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A L'p]TAPE
Colombo, 27 janvier
Un vieil officier, ce pauvre Péreyre. Vingt ans d'Afrique : un vrai soldat.
Il était capitaine au 2G bataillon de zéphyrs : dur-àcuire par conséquent, mais de ces durs-à-cuire dont l'œil bon, sympathiquement loyal, illumine la face tannée, de ces durs-à-cuire dont le cœur bat la chamade comme un autre, — mieux qu'un autre, — quand sonne l'heure des héroïques ou tendres dévouements...
Ses grades, il les avait conquis un à un, à la pointe de sa baïonnette d'abord, puis à celle de son épée. Soldat humble et non savant, on le comptait parmi ces braves dont la peau semble particulièrement difficile à trouer et qui, se faisant un dieu du Devoir, demeurent,
leur vie durant, les fakirs tranquilles et stoïques de leur dieu.
Ce vaillant était las. Les campagnes, cela use, et le soleil d'Algérie anémie vite le sang qu'ont ménagé les blessures. Péreyre songeait souvent avec bonheur que clans quelques mois — en juillet — il aurait droit au repos, à la retraite, qu'il pourrait rejeter son glorieux harnois, planter ses choux, soigner ses rhumes.
Ses rhumes. Il toussait, le capitaine. Il toussait comme une jeune Anglaise poitrinaire, ce troupier si crâne et si dur ! Car tout se paie : nuits passées sous la tente, mauvais sommeils sur la terre nue, et l'eau trop fraîche qu'on boit avidement au puits des douars, après l'interminable étape de la colonne dans les sables incendiés.
Seulement, il ne s'en émouvait pas; même il en riait, quand, frappant sa large poitrine, vibrante sous le choc, il disait à ses camarades :
— Le coffre est bon ! Et puis, il en a vu bien d'autres...
Toutefois, à dire le vrai, le capitaine l'attendait impatiemment ce mois de juillet. Sur son calendrier de poche, ce collégien de quarante-sept ans effarait un jour chaque matin, et le mirage de la retraite entrevue attendrissait son sourire, lorsqu'il bouclait son ceinturon pour se rendre à son service.
La guerre du Tonkin arriva. Une guerre encore ? Il en avait tant vu ! Celle-ci d'ailleurs le laisserait à son poste. Ces diables de marsouins, qu'il avait admirés à Bazeilles, en auraient seuls l'aubaine.
Au mess, il lut régulièrement tous les journaux, et son vieux sang battit plus vite à chaque écho perçu des combats lointains. Un jour, il apprit que le ministère préparait des renforts à l'infanterie de marine et qu'on songeait à la vieille armée d'Afrique. Cela le remua comme une bonne nouvelle Peu après son bataillon fut officiellement désigné. Alors, il déchira son calendrier.
Autour de lui, les jeunes gens se réjouissaient, enthousiastes. Il sourit à leur joie, ayant, à leur âge, connu des joies, des enthousiasmes pareils; ensuite, il attendit, impassible, voulant ne pas penser que juillet était proche et que toutes ses ambitions de soldat, maintenant réalisées, ne lui permettaient plus d'espérer en la bataille.
Ses chefs intervinrent : il n'était pas assez bien portant pour partir... Pourquoi aller exposer sa vie, lui, vétéran blanchi, qui, dans six mois, devait accrocher son sabre au râtelier ? Il fallait céder la place aux nouveaux venus, à ceux qui grillaient de faire leurs preuves à leur tour et de mettre au clair leur épée neuve...
Péreyre refusa. Puisqu'il était assez valide pour faire son service jusqu'au bout, il Tétait bien assez pour voir le feu une fois encore. D'ailleurs, le devoir était là, et jamais il ne discutait avec le Devoir.
11 partit.
Les premiers temps, il ne toussait plus, ou, plutôt, il étouffait ses crises. L'état-major du corps expédi-
tionnaire était à bord du Vinh-Long, le transport sur lequel il s'était embarqué, et le brave homme aurait été navré si les généraux s'étaient aperçus qu'il avait les poumons malades, lui un « vieux de la vieille » !
Courageusement, il refréna le mal opiniâtre.
— La mer me guérira, disait-il à ses camarades. Cette campagne vaudra pour moi une saison de ville d'eaux !
Donc, il fit son service, ne s'occupant que de la campagne prochaine, rêvant la nuit de Pavillons-Noirs, de sièges, d'embuscades, et enfouissant sa tête dans l'oreiller, quand ses « gueuses de bronches », cuisant trop fort, rendaient inévitable le déchirement soulageant de la toux. Il espérait que ses voisins ne l'entendraient pas et que sa souffrance resterait secrète. On l'entendit pourtant. Les amis du vieil officier, effrayés soudain, F étudièrent. Le jour, tandis qu'épuisé de fièvre et d'insomnie, il se désespérait à haute voix des lenteurs du navire et des stoppages nécessités par les avaries de la machine, ses auditeurs le montraient de l'oeil aux médecins. Les observations commencèrent. On voulut qu'il se soignât à l'hôpital du bord. Péreyre refusait de croire à la gravité de son état, quand, un matin, il fut pris d'une violente douleur au côté. La bronchite s'était compliquée d'une pneumonie : le capitaine s'alita et trouva pour la première fois la vie injuste et lâche.
Un jour encore, on le revit sur le pont, car ses préoccupations ne l'abandonnaient pas, et devant les arrêts toujours plus fréquents du transport, il se ron*
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geait les poings d'impatience. Durant un des derniers stoppages, il insista pour être porté à l'arrière, afin de voir ce qui se passait et d'interroger ses chefs. Déjà on n'osait plus lui refuser quelque chose.
Hâve, maigri, méconnaissable, il apparut au grand soleil, et les cœurs se serrèrent devant ce cadavre aux yeux luisants. Le vieux soldat avait voulu se mettre en tenue. Sur le dossier du rocking-chair, blanche sur les coussins blancs, sa tète émergeait du col d'ordonnance, et sa tunique était correctement boutonnée, jusqu'au dernier bouton.
Le mal empira, rongeant chaque jour davantage cet organisme usé à qui la jeunesse et les forces manquaient pour la lutte. Bientôt, l'espoir abandonna le malade lui-même. Condamné, le vieux brave ne broncha point, et sa résignation colora ses dernières heures d'un calme sourire.
— Il le fallait ! disait-il, devinant les muets reproches des désespoirs qui l'entouraient. Il le fallait, car c'était le devoir : on ne déserte pas son poste la veille du combat !... Seulement, puisque j'étais condamné à défiler la parade avant que sonnât ma retraite, j'aurais préféré mourir à l'ennemi, servir encore à quelque chose ! . . . Enfin ! ce qui est écrit est écrit, comme disent nos arbis. J'ai toujours eu le mal de mer et je vais mourir comme un marin !...
Il s'éteignit. Au pied de son lit, beaucoup pleurèrent qui d'apparence sont bronzés. Ce sont des pleurs navrants que des pleurs de soldats...
Le surlendemain, le Vinh-Long devait mouiller à Colombo, dans l'île anglaise de Ceylan ; on put donc conserver les restes de Péreyre et donner à ses camarades la joie de les voir sauvés de la tombe bleue, sinistre et oublieuse, où le corps du marin s'enfonce, un boulet aux pieds.
A quatre heures et demie du soir, on descendit le cercueil dans une baleinière qui se dirigea vers le warff, suivie de toutes les embarcations du bord, pavillon en berne et remplies d'officiers. Un corbillard attendait sur l'appontement, au milieu d'une foule curieuse. Les sous-officiers de la compagnie du capitaine chargèrent le corps sur leurs épaules, et du canot le portèrent sur le char. Deux jeunes misses s'étaient approchées, surprises. On enveloppa la bière dans un drapeau tricolore, puis le cortège se forma, et lentement se mit en marche.
Les Anglais n'avaient pas cru devoir envoyer une députation et faire représenter leur garnison à ces funérailles d'un officier français, mais ni nos généraux ni leur état-major, ni tous les autres assistants, officiers et soldats des divers corps, ne parurent, en leur tristesse recueillie, s'apercevoir de cette inconvenante abstention. Et le char funèbre traversa la ville, avec son escorte de Français en uniforme, avec les plis de son pavillon tricolore voltigeant sur le cercueil...
Le soleil chauffait le sol rouge et blanchissait de nappes éblouissantes la façade des cottages coloniaux
entourés d'une verdure tropicale étrange, superbe, inoubliable. Sur le bleu cru du ciel, des grands vols d'oiseaux entrelaçaient leurs cercles noirs ; d'immenses cocotiers hachaient partout le cadre mouvant du tableau ; et çà et là, au bord de grands étangs couverts de lotus sacrés, au seuil des mosquées ou des pagodes, des groupes de Cinghalais, de Malabars, de Macaïstes, de Parsis arrêtaient leur promenade bigarrée pour voir passer ce cortège d'inconnus. Plus loin, dans les haies des villas, les grandes fleurs d'ibiscus, pareilles à des coquelicots, ouvraient leur prunelle sanglante...
A l'église catholique, un prêtre italien dit l'office des morts. Le cercueil fut ensuite replacé sur le char; les sous-officiers rejoignirent leur bord, et le convoi, suivi des officiers seuls, se dirigea vers le cimetière. Quelques Anglais curieux suivaient.
A la porte de l'enclos funèbre, on s'arrêta. Personne pour décharger le triste dépôt, personne pour recevoir le cercueil. Alors les officiers se précipitèrent, — tous, mais les lieutenants et sous-lieutenants du bataillon de Péreyre protestaient. C'était à eux que revenait ce devoir, cet honneur ! On s'inclina, et ce furent eux, les jeunes, qui descendirent la bière du char et la portèrent à bras jusqu'à la fosse. Ce furent eux encore qui la descendirent au fond du dernier logement.
Le soleil ardait toujours en descendant à l'horizon. Les indéfinissables parfums de la terre indienne passaient dans la br»8c avec les cris rauques d'oiseaux de proie...
La terre briqueteuse résonna sur les planches ; le cercueil n'apparut plus qu'à peine dans l'ombre noyée du trou.
A ce moment, le général Millot, le commandant en chef du Corps expéditionnaire, s'approcha, et tous, ceux du Vinh-Long, ceux de VEuropéen arrivé la veille, firent cercle, serrés les uns contre les autres, très émus.
Le général parla. Un gros homme, le général ; petit, sanguin, l'air volontairement bon enfant... Il parla, et un souffle mystérieux, autour de lui, courba les têtes, enleva tout le monde.
Lui-même se transfigura, les cheveux au vent, grandi d'une coudée. La voix, elle aussi, montait, s'élargissant avec le geste. Pas un n'en perdra le souvenir de ceux qui l'entendirent.
Voici quelle fut cette oraison funèbre, concise et simple. Lue, elle ne paraîtra que bien ; dite, et dite avec ce geste, cette émotion, cette voix, et dans ce décor inattendu, sur cette terre anglaise, elle fut empoignante :
Messieurs,
J'ai peu vu, peu connu le capitaine. Péreyre ; mais je tiens à lui rendre hommage, comme à un homme de cœur, — comme à un homme du Devoir!. . .
Le Devoir... Tout est là, messieurs: faire son devoir, dans l'armée comme dans la société.
Nul plus que le capitaine ne l'a compris. Nul na marché
plus résolument clans celte voie qu'il avait donnée pour but à sa vie...
Malade, il a voulu suivre sa compagnie, son bataillon. Il est mort debout avec une abnégation stuique.
A ce titre, messieurs, je vous le propose à tous comme exemple et déclare que sa mort est une perte douloureuse pour le corps expéditionnaire...
Adieu, a mon capitaine » / Vous n'emportez pas seulement notre estime: vous emportez notre admiration ...
Des larmes coulèrent sur les faces de ces mâles, larmes de soldat, brèves et terribles, que burent les manches galonnées des dolmans.
Et Ton s'en revint, après que le prêtre italien eût dit au général sa propre émotion. On s'en revint, par le môme paysage étrange, superbe, inoubliable. L'œil rouge des fleurs d'ibiscus se fermait aux approches du soir. La nature tropicale, comme pâmée, soufflait plus fort ses parfums grisants.
Mais on ne remarquait pas le paysage, mais on ne sentait plus les odeurs fauves du santal et des fleurs. La prunelle humide encore, les officiers allaient sans rien dire, et leur regard vague qui songeait oublia même, en découvrant la mer, de s'orienter pour chercher les chemins du retour. Us poursuivaient leur mélancolique rêverie, le cœur vibrant encore, l'esprit perdu, tandis qu'à leurs pieds, molle et bleue, la grande berceuse psalmodiait, à coups de vagues sur le sable et sur les galets, ses profonds psaumes rythmés par les brises du large,
Cependant, là-bas, bien loin à l'horizon, — du côté de l'Occident, où sont patrie, famille, amours, — le soleil descendait, las de ses incendies, et, pareil à un boulet de feu, s'éteignait dans une mer de sang.
Hanoï (Tonkin), 14 février
Ceci pourrait s'intituler : Introduction.
Epris d'aventures, passionné de couleur, l'écrivain s'est embarqué, brusquement, un beau matin, avec l'insouciance du soldat qui part en campagne. Pendant des jours, presque pendant des mois, il a fait de la route, comme disent les matelots, et promené son rêve par des immensités. Maintenant, le but est atteint, le prologue fini, l'ancre mouillée, et la jouissance du repos l'empoigne, accablante.
La nuit tombait avant qu'il eût défait ses malles. D'Hanoï, il n'a rien vu que des paillottes grisaillant au crépuscule, qu'un pullulant troupeau de coolies... Qu'importe ? Il est enfin arrivé. Sous les traits du Ré-
siclent, la Providence lui est apparue. Il a trouvé le couvert mis, et les vins de France rubisant les cristaux sur la nappe blanche, autour des corbeilles de roses, de jasmins et de lys, fleurs de France soignées avec amour que le fonctionnaire exilé a fauchées en l'honneur de son hôte. Par contre, le gîte fut moins facile à découvrir. La ville, que l'ennemi entourait hier encore, est sens dessus dessous, le consulat petit. Le Parisien a donc béni sa bonne étoile en pénétrant dans une maison chinoise que la mort récente de son propriétaire laissait à louer. Même en sa lassitude heureuse, il ne s'est pas plaint de ce que son habitation ne fût qu'une enfilade d'étroits rez-de-chaussée, humides comme des caves, et en partie à ciel ouvert. Les murs de sa chambre suintent, les dalles sont moussues, mais il est chez lui ; sa porte est close, et deux matahs, qui ronflent déjà, la barricadent de leurs corps, du côté de la rue. Vide est la pièce, sauf le fond, l'alcôve, où un lit laqué, énorme, semblable à un catafalque, reluit à la clarté de la verrine . Coucher là, dans ce trou où l'indigène est mort ? Mieux vaut défaire ses bagages, monter sa couchette de campagne et dormir au bord même de cette sorte de piscine où pleurent les gouttières, presque sous la fente du toit chère aux gens du pays. C'est fait. La bougie meurt. Le nouveau venu s'assure de la présence de son bon revolver Guinard, et s'abandonne bienheureusement. Alors, comme il ferme les yeux afin de ne plus voir la blancheur rectangulaire du pan du ciel auquel bâille son toit, un afflux de sen-
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sations indéfinissables envahit son cerveau. C'est d'abord une vague odeur que précise et que varie, peu à peu, chaque aspiration. Tantôt, un parfum grisant de santal domine, ou bien une acre odeur de camphre, ou le relent fort de l'opium. Bientôt, une nuance l'emporte, écœurante : cela sent le Chinois.
Et l'étranger se rappelle ce qu'il a entendu dire, ou ce qu'en route il a observé déjà. Cette race n'a point que son art et ses mœurs bien à elle : plus encore, ces étranges senteurs qui affadissent l'atmosphère sont spéciales à son pays.
Cependant, ce n'est point la découverte de cette sensation innommée qui fait tourner et retourner le Français. Ce ne sont pas non plus les premiers moustiques dont les tirailleurs avancés s'abattent sur son front et ses mains. C'est une impression plus étrange : la conscience de sa stabilité sur un sol ferme, dans un silence recueilli. Depuis trente-sept jours, il n'a quitté un navire que pour sauter sur un autre, et, pendant trente-huit nuits, la grande bleue, la berceuse féroce et douce, a balancé ses courts sommeils. Ce qui manque au voyageur, c'est la chanson de la mer, les mille bruits du bord, le sentiment d'une vacillante et molle flottaison.
Et ses yeux se rouvrent et ses regards montent des coins noyés d'ombre à la bande grise qui est le ciel. Tant pis ! S'il ne dort pas, il n'en rêvera pas moins. Voilà que ses longues étapes se déroulent processionnellement en sa cervelle hallucinée. Il refait la route
parcourue, mais avec une rapidité vertigineuse, et sa songerie tournoie si fort, qu'il pense assister à quelque défilé d'ombres chinoises projetées sous son front par une lanterne magique, mais par une magique lanterne laissant aux images leurs couleurs.
C'est le brusque départ, Paris, la gare, les derniers adieux si doux ensuite à revivre; Marseille, l'embarquement, rémotion du « Dérapez ! », quand, l'ancre à pic, l'hélice tourne, hésitante ; quand le paquebot s'ébranle, frémit, s'élance enfin, entre les quais couverts de monde, de gens agitant chapeaux et mouchoirs, et parmi lesquels, à ne reconnaître aucun ami, le cœur se serre, très bêtement, d'instinct.
Puis, des visions passent, visions de ciel, visions de mers. Des bleus crus, d'un bleu d'enseigne de coiffeur en Provence, des indigos amidonnés, des bleus tendres — bleus de Paris un matin clair. Des gris ensuite, et des noirs, mélancoliques ou sinistres, intraduisibles presque toujours. Mais, sous la féerie des soleils, sous la tristesse menaçante des nuages bas, l'Océan incessamment ondule, et la continuité de son évocation retient plus longtemps les mouvants souvenirs.
En cinq ou six aspects, elle se fixe, l'éternelle changeuse qu'on a vue sous cent aspects. Irisée, verte, jaune, violette, teintée d'encre, rutilante de lumière, ou frémissante et laiteuse sous ses phosphorescences, la mer forme le fond du tableau , reste pareille, qu'elle s'étale, huileuse, qu'elle bouillonne
en écume, qu'elle clapote, menaçante et glauque, ridée d'une colère qui monte, vibrante d'un accès passé.
Or, sur ce fond — rideau de scène qu'un vent agite, — des décors passent, peu nombreux, mais intenses encore de coloris, et qui résument des notes d'étapes, des souvenirs confus d'escales. C'est Naples — une Naples que, naïf, on croit inédite ; une Naples pluvieuse et nocturne, d'un noir qui fait plus sales les rues, plus glissante la lave, plus lamentables les corricolos, mais qui met en valeur l'aigrette incendiée du Vésuve. C'est une Naples-Ghetto, devant laquelle se cabrent les réminiscences romantiques, et dont on se souvient, surpris, comme d'un faubourg Montmartre empoisonnant moins le macaroni que la marée.
Ensuite, c'est l'Egypte, descente délit pelée, mouillée par places. Des oiseaux blancs rayent le ciel de hachures crayeuses. Port-Saïd apparaît, lumineux jusqu'à l'exagération, peuplé de bourricots, de mercantis et de soldats anglais. Au second plan, un highlander se promène. Roide, blond, gras et rose, pareil à une fille, la badine à la main, il débat on ne sait quel marché avec un Bédouin sec, à barbe de chèvre, aux yeux de chat. Des paysages se succèdent, imprécis : Suez, ville morte, où, dans une brasserie allemande, des Allemands chantent une chanson allemande qui n'éveille rien ; le canal, morne, désespérant, où la nuit, aux garages, on regarde, sous la lune, des chacals allonger sur le sable leur ombre fantastique; Aden, crevassé de soleil et
peuplé de chameaux galeux; desbouts d'îles, des phares perdus ; des flots sans fin qu'anime une voile — une seule. Et c'est alors Ceylan, File splendide, avec ses verdures métallisées, ses étangs couverts de lotus. L'esprit capricieux s'y pose une minute, le temps de revoir un coin de cimetière où un soldat, mort du Devoir, repose sous le regard rouge des fleurs d'ibiscus trouant les haies.
Après, le défilé court plus rapide, ramenant des choses plus récemment vues : Singapoore et ses lanternes chinoises, son théâtre parsi, ses misses aux grands pieds jouant au law -tennis, ses Chinois ivres que des djin-rik-cha, traînées par d'autres Chinois, ramènent de la fumerie d'opium ; le cap Saint- Jacques où la Cochinchine se fait, pour un instant, bonne fille ; Saïgon, où l'on boit et l'on rit en français, où l'on joue l'opérette.
La mentale promenade s'accélère encore, tandis que, la tête brisée de revoir si vite après avoir vu si vite, le voyageur sent sa migraine grandir, plus lancinante sous l'acharnée persécution des maringouins. Pourtant, il frissonne au passage des derniers jours, des derniers tableaux : traversée de Saïgon à Haïphong, par la mousson et le courant contraires, et par le froid, et par la pluie — choses qu'il avait cru exclusivement européennes. Haïphong noyé déchire à peine le brouillard. La montée du fleuve Rouge, plus lente, ramène des croupes de montagne étonnamment déchiquetées, puis,
l'infini des plaines, des rizières découpées à angles droits, des pagodes surprises entre les banians et les manguiers, des buffles se profilant campés sur les digues et regardant filer la canonnière, des types et des choses étranges, qu'auparavant il eût dites lunaires, et dont la découverte prête le plus banal réalisme à la fantaisie simulée des paravents chinois.
A présent, c'est fini. Seuls, éternels, les bambous, déjà trop connus, hantent la mémoire du malheureux qui regimbe. Jamais, avec des mots sur du papier, du blanc sur du noir, il ne les représentera, eux et le paysage qu'ils encadrent. Il se venge, les traite de « saules pleureurs à demi consolés », savoure son image, et rêve de dormir.
Alors, un orage éclate. La pluie l'inonde, et ses projets d'art s'envolent à ses jurons. Des heures passent, blanches et brisantes. Second orage, seconde accalmie, et le rectangle du ciel réapparaît, très clair, entre les poutres du toit. Oh ! dormir !... Il ferme les yeux, s'hypnotise en dedans, s'abandonne, malgré ses couvertures mouillées, malgré la pensée du lit derrière lui, du lit qui sent la mort... Il s'abandonne, bercé par la vibrante chanson des moustiques, la tête enfouie pour ne plus être piqué. Comme Userait bien, s'il avait pu avoir des draps, se dévêtir !
Adieu le réel! le songe l'enlève. Bientôt, c'est le cauchemar. Soudain, il devient affreux : un Pavillon- Noir vient de poser un genou sur la poitrine du dormeur... Un cri rauque échappe à la victime, et la sen-
sation se fait si réelle, si tangible, qu'à demi réveillée, elle envoie sa main en avant pour chasser l'ennemi. Les doigts crispés rencontrent quelque chose de poilu, de visqueux, d'humide. C'est un rat, un rat énorme, qui mord et s'enfuit !
Des rats, il y en a partout, maintenant. Leur bande meta sac les bagages, dévore le nécessaire de toilette, entraine les bottines vers ses trous, se gorge de savon et de cuir. Horrifié, une sueur froide au front, le Parisien sensitif, qui a la féminine horreur des rongeurs, se lève et se condamne à faire les cent pas par la pièce. Il va et vient, furieux et lassé, butant à tous les angles, guettant le jour qui ne vient point, frissonnant presque quand quelques-unes des hideuses bêtes lui passent entre les jambes avec de perçants cui ! cui ! Et les minutes durent des heures.
Tout à coup, comme il maugrée plus fort, un strident chant de coq s'élève dans la nuit, et, tout de suite après, un cuivre sonne, plus alerte encore et plus clair. Ah ! les revoilà donc les notes d'autrefois ! Le revoilà, le bon petit clairon des marsouins, vibrant et joyeux ! C'est la diane qui éclate en fanfare, là-bas, au loin, il ne sait où, et c'est un marsouin qui la joue : un autre, légionnaire ou turco, la battrait au tambour !
C'est la diane, le jour qui naît, la pointe d'aube qui glisse du toit. Debout et en tenue, boulevardier manqué, pour aller serrer la main à tes vieux camarades ! Et, puisque tu te souviens, à présent, des pauvres diables venus ici pour souffrir et se faire trouer la
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peau, ne te plains pas d'une nuit blanche, des rats, de l'orage, et du lit rembourré de cailloux !
L'écrivain déboucle sa valise. Un matah ouvre la porte. Le Résident de France passe la tête.
— Eh bien ! avez-vous reposé ?
— Merci, à merveille !...
Mais le fonctionnaire sceptique sourit :
— Ces Parisiens ! décidément tous les même? ! Dans le lointain, le clairon reprend. C'est la distribution qu'il sonne cette fois.
Au café, les marsouins !
8 mars.
Sur l'immense plaine monotonement plate, la nuit tombe. Lentement, pareilles à des pluies, des nappes de bistre coulent, voilant l'horizon, voilant tout. Un à un, les feux du bivouac s'allument, clair-semés encore, et roses, dans le louche crépuscule qui s'en va.
Des secondes passent, fugitives ; l'averse de noir s'épanche plus fort. Les feux jaunissent dans une hésitation pâlissante, puis, se hérissent en flammes violettes, sans étincelles, sans fumée, avec la froideur fausse d'une flambée d'alcool. Et, tout à coup, à la nuit qui triomphe enfin, les brasiers répondent par un éclat rouge, joyeusement tordu, d'une crépitation vivante et claire, sous une aigrette d'étincelles poudroyées.
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Cependant, elle est menaçante, la paix descendue avec la nuit. L'ombre palpite à l'anhélation de vies qu'on ne voit plus. II y a vingt foyers pour cinq mille hommes tassés dans quelques mètres de terrain, et le mystère de cette force invisible et qu'on sent, rend l'ombre formidable.
Plus loin, hors du camp, dans le large, la sensation persiste, captivante en sa nouveauté. L'horizon demeure un souvenir, la distance, une inconnue non mesurable. Un crêpe sans fin se déroule que trouent seules les premières lucioles zigzaguant très bas.
Elle ne dort pas, cette terre; elle est morte, ivre de chaleur mouillée, anéantie, cuvant sa fécondité molle. Mais, telle quelle, sous son repos de bête lasse de maternité, elle reste effrayante. Son obscurité n'a point le silence auguste de nos campagnes, bleuâtre assoupissement réparateur des labeurs durs. Elle n'a pas non plus la troublante pâmoison des terres tropicales dont, rêveur, le tiède sommeil rumine et exhale voluptueusement, sous les étoiles, le souvenir de ea- . ?ses ensoleillées. C'est un écrasement énorme qui continue celui du jour, mais s'horrifie en des ténèbres. A présent, devant les feux élargis, des silhouettes fantastiques se promènent. Des turcos passent et repassent, avec des gestes que l'éloignement fait étranges. Et des rumeurs montent : chocs de bidons, hennissement de chevaux, qui vive brefs des sentinelles, ou, parfois dans les intervalles, un levier de fusil qu'on arme, et qui sonne avec un bruit sec.
Pour bien embrasser le camp, j'ai dîï grimper sur une éminence, maigre mamelle de cette plate étendue. Nous sommes sur l'emplacement d'une ancienne citadelle de la dynastie des rois Le, et notre bivouac s'étend sur des tombes. Tantôt, aux derniers rayons du jour, j'ai vu là-bas, derrière ce tertre, un débris de pagode ou de mausolée royal. Quatre éléphants de pierre en relèvent les angles, surnageant seuls entre les dalles moussues, au milieu de l'envahissement sacrilège des rizières. Agenouillés, monstrueux, impassibles, les géants de marbre se contemplent de leur œil morne. Des siècles ont coulé sans amollir leur rigide paupière; mais, aujourd'hui, leur regard est vrai, miroir terne du passé, que semble avoir seule éteint l'immuable indifférence des choses mortes.
Plus même un écho. Pas même la majesté des ruines, ce prétexte à touristes et à déclamations. Un terrain bossue que ne respectent ni le riz, ni les arachides, quatre statues polies dont la chique de bétel d'un passant abruti a, d'un jet de salive, ensanglanté les flancs : voilà ce qu'il reste d'une ville, d'une civilisation disparues.
Et maintenant, voyage, artiste ou rêveur. Sois réaliste, lamartinien, romantique; broie du Schopenhauer, ou emmaillonne des rimes riches, soudures de mots sur de postiches idéals, tu verras partout la vie pareille et le monde également petit. Des bords de l'Amazone à ceux du Mékong, où que te conduise ta fantaisie, tu les retrouveras, races et dynasties proscrites
ou disparues, sympathiqucment habillées d'art, ou abandonnées au navrement des infortunes inconnues, à la réalité des deuils qu'on n'efface jamais. Fleurs de lys ou fleurs d'ibiscus, cocardes ou parasols, tout se copie. Hommes et révolutions tournent par tous les ciels un même cercle banal.
Et pour que rien ne manque à cette leçon de choses, des lectures anciennes reviennent, tandis qu'à la lune timide, enfin parue, les statues surgissent de l'ombre et reluisent. Ces Le, ces Stuarts asiatiques, n'ont plus un descendant. Le dernier de leur race est mort, il y a cent ans, lamentable gratte-papier d'un ministère chinois, à Pékin. Pas un des dauphins simulés de cette dynastie légendaire, que les révolutions font sortir brusquement d'un village, ne pourrait lire sur ces socles le nom de ses prétendus aïeux. Faux Louis XVII d"Indo-Chine, Tichborne tonkinois, fantoches dont jouent les partis politiques, ils n'ont pas le « dernier fidèle " des ambitieux sachant s'imposer, ils n'ont pas davantage cette consolation et cet appui suprêmes : le prêtre. Ce sont nos religieux à nous, nos missionnaires, qui, par habitude, rêvent leur restauration.
Cependant, là-bas, à l'entrée de ce Bac-Ninh sur lequel nous marchons, nous Barbares, le vieil éléphant à anneaux d'or attend toujours son cavalier !...
En campagne ! Nous sommes en campagne. Enthousiasme de soldat mal désuni formé, curiosités d'écrivain
et de philosophe, tout se heurte encore. Nous sommes partis ce matin.
Cela a commencé par le passage du fleuve Rouge, d'Hanoï à la rive gauche ; opération compliquée, savante même, où j'ai vu seulement la couleur et le pittoresque prendre leur revanche sur le ciel gris, l'eau bourbeuse, le paysage monotone.
Un bataillon ou deux avaient été transbordés hier. En arrivant à la Concession, à pointe d'aube, nous avons découvert, de loin, leurs faisceaux qui trouaient la brume, puis, les vapeurs montant, des groupes de soldats qui se formaient autour des marmites de café, dans un éparpillement heureux. Et le passage a commencé sur des jonques que des petits vapeurs remorquaient par trois.
Pour dire vrai, rien de grandiose dans ce spectacle, mais un joli tableau d'arrangement simple, bien venu. Croquis hâtif d'un peintre militaire, première étude aux deux crayons d'une composition à jeter plus tard sur la toile, esquisse rapide, avec des hachures contrariées sur les bords et une incertitude des perspectives, mais avec, eà et là, comme si l'artiste s'abandonnait à la tentation de fixer un coin plus spécial, poses ou choses tirant l'œil, des morceaux achevés : marines, groupes de soldats ou de chevaux, dessins finis dans le croquis... Ce serait même resté, pour l'œil, un épisode de grandes manœuvres, sans l'instinctive sensation de la présence de Tennemi, là-bas, dans les derniers plans fuyants, sans les éclaireurs qu'on aper-
cevait se profilant plus loin encore, dressés sur leurs
chevaux, la carabine sur la cuisse et fouillant l'horizon.
A cet endroit, le fleuve fait un coude.
Du coté d'Hanoï, ses eaux boueuses que jaunit encore le jour croissant, battent les berges qui le surplombent, terres ocreuses, s'élevant par tranches imbriquées, écaillées par les grandes eaux, et dont les lamelles s'effritent par endroits sous le frottement des amarres des jonques. Au-dessus, entre des taches vertes, r-lair-somées, les toits de la Concession française, rouges aussi, avec leurs tuiles neuves, et ceux de la ville, tuiles ou chaumes brunis, surgissent et s'échelonnent irrégulièrement jusqu'à la Douane, gros cube blanc massif qu'égayé le frissonnement d'un drapeau. Du milieu de l'eau, on croit à une falaise, à un village perché au-dessus, sans que rien de nouveau, de beau ou de simplement curieux différencie ce coin du Tonkin des banalités connues. C'est à la sépia qu'il faudrait peindre cette terre.
Plus tard, pour se la remémorer, si Ton ne noterien, on regardera la plus commune des banlieues européennes avec un lorgnon aux verres fumés, ou teintés d'orangé — contre le soleil, — et le pays, examiné et coloré de la sorte, fera, quel qu'il soit, l'évocation suffisamment exacte. Trois notes seulement pour le ciel, le sol et l'eau: et de ces trois notes, toutes neutres, le rouge ocreux l'emporte, avec la décourageante obsession des choses ternes, inconscientes de leur laideur.