coquilles, seuls lambeaux de chair que les escarbilles n'eussent pas mâchurés ; et ces trous blancs regardaient la mer. Parfois, dans une envolée lente, les bras se levaient, se portant vers la tête ou tendus en avant comme pour une évocation. Puis, c'étaient des génuflexions, des agenouillements prolongés, qui jetaient, anéantis, à plat ventre, ces hommes dont les barreaux de fer meurtrissaient les membres.
Le soleil depuis longtemps s'était couché. Sous le verdissement du ciel s'éteignait le confus horizon. Une brise passa qui culbuta ses nuages, et, pendant une minute, dans la fuite agitée des cumulus, la pourpre du couchant reparut au ras de l'eau. Cela fut bref comme ces flammes d'incendie surgissant soudain de la fumée et que d'autres fumées étouffent aussitôt, plus opaques ; cela fut bref comme ces coups de lueur que souffle la gueule d'un four d'usine, ouvert et refermé en un clin d'oeil . De nouveaux nuages surgirent qui voilèrent tout. Alors la nuit tomba sans transition. La brise fraîchissait. La mer prenait un clapotis uniforme; ses vagues basses, régulières, courant au Nord toutes ensemble, avaient un alignement balayé. Et comme toutes teintes se dégradaient dans l'ombre croissante, une morne impression de tristesse et de solitude se leva de cette eau sans couleur qui courait sans bruit. Pas une étoile en liant, pas une phospho-
rescence en bas. Une mélancolie coulait avec les ténèbres.
Une voix appela les chauffeurs qui priaient. C'était leur tour de quart; ils descendirent. Penché sur la claire-voie, je suivis cette descente qui n'en finissait point. Ils saisissaient des échelles après des échelles, tour à tour glissant entre les manches à vent et les tuyaux démesurément grossis aux falottes lueurs des fanaux. Tout au fond de l'interminable puits un reflet rouge dansait : la flamme de la chaufferie. C'est là qu'ils se rendaient, à six mètres au-dessous de la mer, dans l'enfer de la machine. Le bruit de leurs talons martelant les parquets de tôle des étages successifs s'enfonça, diminué graduellement. A la fin, leurs ombres seules, grandes comme la main, m'apparurent, et je n'entendis plus que le heurt des ringards détachant les blocs de houille ou tintant contre les portes de fonte, que le grincement des pelles enfournant le charbon. Une odeur de graisse montait, avec des bouffées d'air gras, brûlant, irrespirable. A ce moment, comme je me rejetais en arrière, la seconde bordée de chauffeurs, dont le quart était fini, se mit à grimper. Presque entièrement nus, ruisselants, démoniaques, ils se hissaient, avides d'oxygène et de repos. Le premier qui sortit empoigna une gargoulette de terre pleine d'eau et but à la régalade, sans s'arrêter, longtemps, très longtemps. Le filet d'eau faisait un glou-glou gargouillant dans sa gorge. Transpirant plus fort, la peau du misérable fumait. Sa poitrine mouillée luisait dans
l'ombre comme un bronze, et la sueur tombait de ses flancs et de ses coudes à grosses gouttes qui s'écrasaient sur les barreaux de la claire-voie, avec un bruit métallique et mou.
Quand ils eurent tous bu, ils s'agenouillèrent, et, prosternés dans la direction de La Mecque, perdus clans le noir, ils prièrent à leur tour.