‹ Au Tonkin (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · DE HANOI A D A C- XIX II · texte numérisé non relu

DE HANOI A D A C- XIX II

Heureusement, les soldats animent ce cadre. Aussi bien, l'on a la ressource de localiser ses impressions, et de ïixer cette seule fourmilière de troupiers qui pointillé l'ensemble.

Le passage s'achève. Au coin le plus aigu du coude, l'eau se rétrécit, coulant plus vite.

Il y a là, sur la rive gauche, une sorte de plage qui monte vers les bambous et les rizières, une large bande de sable et de vase séchée — rouge encore. Sur ce fond, le débarquement plaque nettement ses mille détails. Des chevaux, agacés du séjour dans les jonques, se cabrent et hennissent, des compagnies se forment, s'ébranlent, semblables à de monstrueux insectes, et qu'auréolise un scintillement de baïonnettes, que supporte le va-et-vient gigotteur de mille-pattes — pieds agiles guêtres de blanc. Chaque corps s'arrête devant des poteaux numérotés, qui indiquent sa place. Tout le long de la rive, des officiers d'ôtat-major courent sans cesse, pour ralentir ou activer les mouvements, et papillotent dans une galopante promenade. Leurs casques ont des turbans rouges, bleus ou rayés, suivant Tétat-major auquel ils appartiennent ; dans la claire lumière qui se décide à éclater enfin, la robe de leurs chevaux se métallisé.

Notre tour vient d'aller les rejoindre. On s'embarque. Un dernier regard à Hanoi, aux amis d'hier qui, du haut des berges, nous saluent, aux congai en chapeaux immenses qui, de leurs dents laquées, sourient aux soldats barbares, un inconscient regret, très humaine-

ment bète, aux habitudes jeunes, déjà fortes, que le voyageur a contractées dans sa garnison passagère, et qui s'en vont, se dégradant à chaque battement de l'hélice, — puis, Ton coupe le fleuve en biais, et l'en n'a plus que le souci de veiller sur son cheval. Observations et rêves seront souvent rétrospectifs avec le soin de la vie matérielle qui désormais mangera les heures.

Pourtant, comme en accostant on cherche l'idée à laquelle plus tard le souvenir se raccrochera pour reconstituer ce départ, cette veille du premier combat, l'œil tombe sur le vapeur remorqueur, bateau chinois loué par l'Etat. A côté des jonques annamites, sales, antédiluviennes, aux voiles nattées, le minuscule steamer s'allonge plus effilé, plus étroit, plus propre, semblable à un yacht. Son capitaine, un Célestial vêtu de blanc, va et vient le cigare à la bouche, derrière l'homme de barre non moins blanc et correct. Entre leurs épaules, leurs longues queues pendent comme des serpents morts. Le pont a l'air d'un parquet de maison hollandaise.

Les cuivres reluisent, la machine est miroitante. Toutes les minutes, un timbre argentin, très clair, résonne, — signaux du capitaine au mécanicien invisible. A l'arrière, deux matelots, Cantonnais trapus, jaunes à peine, ne daignent point nous regarder. Tandis que l'un d'eux lave de la salade à grande eau dans une porcelaine bleu-tendre, son compagnon, le torse nu et cambré, les muscles du cou saillants, la

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tète en arrière, se brosse les dents, longtemps, longtemps, avec des soins infinis, et ses yeux bridés, sans un clignotement, fixent le grand ciel.

On marche sur les digues, à la file indienne, rarement deux par deux, pendant des heures, avec de courtes haltes pour permettre aux canons qui s'embourbent de reprendre leur place, leur chemin une fois frayé.

La colonne s'allonge et s'étend indéfiniment. Serpentine, elle évoque on ne sait quelles comparaisons classiquement démodées, avec ses allures de monstre qui rampe dans le vert et reflète la lumière sur ses changeantes écailles. Des armes s'allument, en aigrettes de flammes sur les fusils, en réguliers éclairs sur les fourreaux de sabre. Les vareuses noires de l'infanterie de marine, les chemises de laine des marins se veloutent. Les turcos sont habillés de ciel avec des passementeries de soleil; l'état-major flambe; l'artillerie a l'air d'une plate-bande de géraniums qui marcheraient. Mais c'est à l'avant-garde que la matinée prodigue ses plus intenses incendies. Comme un troupeau de paons faisant la roue, la petite troupe s'échelonne ; tirailleurs tonkinois aux bleus nuancés, au harnachement jaune, aux salacos vernissés et fulgurants que couronne une cocarde tricolore, et tirailleurs annamites vêtus d'un noir lustré, mais dont le haut chignon supporte, noué par une écharpe cerise, flottante par derrière, un petit salaco, tout plat, assiette de

bambou, qu'on dirait d'écaillé blonde et dont le centre s'irradie en une étoile cuivrée, aveuglante.

Où allons-nous ? Rejoindre la brigade du général de Négrier, remonter au-dessus de Bac-Ninh et tomber sur l'armée chinoise du côté par lequel elle ne nous attend point. Voilà comment nous sommes en pleine rizière, loin de la route fréquentée, relativement large et facile qu'enfileraient les canons Krupp de l'ennemi.

La colonne tourne et retourne sur elle-même, sans cesse et sans fin, au gré des digues étroites, simples sentiers un peu surélevés, murs de boue sèche qui délimitent les champs.

A droite et à gauche, le paysage reste le même, conservant sa plate monotonie, son immensité sans grandeur. Des plaines de riz succèdent à des plaines de riz, et deux teintes de vert à deux teintes toujours semblables. La plus foncée a la couleur de nos jeunes blés : riz non repiqué, aux tiges pressées, dont les vagues, quand passe une brise, ont un fugitif reflet d'argent, qui court, oscille à perte de vue, et meurt à peine, alors que le premier plan réimmobilisé reprend sous la chaleur lourde ses tons primitifs.

La seconde est une teinte de transition, émeraude mouillée, claire et tendre, celle des graminées repiquées sur des sillons en interminables files, dont l'espacement rapetisse les épis. L'une et l'autre se touchent par damiers, et leurs couleurs tranchent mieux les va stes rectangles, que les rigoles ou les rubans de boue

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les séparant, indistinguables à deux cents mètres. Leur échiquier, à droite et à gauche de la digue, s'étale ainsi, durant des lieues, jusqu'à ce que l'éternel tapis vert se confonde avec le ciel.

Et de cette étendue monotone, monochrome, une lassitude monte qui plane sur le pays entier. Mais ce n'est point l'œuvre morale d'une sensation ressassée jusqu'à l'ensommeillement, l'effet instinctif d'un spectacle cruellement immuable . Cette sensation demeure identique chez tous, chez ceux-là même qui ne savent ou ne veulent pas voir. C'est une impression physique, scientifiquement mesurable, dont un hygromètre dirait la force en chiffres exacts.

Elles baignent clans de l'eau, ces rizières, et l'eau se retrouve partout autour de nous : flaques ou mares le long des digues, croupissements boueux sous les tiges vertes, stagnations cristallines entre les jeunes épis. Sans relâche, de tous ses pores, cette terre sue, et l'admirable et industrieuse agriculture annamite, qu'aucun patient labeur ne décourage, active encore cette transpiration féconde. Un drainage superficiel remplace le nôtre, charriant l'engrais et la vie ; il n'est pas jusqu'à cette boue enlisante dont l'homme ne surveille la production.

Cependant, sous le soleil qui arde et pompe, toute cette humidité fermente et s'évapore, incessamment renouvelée par la condensation brumeuse des matins et la fréquence des pluies. Un travail si continu sourd dans ce sol détrempé, que la terre reste victorieuse en

sa lutte avec le soleil. L'astre demeure en vain plus longtemps à l'horizon, exagérant ses cuisantes morsures à les rendre mortelles à l'homme ; le marais, où vies animales et végétales grouillent de conserve, où les racines sont noires de sangsues, n'est pas desséché. Ses vapeurs montent inépuisables à l'aspiration furieuse du ciel.

De là, cette lourdeur lasse qui nous tombe aux épaules et nous courbe anéantis; de là, la fatigue des poumons haletant comme dans une étuve ; de là, l'éreintement prompt des soldats d'Afrique ou des marins habitués aux chaleurs sèches et qui s'épongent le front, surpris de voyager à travers un Hammam.

Il faut marcher pourtant, marcher encore, sur la digue étroite où souvent l'on glisse, et coupée de courtes ravines qu'on doit combler pour l'artillerie. Les troupiers n'ont pas une plainte. Ils vont ainsi pendant des heures, avec des haltes plus fatigantes que les marches. Dans ces moments d'arrêt, tandis que les unités retardées » serrent » sur le gros de la colonne, ils regardent autour d'eux, les braves dépaysés. Des jugements naïfs, ou des boutades, presque toujours des rires, courent dans les rangs. Puis, l'on donne « un coup de sac pour le plaignant », comme au loto, — déhanchement des reins et frisson de l'échiné qui ramènent aux épaules Yazor trop lourd, — on boit un coup au bidon, et l'on repart ; comme

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disait Francis Garnier;En avant pour cette vieille France !

Nous avons fait halte à midi et demi, dans un village, à l'ombre de banians et de haies de bambous. Derrière les feuilles, des indigènes, des paysans nous regardent curieusement. En nous retournant, nous avons la surprise de nos deux ballons qui surgissent à l'horizon, du côté d'Hanoï. Les deux grosses masses rose-chair avancent sans un mouvement, captives d'hommes qu'on ne voit pas, et monstrueuses. Leur apparition révolutionne le paysage. Je songe à notre poésie d'instinct et de race, artificiellement affaiblie par l'éducation que l'on sait. Les mots me manquent pour rendre, comme je les vois et je les sens, ces géants nouveaux venus, anti-naturels, inouïs. Essoufflement ou langue pauvre?... Et je me demande aussi ce qu'il adviendra de notre art paysagiste, quand ces brutes ailées, entrées dans notre vie, voleront partout, et toujours. Avant que l'habitude en soit venue, nos toiles auront l'air de vignettes chromolithographiées pour volumes de vulgarisation. Puis, on peindra du haut des nacelles. Ce sera le triomphe des panoramas, des projections déformantes et décolorantes, le bonheur peutêtre de l'école du plein air. Aurons-nous au Salon des Forêt de Fontainebleau vue à 700 mètres cV altitude? Quel écoulement pour les primes encartées du Monde illustré: l'Exposition de Chicago à vol d'oiseau, avec chiffres et légendes dans la marge !

Notre caravane a déjeuné devant une pagode, sous un banian sacré, près d'un étang. Une fraîcheur entrait en nous, reposante. La pagode en ruines, les écorchures de son fronton montrant les briques, se regardait dans l'eau moirée. Des lotus, des iris, des nénuphars, çà et là, voilaient l'image, et, à considérer seulement dans cette glace le temple en abandon, on l'eût dit brodé d'une treille verte.

Aux bords, des bambous éplorés se réfléchissaient sur la surface sans frisson, plus tins encore ainsi, plus mélancoliquement grêles. Comme lancé par une fronde, un saphir siffla . L'eau eut une ride, des roseaux chuchotèrent, un couple de libellules s'envola, et, plus loin, entre les arceaux de la pagode, le saphir reparut, le temps d'un éclair. C'était un martin-pêcheur.

La marche a recommencé, pareille, dans le pays pareil, mais avec des tâtonnements, des incertitudes, car nous avons de simples cartes de renseignement, inexactes, et l'on hésite au croisement des digues.

Souvent, maintenant, celles-ci sont crevassées. Sur les côtés, on ne voit plus, par places, ni eau, ni boue. Le soleil cependant n'a pas pour cela gagné la partie. Sous la croûte de ces vagues fossés nous séparant de la rizière, l'eau boueuse demeure. On la devine et l'on n'ose s'y risquer. Nos Annamites, espions ou interprètes, se hasardent seuls, mais à peine leurs pieds nus s'appuient-ils, tandis qu'ils courent. La pellicule

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mal séchée no crève point, prend à peine une empreinte ; seulement elle cède, élastique, puis se regonfle, l'homme passé, avec le rebondissement d'une balle de caoutchouc sous la pesée du doigt.

Et les éternelles digues se continuent plus impraticables dans la plaine verte et plate, toujours plate et toujours verte. Parfois, on découvre au loin, véritable oasis, une rustique pagode, avec deux pins parasols à sa porte et des ficus sacrés et séculaires, d'un bleu velouté, à son chevet. Pas d'autres arbres. Ou bien, c'est un village dont on ne voit point les toits : rectangle ou carré régulier clos entièrement de bambous, ballots de dentelle verte dont le sommet s'effiloche.

Je suis resté une heure sur le tertre de l'ex-citadelle, regardant le pays noyé dans de l'encre de Chine, avec, par endroits, des flaques claires, laiteuses huiles que la lune incertaine jetait sur le noir. Je n'étais plus seul. Un appareil de télégraphie optique était dressé là-haut, et sa ronde lentille soufflait vers Hanoï un cône lumineux. Sur les côtés de la boîte, aux contours et aux jambes perdus dans l'obscurité, une fenêtre laissait voir une lampe à pétrole d'un insoutenable éclat avec ses réflecteurs. Par derrière, un officier et deux soldats, tour à tour, se penchaient, l'œil sur une longuevue engagée dans le toit de la machine, et fouillaient l'horizon. Un martèlement mécanique scandait des signaux sur la tôle sonore, signaux Morse d'un obturateur masquant et démasquant la lumière à coups réguliers. Tout le reste était silence, et ce bruit, ces

deux lumières à quelques pieds du sol, ces têtes d'hommes sans corps surgissant à toute minute devant la baie radieuse de la fenêtre, prenaient un mystérieux caractère .

Cependant l'officier — un sous-lieutenant de turcos, à tète intelligente, finement mobile, énergique sans rudesse, — s'impatientait de ne pas découvrir au loin le feu de la tour d'Hanoï. Brusquement, il eut un eurêka joyeux, un vrai cri de délivrance. Là-bas, aux confins du ciel gris et de la terre noire, une petite lumière crue surgissait, avec les régulières éclipses d'un signal.

D'en bas, des voix appelèrent l'officier:

— Saillard !... Saillard !... à la soupe !

Un grelottement joyeux de cuillers et d'assiettes de fer-blanc montait avec les cris.

Mail le sous-lieutenant ne bougea pas.

Sans s'en rapporter à personne, il transmit la dépêche de son général.

Et lorsqu'il redescendit à neuf heures manger son frugal dîner froid ( il avait un couplet d'opérette aux lèvres), j'admirai cet homme satisfait, cet humble servant du devoir. Puis, j'eus un peu honte aussi de mes flânes d'artiste, de mon inutilité dans ce camp de soldats et de travailleurs, et je compris le beau dédain des troupiers, que vexe au fond la présence de mon veston de pékin au milieu de leurs uniformes, et qui sur mon passage murmurent avec un pli des lèvres : « Journalissse !» ...

9 mars,

On a mangé hier soir comme on a pu, très tard, quand le convoi des bagages est arrivé. Second repas de campagne, simple et court, à la fin duquel les vins de France font voir la guerre en rose ! Autour de nous, les chevaux mal entravés se battent avec des hennissements furieux ; nos bougies s'éteignent à tout instant, et, dans les moments d'obscurité, on sent contre sa joue, pareil à un souffle, le frottement de l'aile des phalènes.

Puis, on a fait son lit, — ô proverbe ! — on s'est endormi sous le ciel sans étoiles, et l'on n'a pas, à force de lassitude, senti les piqûres aiguës des moustiques et, plus tard, le froid arrosage d'un crachin pire qu'une pluie.

Nous nous réveillons trempés, glacés, les membres roides, et nous repartons, dépassant cette fois le gros de la colonne.

Maintenant, c'est une réelle averse qui tombe, em-

bruinant les lointains et faisant livide le peu qu'on découvre du pays.

Les digues se rétrécissent, coupées de rigoles de boue, de crevasses molles et glissantes. L'eau détrempe tout ; nos chevaux suivent une perpétuelle ornière. Parfois, on patauge dans une véritable terre glaise, mi-grise et mi-jaune, pâte de savon gras qui adhère au sabot des bêtes. L'ondée prend de face, nous aveugle. Nous avançons par la solitude morte au milieu du flic-flac agaçant de notre cavalerie battant les flaques, étoilant le peloton d'éclaboussures, et du bruit des gouttes qui s'aplatissent sur nos manteaux de caout" chouc avec une chanson mouillée.

Mais on ne songe pas à soi. Voici que la digue est barrée. C'est d'abord une batterie de 80, puis une batterie de Hotehkiss qui se sont embourbées. Pauvres artilleurs, pauvres marins ! Ils poussent aux roues, barbotent dans la boue enlisante, s'attellent euxmêmes, remplaçant les coolies — des Annamites sans nerfs qui grelottent. Je vois un lieutenant de vaisseau, un capitaine, qui passent la bricole à l'épaule et tirent au premier rang. Devant eux, des hommes, sac au dos, fusil en bandoulière, chargés comme des mulets, s'acharnent à coups de pioches et de pelles à réparer la digue pour que les pièces puissent continuer. Officiers et sous-officiers, tout le monde s'en mêle, et tout le monde a la face baignée. Ce n'est point de la pluie, c"est de la sueur. Une vaporeuse buée flotte sur eux. Les barbes fument dans la froideur matinale.

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Parfois, sur une pente, malgré tous les efforts, une pièce roule, tombe de côté dans la rizière et reste renversée, une roue en l'air, fangeuse, lamentable, enterrée à moitié. On se précipite, de l'eau jusqu'au ventre, car les coolies effarés n'entendent rien à ces manœuvres de force auxquelles leurs bras immusclés se refusent, et, peu à peu, lentement, avec des peines inouïes, on redresse le canon. Encore un coup de collier. Le revoilà sur la digue, mais elle n'est pas assez large pour lui, et des hommes soutiennent les roues de côté, béquilles vivantes, dont les « hans » essoufflés font mal. En marche ! on nettoiera l'enfant en route. L'artilleur et le canonnier remplacent le cheval, mais demeurent les servants intelligents de leur maître de bronze. v

Or, à regarder ces soldats dont on ne voit plus sous leur couche de boue les doubles bandes rouges, ces marins débraillés qui, perdant leur salaco, — chapeau de lampe à coiffe bleue, — retrouvent dans leur sac le vieux béret du bord, à considérer tous ces vaillants, il vous passe cette mélancolique réflexion qu'on ignorera toujours en France leur dévouement sans bornes, leur admirable courage.

Mais l'infanterie et l'artillerie de marine, mais la flotte, si belles et si braves, ont la résignation stoïque des grands oubliés, qu'enorgueillit une accoutumance aux obscurs sacrifices. Elles savent la Patrie distraite et légère, l'opinion paresseuse. Elles savent que les distances refroidissent les gloires, que les océans ne

répercutent aucun écho, que Cochincliine et Sénégal, Madagascar et Tonkin sont plus éloignés que la Tunisie, que personne ne vulgarisera leur merveilleuse histoire aux pages écrites avec du sang, et qu'enfin, on ne porte de fleurs, chez nous, qu'aux seuls cimetières qui sont proches...

Et sans récriminer, humbles, persévérantes, sans jalousies, elles vont de lavant, toujours, comme vont ces deux batteries.

Personne ne murmure. On est admirable avec simplicité, par devoir, par discipline, parce qu'il faut être ainsi — pour l'honneur.

Et. l'on ne maudira les pêpitiers que plus tard — si la mort en laisse le temps.

Peu à peu la pluie diminue, et cesse enfin, au moment où les batteries dépassées par un crochet à travers la rizière inondée, nous atteignons le village où l'avant-garde de la brigade a passé la nuit.

Ce village est un gros bourg dédaigneux des palissades de bambous verts, dont les hameaux détachés ont l'habitude de se clore. On y pénètre par une allée de gros arbres, du genre figuier, superbement ombreux et vénérables.

L'eau en a lavé les feuilles, accentuant le vert des branches basses, et veloutant les sommets. De grosses gouttes d'eau en tombent, parfois aussi des pleurs de sève, émissions blanches et crémeuses, à l'odeur fade. Au milieu, entre des pagodes aux briques émaillées de

chimères, aux toits recourbés — kiosques de paravent, auxquels manque la réjouissante lumière — l'excellent commandant Coronat, à cheval, entouré de ses officiers, attend l'ordre de reprendre sa route.. A côté, des groupes de petits marsouins' se secouent, éparpillant de leurs vareuses de laine de fines aspersions de pluie. Ce tableau militaire apparaissant sous les verdures, pour grise que soit sa tonalité matinale, a le charme profond que le demi-jour verse sur les choses. Des coqs sonnent des fanfares, si les clairons se taisent, et les chevaux trompettent, impatients du départ.

A quelques pas du petit état-major, immobiles sur des haridelles qui paissent, deux hommes surgissent entre les bananiers. Vêtus de barbes incultes et de vestes superposées, sérieux et les dents longues, la pipe aux lèvres, coifies, l'un d'une inénarrable casquette, l'autre d'un indescriptible chapeau mou, un crayon à la boutonnière, un attirail de lorgnettes, de sacoches, de gourdes — de gourdes surtout — retombant à leurs côtés, flanqués pour tout bagage d'un indien-malabar à turban rose, juché sur un poneysquelette, ces deu^x étrangers, d'un linge plus douteux que leur nationalité, regardent lever le cantonnement.

On s'informe.

— Master Coll et master Pyrnell ! répond un officier qui, sans doute pour imiter l'accent d'un des deux personnages, semble, en prononçant leurs noms, avoir trois cuillerées de bouillie dans la bouche.

60 AU TONK.IN

Et nous reconnaissons alors les deux gentlemen, honorables reporters d'importants journaux de Londres et gallophobes distingués.

Rencontré le général Brière de l'isle, un vaillant et un fort dont la main est bonne à serrer.

Sur le calepin où je note mes impressions au crayon, chemin faisant, à la diable et sténographiquement — calligraphie et équitation s'accordant mal — je trouve, en regard du nom du général, ces simples mots : « Ses yeux... » Longtemps je me rappellerai la sensation qu'ils me produisirent. Deux lentilles de diamant noir. Le sourire, le bon sourire des êtres conscients de leur force attendrit l'acuité du regard de ce géant, mais ce soldat, par sa vue perçante, décourage son état-major comme, à bord, il décourage les marins. Sans jamais employer de lorgnette, il distingue à d'extraordinaires distances la plus petite voile, le mieux dissimulé des tirailleurs ennemis.

tîabitude des infinis, ou traduction physique de son rêve cherchant dès l'enfance les mystérieux au-delà ? Je ne sais, mais ce que je sais bien, c'est la façon dont cet œil puissant envisage le devoir. Et, pendant que je donne l'accolade à la gourde de vieux rhum de mon ancien chef, je le revois, en 1879, apprenant à Paris que la fièvre jaune a envahi le Sénégal dont il est gouverneur, et oubliant ce qui reste à courir de son cher congé, ne pensant point au péril, repartant aussitôt pour son poste, sans phrases, sans réclames, avec

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la grandeur simple des dévouements qui s'ignorent.

Halte et déjeuner dans la plaine à l'ombre de trois pins. Les pontonniers arrivent, grimpent sur les arbres, les ébranchent. Nous laissons trois squelettes. Il faut bien cuire les vivres. Ces arbres nus, d'ailleurs, sont mieux dans la note du pays .

. . . Mes observations de carnet se font plus rares, plus concises, à mesure que* croissent les difficultés. On n'est pas écrivain et soldat en même temps ; or, dans la colonne, tout le monde est soldat quand il s'agit de traverser rizières et marais, de faire passer son cheval dans des lacs de boue sans mouiller ses fontes et de nourrir la bête qui n'en peut plus. C'est du corps dont je parle : nos petits étalons, plus heureux, ont le riz à discrétion.

Je ne cherche plus des effets de couleur, mais plus prosaïquement du bois pour mon feu, et de l'eau n'engorgeant pas trop mon filtre ! Quand je regarde le ciel c'est pour suivre, clans mon appétit inutile, le vol des bécassines et des canards sauvages, pour regretter le merveilleux arsenal dont Guinard m'a muni et qui, après avoir fait l'admiration et l'envie du Tout-Hanoi, me permettrait des chasses sans pareilles, si l'on pouvait tirer en campagne, sans crainte d'occasionner d'alerte...

9 mari

Oh ! ce joli cantonnement de Dong-Ko !

Son souvenir nie réconcilierait avec le Tonkin.

De l'eau, des arbres, beaucoup d'arbres, des bois cli armant s .

Nous y sommes arrivés par un sentier bordé de baies de bambous tout jeunes.

On se serait cru dans une de nos oseraies. Il y avait partout des aigrettes, se sauvant à peine devant nous, d'un vol lourd et bruyant qui laisse pendre sous les ailes de neige les fines pattes jaune-clair.

Pour entrer dans le village, on franchit un arroyo ou un canal. Je ne sais plus. L'eau y est rare, fangeuse comme toujours, découvrant des plages de vase sur chaque rive. Mais cette eau, sous le soleil, semble sanglante, d'une belle teinte de sang vif ; puis, sur cette vase, il y a des échassiers qui picorent, -- hérons gris, flamants roses. D'ailleurs, les berges dominent

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le tout, feuillues à souhait, avec des verts sans nom, variés à l'infini que peuplent des batailles joyeuses d'oiseaux.

On franchit un pont. Pont japonais, cintré et massif, fait de grosses dalles de marbre commun, et couvert d'une forte toiture de paille, arc-boutée sur d'énormes bambous. Cela ressemble de loin à un bateau-lavoir. Il n'y manque que les lavandières.

Du village, je n'ai vu que les pagodes, quelques-unes ouvertes au culte encore, d'autres abandonnées, où les lichens et les graminées folles appellent du dedans les herbes grimpantes du dehors. Nous cantonnons dans une de celles-ci, et c'est un curieux tableau que celui de notre installation sur le parvis sacré, sous l'œil impassible des divinités bouddhistes, monstrueuses et froides. L'arroyo est en face. Des jeunes filles annamites y viennent, puiser d'incessants seaux d'eau, et leurs cris et leurs rires accrochent des chansons aux buissons dentelés.

Nos chevaux sont entravés à peine, devant la porte, sur le gazon où ils se roulent, que le gros de la colonne arrive. Assis sur l'autel de Bouddha, ma nuque sur le nombril glacé d'une gigantesque statue, j'assiste de loin au défilé. La brigade entière s'éparpille sur la passerelle; de ma place, je m'imagine à voir ce grouillement marcheur, entre les dalles, la toiture et les piliers du pont-lavoir, que tout cela, bien éloigné, se découpe dans la baie d'une large fenêtre.

Quand la procession se ralentit, lorsque turcos,

6i AU TONKIN

marins, artilleurs, marsouins, chasseurs d'Afrique, tirailleurs tonkinois et annamites, toute cette armée de couleurs diverses gaiement sautillantes, ont fini de passer, je descends voir les ballons qui hésitent, empêchés de franchir l'obstacle.

Étrangement neuf, un inattendu tableau m'attend au débouché du pont. Le général en chef se promène devant la porte de sa pagode, à côté de la musique des zéphirs qui s'installe, cercle de pantalons rouges qui bientôt trépide au battement des premières mesures . Le général me prend le bras et m'annonce un coup d'œil curieux. Je tremble. Ces vieux officiers ne respectent rien . Celui-ci vam'entretenir de ses canons, de ses aérostats, de «son plan», me présenter des cartes qui me donneront mal à la tête. Mais non. Craintes vaines : M. Millot, le doigt tendu, me montre, débouchant sur le pont, un nouveau défilé dix fois plus étrange, et plus impressionnant encore que le premier. C'est celui des coolies.

L'inoubliable armée ! Hâves, jaunes, efflanqués, loqueteux, les jambes et les pieds nus, empestant la sueur, haletants et démoniaques, les mercenaires descendent devant nous, deux par deux, incessamment. Sur les épaules de chaque couple, un bambou repose, moins jaune que la chair sur laquelle il s'appuie. Au milieu, suspendu par un ingénieux amarrage de cordes et de lianes, une caisse, ou un tonneau, ou une cantine, ballottent, avec des à-coups secs pour les arrêts et les descentes, et de régulières amplitudes de pendules dans les marches en terrain plat.

Il y a des centaines et des centaines de centaines de ces couples, tous lamentablement pareils, hideusement semblables. Coolies portant les bagages de chaque bataillon, coolies des ambulances portant les funèbres couches de toile qui, demain, charrieront nos blessés, coolies portant les munitions. Des soldats de l'arrière-garde les escortent, aussi fatigués qu'eux et plies par le sac, essoufflés de leur rôle de chiens de berger, égosillés de crier depuis l'aube : Maulen ! Maulen! (Vite ! Plus vite !) à ce troupeau de brutes, bêtes de somme volontaires. Et ce n'est pas fini : notre brigade, comme l'autre, traîne trois mille de ces hommes derrière elle. Leur fleuve sale roule toujours. Quand la nuit tombera, voilant les rizières, il y en aura encore qui marcheront, fantômes effrayants à la lune, résurrection d'âges morts. Ceuxlà, les derniers, font dix kilomètres seulement en tout un jour, mais plus lassés, soufflent davantage à l'époumonnement de la course dernière qui les réunit au gros de leur armée.

Ils passent, ils passent toujours, affolante cohue. Au tournant du pont, sur la descente, ils hésitent tous à la même place, moutons idiots, et, pour une seconde immobilisés, profilent sur le ciel doré par le couchant la même silhouette.

— Maulen ! Maulen !...

Le torrent se rue plus fort, sans jamais une chute, un accroc au fardeau. Quand une épaule se meurtrit sous le poids du bambou, le bambou passe sur l'autre, mais l'infernale marche ne s'arrête pas pour cela. La

barre de bois tourne et glisse, aidée par le tortillement que l'homme courbé donne à son épine dorsale. Un moment, la perche ne repose plus que sur le cou, et c'est horrible à voir comme les disloquants exercices des hercules de foire, mais les deux misérables dont le fardeau est la chaîne commune renouvelée du bagne, accentuent, ensemble, leur légère conversion du torse, ■ns contraire, et symétrique. Le bambou glisse, avance, se retrouve sur l'autre épaule et la course s'accélère encore, furieuse.

Et les coolies succèdent aux coolies, avec un piétinement croissant de bêtes rentrant à l'étable, poursuivies par un orage. On s'étonne que le pont résiste. Des coolies, toujours des coolies. Ainsi des bisons qui émigrent, ainsi des sauterelles qui voyagent. La procession fantastique des squelettes de bronze se poursuit obsédante, sans trêve ni rîn.

A présent, ce sont les coolies du grand convoi, le convoi du service administratif, la foule innombrable et sauvage des esclaves promenant la farine, le biscuit, l'eau-de-vie, le vin de l'armée. Les caisses suivent les caisses, les tonneauxles tonneaux avec une monotonie infernale Et tous ces hideux fantômes, tous, ont au bras un brassard, un chiffre, une marque distinctive. Et ils se suivent en classements réglés, sans un empiétement, déroulant la numération arithmétiquernent logique de leurs matricules, avec une régularité et un ordre effroyables. L'envie prend de demander grâce.

Cependant, les ballons ont enfin franchi I'arroyo. Su-

perbes et libres, dégages de la pesanteur dégradante, ils se balancent dans le bleu, au-dessus de ces hommes, au-dessus de la foule des habitants du village, qui les contemplent, stupéfiés, apeurés, hors d'eux-mêmes. La musique joue, presque aussi surprenante que les aérostats rose-chair. Elle joue valses et polkas, Le Jour et la Nuit et Fanfreluche. Elle joue des airs d'opérette. Desturcosqui passent, allant en corvée, secouent, comiques, leurs culottes bouffantes et esquissent un vague chahut, puis retombent, en voyant le Commandant en chef, et saluent, corrects, spontanément glacés.

Les coolies passent toujours.

— Eh bien ? demande le général, vous les avez vus les misérables ? (... Il a très bien dit ce mot : misérables, le général !...) Ça travaille dur dans l'espoir de piller. Ce sont d'aspirants pirates, ou d'ex-pirates, des bandits sans ouvrage, des parias. N'importe ! Je vais leur faire distribuer une ration de riz supplémentaire. Ils seront aux anges !

Je partis, comme les premiers du troupeau, soudain guéris de leur fatigue, se battaient autour des sacs de riz, avec une gaieté aboyante de chiens. La musique, tournant au classique, attaquait alors les Noces de Jeannette :

Margot, lève tou sabot...

Sur le ciel attendri, un fin croissant de lune découpait un C incomplet, lettre d'argent d'une enseigne inachevée ou perdue dans le bleu clair. Les ballons

68 AU TOXKIN

passaient du rose au bleu noir. Au débouché du pont, les deux derniers coolies s'étaient arrêtés. L'un nous regardait, l'œil glauque, semblable à une bille d'émail; l'autre, un pied posé sur le fardeau commun, arrachait délicatement de son talon en sang une épine entrée dans les chairs. Et, debout, près d'eux, résigné et très digne, le dernier homme de l'escorte, un gendarme de la Prévôté essuyait son front mouillé de sueur avec un mouchoir à carreaux, immense.

10 mars.

Notes rares.

Entendu, hier soir, un petit soldat d'infanterie de marine, engagé volontaire, imberbe, joli comme une fille, très jeune, ayant évidemment une maman et beaucoup de sœurs, qui disait, en graissant son fusil : *

— Ah çà, on ne se battra donc pas ?

Patience, petit troupier, on se battra — trop tôt peut-être !

J'ai connu jadis un vieux boursier, un maniaque, qui, aux débuts de la guerre de Tunisie, quand on ne savait point — comme à présent — à quelles complications l'on marchait, répétait constamment et partout :

— On en bouchera de beaux yeux avec du plomb... avec du plomb !...

Il nous faisait froid.

Rien n'est gai. dan? les cantonnements ou dans les haltes, comme le méli-mélo des couleurs des divers uniformes perdus entre les branches clair teintées.

Sur les vestes bleues des turcos, les chevrons rouges sont d'un effet charmant.

Seulement, je regrette l'absence de pavillons. Nos ennemis ont un sens plus artistique du pittoresque et leurs immenses drapeaux sont superbes à voir. Nos généraux ignorent l'aquarelle!

Deux contrastes dans le paysage. Plaines sèches et plaines humides. Les premières sont plantées d'arachides et de maïs mêlés, ou de patates. Les autres sont des rizières. Celles-là, plus praticables, demeurent les plus laides, à cause de leurs tons effacés. Celles-ci gardent leurs deux verts et ressemblent à des lacs.

Le matin, je les trouve curieuses à voir. Leur tonalité, aux premières heures, demeure unique, comme attendrie par la pluie nocturne dont les fines gouttelettes couvrent encore les épis. Il y a des coulées blanc d'argent merveilleuses. Une théière dont la vapeur d'eau voile les flancs a peut-être des teintes comparables.

Mais dans les rizières comme dans les champs d'arachides et de maïs, je m'amuse à suivre la trace des tirailleurs d'avant-garde qui nous ont précédés. Leur passage est marqué par deux lignes plus vertes, deux sillons où les plantes couchées un instant se sont

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secouées, éparpillant leur rosée lourde et retrouvant, aussitôt redressées, leur couleur vive.

Les patates ont de larges feuilles, plates et minces. De loin on dirait des feuilles de nénuphar, allongées un peu. Elles demeurent, au matin, parallèles au sol, rigides encore, et d'un jaune verdi que veinent des nervures blanches. Au milieu, comme la pluie les a creusées, il y a près du pédoncule une étroite sinuosité. Quand le soleil monte, toute l'eau amassée dans la nuit roule là par perles, et, la surface séchée, il reste au fond de ce trou un diamant gros comme une noisette, qui décompose les rayons et tire l'œil ainsi qu'un prisme, très éblouissant.

Halte à Baocham. Un petit pont détruit que le génie et les pontonniers réédinent. Nous déjeunons sur le front de la ligne des chasseurs d'Afrique. Les chasseurs rouge-sang pansent leurs chevaux entravés ; les jolies bêtes, s'impatientant à voir les nôtres libres dans la rizière, hennissent.

Plus loin des tirailleurs algériens, des arbis jouent ensemble, grands enfants dont le rire fait rire. L'un d'eux tient une boule de foin au bout d'une perche que toute une escouade vise à coups de mottes de terre. Quand le but est atteint, quand la motte écrasée couvre de débris la tête de Thomme-cible, il y a rigodon, et les rires redoublent, énormes, homériques.

Ces turcos qui tuent des hommes sans qu'un pli

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étonné recouvre une minute leternel éblouissement de

leurs dents blanches, ont l'air d'une volée de gamins.

Comme nous avions atteint l'avant- garde, l'officier chargé du cantonnement nous a casés tout de suite. C'était dans un village, clos, comme toujours, de hauts bambous plus grands que de grands arbres, palissade, fortifié, étrange. Pas un habitant. Ils ont peur, carie canal des Rapides est proche d'où, tantôt, derrière le rideau feuillu masquant l'horizon, nous avons vu sortir une fumée noire, vomissements fuligineux d'une cheminée de canonnière. Des coups de canon arrivaient par instants. On est alors devenu grave, de cette gravité qu'a le soldat, lorsque le brutal parle. Au village, c'est lapeur qui, depuis, arégné et qui règne. Personne. Des chiens hurlent, à coups de gueule lamentables.

Notre maison désignée (une simple paillotte comme toutes), nous nous installons. Aussitôt des cris s'élèvent déchirants qui meurent dans un gloussement continu, insupportable. On cherche et l'on découvre une vieille, très vieille femme, accroupie au seuil d'un chenil.

Le visage dans ses mains, elle sanglote éperdument, la tête couverte d'un pan de sa robe, pour ne point voir venir la mort et recevoir le coup sans l'affre suprême, sans l'angoissante attente du bras qui s'est levé et ne retombe point. En vain, la consolons-nous, la rassurons-nous à l'aide de notre interprète qui rit

DE HANOI A BAC-XIXII 73

d'elle, l'air idiot. Elle glousse, toujours folle, ne voulant rien entendre, pas même les siens qu'une piastre a fait sortir, obséquieux et lâches, de leurs cachettes voisines, et qui, brutalement, imposent silence à l'aïeule. Elle se lamente toujours, la centenaire, pour qui tout est fini, et tandis que je me sauve, tympanisé par cette mélopée gémissante, j'imagine que j'ai vu, inoubliable, l'âme même de la Guerre.

Cependant, on trouve notre cantonnement trop éloigné, trop dans les avant-postes, et l'on nous rappelle. Seconde installation dans un second village pareil au premier. On n'y peut circuler entre les bambous serrés et les épines qui entourent les jardinets et les paillottes. Second logis pareil encore au premier, avec l'inévitable mare verdie par une sorte de salade et les châtaignes d'eau. A l'intérieur, un homme pleure, une femme pleure, des enfants — l'ordinaire nichée — pleurent à l'unisson. La famille se met à genoux. « On leur a volé leur riz, nous dit l'interprète, ils vous font signe qu'ils n'ont plus rien à manger. » Qui donc les a volés ?«Les coolies. »Une piastre calme instantanément ce déluge de larmes. Des morceaux de sucre distribués aux enfants nous font adorer de la mère, et la bande des moutards ne cesse plus de jouer entre nos jambes, comme de jeunes chiens.

Je retourne alors au premier cantonnement pour chercher un licol oublié. De loin, on entend un bruit de bataille et des clameurs aiguës. Les coolies se sont jetés sur nos traces. Ils sont là qui pillent à plaisir.

74 AU TOXKLN

Les habitants incapables de se défendre poussent des cris de bêtes qu'on égorge, s'agenouillent devant l'officier qui est venu nous chercher. Celui-ci, à coups de rotin, a chassé les plus proches pillards, mais il ne peut demeurer là, et s'impatiente au milieu du chœur des paysans :

— Mais, bon Dieu, je ne puis pourtant pas les assommer tous!...

On fusillerait les soldats pris en simple maraude, car le soldat, cela comprend le Code — et cela se remplace, — mais le coolie est une bête de somme, brute précieuse, irremplaçable, en campagne dans ce pays, et qu'on ne tue point.

Le pillage continue. On dirait un assaut. Les cris redoublent plus aigus, car les bêtes s'en mêlent, poules, oies, canards, cochons surtout, qui font vacarme. Dans les sentes où je me faufile, les coquins annamites s'enfuient devant ma cravache, abandonnant leur butin, volailles et porcs, à demi tués. Il y a du sang partout ; sans les plumes éparses duvettant la terre, on croirait à une récente bataille.

Je retrouve notre maison, à présent pillée elle aussi) et je reprends mon licou. La vieille, qui maintenant a trop de quoi pleurer, ne pleure plus, immobile et tassée à la même place. Je la touche ; elle n'est pas morte, et demeure hébétée, ne comprenant point comment elle peut bien ne pas être morte.

D'un bon pas, il faut retraverser le hameau, hideux >ct saccadé. Comme des démons, des coolies passent et

repassent à travers les branches. Le bruit continue épouvantable, mais le cri des porcs remporte, comme un cor dans un orchestre. Et je le note, ce cri bien connu du cochon qui devine le couteau et glapit furieusement sa plainte révoltée, comique et stridente. Il est à présent la caractéristique musicale des étapes où les coolies cantonnés peuvent échapper aux factionnaires. Toute la nuit, je vais l'entendre, ce glas funèbre des étables.

11 mars.

Déjeuné sur un autel de Bouddha, entre des piles d'offrandes : sacrifices en toc, barres d'or et d'argent en carton enveloppé de papier d'étain ou de papier doré, tricheries de l'homme au dieu adoré qui doit être myope. Toute la race est dans ce trait de mœurs.

On n'avait pas pris la moindre poignée de riz aux pleureurs d'hier. Cette découverte nous a fait rire, ce matin, plus encore notre passagère pitié. Couard, sale, voleur et fourbe, tel est l'Annamite ; mais la morale des choses est que, dans l'expédition actuelle, il pâtit du seul fait des gens de sa race et de sa langue : coolies, tirailleurs annamites et volontaires tonkinois.

... Retrouvé au canal des Rapides, nos vaillantes canonnières Éclair, Trombe, Carabine, Mousqueton et deux vapeurs affrétés. Les pontonniers nous font, avec des jonques, un passage qu'on rompt, le dernier homme transbordé. Nous voici près de l'ennemi.

Cantonnement sous la pluie. Migraine. A peine descendu de cheval, je me couche dans mon manteau sur les nattes d un lit de camp en bambous. Les habitants ont fui précipitamment ; le déjeuner est demeuré à terre sur un plateau, avec ses soucoupes pleines de riz gluant et ses bâtonnets. A côté, du thé parfumé mijote encore dans des bols à fleurs. Une volée de petits poussins, dont la mère a disparu au milieu de la bagarre, rôde partout, avec de perçants cui-cui. Mon cheval qui rue écrase à moitié l'un d'eux, blonde pelote de duvet. Un capitaine japonais, attaché militaire, membre de notre caravane, le ramasse, et, maternellement, le ranime d'une goutte de cognac au bout d'un fétu. Je m'endors sur ce tableau tendre.

Le soleil a reparu, lorsque je me réveille, soleil de la saison pluvieuse et chaude au Tonkin, soleil étrange qui semble vu à travers une vitre de corne

... Près de nous est le Quartier général, installé dans une vieille pagode aux toits recourbés hérissés de chimères. Le soir, la musique vient devant la porte jouer quelques motifs d'opérette. Derrière elle, à travers la claire-voie du portail, on aperçoit dans la cour, autour d'une immense table, une armée d'officiers d'étatmajor et de secrétaires. Tout ce monde, encore botté et éperonné, boueux de la route faite, écrit avec fureur dans un pêle-mêle coloré d'uniformes.

Cela va chauffer demain, sans doute.

12 mars,

Ce matin, nous avons longé le canal dans un pays nouveau. Le sol est moins plat, les verdures moins monotones. Au loin, on distingue des collines tigrées et, plus loin encore, des montagnes bleuâtres, dont l'apparition à l'horizon nous semble d'un soulagement exquis. L'une d'elles, à son sommet, porte sept pins parasols, distinctement profilés sur le ciel clair, par cet air pur, malgré la distance. Bac-Osinh est derrière. On le sait et une joie fait vibrer la colonne.

Quand nous arrivons au marché de Chi où l'on fait halte, le canon du général Négrier gronde là-bas, avec des éclats sourds qui roulent pendant des secondes longues...

Tantôt, nous avions à gauche une haie de cactus et d'aloès, les premiers rencontrés en ce pays. Des turcos chevronnés, de vieux arbis, les ont regardés avec une émotion naïve, rendus soudain à leur patrie.

A son tour, notre artillerie a tonné.

C'était dans la plaine, toujours verte, au pied d'un cirque de collines à peine escaladées quelques mètres par les massifs de bambous, et, de cette ceinture au sommet,étalant ensuite les mêmes rampes caillouteuses. Des forts casquent les cimes basses. Il y a des retranchements au pied, des fortifications passagères. Audessus d'elles, plantés en rang d'oignon, suivant la coutume asiatique, d'immenses pavillons multicolores, la hampe fichée dans le sol, s'alignent et nous narguent.

Il est midi et demi. Le grand soleil flamboie. Comme purifié par le voisinage des hauteurs, l'air, plus oxygéné, prend une transparence d'où nettement surgissent les moindres détails des choses. Devant nous, jusqu'aux collines, la rizière coule, sans un arbre, sans une haie, foncée très fort. Et derrière, elle élargit son inondation de fleuve débordé baignant à Taise les campagnes, avec le triomphe tranquillement doux du flot vainqueur, battant son plein.

Pareils à des îlots, les lointains villages émergent à demi noyés, et plus loin encore, récifs blanchis, des murs clairs de pagodes. Au delà, c'est une confusion de vert et de bleu, de terre et de ciel, un rideau fuyant de berges imprécises, que domine la montagne aux pins parasols.

On a fait halte ; des commandements brefs circulent, sans échos, et gringalets presque, au milieu du silence bruyant de midi. La stridente musique des insectes

domine tout, ou bien, quand une brise se lève, un aboiement de chiens qui arrive de 1* arrière- garde, affaibli mais continu. Certes, une fièvre a passé, et des cœurs battent à cette heure, mais 1 émotion demeure silencieuse, ou se voile sous une curiosité. De notre côté, ce qui l'emporte, c'est une impatience irréfléchie du spectacle attendu. On se demande, devant la grandeur simple du décor, quel marteau va frapper les trois coups et quel drame se déroulera derrière la toile. Ou bien, l'on se retourne pour lixer des impressions de choses, et l'on a le passager dépit de trouver minuscule cette agglomération d'hommes que mange l'étendue. L'armée n'est plus qu'une fourmilière dans l'espace ; le voisinage des hauteurs grandies à l'œil par l'habitude des terrains plats rapetisse l'homme au niveau des herbes.

Brusquement, les trois coups souhaités frappent un parquet sourd. C'est le canon. A un kilomètre, des pièces se sont mises en batterie, à peine visibles ; et elles ouvrent la fête, par un garde à vous assourdissant. Des petites fumées floconneuses et roses planent au-dessus. Les obus sifflent, dans une parabole trépidante. C'est un susurrement aigu, quelque chose éveillant l'idée d'un reptile détendant ses anneaux en ressort, avec un cri qui fouetterait. A présent, entre chaque coup, un silence formidable étreint la plaine vivante. Les insectes se sont tus. Aucun écho pourtant ne répercute le bruit de la détonation. Les ondes doivent rouler plus loin comme emportées par le boulet.

De notre place on n'entend que la décharge sèche, l'éclat primitif. Le sifflement de l'obus fait, trouve-ton, un bruit plus fort. Peut-être est-ce bien parce qu'on le suit, préoccupé de le voir tomber, renversant les pavillons qui toujours nous narguent, ou allumant un incendie, une explosion dans ces forts dont, sur nos têtes, la menace suspendue demeure silencieuse.

Quelques projectiles arrivent au milieu des drapeaux. Des hampes s'abattent, et des hommes s'enfuient qu'on ne découvrait pas avant, des Chinois pareils à des mouches, dont les pierres par instants cachent le défilé. D'autres obus s'abîment dans la rizière au pied des fortifications ennemies. A chaque fois, des colonnes d'eau pulvérisée surgissent, ou bien ce sont des ricochets successifs, des jaillissures instantanées dont la ligne s'échelonne. Les plus beaux sont ceux qui éclatent, ayant frappé les murailles ou les roches. Un étoilement poussiéreux enveloppe l'endroit frappé. Alors la fuite des mouches humaines sur les rampes a des soubresauts ou des resserrements. Les éclats de fonte doivent y faire des trous, coucher sur les cailloux des victimes qu'on enlève en courant.

Sur nos têtes, le ballon captif, devenu jaune crème, plane toujours, sans que le regard s'habitue à son étrangeté. Avec une sonorité assourdie, une voix en descend, criant des indications topographiques, des rectifications pour le tir.

Tout à coup, sans que l'observation localisée ait vu commencer le mouvement, des bataillons apparaissent

en avant et en arrière des batteries. Ce sont les turcos, bataillon Godon, et des marsouins, bataillon Coronat, — les deux glorieuses troupes de Son-Tay et de Phu-Sa. La fusillade commence, crépitante et régulière, en feux de salve dont les gerbes balaient. Ce jet de balles n'a plus le susurrement cinglant et bref d'un énorme cobra détendu ; c'est une suite de petits sifflotemonts continus et qui se mêlent, un chœur de serpenteaux courant après la mère.

— La charge !

Les clairons partent des deux côtés. A l'est et à l'ouest, l'enlevante sonnerie roule très claire, avec des rugissements cuivrés aux reprises, des halètements humains sur les dernières notes, dans un vent de course furieuse qui vous fouette la nuque et vous pousse. Du coup, comme les épis de riz sous la brise, l'armée ondule du même frémissement rythmé, et le pouls de ces cinq mille hommes bat la chamade. La charge !... La première charge pour-de-vrai, sans manœuvres factices, devant un ennemi réel! Oh ! pouvoir tirer un sabre et courir en avant avec cette musique folle derrière soi ! Savourer la folie bestiale de la lutte où l'on voit rouge, et la sensation exquise du danger ! Courir dans cette mort qui passe, ne pas savoir si c'est le vent de la course, le sifflement des balles ou le souffle fort des clairons qui vaporise la sueur sur vos tempes et soulève vos cheveux ! Courir toujours en avant sans le savoir, être une goutte du torrent qui se rue et s'écrase contre d'autres hommes!... L'empoignant désir

de cotte folie vous secoue de la tète aux pieds.

Elle est sublime, la guerre, et bienfaisante. Je lui X pardonne tout pour la grandeur des instincts qu'elle ) éveille. Elle remue la brute, mais fait une minute la brute grandiose et surhumaine. Elle est la revanche formidable de la bête sur l'esprit, le consolant oubli de la banalité. Et pour cette tempête dont le clairon courbe l'échiné, pour cette folle lièvre qu'exhale la charge immortelle, pour cet emballement des nerfs et de la chair, je lui pardonne tout: les villages incendiés dont les feux ensanglantent le paisible ciel, et les chevaux broyant les jeunes blés, verts d'espérances, et les lourds caissons meurtrissant les vignes, et l'angoissante clameur s'éteignant dans un râle, quij des plaines couvertes de corps, monte, inentendue, sous le passage des canons ; je lui pardonne tout, — même ce qu'on ne pardonne pas : les pleurs des mères...

Cependant les deux bataillons avancent toujours. A gauche, la colonne Coronat enlève les premières pentes. Plus près, du côté opposé, les turcos s'élancent, grimpent aussi. A peine l'ennemi riposte-t-il. L'un après l'autre, ses pavillons ont été renversés. Il nous salue de quelques salves et ses dernières troupes s'enfuient. Où vont-elles ? Peut-être se réfugier dans les forts des sommets. On va plus vite.

Je galope aussi, voulant voir. Plus de digue, plus de sentier : la rizière. On ne sent pas l'eau qui entre dans les bottes et partout jaillit avec de grands flics-

flacs. Les chevaux s'époumonnent. Tranquille, devant moi, le général Brière de l'Isle détaille ce qu'il découvre sur les hauteurs à son chef d' état-major, le commandant Le Dentu. Je les rejoins.

— Tiens ! Que venez-vous faire ici ?

— Mon général, c'est ma brigade !

Il n'y a rien à dire. Nous rions. Dans le bruit de la fusillade et le tonnerre du canon, nos rires ont une vibration claire. Alors, tandis qu'enfin à sec, nous gravissons, à la suite des turcos, la pente rapide où les chevaux vont au pas, le commandant me dit je ne sais quel mot, allusion passagère à Paris, au boulevard, et une phénoménale fantaisie, très courte, me ramène au perron de Tortoni. Je chasse l'évocation, renonçant à comprendre son inattendu, puis je tends la main pour prendre ma part du biscuit que l'officier tire de ses fontes. Il faut rompre la dure galette, et je songe à la possibilité d'une balle qui, de là-haut, tombant entre nous, casserait le morceau. Mais l'ennemi a renoncé à tirer. Ses derniers fuyards, à cinq cents mètres, disparaissent entre les rochers.

Je me retourne pour voir la plaine verte, l'armée rapetissée encore. Les réserves se sont mises en marche pour nous appuyer. Dans la rizière d'où nous sortons, les fusiliers marins pataugent à cette heure. Ils avancent, déployés en bataille, courbant les riz, et précédés d'une ligne argentine d'éclaboussures d'eau. Ce ne sont plus des flics-flacs comme sous les pieds de nos chevaux, mais une rumeur sourde de flots battus, un

bouillonnement fouetté, comme en produisent les baigneurs remontant la plage. Au milieu, la mare augmente sous les épis plus drus dont le froissement joint sa note à tout ce bruit, et l'on dirait la clameur d'un flux, la chanson molle de la mer.

Bientôt, les tirailleurs algériens arrivent au fort et saluent les marsouins en même temps parvenus sur la hauteur voisine. Il n'y a rien dans les redoutes où je les retrouve. Çà et là, une pipe d'opium, un feu dont les cendres sont rouges encore, quelques uniformes dé réguliers chinois, une hampe de drapeau...

Mais il y a d'autres montagnes à escalader. De leur crête, peut-être verra-t-on la brigade de Négrier dont on entend, à présent que le nôtre s'est tu, le canon plus distinct gronder à l'horizon.

Le temps de faire reposer un peu sur mon cheval, tandis qu'on redescend l'autre versant, un officier qui s'est tordu la cheville dans les roches, et, vite un coup d'éperon. Les petits soldats d'infanterie de marine, plus sombres sur le bleu, gravissent une nouvelle montagne, la plus haute. J'atteins le commandant Coronat, et je ne lui dis pas comme au général: « C'est ma brigade », mais : « C'est mon régiment !... »

Plus fort, plus vite, les troupiers grimpent la rampe à pic. Il faut arriver les premiers, dépasser les marins qui ont tourné la position et arrivent, pressés aussi. Cette émulation nous empoigne tous, et mon angoisse ne dure qu'une seconde de voir les meurtrières de la redoute cracher de la mitraille sur cette foule. Ils ont

86 AU TON Kl N

décidément bien fui, les Chinois, fui de partout, mis en déroute non par nos canons, mais par ces aérostats monstrueux dont ils attendaient de mystérieux projectiles, d'épouvantables dévastations. Ils ont fui, et les marsouins sont arrivés — les premiers. Là-haut, dominant le fort conquis, nos trois couleurs flottent sur le ciel.

— Un clairon ! crie le commandant.

Il y en a un parmi les premiers entrés. Il se hisse sur les créneaux, cramponné d'une main à la hampe du pavillon, et il sonne, sur la plaine, le salut au drapeau.

C'est un pauvre petit clairon, un jeune soldat, pas fort, et puis essoufflé de l'escalade. Mais il sonne vaillamment à perte d'haleine, tout seul, sa fanfare aigrelette qu'emporte, en la disséminant, le vent large des hauteurs.

Et, bêtement remués, dans un frisson bref de la nuque aux reins, nous nous découvrons avec une émotion heureuse.

A présent quelles sont prises, les cimes du Trong- Son, on peut contempler le pays, la fumée de l'artillerie de l'autre brigade, les plaines vertes, étranges regardées de haut Dans le jour qui baisse, les tons s'opalisent. Entre les villages et les éminences dont la chaîne décroissante court à perte de vue, il y a des étangs qui blanchissent, pareils à des pièces de toile. Cependant, les notables du bourg niché dans le plus proche vallon, s'en viennent, grelottants de peur, faire

leur soumission, protester de leur haine des Chinois, qu'également apeurés, ils hébergeaient il y a une heure encore, et dont, toujours lâches, ils assassineront demain les derniers traînards. Sur les plateaux laqués rouge vif, ils portent des présents : quelques douzaines d'oeufs, doux poules, un régime de bananes. Le dernier traîne par une corde une génisse maigre, et le plus vieux brandit un rameau chargé de noix d'areck, emblème de paix. A vingt mètres, ils s'agenouillent tous ensemble, leurs présents à leurs pieds, et leurs génuflexions ont l'ensemble, la régularité rythmique des inclinaisons de nos enfants de choeur. Leur main droite à plat sur leur joue, leur main gauche appuyée au creux de leur coude droit, on les prendrait avec leur pose douloureuse pour des malades au seuil d'un dentiste .

En langue annamite, on leur demande des renseignements, puis on les renvoie en leur affirmant qu'ils n'ont rien à craindre, qu'on leur paiera les vivres frais qu'ils apporteront. Mais ils sont longtemps à se décider à se lever et à repartir. Effarés de ne pas recevoir de coups de cadouille, ils s'éloignent à reculons, et leurs prosternations ne s'arrêtent plus. Nos cuisiniers alors ramassent les présents et entraînent la génisse qui, désespérément, s'arrête et brame.

En descendant, nous rencontrons un prisonnier. Des soldats l'entourent qui veulent le fusiller. Un officier intervient, à contre-coeur un peu, car on sait dans le corps expéditionnaire les innombrables supplices que

Pavillons-Noirs et Chinois infligent aux nôtres, lorsqu'ils les peuvent saisir vivants. C'est un murmure de mécontentement, lorsque l'officier a disparu. Oui ou non, a-t-on dit : Pas de quartier ? Oui ou non, avonsnous affaire à des belligérants réguliers ou à des bandits ? La peine du talion n'est-elle pas due à ces misérables ? Et l'on rappelle les horreurs de cette guerre, les têtes de nos captifs retrouvées convulsées encore par les tortures des lentes agonies, et l'obscène férocité des bourreaux asiatiques insultant à la mort même...

Tais-toi, soldat ! Tu es ici pour te battre, pour mourir, et non pour raisonner. Tais-toi. La discipline le commande. Du reste, tu ne comprendrais pas... Laisse aux parlottes parlementaires le souci de tes vengeances et ne discute jamais ni les ordres, ni les chefs. . . . .

Reste brave seulement, et crois toujours à l'unique chose qu'épargne notre scepticisme : le drapeau. La politique aura beau faire, il demeurera ce qu'il est, le Drapeau, et le voyant flotter, tous tant que nous sommes, naïfs ou pessimistes, nous aurons toujours sous la mamelle gauche un consolant frisson.

Le regard du prisonnier, étonné de sa vie sauve, me poursuit, tandis que je redescends les pentes.

Un officier d'état-major rentre au quartier général ; je l'accompagne. On n'est pas trop de deux pour traverser les villages lugubres et barricadés. Le lieutenant Duchèze, avant-hier, a été assassiné dans un de

ces coupe-gorge feuillus. Puis, il faut s'orienter, trouver son chemin clans les rizières uniformes ; or, la nuit est proche qui, sur nos têtes, loin de l'empourprement joyeux du couchant, se devine dans le ciel, latente sous les bleus attendris, dont la douceur revêt déjà la mélancolie des lumières moribondes.

Voici enfin le cantonnement où l'on tombe les jambes faibles et, brisé, dès qu'on s'est occupé de son cheval.

Aujourd'hui, nous avons pour logis une des riches habitations du bourg. Il y a plusieurs bâtiments en briques, des communs vastes, un jardin. Dans le fond de la pièce principale, sur son estrade de bambous, l'autel des ancêtres reluit à nos bougies ; tandis que nous étudions ses laques dorées, ses ornementations bariolées, l'éternel cri des porcs promène par le village son habituel vacarme.

La nuit s'est faite. Nos coolies allument des torches pour leur cuisine en plein air. Dans le cercle lumineux qui tremblote, sous un nuage de fumée résineuse, ils sont pareils à des bronzes, patines d'or aux places lustrées par la sueur. Et, fantastiques, derrière eux, les bananiers balancent leurs larges feuilles, dont les plus basses se déchiquètent comme des pennes de flèche, et balaient le ciel pâli par les brasiers, avec des silhouettes d'un noir d'encre.

Soudain, le cri des porcs se rapproche, se précise. C'est dans notre quartier que la chasse et regorgement ont lieu. Nos coolies eux-mêmes saignent une truie. Les torches reculent ; on traîne la bête jusqu'au

90 AU TON Kl X

bord de la mare. Énorme, les mamelles pendantes, le cuir crevassé, elle gît le groin dans l'eau que son sang rougit, au milieu des flammes dansantes verdissant les nénuphars . C'est là qu'on la racle, qu'on la lave. Oubliant leurs fatigues, les dents longues, nos Annamites poussent des clameurs d'enfant. Cependant, de gros soupirs couvrent ces cris. Je me retourne.

Accroupi contre une meule de paille, un homme regarde l'opération. C'est lui dont la poitrine s'est gonflée, quand le feu, tout à l'heure, a roussi la tétine de la bête. Il est le propriétaire de céans.

Je le touche à l'épaule sans qu'il remue, je lui parle sans qu'il ouvre la bouche. Dans un farouche anéantissement, il demeure immobile, n'entendant plus, ne voyant plus. Sans comprendre, il ramasse la piastre qu'on lui jette pour payer le riz et la paille de nos chevaux ; sans un froncement du visage, sans une larme, il assiste à î.otre prise de possession, à notre installation dans son logis. Sur l'autel de ses dieux, à la lampe des ancêtres, nous allumons nos cigarettes, et sur les oreillers de son lit de camp nous reposons nos pieds nus, gonflés et las : ses yeux n'ont point une plainte, ses lèvres un pli de regret : il regarde, la prunelle fixe, et le cœur haletant, la truie énorme dont le sang s'éffoutte...

13 mars.

Il était dit que je ne verrais point de vraie bataille et que ma fantaisie se serait embarquée inutilement.

Hier soir, pendant que des hauteurs du Trong-Son, je regardais la plaine, cherchant Bac-Ninh — notre Chanaan, — le général de Négrier livrait un véritable et dernier combat, puis entrait dans la ville !

Si quelque chose nous pouvait consoler, ce serait le désappointement de nos hôtes de l'état-major général et de l'état-major de la première brigade. Tous ces braves officiers — une élite distinguée réunie pour cette expédition — font contre fortune bon cœur, mais plus d'un, je le parierais, maudit sa malechance. Officiers et soldats, en supportant leurs fatigues sans nom, s'étaient promis tout bas les compensations rudes des batailles. On le leur ferait payer cher aux Chinois!... Et voilà que la récompense fuit. Ce sont les jeunes, les nouveaux venus de France, les « renforts »,

à qui le hasard a souri. Les vieilles troupes, les victimes des luttes anciennes, inégales, n'ont rien eu !

Enfantillage ? Soit. Mais enfantillage sublime que celui montrant le poing au sort pour un danger évité.

Dans mon gros chagrin d'artiste-déçu, je ne ris point de cette déconvenue, que la discipline cache à peine.

Je ne ris pas, et les poignées de main que nous échangeons tous ont quelque chose des poignées de main de condoléance, les matins d'infortune.

Par les rizières ordinaires, nous avons trotté durant des heures. Parfois, on croisait les traces visibles d'une armée, sillons de terre qui s'effritent entre deux ornières creusées par les roues des canons, empreintes mêlées de sabots de chevaux, vestiges d'étapes et de haltes. Cà et là, sur les talus, quelques cadavres de Chinois s'égrènent, déraidis par la pluie de la nuit, boueux et lamentables, cassés et déjetés comme des pantins dont ne veut plus la main capricieuse d'un enfant. Ce sont des réguliers, à l'uniforme de Quang-Si, des gars robustes, que les balles et les éclats d'obus ont jetés là, avec des trous sanglants entre les omoplates, ou bien les reins cassés. A quelques-uns la tête manque, et la tunique ramenée cache mal l'ignoble blessure du tronc, béante et déchiquetée.

Les Annamites des villages voisins ont passé là déjà, détroussant les morts et moissonnant les chefs rasés, pour nous les présenter demain, comme des trophées de victoires personnelles, comme des gages d'alliance

avec nous. Et des officiers, des braves, des Français au regard franc devront féliciter, par ordre, ces chacals ignobles, leur promettre protection, leur compter peutêtre une indemnité !

Ah ! guerre trois fois sainte qui fais battre les cœurs d'hommes et restes le suprême refuge contre les écœurements de l'existence banale et plate, si ta mort agile n'était pas le renouvellement de la vie alanguie, si tu n'étais pas la loi tragiquement fatale, la consolatrice des petitesses universelles, l'épouvantable bain où se retrempent les caractères amollis et les cœurs qui ne croient plus, comme on te maudirait avec tes lendemains sinistres, plus attristants que les plus tristes deuils !...

Sur le chemin étroit, l'état-major s'échelonne. En tête, au loin, des chasseurs d'Afrique éclairent la route. Sur leurs grands chevaux arabes — vraies sauterelles — les cavaliers, parfois, se penchent, la carabine toujours appuyée sur la cuisse. A les observer dans cette pose lorsque le sentier fait un S, j'ai la mélancolique vision de la grande guerre où mon enfance se forma, et je revois, en Lorraine, sur les pentes des Vosges les uhlans prussiens qui venaient à quatre, avec des poses pareilles, sur leurs mecklembourgeois, jusqu'aux portes de nos villes....

On se penche aux endroits sur lesquels les chasseurs se sont penchés ; là sont des cadavres encore, ou des traces d'éléphants de guerre, des vestiges de déroute. Et l'on arrive enfin devant Bac-Ninh.

9i AU TON UN

Le général de Négrier, plus jeune que jamais, accourt à notre rencontre. Il salue le commandant en chef et chevauche derrière lui. Encore un village. La tour de la citadelle surgit entre les feuilles, pareille à un canon monstrueux dont la culasse serait enfoncée dans le sol. A un dernier détour, les remparts apparaissent.

Devant le pont-levis, des soldats nous attendent, des soldats en pantalon rouge, quelque chose comme une France plus récente, moins exotique, plus de chez nous... — Que turcos et marins me pardonnent !

Nos bons petits soldats ! Ils sont peu nombreux, tassés dans une sorte de fossé, contre la porte, sales du combat de la veille, mais alignés au cordeau, roses d'un sang non anémié encore. Leurs baïonnettes scintillent.

— Portez armes !... Présentez armes !...

Les tambours battent et les clairons sonnent aux champs. C'est le salut au commandant en chef. Les officiers inclinent leur épée.

Cela est simple et cela est grand. Un frisson passa dans la colonne. Et, tant pis pour qui me raillera — je le sentis en moi, voluptueusement, comme une caresse.

Quand on entra dans la ville déserte et morne, ce fut une sensation différente, très neuve, qu'il faut avoir emmagasinée avec quelques autres, pour se consoler de tout : fatigues, déceptions, courriers que l'on ne reçoit pas, courriers que Ton manque...

La rue était nue, lamentablement nue et solitaire, plus solitaire et plus nue, avec sa chaussée du milieu, dallée de pierres blanches, ou macadamisée d'une boue sèche claire à côté de la teinte des bords. Là-dessus, les sabots des chevaux sonnaient, et Ton n'entendait dans la ville morte pas d'autre bruit que ce martèlement des pierres par ces sabots ferrés.

A droite et à gauche, des paillottes accolées sans fin restaient closes, muettes, très sinistres, sous les auvents rabattus de leurs échoppes barricadées. J'ai vu sous d'autres ciels des lendemains d'épidémie qui n'avaient pas ce navrement inanimé des choses en abandon. Pas un être, pas une bête. Dans l'escorte, nous baissâmes la voix, quelques-uns.

Par bonheur, à un tournant, le clairon reprit sa fanfare, le tambour son roulement plein de vie. On entra dans la citadelle et le canon salua le général en chef à coups sonores, très espacés, qui, plus que clairons et tambours, peuplèrent la solitude silencieuse.

Nous allâmes ainsi jusqu'à la pagode où le général de Négrier avait établi son quartier. La' pagode est pareille à toutes les pagodes royales, mais plus grande, avec d'énormes chimères au faîte de son toit, un large parvis dallé devant sa porte, des arbustes et des arbres le long de ses allées, une vingtaine de pins à son chevet. Les pins bruissaient, harmonieusement, de ce bruissement spécial à leurs aiguilles vertes et qui ressemble au chant monotonëment doux de la mer.

Tout de suite, je ne l'entendis pas, les yeux agrandis.

Devant le temple, appuyant leur flèche au rebord du toit, une collection de pavillons chinois masquait la façade de ses hampes de bambou et de ses plis multicolores, immenses. A terre, c'était un échafaudage de munitions, de caisses, de ballots pris à l'ennemi. En avant, plus près, soutirant le regard mieux que tout, une mitrailleuse allemande et une batterie de canons Krupp s'alignaient entre des piles d'obus.

Des canons Krupp... Beaucoup les reconnaissent. Dans les forts, il en existe douze encore, également neufs .

Cependant, nous mettons pied à terre. Le coup d'œil serait merveilleux — s'il faisait seulement soleil. On dirait un décor de cinquième acte.

Et justement voici le dénoùment : un prisonnier qu'on amène. Les interprètes habillés de violet l'interrogent, puis le général en chef ordonne qu'on lui donne à manger — et qu'on le renvoie ! Des officiers, très attentivement, regardent la pointe de leurs bottes...

Comme chiite de toile, un capitaine arrive alors, qui nous appelle et nous désigne notre cantonnement.

14 mars.

J'ai revu le général de Négrier à la même place qu'hier, devant la pagode, près des canons.

Petit, sec, nerveux, il a la bouche résolue et l'œil bleu froid, qui voit, retient et pense. A l'étudier ainsi, on l'estime, le voyant fort, et on l'aime, le découvrant jeune.

Il regarde haut et loin d'un regard qui pénètre. La voix vibre avec une sécheresse naturelle qu'adoucit le sourire. Le geste reste un peu fébrile. La main joue avec la dragonne du sabre, ou tracasse la croix à l'entrebâillement du dolman, sur le col.

Personnalité sympathique à tous points de vue, on comprend que ce jeune chef soit adoré de l'armée comme de la marine. Je le retrouve, ainsi qu'à bord, charmant sans banalité, et ma déception de la veille revenant, j'ai le regret passager de n'avoir point suivi sa brigade et assisté à ses combats. Ma jeunesse aurait dû aller à cette jeunesse.

98 Al" TONKIN

Parcouru la ville sous la bruine. Le désert n'est plus. Une armée cantonne dans les paillottes, mais le spectacle est plus triste que la désolation antérieure. Tassés dans les rez-de-chaussée boueux, sans meubles et sans lit, les soldats doivent regretter la rizière.

Par endroits, les ruines fument. La clémence a porté ses fruits : cette nuit, des incendies ont éclaté un peu partout dans les maisons inoccupées par la troupe, et la relève d'un poste des remparts a ramassé un factionnaire — tirailleur annamite — à qui la tète manquait. Maintenant, quand les troupiers trouvent un Chinois qui se cache, ils le fusillent sans rien dire. Seulement, dans trois mois, on en trouvera encore, espions ou soldats, retardataires de la déroute ou volontaires clarrière-garde, car Bac-Ninh n'est pas une ville : c'est une ruche. Toutes les maisons s'y touchent, sans une allée, sans un passage, avec des rues à angles droits dont les lignes délimitent d'impénétrables quadrilatères où des bataillons pourraient se cacher. Derrière chaque paillotte, un jardin s'étend, enclos de haies épineuses, énormes, plus sûres que des murs. Et jardins et maisons font corps, étroits alvéoles.

Le tout est misérable. Ce ne sont plus les habitations d'Hanoï presque toutes en briques, ou du moins toutes spacieuses, aérées, accessibles, ouvrant sur de larges rues. Chacune des paillottes de Bac-Ninh vaut bien au maximum trois ou cinq piastres, une fois vide. Cependant, on hésite à les flamber, mais par mesure de sécurité, on les .démolira. Un travail d'Hercule

à travers ces bambous chevillés et qui exténuera davantage le soldat brisé de fatigue.

Je rentre las de mon excursion, dépité de la noncouleur des choses, de la saleté du ciel, des rues et des maisons, de l'humidité moisissante que l'on sent de toutes parts.

Dans mon quartier, le pillage de la nuit continue. Les coolies des deux brigades ont fusionné. Les arrêter dans l'inextricable fouillis des jardins et des cours n'est point possible. Une armée double ne suffirait point à les garder, et pour un qu'on assomme, dix reviennent. Rien ne leur échappe : ils butinent tout. Ce tout, à quelques maisons de mandarins près, est un amas de choses sans valeur pour l'Européen, mais constituant chez l'Annamite un entier mobilier. Les coolies s'en emparent, brutes inconscientes que ne trouble point la honte de voler ce qu'ont laissé leurs compatriotes fugitifs.

Incessamment, ils rôdent, renversant les lits de camp, les meubles, les autels pour aller plus vite, ramassant les sapèques clans la boue, l'opium demeuré dans les pipes, le thé, le riz, les soucoupes fêlées, les narghilés de porcelaine commune, jusqu'aux chapeaux de femmes, aux cordonnets, aux glands de soie. Et, pour accompagner leurs incessantes incursions par les cours et les cases déjà fouillées, la sempiternelle clameur des porcs que l'on saigne plane sur la ville. L'Annamite a plus de cochons encore que d'enfants, ce qui n'est point peu dire. Il en a comme ailleurs on a

des moutons, des volailles. On a beau en tuer, toujours il en reste, et les grognements furieux des bêtes ne s'arrêtent point une minute.

Bientôt, pourtant, comme des factionnaires défendent les monuments publics, pagodes, arsenaux, magasins, comme il ne reste plus rien à ramasser dans ces décombres que nos canons n'ont point faits et que la main des pillards entasse seule, l'immonde troupeau commence la chasse aux chiens.

Cela dure des heures, et c'est l'horrible dans l'horrible. Je n'avais rien vu de plus épouvantable, pour anticipée que soit seulement la mort des pauvres bêtes, réservées à la table dans tout le pays.

Moins perspicace que le porc, le chien ne crie pas. Sa laideur bête, chez tous uniforme, demeure inintelligente. Comme le mouton, il ne résiste point, se laisse saisir et égorger. Ceux que je veux sauver se hérissent à mon approche, hurlent, montrent les crocs. En leur fidélité imbécile et touchante, ils sont restés dans les' logis abandonnés, où, dociles aux leçons reçues, ils mordent le blanc seul, qui les plaint ou les protège ; mais ils se livrent aux coolies, et à leur approche frétillent leur courte queue. Jusqu'à l'étal, leur pauvre langue rose lèche la main des bourreaux. Lorsqu'enfin la lame luit, ils ont une brève révolte instinctive, un grognement qui se défend. Puis, au premier coup, c'est un jappement de douleur suraiguë, et bientôt un sinistre hurlement de bête vivisectée.

Leur mort toutefois n'arrête point l'horreur. On les flambe, on les racle, ainsi que des porcs. Et dans toutes les cours, dans tous les jardins, partout où deux coolies font ménage, nous retrouvons, ballonné, brunissant, la graisse grésillante, le corps d'un chien, reconnaissable encore, qui rôtit sur un brasier clair.

\ *j mars.

L'occasion s'est trouvée de revenir par terre à Hanoï. Le bataillon des fusiliers marins et le bataillon Godon (3e tirailleur algérien) rentraient à leur garnison. Avec joie, nous les avons suivis.

La route — c'est une vraie route — est large relativement. On y avance vite, dans le pays toujours pareil, au milieu des innombrables fortifications qu'ont élevées les Chinois. L'ennemi nous attendait par cette voie, pensant nous voir recommencer Son-Tay.

Durant les trois premiers kilomètres, nous croisons les groupes disséminés dune armée d'indigènes. Dans le pays, le bruit s'est répandu que Bac-Ninh était pris, qu'on y pouvait piller, et les chacals se précipitent à la curée.

Sur la route, sur les sentiers, sur les digues, par les rizières, ils accourent, innombrables, faméliques, déguenillés, portant des paniers vides, se hâtant à grands pas, hommes, femmes et enfants. C'est le rappel des

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meurt -de-faim de tous les villages. Il y en a tant et tant qu'ils semblent, par place, sortir du sol. En un quart d'heure, nous en comptons des milliers.

... Nous nous arrêtons pour brûler un fort dont l'avant-garde a noyé les poudres, pour interroger un Chinois fait prisonnier et pour déjeuner enfin. C'est notre dernier déjeuner en colonne, et le capitaine Godon qui nous invite, ne trouvant point de maison convenable, fait mettre le couvert sur un cercueil neuf, sous un hangar. Mais plus rien ne nous étonne.

Au canal des Rapides, nous disons au revoir à notre excellent hôte et à ses officiers qui vont bivouaquer cette nuit sur la rive. Nous hélons deux jonques et, aussitôt transbordés, nous piquons des deux jusqu'au Fleuve Rouge.

Nos coolies si fainéants jusque là et pliant moins sous le poids de nos bagages que sous celui de leur butin, courent sans peine à l'allure de nos chevaux ; et, joyeux de rentrer, accélèrent l'allure à chaque « Maulen! » que nous leur jetons, machinalement à présent, par habitude.

La fatigue nous rend indifférents au paysage. Nous ne voyons rien. On ne se parle plus.

La rentrée n'a rien eu de triomphal. Le fleuve franchi, quelques soldats nous interrogent. Et nous voyons, pour la première fois, poindre la lugubre question des lendemains de combat : « Savez-vous le nom des tués ?... »

En selle encore, et un dernier coup d'éperon. Nos chevaux reflairent l'odeur accoutumée de leur chère écurie. Au galop ils enfilent la rue des Menuisiers, garnie d'échoppes, au seuil desquelles d'innombrables cercueils dressés debout rosent leur bois neuf sous un oblique rayon de soleil.

Et voilà le logis, rongé d'humidité, blanc de moisissures — le bien venu malgré tout. Désharnache-toi, voyageur, et, puisqu'un courrier est arrivé en ton absence, cours à la poste, avant que de manger, avant que de boire, avant que de consommer les ablutions si impatiemment souhaitées.

Car de pain et de vin, d'eau, du cher savon, on se passe avec un courage grand et un miroir sans tain. Mais qui se passera des lettres du pays, du doux souvenir d'êtres aimés? Et qui se passera aussi du vieux journal fripé parle voyage, déchiré parfois, mais fleurant encore, de par les océans, la bonne odeur de l'imprimerie natale ?

On lit : on dévore : on n'est plus là. Cependant, peu à peu, lorsque les lettres unies, on parcourt les seuls journaux, une désillusion vague coule sur la joie, l'amoindrit. Dieu me pardonne ! on trouve ses contemporains futiles. A peine sourit-on des mois de Scholl et du Masque de Fer. C'est que, dans les yeux, on conserve la vision des grands horizons, des larges étendues où l'on s'est baigné. L'horreur atroce de la guerre a laissé dans la prunelle la gravité mélancolique de ses inoubliables tableaux, et, naïvement, on a quelque con-

fuse surprise à trouver aux autres des préoccupations moins hautes, de plus paisibles reflets, des pensées très terre-à-terre.

Ces quinze feuilles imprimées du courrier bi-mensnel, ces journaux amis ne m'ont donc rien dit, tout d'abord. Que nous fait la « question des chiffonniers » ? M. Francisque Sarcey me reproche de n'avoir point créé Mes Boites ? Je pense bien à Mes Bottes et à M. Sarcey!

Seulement, cet étonnement dure peu, et cette réacclimatation à l'atmosphère, aux choses parisiennes, s'opère vite. Lentement, on se retrempe dans le courant habituel. Avec une jouissance d'abord inavouée, puis éclatante, on savoure la troublante saveur de ce parisianisme adoré, notre seconde existence. C'est à pleines lèvres qu'on rit des mots de Philippe Gille et de Scholl, c'est de toute son intelligence qu'on suit les comptes rendus de théâtre qu'il s'agisse de Sigurd, de Manon Les caut, ou même de Smilis. Et avec un retour bien humain (c'est-à-dire très bête), de petite vanité blessée, on relit M. Sarcey. Qu'as-tu fait encore, pauvre cancre, pour que ce spécialiste (consultations tons 1rs lundis), oubliant la prescription des distances, te reproche ton infécondité et t'inflige un... pensum? On cherche une riposte qui n'arrive d'ailleurs pas, puis, le bon sens revenu avec le rire, on passe par profits et pertes ce coup d'Assommoir !

A tout dire, comment le regretter? Il a remis en branle la machine, rappelé qu'on n'est point au Tonkin « pour s'amuser ».

Les chevaux se reposent, à cette heure, gorgés de paddy et d'herbe fraîche; mais pour nous, c'est l'instant du labeur. A ton tourne-broche, chien esclave, qui attendais la niche ! T'imaginais-tu avoir rêvé, observé et pensé pour toi seul ? Tu n'auras ta pâtée qu'après avoir confectionné celle des autres, et ce, en quarantehuit heures, car Paris n'attend pas. Allons, tourne, et tourne vite pour que le rôti n'arrive point au dessert !

... Je tourne !

Je tourne, sous la pluie crevant mon toit et inondant ma table improvisée, au milieu des moustiques insatiables et lancinants; je tourne, les membres brisés, l'échiné molle, la paupière appesantie. Je tourne — et je songe aux amis, aux bons amis, qui liront ces choses hâtives ..

Et je songe aussi à vous, Daudet, mon cher maître, car j'ai là, sous les yeux, le mot flatteur et charmant dans lequel votre gracieuse fantaisie me disait adieu à mon départ de Paris. Vous feignez d'envier le sort du poète qui s'en va sur les larges mers, vous dites bien heureux les jeunes auxquels tombent ces fortunes, et vous me conviez enfin au beau livre du retour, que lisent, au coin du feu, les voyageurs de foyer — les vrais sages, les seuls jeunes. Invitation railleuse et regrets convenus ! Que ne me prètiez-vous plutôt, ô galéjaïré, votre fine plume d'or — la plume qu'on ne prête point ? Que ne me disiez-vous : « Cigalier, la route est mauvaise, le soleil ne luit point là-bas tous les jours... » ?

DE HANOI A BAC-XIXH 107

M'envicr ? .Mais c'est moi qui envie, et de tout mon cœur, les amis bienheureux que la Muse voyageuse a conduits aux pays de la lumière et de la couleur, aux Àlgènes brûlées et chaudes, où le ciel fait sourire de l'indigo trop pâle, où le sable est rose, où de belles filles aux yeux d'esearboucle demandent une dot aux caresses du passant !

Pour petite que soit ma pauvre mandoline, elle aurait peut-être, sous ce ciel et devant ces yeux-là, donné sa chanson aigrelette sans trop de fausses notes, mais au Tonkin ! Je vous en prie, ô maître, soyez plus qu'indulgent pour ma musique. On vient ici par des allées paradisiaques, mais Ton ne trouve à leur extrémité qu'une banalité noyée de brouillards. Ciel terne et sol ocreux : ma guitare se fait accordéon. Les belles filles aux yeux de flamme, ce sont pour moi des poupées jaunes qui mâchent des consonnes dans des rires idiots montrant des dents noires, laquées comme le peigne de leurs cheveux huilés ! Mes aimées chiquent le bétel et leur turban a le gris de leur ciel, leur robe le rouge Sale du sol, leur gorge la monotonie plate du pays ! O maître, ma poésie a les jupons crottés — jusqu'aux cordons ! Pourtant, je les ai rêvés comme vous, les voyages ensoleillés où l'imagination se retrempe dans un bain de couleurs, où l'observation s'affine sur des types enfin neufs. Et je l'ai caressé souvent, ce rêve enfantin mais délicieux d'un sourire du dieu Million qui me permettrait sa réalisation. J'en parlais, la veille de mon départ, à Mendès, dont les yeux luisaient

tandis que nous devisions sur les mousmés qui dansent à Yeddo. Oh ! le beau yacht nous aurions, et comme je le ferais rapide, confortable et vaste pour que vous y veniez tous, les enchanteurs de la plume et du crayon, vous tous que j'aime ! Le beau livre de retour vous écririez, dont j'accepterais orgueilleusement la reconnaissante dédicace !

Ah ! qu'il m'entende enfin, le Crésus ignoré qui bâille et meurt sur ses parts de fondateur! Qu'il m'entende, et je prendrai la barre ! Ne craignez rien, cher maître, je ne mettrai pas le cap sur le Tonkin : il y pleut comme au faubourg Montmartre!

Cueillette de notes, au hasard des feuillets. Le papier jaunit vite au Tonkin ; l'encre ne résiste pas mieux, et, dans l'air saturé de vapeur d'eau, s'efface à vue d'œil. Un peu comme elle, les impressions se dégradent. Leur acuité est fugitive, en raison même de leur multiplicité étourdissante. La pupille se dilate trop, pour que le cerveau retienne bien. A l'appel de la volonté, la mémoire reconstitue un papillota ge dont les couleurs tourbillonnent, et l'ensemble, quoi qu'on fasse, demeure imprécis. D'où cette conclusion : qu'à l'observation, dans ce pays de l'étrange, un apprentissage est nécessaire. Pour bien faire, on ne devrait point parler de l'Indo-Chine avant un long séjour, avant d'avoir

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adapté au champ d'études sa méthode désorientée. Mais, comme Art et Logique s'accordent mal, le mieux encore est de noter, au fur et à mesure, ses nouvelles sensations ; — sans compter qu'à procéder de la sorte, on se ménage la joie de mesurer, par la suite, sur des documents écrits, les variations de son esprit et l'échelle de ses surprises.

La littérature instantanée comme la photographie, c'est aussi de Yimprcssionismc.

Hanoï, 25 Février.

Hier soir, en rentrant, il fallut faire un long détour. La porte séparant la rue Chinoise de la Douane était fermée ; le factionnaire refusa de l'ouvrir, parce que nous n'avions pas le mot. Informations prises, il paraît qu'on redoutait un coup de main. La place est forte, dûment garnisonnée, mais les têtes de nos pauvres officiers sont toutes mises à prix par Liù-Vinh-Phuoc, et les Pavillons-Noirs, qui ont des amis à Hanoï, sont gens, dit-on, à s'introduire dans les faubourgs pour y moissonner quelques chefs sanglants. Cette féroce guerre de guérillas est chère aux Asiatiques qui y excellent. Ceci d'ailleurs n'est qu'une des versions courant parmi les étrangers. Il est, en tout cas, positif que les précautions ordinaires avaient été doublées et que chacun était prêt à prendre les armes. Peut-être voulait-on simplement exercer la troupe à se garder, tenir les officiers en éveil. Mais plus d'un veilla, senti-

nelle involontaire, à qui n'incombait aucune responsabilité .

La soirée fut pareille aux autres, remplie par le travail,—le travail charmant et dur, fait de rappel d'idées, de chasses au mot, et que coupent les déviations du rêve, l'involontaire poursuite des spirales de fumée, suivies, Sans y prendre garde, de la cigarette aux solives. Le chat ronronnait, et le gros tic-tac de la pendule allait son train berceur. Parfois, la chanson croissante des grillons, ou la plainte des crapauds du lac entrait plus fort, l'étouffant. C'était alors, pour rattraper la cadence du balancier, une interruption passagère, un silence plein de bruit. Cependant, la plume allait toujours, courant sur les lignes, sïnterrompant en arrêts brusques, repartant avec une décharge de ratures bruissantes, avec un grincement de bec écrasé.

Tout à coup, des chiens hurlèrent, lamentablement.

La plume enraya. Les commentaires entendus et le souvenir de la porte close surgirent. La main du travailleur tardif rapprocha, machinale, son revolver, comme un presse-papier ; puis, tenace, sous la ronde clarté de la lampe à pétrole, le front se recourba sur les feuillets.

Mais elle s'envolait, l'idée rebelle, et la broderie des lettres miroitantes d'encre fraîche s'éteignait, vite séchée, sur le papier plus blanc. La tête se releva, fouilla les coins sombres, d'un regard, curieux déjà et qui voulait être inattentif. Toutes choses étaient à leur place, perdues dans le noir, à peine visibles. Accro-

chant quelque vague clarté, des sabres, des gongs, des brûle-parfum, acier et cuivre, tachaient seuls les murailles.

Tour à tour aboyant ou hurlant, les chiens faisaient un vacarme plus lugubre. Et, à les écouter, cette pensée vint qu'on ne les avait jamais entendus se démener ainsi, et qu'il devait y avoir quelque chose. Bêtement, on attendait des coups de feu, une effraction et je ne sais quelle invasion hideuse. La main, à présent, caressait la crosse du revolver ; les yeux se vissaient sur la porte, et dans la tension de tous les sens, la face tendue n'avait plus un pli.

Or, l'esprit se cabrait, raillait les nerfs frissonnants à l'hululante musique des chiens — des chiens que demain leurs maîtres mangeront— ,mais la raillerie muette du bon sens retombait, balbutiante, et l'imagination demeurait aux écoutes, plus fiévreuse, à mesure que s'allongeait l'affût. Peu à peu, la cigarette s'éteignit, et le bruit des battements sanguins couvrit de son galop le grésillement de la lampe à bout, le cri des cloisons qui jouaient,des chiens qui hurlaient, le tictac rageur de la pendule. Dans la cour, au loin, l'ordonnance — un marin — rêva tout haut, bataillant sous un cauchemar, et le veilleur, dans un frisson, savoura la sensation exquise de l'apeurante solitude.

Il faut avoir goûté cela...

28 février.

Réveil au son aigre des flûtes annamites et des gongs. On dirait un orchestre de binious, de triangles et de cymbales jouant faux, pour le plaisir. Je m'habille en songeant avec mélancolie que l'art reste — après ou avant tout — une affaire d'éducation, de latitude, et que la notation musicale européenne semble un perfectionnement relatif. Des millions et des millions d'hommes goûtent ces mélopées navrantes et rauques dans lesquelles quatre notes seules vont et viennent avec des combinaisons puériles, dont la simplicité déroute. A écouter la Liamnatio7i de Faust, ces millions d'hommes resteraient froids, et la Course à l'abîme, dans les cases indo-chinoises, délecterait les seuls lézards. Ceci ne découragera aucun Reyer. Aussi bien, quitterait-on la rue Drouot si l'idéal était partout le même ?

Flûtes et gongs appartiennent au cortège d'un enter-

rement. À travers le store, j'assiste au défilé. Des Annamites, vêtus, en signe de deuil, d'une grossière cotonnade blanche, désourlée, agitent des baguettes pour chasser les mauvais esprits toujours prêts à crocher l'âme des morts. D'autres brandissent des bannières blanches, brodées de caractères noirs pareils à des faucheux : l'élogieuse biographie du défunt, d'après les gens du pays. Puis, ce sont des autels dorés, et encore, une sorte de maison minuscule, la case infernale où habitera celui qui n'est plus. Vient ensuite le cercueil, sur un sarcophage superbe, dont vingt coolies soutiennent à peine, sur leurs éternels bambous, l'échafaudage compliqué. Derrière, une foule se lamente en aboiements de douleur que rythme la sauvage musique. Et à la queue enfin, quatre hommes portent, dressée sur ses piquets, une tente quadrangulaire dont les bords pendent à hauteur de leurs genoux. Là-dessous, les femmes et les parentes du mort marchent invisibles. J'entends leurs répons aux cantiques monotones de l'assistance, mais je ne découvre que leurs jambes. Les mollets sont grêles, blondissants. Ces pleureuses doivent appartenir à une classe élevée. Les pieds sont jolis, un peu plats et semblent blancs sur la sandale de bois noir laqué, recourbée en large poulaine. C'est décidément un enterrement aristocratique. Avec un bruit décroissant, le cortège descend la rue, disparaît, mais longtemps encore, jusqu'au dernier angle, je vois, sous la tente, se trémousser les petits pieds. Au tournant, comme le terrain s'infléchit, la tête

nG AU TONKIN

du cortège s'engloutit, et le pavillon de toile paraît s'immobiliser une minute, demeuré seul. Alors, il se perd sur le ciel dont il a la couleur sale, et les petits pieds distincts, se levant et retombant tous ensemble, prennent une étrangeté de mécanique, un frétillement de pantins invalides, dont, le corps démoli, les pattes gigotteraient toujours.

1er mars

La maison étale sur la rue une courte et étroite façade, mur de briques blanchies à la chaux. De grands stores verts intérieurement drapés de soie rose, visible entre les lamelles, comme un brasier à travers un écran, en adoucissent la bande crue.

Par derrière, elle baigne dans le lac sa cour-jardinet, close au bord de l'eau par une balustrade de briques, dont le dessin, vénitien d'intention, a sans doute été fourni par quelque officier du génie ou de l'artillerie — amateur passionné de romantisme. Deux papayers, ébranchés par Forage ou par un coolie vandale, la bornent, semblables à des jalons de géomètre, et sur la surface plombeuse du lac, allongent leur ombre atrocement rigide.

Comme tous les matins, à pareille heure, le ciel est gris, d'un gris luisant, encore inrendu, spécial. A l'examiner, à le sentir peser sur ses épaules avec ses

vapeurs denses, on songe involontairement aux intérieurs d'usine, aux plafonds des chaufferies, aux toitures embuées des lavoirs. Mais le soleil monte, et son évaporante irradiation condense lentement, en dedans, la masse nuageuse. On ne le voit pas encore, le soleil : on le devine, à la mollesse qui tombe pesante, à la teinte éclaircie de la calotte de vapeurs.

A cet instant, le gris s'attendrit, d'une transparence où se trahit une flambaison. Cà et là, peu à peu, il brûle le regard de ses éclats de métal décapé fraîchement. Une balle de fusil coupée au couteau a seule sur ses tranches, avant l'oxydation, ces reflets de miroir embrumé. Au-dessous, toujours immobile, l'eau dort plus jaunâtre, soufflant une torpeur amollissante comme celle dont le poids la nivelle. Et l'on a le souhait passager d'une trombe oxygénée, d'une rafale d'air sec qui balaierait cette lourdeur.

La mère Debeire, une vieille bonne femme encapelinée, cantinière en retraite et toussottante, mais ayant encore l'œil vif et la langue bien pendue, fait doubler le nombre des tables et des chaises à la « terrasse » et sous la véranda de son cabaret. C'est l'heure de l'absinthe : Hanoï retrouve une vie brève.

De la Citadelle, de la Concession, de la Sapèquerie, du Camp des Lettrés, des groupes d'officiers descendent, rallient le caboulot qui est leur seul café, et s'attablent, au milieu d'un brouhaha croissant de bonjours. Des mains s'étreignent sans cesse. Un moment, on ne s'entend plus.

Immobile sur son seuil, — vision étrange en ce cadre chinois d'une brave Lorraine, surgie là inexplicablement — la mère Debeire gourmande l'unique garçon, Paul, un jeune Annamite, son fils adoptif. Elle sourit à sa clientèle, la mère aux soldats ; elle s'inquiète de

tous et do tout. Va-t-on mieux? Ce troisième galon arrivera-t-il au prochain courrier ? Mais la vieille compagnonne de Jean Dupuis, la vivandière des pionniers, qui a fait le coup de feu et tué ses cinq Chinois, s'intéresse surtout à Hautefeuille : « ce beau garçon qui prend des villes avec six hommes ! » Maternellement, elle le couve de l'œil, toute heureuse du cordial bonjour dont le lieutenant de vaisseau la salue.

La foule augmente, plus mêlée d'uniformes et de grades. La même table réunit des officiers de marine, des turcos, des artilleurs, un intendant, un vétérinaire, un archiviste. Quand on passe au galop là devant, on a l'impression d'un album d'aquarelles de Détaille ou de Dupray feuilleté très vite. Des bleus, des rouges, des blancs, des verts, des noirs, se touchent — s'harmonisent.

Les apéritifs circulent. Paul court toujours. Et les voix se confondent, montent parfois.

— Nom d'un chien ! s'écrie un tout petit sous-lieutenant d'infanterie de marine, imberbe et joli comme un bambinello, que ses camarades appellent « l'écureuil », et dont le képi posé sur l'oreille laisse voir la cicatrice d'une balle reçue à Son-Tay... Nom d'un chien ! on n'envoie à Bac Ninh que deux bataillons de mon arme sur six. Ce n'est pas juste!..

Un autre crie :

— Je vous dis qu'il était de mes anciens à Saint- Cyr...

— Et moi, de mes petits melons...

— Quoi pays ! quel café ! pas mémo un annuaire !. . .

Los discussions continuent, car chacun veut aller se battre et chacun croit son régiment Je plus beau et le plus brave, — comme s'ils ne l'étaient pas tous !

Cependant, la rue indifférente garde son trottinement de bêtes et de gens. En face, une maison, derrière un mur, a l'air d'une grosse ferme française, malgré les lettres zigzaguées de son fronton chinois. Et ce ne serait pas Hanoï, mais un cantonnement dans un de nos villages, durant les grandes manœuvres, sans le panache souple d'un aréquier, plumeau noir sous le ciel pluvieux, caractéristique immuable du pays, rappel à la réalité.

Ce ne serait pas Hanoï, sans la nuée de vauriens annamites qui se précipitent à chaque arrivant, et se battent à qui prendra la bride de son cheval. Leur troupe piaille, perd la tête quand deux chevaux de Tourane, petits et rageurs, s'échappent et se mordent ; ou bien ce sont des torgnoles à propos du dernier pourboire reçu. Fier d'être européanisé, Paul distribue des coups clo pied aux plus proches.

Ce ne serait pas Hanoï, sans les pelotons qui passent, allant prendre la garde, sans le mendiant indigène, hideux et infirme, qui grimace devant les tables. Les nouveaux débarqués le regardent, retenus une minute par cette laideur simiesque qui mime un poème confus. Le marmiteux représente la prise de Son-Tayà lui tout seul, et gesticule, glousse, trompette, agonise» tour à tour. Sa face léprosée se tord, ses yeux virent

122 AU TON Kl N

ses joues glabres se gonflent, imitent sous les claques les crépitements. Puis, il se déshabille, se prosterne, convulsé, demande grâce et fait le mort. Alors, les sapèques tombent dans, son salaco, jusqu'à ce que, relevé, il salue avec des lai n'en finissant plus.

Et le bruit des conversations reprend plus vif dans le cliquetis des dominos, Le jour baisse. Une odeur de cuisine, parfum aliacé des ratas militaires, passe par bouffées. L'heure du dîner est proche. Des officiers se lèvent, remontent à cheval, et s'en vont avec des coups de képi circulaires.

A ce moment, une porte s'ouvre, en face, dans le mur qui entoure la maison pareille à une ferme, et un troupeau apparaît que mène, le bambou à la main, un Annamite à tête de brigand, sérieux et digne comme un mandarin. Ce sont des oies qui, trois par trois, dodelinant le cou, battant des ailes, très comiques, rentrent coucher derrière le café, et, lentement, traversent la rue, avec une musique étourdissante.

3 mars.

... Comme l'interprète tardait à revenir, je pris le parti de l'aller chercher, bien certain de le retrouver pérorant au milieu de ses collègues saïgonnais, sous la véranda des bureaux, car, avant de se mettre au travail, ces messieurs tiennent là leur petite parlotte. Le matin, ce m'est une joie de les y observer, étalant leurs grâces asiatiques, et polissant leurs ongles démesurés. Quelques-uns arrivent à cheval, au milieu d'un carillon tintinnabulant de grelots, et ceux-là surtout me captivent. Leur talon seul repose sur rétrier étroit de cuivre, rejeté en arrière du pied ; — de loin, à les voir juchés sur leurs petites bêtes de Tourane, tout en crinières, on dirait des singes de cirque chevauchant des poneys nains. La selle de bois, flanquée, de chaque côté, de tabliers de cuir couleur orange et racorni, pendant très bas, l'étrange rêne de filet en cordonnet rose, les pompons, les grelots complètent cette carnavalesque ressemblance.

Tandis que les boys, terrorisés par la brutale arrogance de leurs compatriotes renégats, se précipitent au secours du cavalier, et l'aident à mettre pied à terre, des saluts s'échangent, hiérarchiquement mesurés. Alors, parmi les groupes, ce sont des «Bonjour, Monsieur! » des « Comment allez-vous, Monsieur ? », dont les syllabes françaises, très scandées, se succèdent avec une affectation réjouissante. Une minute après, la conversation roule en annamite caillouteux, et ces Français d'un instant redeviennent de bons sauvages, grands chiqueurs de bétel.

Mon homme, ce matin, ne figurant pas dans leur bande, il fallut redescendre. Le fugitif ne se trouvait pas loin. Rue des Incrusteurs, à la porte d'un débit de thé, je l'aperçus entre les mains d'un barbier indigène, et ma colère pour son retard tomba tout de suite, devant sa figure glabre.

La barbe faite, l'artiste tonkinois s'occupait des oreilles. A califourchon sur le même banc que son client, il les nettoyait avec une série de petites curettes, infiniment variées. L'interprète demeurait immobile, voluptueusement hypnotisé sous le chatouillement des instruments de l'opérateur. Derrière lui, à ses côtés, sur le même banc encore, des gens lampaient des tasses de thé, ou, les doigts armés de baguettes séparées par l'index comme des castagnettes, se bourraient de riz gluant.

Or, en attendant que le barbier eût achevé, je m'a" musai à suivre ce maniement de baguettes, bien qu'il

n'eût rien do la prestidigitation imaginée chez nous. Les minces bâtonnets réunis au bout et formant spatule ramassaient les paquets de grains agglomérés, en les poussant jusqu'aux lèvres, le long des parois du bol, tenu sous le menton pour recueillir les moindres bribes. C'était seulement malpropre. L'habileté apparut, pourtant, lorsque l'instrument se transforma en pincettes pour happer les derniers grains oubliés au fond du vase. Bol et soucoupe enfin demeurèrent nets, et, sans qu'on les lavât, un second dîneur, s'en emparant, se fit servir une portion.

A ce moment, sa toilette terminée, l'interprète se leva et vint à ma rencontre, avec le salut habituel.

Je reculai : le drôle était resplendissant.

Sur son pantalon blanc, sorte de culotte de zouave dont les plis bouffants n'atteignaient point les genoux, sa blouse, — son k-ikouin, — tombait, très blanche aussi, s'ouvrant sur le côté, devant l'épaule, comme une veste de baby. Des boutons d'ambre et des pattes la fermaient, laissant voir au-dessous, sur la peau, un fin tricot de mérinos anglais. Sur le tout retombait, à la façon d'un pardessus, une autre blouse plus large, pareillement boutonnée, mais celle-là n'était point, comme d'ordinaire, d'humble toile ou de lustrine : mon homme l'avait taillée dans de la soie violette, mince comme du papier à cigarette, et qui luisait au soleil, très transparente.

Enfin, il avait des chaussettes, des bottines à élastique immensément longues, et portait un petit cha-

126 AU TONKIX

pcau melon d'imperceptibles bords. C'était fini du chignon féminin si noir, si lustré, si bien natté ; fini du peigne d'écaillé au dos large rubané de fils d'argent ; fini du foulard violet qui s'enroulait jadis autour! Le bellâtre, aujourd'hui, laissait pendre ses cheveux gras, bouclés comme ceux d'un lévite.

Je fis : Oh ! machinalement. Il se rengorgea tout fier, et, se dandinant, la main appuyée sur le bec de corbin d'un parapluie neuf, couleur azur, — ancienne convoitise enfin réalisée, — il s'écria, découvrant dans un rire ses trente-deux dents noircies :

— On est tott, n'est-ce pas ?

Tott (1) !... Je ne répondis pas. Du coup, je me trouvais loin de la rue des Incrusteurs. Tandis que je savourais ce monosyllabique vocable, mon rêve prétentieux caressait le projet d'enrichir d'une appellation nouvelle le boulevard perdu. Tott!... Comme cela sonnait bien avec une étrangeté exotique ! Tott!... Seraitce suffisamment neuf ?

Longtemps, je remâchonnai la chère syllabe. J'étais loin, décidément bien loin. Maintenant, j'apercevais distinctement un jeune gentilhomme vêtu d'un habit puce à boutons d'or. Avec des allures d'ambassadeur, dodelinant son crâne rose, un montreur le conduisait par la main et criait aux foules ébahies :

— Il n'est pas pschutt, il n'est pas tschock, il n'est pas vlan, il n'est pas même t'seng : il est TOTT ! ! !

(1) En annamite, ce mot signifie beau, chic, bien, etc.. Se prononce comme Loth.

4 mars.

C'est un rectangle de terrain qui s'étale, dit un rapport officiel, entre quatre digues perpendiculaires entre elles. Presque perdu, au milieu de ce rectangle, l'enclos a la sécheresse géométrique, la régulière froideur des constructions militaires : de loin, on le prendrait pour un parc d'artillerie.

Pas un arbre. Sous le ciel bas, le sol est nu. Tout autour, cependant, entre les murs de briques à jour et les digues qui surplombent, des bandes vertes bariolent la terre ocreuse. Ricins et maïs poussent là, dans le trou. Du côté parallèle au fleuve, et qu'on trouve à droite, en tournant le dos à la Concession d'Hanoï, des bambous grimpent, atteignent la jetée, débordent sur elle et, triomphalement,accaparent, dans leur jeune masse frémissante, toute la vie du terrain. Au delà, le paysage qu'on découvre des digues s'étend, également triste, plat à pleurer, sous la nue grise qui

bruine, et parcimonieusement semé de paillottes ou de buissons. Une chaleur mouillée plane au-dessus, dans une silencieuse solitude.

Je suivis la digue de droite, à cause des bambous. Leur bouquet, au milieu, s'entrouvrait, encadrant une porte. Sous son arceau de branches, avec ses marches d'escalier envoûtées de feuilles, cette entrée avait l'invitation attirante. Une branche de pin au fronton de son portail, elle aurait rappelé ces allées que les cabarets campagnards installés dans les ravines poussent jusqu'aux routes.

Et, au lieu du cabaret, j'aperçus, dans un jardin, une case annamite et, plus loin, l'enclos carré pareil à un parc d'artillerie. Des dalles le peuplaient, et des tertres, marqués de toutes petites croix noires, branlantes.

Dans le voisinage du jardin, où les choux, les oignons, les bananiers du fossoyeur faisaient une tache vert cru, surgissant dans l'ouverture rieuse des bambous, l'enclos, avec son sol de boue jaune, crevassée, l'enclos, sans arbres et sans fleurs, s'étalait plus morne.

— Oh ! ils sont au frais, eux !...

Je me retournai. C'était mon compagnon, le turco. Il souriait. Ses dents de chacal étoilaient sa barbe frisottante.

— Tu sais, monsieur, reprit-il. au moment de l'inondation, l'eau couvre tout...

Puis, il me montra du doigt, sur l'autre digue, de nouveaux tertres, nus; et secs, sans même une croix,

les tombes dernières qui devaient échapper à l'eau. Mais je revenais toujours à l'enclos funèbre, aux murs guipures en briques, aux petites croix noires branlantes. La place y devait manquer déjà. Au dehors des murailles, entre les ricins et les plants de maïs, il y avait deux ou trois sépultures plus récentes.

Je ne me sentis pas la force de descendre dans ce creux boueux. On m'avait dit, d'ailleurs, que je n'y déchiffrerais plus rien, noms et épitaphes . Seulement, pour faire entrer en moi la vision formelle des choses, pour m'emplir à jamais de leur tristesse inanimée, longtemps je contemplai, la prunelle agrandie, le champ de mort navrant sous le ciel sale. Et, tandis qu'ils me revenaient, mes souvenirs de deuil, bagage intime qu'on déballe, malgré soi, par soif de souffrir davantage quand tombent les heures noires, ou par instinct méchant et égoïste quand on songe aux douleurs d'autrui, j évoquai les solennités funèbres, les obsèques des soldats « tués à l'ennemi ». Une salve de coups de feu, un ronflement de discours déjà entendus me revinrent, très nets. Les mots: Devoir .. Patrie, passaient, avec un roulement d'R, une cadence de débit bref, hachant deux pages de Théorie sur le service en campagne. Ce vent de voix récitantes, ces coups de fusil ne réveillaient pas plus les endormis qu'ils ne courbaient les feuilles de maïs, très vertes en ce sol gras. Alors, comme à travers un crêpe, j'entrevis — ressouvenance et non vision, —des femmes qui pleuraient,— des mères.

Hanoï, 24 février.

C'est devant la maison, entre les grands stores verts doublés de lustrine rose et l'habitation, au-delà de la première cour brûlée de soleil, loin de la rue banale, où les brouettes, à large roue pleine, vont et viennent en grinçant...

Une silencieuse fraîcheur dort en ce coin. Tout d'abord, le demi-jour y semble une nuit. Où entre-t-on ; Véranda close ? Antichambre ? Le lieu précède l'ordinaire rez-de-chaussée : sa longueur a celle de la façade? Sa largeur celle d'un couloir. Mais les yeux cessen de clignoter ; on oublie la clarté crue d'où l'on sort : on distingue.

Regardant les stores, entre deux portes dont le bois

vernissé, peint en clair, troue le mur nu, une estrade se carre, large lit de camp chinois d'un rouge brun miroitant et laqué. Sa base est dorée; ses moulures en relief reluisent. Pas un autre meuble. Dans Fun des coins, deux parasols de mandarins, grands ouverts, dissent pendre immobiles, sous leur dôme de papier, des pompons multicolores. A l'angle opposé, repose sur ses deux trépieds un palanquin riche, garni d'argent, avec son bambou énorme et tigré, son dôme ovale, son filet blanc, ses supports dorés, ses boiseries laquées pareilles au lit rouge brun qui miroite .

Quand j'entrai, je vis le seul lit de camp, car un groupe s'y tenait, homme et femme. L'homme était couché sur un matelas cambodgien, bariolé.

Français, jeune encore, les traits fins, la tête sympathique, beau de la beauté muette que donne la correction des lignes, il avait la peau d'un blanc ivoirin — de cette teinte laiteuse de l'ivoire qui n'a pas eu le temps de jaunir un peu. La blancheur et la maigreur de la face, du torse et des bras tiraient l'œil, tout de suite, soufflant cette rapide pensée qu'il suffirait d'un rien, d'une goutte de sang perdue, d'un effort des ■ muscles, pour que l'une devînt la lividité de la mort, Vautre l'affleurement des os dénudés.

Et cependant, cet homme ne semblait pas malade. Pas une ride, pas un de ces coups de pouce dont la maladie creuse un visage. Il demeurait entier, extérieurement intact et sain 5 même son impassibilité

chassait la supposition d'une douleur étiolante, ou d'une pensée, cet autre mal.

Il se tourna vers moi, réveillé par le bruit du store dont le pan, retombant derrière mes épaules, balayait une courte nappe de lumière qui mourut vite en la pénombre. L'œil était d'un bleu gris, mouillé d'une douceur froide, avec une pupille très large, comme je n'en avais jamais vue. Un regard me fit signe de m'asseoir au pied du lit ; un battement de paupières, un léger balancement de la tète me murmurèrent un salut, une prière d'attendre un instant. Puis, un nuage de fumée bleue, que piquait le point jaune d'un bouquin d'ambre, passa sur le visage : l'homme fumait une pipe d'opium.

Silencieusement alors, j'examinai la femme. Une Annamite, elle ; non pas toutefois la femelle vulgaire, rencontrée jusque-là. Celle-ci devait appartenir à la classe riche, ou bien c'était une opulente courtisane. De lourds bracelets, un gros collier d'argent sonnaient à ses poignets et à son cou: des bagues ceignaient ses doigts d'enfant plats du bout et relevés, terminés par des ongles immenses. La face reproduisait le masque habituel des femmes du peuple, avec des détails plus fins et des méplats moins accusés. L'œil étroit et long vivait seul sur cette face plate de poupée. Sous le nez camus, la bouche ouvrait son pur dessin, et les lèvres sanglantes laissaient voir les dents petites, artificiellement noircies, repoussantes suus leur laqué humide. La peau tendue aux tempes semblait lustrée...

Or, cette femme était jolie, jolie de la beauté asiatique, hiératique un peu, et qui tout d'abord trouble l'imagination seule. Après le premier éclair, son regard redevenait limpide, glacé, sans un rêve. Elle se laissait étudier étrangement indifférente, et je suivis, guettant l'ombre d'une gêne, la ligne souple de son corps, depuis le cou mal attaché, depuis la poitrine que les seins petits, classiquement hémisphériques, renflaient trop bas, jusqu'aux hanches accusées à peine. Accroupie sur ses talons, dans la pose orientale, elle ressemblait à une divinité bouddhique. Ses pieds jaunes, ses chevilles grosses passaient, de chaque côté, sous les plis de ses robes de soie.

Mais celles-ci me retinrent une minute, blouses longues superposées, montant haut et s'ouvrant de côté. La première était de soie brochée, d'un bleu noir, doublée de taffetas vert émeraude, la seconde de satin nacarat doublée d'azur, la troisième violette, doublée de jaune canari. Sur les jambes, dans le croisement qui cassait les plis, les pans extrêmes retroussés étalaient toute une palette, jaillissant plus crue au contraste de la teinte du vêtement extérieur. Le dernier kékouin remplaçant la chemise apparaissait à peine, plus court et de calicot blanc. Comme toujours, laissant le chignon et les nattes aux hommes, l'Annamite portait ses cheveux courts en bandeaux sur le front, des cheveux noirs, sans finesse, lustrés d'huile et soufflant un parfum de santal, très doux. Un torchon de crépon entourait la tête d'un turban incorrect, prenant sur les bandeaux,

et ramassant derrière, sur la nuque, les mèches épandues. Les fillettes coiffées à la garçonnet arrangent ainsi leurs tresses avec une résille, pour ressembler à leurs grandes sœurs...

Le maître du logis reposa enfin sa pipe, en exhalant lentement un gros nuage de fumée.

Cela répandait une odeur âpre, d'une étrangeté nouvelle, tombant peu à peu à la douceur d'une aromatique griserie.

Il tendit l'instrument à sa compagne, et tandis que l'idole, avec une éponge humide, essuyait, pleine de soins, le fourneau plat, culotté d'un beau brun d'or, il se souleva à moitié pour me tendre la main. Ses doigts étaient moites - d'une moiteur froide. Sans me l'expliquer, je retrouvai, à les presser, la sensation que m'avaient donnée le regard, Fœil bleu-gris, mélancoliquement noyé, la pupille trop large.

Nous causâmes. J'étais gêné, surpris de l'avoir trouvé là, sans avoir pu frapper et m'annoncer de loin. Je savais que les Européens se cachent pour sacrifier à l'opium ; je connaissais assez pou le fumeur. Il n'eut pas cependant l'apparence d'une contrainte, et, après quelques paroles banales :

— Voulez-vous en brûler une? me demanda-t-il.

J'acceptai, pour savoir. Sur un ordre donné en annamite, la femme se leva, vint s'accroupir au milieu du lit, devant la fumerie, et je pris sa place sur un second matelas cambodgien, parallèlement à mon hôte. Comme lui, je m'étendis de côté, le regardant, et la tôte sur

un petit billot rectangulaire très dur, fait de coton tassé dans un fourreau de soie cerise où des oiseaux et des fleurs étranges entre-croisaient leurs broderies d'or.

Alors, le grand œuvre commença; je pus examiner la pipe. Le bois, un morceau de bambou du diamètre de deux doigts, long de quarante centimètres et d'un rouge fumé, fleurait l'opium. Une rondelle d'ambre fermait une des extrémités ; l'autre finissait en un très court bouquin, bombé un peu. Le fourneau convexe à peine, large comme un palet, avait la forme d'une coupe légèrement aplatie dont le pied manquerait. Il se vissait sur le bambou lui-même, aux deux tiers de sa longueur, loin du bouquin, au milieu d'une bosselure ouvragée d'ornements d'argent.

— Le tout, voyez-vous, laissa tomber la voix lente de mon amphitryon, est de savoir faire sa pipe...

Un art, en effet, cette opération complicfuée ; tout un laboratoire, la fumerie placée entre nous. Sur le grand plateau rectangulaire, richement incrusté de nacre, des rangées de petits pots encorne et en ivoire, de longues aiguilles d'acier, des fourneaux de rechange, et des boîtes de laque s'étalaient, symétriquement. Au centre, sur un pied de bronze niellé et ciselé, une lampe minuscule mettait une lueur jaune, triste et fixe, sous un globe de cristal, pareil à une clochette.

L'homme pâle trempa une aiguille dans un des pots d'opium, la sortit chargée d'une gouttelette brune, sirupeuse. Puis, il mit cette goutte au-dessus de la lampe.

136 'AU TONKTN

La flamme monta plus claire. Les doigts de l'opérateur, avec un mouvement imperceptible et continu, faisaient rouler l'aiguille. A présent, c'était au bout une boursouflure résineuse, toujours grésillante, prête à tomber en forme de poire, et toujours redevenant sphérique sous la rotation de son axe d'acier. Quand la cuisson semblait complète, la tige reprenait au pot une nouvelle goutte, bientôt amalgamée à l'autre. Ce fut ainsi, à la fin, une grosse noisette, crevant et renaissant dans une ébullition mesurée. Sa teinte d'or noircit à la longue, et malléable, la boule resta semblable à un mastic. A ce moment, le fumeur saisit sa pipe de la main gauche, et, de la droite, commença à rouler l'opium sur le fourneau poli. Quand il eut allongé la noisette en long et mince fuseau, il la réchauffa de nouveau à la lampe, planta l'aiguille dans le trou du fourneau, donna un dernier mouvement à la tige, et la retira doucement. La charge d'opium était fixée, cylindrique et tassée, semblable à un de ces bonbons de réglisse que les enfants appellent des boutons de guêtre. Le trou de l'aiguille dans ce bonbon continuait celui du fourneau.

— Voilà qui est fait !

Je saisis la pipe, et j'appliquai à mes lèvres, comme l'embouchure d'un clairon, le bouquin trop gros. Couché toujours comme moi, le professeur guidait le fourneau au-dessus de la lampe ; tandis que l'opium grésilait, il s'occupait à le maintenir avec l'aiguille aux bords de l'étroit orifice, et à ménager le tirage.

La préparation avait duré cinq minutes : la pipe dura vingt-cinq secondes. J'aspirai ainsi que j'avais vu mon hôte le faire, et, comme lui, quand la fumée trop amassée m'oppressa, je la renvoyai, lentement, par le nez, à petits flocons. Or, j'éprouvai une seule sensation de chaleur humide dans le larynx ; mais cette vapeur sentait bon, avec l'étrangeté des parfums artificiels, et des spirales se contournaient dans une danse bleue, distrayante. La pipe morte, je soufflai les volutes amassées et je demeurai sans salive, avec une humide tiédeur au front et une désillusion dans l'esprit.

— C'est tout? demandai-je.

L'homme eut un sourire d'énigme :

— Oui ! c'est tout — et ce n'est que cela !. . . Malgré moi, je jetai un coup d'œil sur son cou

blanc, si maigre que les muscles saillaient, distincts, comme de grosses cordes. Déjà, l'initiateur se préparait une nouvelle pipe, les résidus de la mienne enlevés et le fourneau lavé.

Cinq minutes se passèrent encore. Il fuma. Sa prunelle s'injectait, sa pupille s'élargissait davantage, et son regard sans pensée ne quittait pas la boule de réglisse, dans une effrayante préoccupation de ne pas la laisser s'éteindre.

Pour ne pas le troubler, cependant, je contemplais les stores verts, les rideaux de lustrine rose. Ceux-ci, sur les lamelles, prenaient des teintes de sang vif, mais devant les fentes, entre les persiennes, pâlissaient, décolorés soudain au reflet du grand jour exté-

138 AU TONKIX

rieur. Et la fraîcheur semblait plus fraîche à deviner l'embrasement de la rue. Une branche d'arbuste, à gauche, battait parfois une natte dont le frisson courait à toutes, en décroissant. Dans l'avant-cour, une grenouille coassait, et des grillons vibraient furieusement, luttant ensemble, dans une symphonie berceusement monotone. La femme, toujours immobile à nos pieds, roulait, dans une feuille de bétel une chique de chaux et de noix d'areck. Pas un souffle ne faisait palpiter sa gorge raide et pointue d'idole froide.

Tout à coup, la vie entra avec un paon familier, las du soleil. Il vint au bord du lit, dardant sur nous son œil de jais, mendiant une caresse. Je chatouillai son crâne autour de l'aigrette; content, il s'avança, me frôlant tout à fait. Les doigts lents, je lustrai son dos, son cou, qu'il renflait voluptueusement sous ma main, et, charmé, il demeura sans bouger, hiératique aussi, avec la rutilance de ses plumes vertes, bleues, noires et dorées, que l'ombre métallisait sans les assombrir.

Mon hôte, sa tâche achevée, s'accoudait.

— Vous fumez beaucoup ? lui demandai-je.

— De cinquante à soixante pipes par jour, répondit-il. Il faut cela. Si je ne fume point, je ne puis travailler et mon estomac me fait souffrir la petite mort...

— Au fond, qu'éprouvez-vous de particulier? Avezvous des rêves ?

Son sourire reparut ; un désenchantement y passait. Il reprit :

— Vous fumez la cigarette, passionnément ! Avezvous des rêves ?... Non, n'est-ce pas ? Habitude ! Tout est habitude ! Seulement, aux dernières pipes, le soir, il m'arrrve parfois de trouver mes sens suractivés. J'entends respirer des êtres que je ne vois pas, je vois vivre des insectes sur les poutres les plus éloignées, mes doigts trouvent des rugosités à la laque, et je me rappelle des choses très anciennes auxquelles je n'avais jamais plus songé. Puis, des forces et des ardeurs me viennent, passagères, énormes. Le vide ne se peuple pas, mais les choses se transforment, et cette poupéeci, avec ses lèvres en sang, prend des visages que je n'ai pas adorés, ne les ayant jamais vus, mais que j'aurais adorés, si je les avais rencontrés— ou que j'ai aimés peut-être, dans une autre vie. Par malheur, cela est bref; il faudrait pouvoir continuer, doubler les doses, mais les forces manquent, et je rêve d'un baiser qui m'anéantirait. Alors, ma maîtresse m'emmène...

Je cherchai une banalité qui voilât mes involontaires réflexions.

L'homme pâle poursuivit :

— Il n'y a que la dernière pipe qui soit bonne et produise autre chose qu'une titillation du palais. La dernière ! Je ne sais pas son chiffre. Cela varie... Je suis fort bien votre pensée, allez ! mais je reste franc pour vous éviter, à vous romancier, un nouveau mensonge à la vie . . .

— N'avez-vous pas essayé de renoncer à l'opium? interrompis-je.

140 AU TONKIX

— Parbleu ! fit-il, comme tout le monde, mais j'y suis revenu, car je m'empoisonnais, n'ayant plus ce que vous appelez mon poison. Je serais mort à la peine. D'ailleurs, je suis un fumeur conscient. Je ne fais point de prosélytes parmi les nouveaux venus, ainsi que nos amis. J'ai l'égoïsme de mon vice ou de mon plaisir.. Pourquoi ne fumerais-je pas ? Me l'expliquerez-vous autrement qu'avec des phrases creuses, chauves de vieillesse ? Et pourquoi voulez-vous savoir si on rêve? Pour le redire ? Bornez-vous donc à votre impression de tout à l'heure. « Ce n'est que cela ! » Si vous restiez ici, vous deviendriez fumeur tout de même, par ennui, mais vous allez partir

— Soit ! répondis-je. Je vous interrogeais par seule curiosité du résultat moral...

— Mon cher monsieur, ricana-t-il, la position horizontale est la meilleure pour le rêve. Cakya-Mouni n'entra pas debout dans le Nirvana : il se coucha sur le côté droit, et les pieds joints ! L'opium fait une fumée bleue qui sent bon, et pour se perdre, la pensée doit flâner à l'aise... Quand un courrier de France arrive, si je n'en suis qu'à ma dixième intoxication, l'habitude me revient de m'informer : « Y a-t-il par hasard une lettre pour moi ? » Et le « Non, monsieur ! » de l'employé me pince quelque chose sous la mamelle gauche. Mais lorsque, à la distribution, j'en suis à la trentième pipe, ce souci n'apparaît point. S'affranchir de l'existence, voyez-vous, c'est encore la meilleure façon de vivre !

Nous parlâmes alors d'autre chose, par discrétion mutuelle. La femme polissait ses ongles carminés, et lui, ne fumait plus que des cigarettes. Je pris bientôt congé. Il se souleva encore pour me serrer la main et me dire au revoir ; mais comme je n'arrivais pas à ouvrir les stores, je me retournai en sortant, prêt à m'excuser de ma maladresse. Déjà, il avait repris sa pipe. Et je surpris encore une fois la pupille trop large, l'œil bleu-gris noyé mélancoliquement. Son regard monta de l'instrument vers moi. J'y lus une navrante misère se raillant elle-même, et je partis, laissant cet homme pleurer, sans larmes, la maîtresse qui ne revient plus, l'énergie morte.

... Elle est dure, la tâche de dépeindre; elle est sauvagement amère, la joie de noter échos et souvenirs, quand on pense qu'à vous lire, on ne verra point comme vous avez vu, — si l'on voit, et qu'elle restera inutile, votre musique !

Hanoï, 4 Mars.

Comme pour se faire pardonner les écœurements intimes dont sa banalité fouette notre inappétence, la vie, à certains jours, offre au rêveur s'amusant à se voir vivre des surprises qui sont des épouvantements.. .

... Pendant vingt-quatre heures, j'ai vécu un conte d'Edgar Poe. On m'excusera si ma plume cauchemarde encore .

A cette heure, sous ma lampe, dans la souriante clarté propice au travail, dans la sereine et paisible solitude de la nuit que bercent, sans la rompre, le frémissement des bambous et les modulations douces des insectes, mon pouls bat encore, et, sur la blancheur du papier balayé par l'ombre grêle de ma plume, il me

semble voir, noirci, caillé, mais carminé sur les bords, carminé de ce carmin qui affole, du sang — du sang d'homme !...

Qui donc m'aurait dit que je demanderais jamais, comme une faveur, la mort d'un être pareil à moi?...

C'était à table, au dessert, à l'heure des toasts, des rires, des chansons. J'ai demandé des têtes comme un substitut imbécile ; j'ai demandé des vies ainsi qu'on demande du Champagne ; et j'en ai demandé deux fois comme on fait pour un plat dont on a faim ! Je n'y avais jamais goûté. A ce dîner, il n'y avait point de femmes, mais la nappe était jonchée de roses, de jasmins, de magnolias — et d'œillets aussi, et de fleurs d'ibiscus, des fleurs pourpres, couleur de sang.

C'était chez un fonctionnaire, très brave homme, père de famille, qui embrasse le portrait de ses enfants, chaque soir, avant de s'endormir. On parlait de trois pirates que le préfet annamite venait de condamner à mort, et quelqu'un, à propos de la date de leur exécution, prétendait la justice indigène plus horriblement lente encore que la nôtre.

— Tant pis! m'écriai-je tout à coup, j'aurais bien Voulu assister à une décapitation par le sabre !

Et j'ajoutai, en regardant mon hôte :

— Ne pourriez-vous pas faire avancer l'époque du supplice ? Je ne quitte Hanoï que dans quatre jours...

Ce matin, à pointe d'aube, une main entre-baîlla mon moustiquaire et me toucha à l'épaule.

— Monsieur, voulez-vous venir? C'est tout à l'heure • qu'on les exécute. ..

Je me dressai, comprenant mal, la paupière pesante. Le visiteur s'excusa ; il avait frappé et appelé plusieurs fois : mon boy était absent. Alors, il avait cru devoir me réveiller, son chef lui ayant dit que « ça me ferait plaisir de voir ca ! »

C'était le brigadier de police, un vieux soldat. Depuis longtemps, il représentait le Protectorat dans les exécutions indigènes, et je le remerciai, content d'avoir un cicérone d'expérience. Seulement, tandis que je m'habillais, cette hâte, ce réveil brusque me firent penser aux réveils brusques, à la toilette hâtivement fiévreuse des misérables qu'on tire du rêve pour les jeter dans la mort. Comme moi, tout à l'heure, ils ne comprennent pas, lourds encore de sommeil, et, pendant une seconde, on ne sait pas bien, devant leur œil effaré, si c'est une terreur ou la poursuite du songe interrompu qui voile leur premier regard.

— Où a lieu le supplice ? demandai-je en ouvrant les volets.

Le grand jour entra, chassant les pensées noires, et l'homme répondit :,

— Sur la route de la pagode Balny, à cinq cents mètres de la citadelle.

— Tiens ! mais il y a des bécassines là-bas !

Et j'appelai mon boy pour qu'il sellât mon cheval et m'apportât mon fusil. Je ne songeais plus

qu'aux bécassines. Le matin, elles ont le vol plus lourd.

Nous sortîmes. Au seuil du jardin, trois malahs nous attendaient, portant en bandoulière un sabre annamite en forme de cimeterre. Un cordonnet vert enroulé à la naissance de la lame formait poignée. Je reconnus les hommes qu'on m'avait donnés au début pour garder ma maison, et, familièrement, je leur dis bonjour. Déjà, j'avais allumé une cigarette et vérifié la sangle- de ma selle, quand la voix du brigadier me fit retourner.

— Voulez-vous voir l'outil ?

— Quel outil ?

— Le tranche-tête, parbleu ! le coup-coup !

Il avait pris le sabre d'un des miliciens, et m'en montrait la lame de fer au dos large, au tranchant émoussé. Je le soupesai. L'arme était lourde, uniformément épaisse, ignoble, avec ses taches de rouille mal grattées et sa teinte sans reflets, sous une couche d'huile poussiéreuse.

— C'est avec cela qu'on... exécute? balbutiai-je. Les bourreaux savent-ils s'en servir au moins?

— Peuh ! ricana l'ancien soldat. D'abord, depuis que nous sommes les maîtres, tout est désorganisé chez le thongdoc, le préfet d'ici. Il n'a plus de bourreaux attitrés : nous lui prêtons nos hommes. Ceux-ci n'ont jamais opéré, mais, de naissance, tout Annamite sait couper une tête...

Nous marchions déjà. Le boy, mon cheval en main,

146 AU TON Kl N

nous suivait en bavardant avec les exécuteurs. Je ne pensais plus aux bécassines.

La rue était presque déserte ; quelques vieilles marchandes de thé s'installaient sous leurs parapluies bleus : sur la chaussée, des enfants demi-nus ramassaient du crottin dans des jarres. Mon compagnon faisait des moulinets avec sa trique.

— Où allons-nous donc? lui demandai -je, comme il tournait à gauche, au bout de la rue.

— Mais, chez le préfet et à la prison ! Vous comprenez bien qu'il n'y a rien de préparé !...

Il avait eu comme un reproche dans la voix. Ses lèvres se serraient d'un pli vexé. Alors, j'eus l'intuition de ce qui se passait en lui : je n-^ l'avais pas assez remercié, j'étais trop exigeant ! Avec un petit frisson, je me souvenais de mon insistance pour que la date du supplice fût avancée. On en avait tenu compte. Pour ni'être agréable, tout le monde s'était dérangé : cet homme, les bourreaux — et je me plaignais que les condamnés ne fussent pas prêts encore!... C'est cela qu'il voulait dire.

Le Préfet me retint longtemps, m' offrant du thé et je ne sais plus quelle liqueur de portière, son parfaitamour des galas. Obséquieux et servile, il m'accablait de compliments par l'intermédiaire de son interprète, et son petit œil cruel et froid, le frottement de ses mains sèches, avec leur bruit de parchemin froissé et le heurt sec des ongles démesurés s'entre-choquant les

uns les autres, m'agaçaient horriblement. Du dehors, des voix montaient au milieu d'un continuel battement de portes. Puis, ce fut un tintement de chaînes et un tapage de marteaux. Entra le directeur de la prison, petit vieillard habillé de soie violette, pareil à un évêque. Il tenait une bande de papier couverte de caractères chinois. Le Préfet la lut et, en deux coups de pinceau, la couronna de sa signature.

— L'arrêt d'exécution ! me dit l'interprète, tandis que le petit vieux collait le papier sur une mince planchette étroite et longue.

Le ton de l'interprète marquait pour moi un grand respect. C'était un grand personnage, l'homme qui, pour voir couler du sang, s'était permis de réveiller son maître !

Je pris congé et je courus me mettre en selle pour assister à la sortie des condamnés. Le cortège se forma et partit sans façons, sans pompe. Entête, marchaient les trois pirates, les mains liées derrière le dos, la cangue au cou. C'était cette cangue qu'on martelait, i'instant d'avant, pour serrer les deux pièces de bois qui la forment. Chacune de ces deux pièces était évidée au milieu, en demi-cercle, l'espace de quelques centimètres. Rapprochées, les deux échancrures faisaient une lunette de guillotine d'où surgissait la tête du condamné, comme arrachée des épaules déjà. Clouées ou ficelées ensemble à leurs deux extrémités, les pièces de bois montaient et descendaient, longues de plus d'un mètre, scandant la marche.

Tout d'abord, je ne la vis pas, la cangue, l'œil pris par la physionomie de ces hommes qui allaient mourir. Les deux premiers passèrent silencieusement, le regard vague, mais les lèvres closes et la démarche sûre. De beaux hommes, bien musclés quoique asiatiques. Le troisième, le plus jeune, — vingt ans peutêtre, — voulut s'arrêter à la tète de mon cheval, et je dépensai alors, d'un seul coup, tout ce que mes nerfs pouvaient traduire d'horreur — une horreur qui ne se rend pas avec des mots et qui me laissa vibrant, la bouche sans salive, une moiteur au front.

Cet homme me demandait grâce ! Moi blanc, moi Français, je pouvais le sauver, et il m'implorait avec des sanglots rauques qui faisaient danser la cangue autour de son cou. Son visage convulsé avait comme perdu ses traits, inexpressif, mort déjà, et toute la vie de cet être, une furieuse vie décuplée de révolte, s'était réfugiée dans ses yeux. Pareils à deux billes d'émail, ils jaillissaient, énormes, des orbites, avec une pupille effroyablement élargie dont l'atroce mobilité promenait sans repos sur la foule, sur moi, sur les choses, sa supplication instinctive et son tragique épouvantement. La face n'avait plus de couleur fixe. Sa peau jaune, ne pouvant pâlir, avait verdi, puis, des teintes bilieusement bistres avaient éteint ce vert, et promené, des tempes au menton, une bigarrure horrible, délayage des tons des noyés à la Morgue. . .

Le bourreau Tentraina, l'étranglant presque. La foule murmurait, humiliée et surprise de ce que cet homme

de sa race ne sût pas proprement mourir, et sans pitié pour ses vingt ans. Les cris du misérable diminuèrent. Ce fut un refrain lent, une mélopée à mi-voix de mots insaisissables, la même supplique machinale déroulant ses « Grâce ! grâce ! » indistincts, sans repos, tout le long du chemin. Et l'œil n'avait plus qu'un égarement morne.

Fatalistes résignés, les deux premiers pirates allaient très vite, et, dans leur trottinement égal, s'entretenaient avec leurs bourreaux. Pour les suivre, je dus pousser mon cheval. Derrière nous, assez loin, venaient le jeune pirate, le directeur de la prison, le secrétaire du préfet et le chef de police. Quelques gamins fermaient l'escorte.

On fit ainsi quatre kilomètres, puis, la citadelle tournée, dont le rempart semblait interminable, on enfila la route de Son-Tay. A deux cents mètres des dernières cases, les matahs s'arrêtèrent. Là, à droite du chemin, des rizières s'étendaient, noyées et plates. A gauche, la plaine se mamelonnait d'un terrain vague. Le directeur de la prison y planta la planchette portant l'arrêt de mort, et je reconnus le terrain bossue : un ancien cimetière.

Les condamnés regardaient, impassibles, en risquant à mi-voix quelques mots avec les exécuteurs. Ceux-ci, l'air naturel, répondaient familièrement, souvent avec des rires. Le jeune pirate continuait ses cris, à peine articulés maintenant dans le grelottement confus de ses lèvres. On commença par lui.

Son bourreau enfonça dans le sol un pieu solide, y noua la corde qui ficelait les bras du condamné, fit tomber le misérable à genoux, lui enleva la cangue et sortit son sabre.

Sous le ciel brumeux, la lame ne s'alluma d'aucun éclair. Brisé, l'homme s'inclinait vers le gazon, retenu seulement par les liens amarrant ses mains au poteau, derrière lui, à hauteur des reins. Il cria : « Grâce ! » une fois encore, et, ensuite, se retourna, fou d'épouvante, voulant voir. Le soldat, l'arme levée, lui repoussa brutalement le visage, mais, une seconde fois, une troisième, il se tourna vers lui, parlant très vite. Il tremblait si fort que le pieu remuait.

— Mao ! (1) criai-je, le cœur aux lèvres.

Le sabre tenu à deux mains décrivit un grand cercle, et tomba. De la main gauche, j'avais maintenu mes paupières ouvertes, et je vis l'envolée de la lame, le choc, tout... Cela durait une seconde longue.

La face sur le gazon, son chignon défait teint de sang, la tète avait l'air d'une boule dans l'herbe. Le tronc tressaillait à grands spasmes, et de l'ouverture béante du col des bouillons rouges coulaient, tumultueux, avec des mousses, et, durant un instant, des globales d'air, soufflés par les carotides, et qui crevaient sur le flot pourpre.

Sans essuyer sa lame, l'exécuteur trancha les cordes qui maintenaient le corps debout contre le pieu. Le

(1) Vite.

LE SANG loi

torse chancela, se courba, puis s'abattit comme un mannequin. Tout autour, des loques rougissaient. Et l'ignoble plaie en biseau s'égouttait dans le vert, formant une mare que la terre mouillée ne pouvait boire assez vite. Des graminées faisaient une collerette claire à ce cou sanglant.

Soudain, je me trouvai à côté du cadavre, retenant à peine, de la main gauche, mon cheval surpris, et, de la main droite, fouaillant l'exécuteur à coups de cravache. A genoux, à côté de sa victime chaude encore, le soldat vidait les poches du mort. Quand, avec un rire idiotement stupéfait, il se fut remis debout, je ne songeai pas à regagner la route.

Devant moi, à mes pieds, le second condamné gisait, la tète entre les genoux, mais le troisième était encore amarré vivant à son poteau, et son œil blanc angoissé luisait, entre deux cascades de sang qui coulaient sur les épaules... Son bourreau releva le bras ; le sabre s'abattit, deux, trois, quatre coups, avec un bruit de linge mouillé, mais la tète demeura, avec son œil blanc angoissé qui luisait toujours. Seulement, les deux ruisseaux de sang coulaient plus fort.

Un cri me vint aux lèvres, ne sortit point. Il régnait un silence, pesant comme du plomb. Les gens ramassés sur la route s'étaient approchés, et regardaient, figés ainsi que moi. Ces choses longues à dire durent des dixièmes de seconde dans la vie.

Le matah honteux nous montrait son sabre : la lame était tordue, courbée en cerceau. Un soldat lui

tendit la sienne. D'un beau geste, il la refusa, chercha deux pierres, et, en le martelant sur elles, redressa son coup-coup, puis, dans un recul furieux, il fit deux moulinets qui sifflèrent. Avec un « han ! » rauque de bûcheron, il lançait les deux bras...

La tète enfin roula, virant sur elle-même, et deux jets rouges, chauds et lourds, m'atteignirent, maculant mes bottes et mon tapis de selle. Mon cheval se cabra ; pourtant, je restai sur le tertre, frottant l'une sur l'autre, d'un geste machinal, mes mains humides, mes mains pleines de sang.

Un Annamite ramassa ma cravache. Alors, les doigts tendus en avant, n'osant toucher les rênes, je poussai du genou mon cheval à la route. On avait ramené sur les troncs sanglants les pans des blouses ; les têtes étaient dans une nasse qu'un soldat emportait au bout d'un bambou. Seuls, restés sur la chaussée, des gamins regardaient les corps déjetés, les membres à faux, pareils à des chiffons, et la planchette-affiche plantée à côté d'eux, pour l'exemple.

J'entrai dans la rizière ; à coups d'éperons, j'atteignis le Grand Lac. Là, je me lavai les mains, puis, avec des herbes, je nettoyai mes bottes, les rênes, le tapis de selle. Je ne pensais à rien. Le sang avait depuis longtemps disparu, que je frottais encore du même geste.

Quand je me relevai entre les joncs, un instinct me poussa à me tàter les vertèbres du cou, à suivre avec mes doigts l'ouverture en biseau que le sabre

ferait dans ma propre chair. Et en m'en retournant, je regardais, malgré moi, le cou des passants. Les cous d'homme, les cous musclés et forts me donnaient des visions sanglantes.

Je ne pensais plus à la chasse et à la promenade. J'étais las à mourir. Le ciel bas, couleur de zinc, revêtait toutes choses d'une tristesse abattue. Et par paresse j'entrai à la citadelle afin de demander à déjeuner à quelque mess. De loin, le commandant de L***me vit venir. Assis sous sa véranda, il jetait des boulettes de pain à un énorme éléphant centenaire, amusement de la vieille forteresse, le plus beau que j'eusse jamais vu.

— Tchin-chin pour le Parisien ! cria-t-il.

Le cornac aiguillonna la bête à la plaie qui marquait le défaut de l'épaule et le monstrueux pachyderme s'agenouilla devant moi. Je jetai quelques sapèques à l'Annamite, tout en flattant la trompe gourmande de l'éléphant, puis j'entrai dans la maison.

Le déjeuner fut gai, mais, au dessert, un planton arriva, tout effaré :

— Mon commandant, dit-il, l'éléphant vient de tuer son cornac. . . Celui-ci, pour gagner quelques sous, lui faisait faire tant de tchin-chin qu'il l'a rendu enragé. Comme l'homme descendait, la bête l'a saisi avec sa trompe et l'a écrasé sur le sol. Ensuite, il l'a éventré et l'a porté dans la mare. A présent, on ne peut plus le lui enlever : il monte la garde devant le cadavre,

154 AU TON Kl. \

et de temps à autre, il le sort de l'eau pour s'acharner

sur lui...

Cette nouvelle à sensation défraya la conversation jusqu'au café. Puis on alla voir de loin l'éléphant immobile à son poste, les défenses rouges encore. En attendant des instructions, on avait consigné la troupe dans ses baraques, mais je fus prié de rester pour voir la fin du drame.

Après la sieste, l'ordre arriva de tuer la bête. Ce fut tout une chasse. Deux coups de canon-revolver blessèrent seulement l'animal: enfin un lieutenant de turcos l'abattit heureusement d'une balle dans la tète.

Et je partis ; cet incident n'était pas pour m'émotionner après les scènes du matin.

Ce soir, après le dîner, ma promenade me conduisit à la porte du fonctionnaire à qui j'avais demandé d'avancer l'exécution des pirates. Je lui dois bien une visite de remerciements, pensais-je; mais il ne me laissa pas parler :

— Venez donc voir, me dit-il, la tête de l'éléphant. Je l'ai fait apporter ici pour qu'on la prépare. Je l'enverrai au Muséum.

Des boys prirent des flambeaux et nous éclairèrent jusqu'au fond de la cour. La tète gisait là, dans une flaque de sang, plus énorme que jamais et fantastique ainsi, aux reflets sautillants des lumières. T/œil petit mais intelligemment narquois demeurait ouvert et brillait. Il fallut admirer les défenses, les plus grandes

qu'on eût jamais mesurées. J'admirai, et souhaitai le bonsoir à mon hôte, — sans l'avoir remercié.

Quand je me trouvai seul chez moi, dans ma chambre silencieuse, je ne pensai plus qu'à me déshabiller et à dormir. Je n'avais pas fait de sieste ; le sommeil m'arrivait en avance. J'eus des bâillements de brute en cherchant mes pantoufles. Mais soudain, comme à peine assis je commençais à tirer mes bottes, je me relevai comme un fou et, je courus à la table exposer à la lumière mes mains que je sentais mouillées comme le matin.

Mes mains étaient pleines de sang. . .

C'était tout à l'heure cela, et, déjà, je me souviens mal. Je dus crier, m'évanouir peut-être. Je me retrouvai sur une chaise, les bras écartés, les doigts écarquillés avec une sensation d'écrasement aux épaules et d'angoisse au cœur. Mon boy entra.

— De l'eau! balbutiai-je, de l'eau!

11 m'apporta un verre. J'attendais une cuvette, comme s'il pouvait savoir, mais je n'eus pas la force de jurer, et je bus. Mes dents claquaient sur le cristal. Alors, les bras toujours en avant, dans la terreur de maculer quelque chose chez moi avec ce sang de supplicié qui me chauffait les mains, je me mis debout, cherchant le lavabo. Il n'y avait plus d'eau : je dus attendre que le boy en allât tirer au puits. Il n'en finissait pas, sa corde grinçait durant un siècle sur la poulie, seul bruit que j'entendisse, dans le battement de mes artères, et je me sentais défaillir. Il revint. Je me lavai à plu-

sieurs reprises, m'obstinant à me rincer sans repos. Et brusquement, j'éclatai d'un rire idiot, énorme, et je repoussai la cuvette, la serviette, le boy, et je fis le tour de la table dix fois, crevant de chaleur, m'épongeant le front à coups de manches, machinalement, et riant toujours.

Je me rappelais à présent ma visite à la Résidence, et la tête gisant dans cette mare sanglante. J'avais pataugé dans cette mare pour voir de près l'œil de la brute, et ce n'était pas le sang des condamnés du matin qui mouillait mes bottes, c'était celui de l'éléphant!

Un calme me pénétra, mais le sommeil s'était envolé sous le grondement persistant de ma fièvre. J'essayai d'écrire. Des taches carminées me semblèrent d'abord courir sur mon papier, puis, quand je fus redevenu maître de ma pensée et de ma plume, une réflexion traversa mon cerveau et, de nouveau, je frissonnai. Car je pensais que j'étais bien heureux d'avoir vu cela, d'avoir senti ces horreurs et vécu ces épouvantes. Et malgré mes efforts nul remords ne me venait de ma démarche qui avait fait avancer le supplice de trois misérables. Je savourais mon angoisse, mes souvenirs cruels, et je rêvais, en mon atroce égoïsme, à la façon dont je les rendrais. Quand minuit sonna, je n'avais écrit que dix pages et je désespérais de pouvoir conter mon histoire, comme je la sentais. J'aurais dû tout de suite prendre des notes. . .

Au cantonnement de Trong, 6 avril, soir,

Je n'écris pas très droit, parce que ma bougie vacille. L'air, cependant, n'a pas une brise, et la chaleur lourde de la nuit continue, plus pesante sous l'écrasement des ténèbres, la chaleur sans soleil du jour mort ; mais l'échafaudage de caisses, sur lesquelles je me courbe, tremble, mal équilibré, et l'ombre des piliers de la pagode projette sur mon papier de larges nappes tressautantes.

... Or, voici que la description projetée, dont l'ouverture bat à peine mon cerveau de son concert chantant de phrases, s'arrête net, comme essoufflée dans tout le noir qui l'étreint. Ce n'est pas l'atrophiante cha-

leur qui m'immobilise de la sorte, ni cette sensation vague d'impuissance, apanage des seuls lendemains de fièvres laborieuses ou des lectures de sang-froid, ni même un retour découragé à des réalités qu'on ne décrit point : c'est, plus simplement, la conscience de ma tranquillité, de mon acclimatation sans surprises à cet étrange milieu. Je voudrais être encore étonné, avoir encore à la perception nouvelle des choses cette anhélation de l'esprit qui entre-coupe et exagère leurs comptes rendus ; et, mélancoliquement désillusionné, je m'arrête, dès les premières lignes, à l'écœurement d'un déjà vu me laissant à peine le souci de chercher le mot neuf, l'image qui frappe.

C'est bien cela. Je la maudis ici comme ailleurs, la machine trop réglée, artificiellement remontée et remontable, qui fait vibrer nos nerfs et sourdre notre sang. C'est le silence de la brute gisant en moi qui me frappe surtout, à cette heure de silence. Je devrais veiller involontairement, tressaillir devant l'imposante masse de ténèbres, sous l'accablement de l'inconnu. Pourtant, je reste la même bête songeuse qui rumine. Encore, ne serait-ce rien, si ma flottante songerie demeurait à l'entrave, près de moi; mais elle s'égare, et son obéissance à mes appels m'apporte le décevant triomphe des victoires sans combat.

Oui, c'est bien cela. Mon orgue de Barbarie intime m'a rendu fastidieux ces notes, ces sons et ces couleurs. Je les cueille au passage, par habitude, simplement, en photographe, sans cette passion qui est la vie.

Seulement, je transcris en même temps, ou dans les intervalles, mes tristes lassitudes, car j'ai cette imagination encore que, pour l'infime aristocratie de l'intelligence à laquelle on songe en écrivant, l'histoire des impressions d'un esprit offre autant d'intérêt que l'histoire des choses. Immuables sont les choses d'ailleurs, tandis que l'esprit fait au moins des crochets, et se dépayse. Puis, l'art étant la vie telle que la sent un cerveau" peu importe la composition ganglionnaire de celui-ci! Toujours je croirai que les vôridiques mémoires d'un fou passionneraient davantage que le roman d'un homme sain. Si l'on ne devait pas voyager pour changer au moins le thème de ses radotages, on devrait le faire pour savoir combien l'existence est partout bêtement pareille, - et pour le dire aux naïfs qui envient le voyageur...

Le général de Négrier nous a offert l'hospitalité à son quartier général. C'est une grande pagode aux toits recourbés, aux tuiles moussues, dont des chimères dentèlent le faîte. Des moineaux nichent et piaillent sous les charpentes de bois sculpté. Dans le fond, les autels sont vides. Trois vases pleins déterre y sont seuls restés, pareils aux pots de fleurs des loges de nos portiers, et où les fidèles plantent de fines baguettes d'un bois préP^é qu'ils allument comme des cierges, mais qui se consument sans flammes, avec unvague parfum

d'encens.

Ce n'est pas qu'on ait déménagé les temples à notre

arrivée. Celui-ci, dans ce pays sans clergé, devait être pareil de tout temps, car la pagode n'est pas spécialement un édifice consacré à un culte. Elle est élevée aux génies tutélaires ou malfaisants. Comme les chapelles païennes de la cité antique, elle peut encore être simplement un lieu consacré, et bâtie en l'honneur d'un homme ou de Ong Troy (Monsieur le Ciel).

L'Annam fourmille de ces temples vagues devant lesquels ma curiosité s'exaspère. A l'intérieur de quelques-uns, j'ai retrouvé tout l'appareil du bouddhisme polythéiste. C'étaient des statues monstrueuses, hideusement bariolées parfois. Celle de Bouddha, dans le fond, bombait un rideau grossier. Irrespectueusement, je tirais le voile, et le bronze énorme, effrayant et grotesque, surgissant à la lumière, son nombril luisait, pareil à un œil, étoilant le ballonnement du ventre.

— Bouddha? disais-je à l'indigène.

— la! la! Bouddha! ça, Phdt (1).

D'explication, point. Sans entendre mon interprète,

la brute continuait à rire de toutes ses dents noires avec, aux commissures des lèvres, la mousse rose de sa chique de bétel. Cet homme ignorait son dieu, et la grandiose philosophie de sa religion lui demeurait inconnue. A peine son œil atone s'éclairait-il, quand nous touchions les offrandes jonchant les socles : fausses barres d'or et d'argent, fleurs artificielles en papier à chocolat, petits souliers et chevaux en carton peint, semblables à des jouets d'enfant. A part Bouddha, il ne {[) Phàt est le nom annamite du Bouddha.

pouvait nommer ses divinités, et, devant son éternel : « Moi pas connaître », j'éprouvais la tristesse qui me prend, d'instinct, devant les idées mortes et les choses qu'on ne croit plus, ou qu'on cesse de comprendre. Le souvenir me revenait aussi d'une ignorance pareille observée à Ceylan, dans le foyer même du bouddhisme. Là-bas, j'ai vu dans une pagode de campagne une série d'enluminures représentant toutes les divinités de l'Olympe indien, mais, à ces caricatures de fabrication anglaise on avait donné les traits des divers princes de la dynastie royale d'Angleterre. Feu l'époux de la reine Victoria figurait Bouddha. J'ignore le nom de la déesse que jouait elle-même Sa Gracieuse Majesté, mais je reconnus fort bien, demi-nu, S. A. R. le prince de Galles contemplant son nombril. Au-dessous, il y avait un bas-relief réellement artistique, moulage pris dans quelque sanctuaire ancien par ces Anglais, dont le prosélytisme protestant ne va pas sans subventions au culte des hérétiques. L'Hindou me tendit la main, demandant un pourboire, à la façon des Annamites d'ici, et avec le même rire puéril. Seulement, il était beau comme un bronze ancien ; seulement, il y avait du soleil dans son temple, et toute une musique de couleurs autour de lui; seulement enfin, sur l'autel, les femmes déposaient des fleurs exquises : tubéreuses, roses du Bengale, jasmins, jusqu'à des lys dont le calice crémeux s'ouvrait clans un épanouissement de neige. Car l'Inde, c'est la lumière et c'est la poésie. L'Annam reste, au contraire, la laideur terne, l'art qui copie, le culte qui

162 AU TOXKIX

s'égare, l'originale conscience qui s'en va. C'est un stupéfiant mélange de traditions, résurrection merveilleuse des croyances de la Rome antique, et de maladroits emprunts aux religions voisines ou aux cultes victorieux : bouddhisme, brahmanisme, islamisme. L'ensemble est un chaos. Même, le désespoir du voyageur vient de l'ignorance où on le laisse de ces choses. Nul ne sait et nul ne nous renseigne. Interrogez les fonctionnaires du pays, ceux que de longues années de séjour en Indo-Chine ont familiarisés avec la langue et les mœurs de ces millions d'hommes : ils ne vous répondront pas, ou, peut-être, avoueront ingénument qu'ils n'ont point remarqué les détails qui vous inquiètent. Administrateurs, ils ont étudié le code local régissant la famille et la propriété, mais ils ne sont pas allés au delà. Deux ou trois à peine ont eu la curiosité de fixer la mince littérature indigène. Au fond, ce sont des ronds-de-cuir, non des penseurs, et il ne faut rien moins que le souvenir de leur cordiale hospitalité française pour qu'on ne leur en veuille pas de leur apathie. Pourtant elle serait intéressante, l'histoire psychologique de ces bâtards de l'Extrême-Orient devant lesquels certains hésitent, entre l'espoir d'un relèvement de leur race par l'influence ou le croisement européen et la fatale condamnation darwiniste. Que croient-ils au juste ? En Cochinchine, les sorciers seuls semblent avoir approfondi la doctrine bouddhiste. Encore n'est-ce pas sur. Bien des gens au Tonkin, des sots, voient dans les Annamites des matérialistes. Or, — souvenir peut-être

DE HANOI A IIONG-HOA 163

d'anciens contacts avec les Malais — ils croient au diable comme ils croient aux génies chinois des cinq éléments; et l'existence de Fàme leur semble démontrée, puisqu'ils se l'imaginent, voyageant par les airs, et malheureuse, quand le corps d'où elle s'est échappée n'a pas reçu de sépulture. Dans leurs champs, ils dressent des autels, soit pour honorer ces vagabondes, soit pour leur offrir un asile. Ils y déposent des offrandes. D'autre part, il ne semble pas qu'ils aient la notion d'une vie future par métempsycose, ou autrement. Le bouddhisme sans prêtres qu'on découvre ici, serait alors le vestige d'une ancienne conquête. Partout, du reste, dans le code, dans les mœurs des Indo-Chinois, le paganisme classique se retrouve.

C'est le culte des ancêtres, et çà et là, un décalque de loi latine, c'est l'autel domestique comme chez les bouddhistes véritables, l'invocation aux Dieux Lares ou aux Mânes des aïeux, le précoce souci des funé railles et, dans certains cantons, une pièce de monnaie placée sur la langue des morts. Avec cela, des contrastes et des contradictions, dans les mœurs comme dans les croyances. Ni dimanche ni sabbat, et quatre fêtes agricoles par an ; pas de culte proprement dit, et des sacrifices; la prière inconnue ici, et écrite là, pour être déposée sur un autel où il n'y a rien ; la lecture répandue à faire honte à l'Europe, et l'abaissement des caractères universel ; l'amour des enfants et l'inconsciences de la prostitution ; le gouvernement basé sur la ploutocratie et la charité se faisant jour partout ; la

terreur du bâton et le stoïcisme devant la mort: on ne finirait point d'énumérer tous ces étonnements de la première heure, toutes ces énigmes. On a compris le sauvage et on ne comprend pas le Tonkinois. Sa demicivilisation déroute : il est incomplet, et, à notre point de vue, illogique. Alors, on se borne à étudier les individus isolés, les types qu'on coudoie, mais, physiologiquement, on les trouve surprenants encore. Quand la variole et la syphilis Font permis, l'enfant est gracieux, presque joli, gentil toujours, et drôle comme un petit singe dont il a l'intelligence grimacière et la précocité. Cette précocité demeure même la caractéristique de l'espèce. En effet, il apprend ce qu'on veut, très vite. Seulement, cette intelligence rapidement s'étiole. Un abrutissement lui succède chez l'adulte, et l'on se rappelle devant les faces niaises des hommes faits, devant leur regard souvent sans pensée, ce qu'il arrive des êtres procréés par les tardives amours des vieillards. Et qu'il est vieux et caduc, ce Chinois intelligent dont l'Annamite est le fils dégénéré !

Donc, au début, le nouveau venu s'indigne presque de l'indifférence des gens qui, pouvant voir et savoir, dédaignent les questions auxquelles sa curiosité se bute. Puis vient une résignation lasse, et l'on a sur les lèvres le Qu'importe après tout ? pessimiste des heures de découragement. Eh oui ! qu'importe ? Le jour où la curiosité reviendra — et le souvenir la fera ressurgir plus intense à distance, — on trouvera dans le cher Paris, chez Hachette ou chez Challamel. de? livres sur

l'Indo-Chine, car ceux-là seuls connaissent bien l'Extrême-Orient, et en parlent savamment qui ne l'ont jamais vu. Ne m'a-t-on pas dit que Burnouf ne visita jamais l'Inde dont il traduisit les livres sacrés? Seulement, à l'esprit qui moud dans le vide, après ce renoncement, on n'a plus rien à donner. On ne songe d'ailleurs aux philosophies et aux mystères des races, qu'après avoir étudié leur art, ou que si elles n'en ont pas. Poésie passe science ! pensa le premier peintre qui, ayant peint un obélisque rose profilé sur un couchant fuyant, pourpre encore au ras de l'horizon mais s'irisant au-dessus, s'enthousiasma d'une teinte violette ou verte, pour lui très neuve. Il regardait distraitement les hiéroglyphes.

Le malheur justement tient ici dans l'absence de cette consolation du regard. Où qu'il se pose, il retrouve la même monotonie banale. Son éducation s'est faite bien vite, et s'il existe, quelque part, un joli heurt de lignes, ou une combinaison nouvelle de palette, il s'en détourne bientôt, lassé de les rencontrer, partout ailleurs, toujours semblables, avec une gamme et un dessin répétés jusqu'à l'affolement. La vulgarité dans le laid accable ce pays bas. Est-ce l'homme qui a déteint sur cette terre, ou le sol qui a déteint sur l'homme ? Malgré la logique, le voyageur imagine que celui-ci doit être le coupable.

Du campement, on découvre des montagnes et des forêts qui sont loin, dans le Nord, et on se rappelle que, là-bas, la vie ne grouille point, que l'homme y

reste franchement sauvage et que son originalité d'autochtone atténue sa laideur. Mais on ne poussera pas si loin. La forêt véritable restera l'intangible oasis. Un dépit monte. Voilà pourquoi, tout à l'heure, mon rêve s'envolait hors de la description commencée. Il y faut revenir cependant, se réatteler à l'épouvantable besogne du travail imposé, fiévreux, artificiel, lutter contre la stérilité qui naît de la contrainte, peiner sous la férule du calendrier, qui dit le jour où, pages non relues, vagues ébauches, devront s'envoler vers Paris, et ne s'interrompre, enfin, la paupière lourde, que pour regarder l'heure ! Il y a des hommes pourtant, de vrais hommes, qui, leur existence durant, font des choses incessamment pareilles et se ploient, sans les sentir, sous ces obligations. On trouve des barbouilleurs d'enseignes qui, en leur vie, ont peinturluré mille sagefemmes, sur le même fond bleu de ciel. Le merveilleux est que ces hommes, que ces barbouilleurs ne se jettent jamais à l'eau..*

Rien de saillant ne me revient de cette journée d'étape, rien de non-vu encore et de non-dit. Le pays s'assèche un peu, les rizières cédant plus souvent la place aux champs d'arachides, de patates et de ricins, mais la même chaleur humide tombe du ciel sans soleil. Nous marchons dans une fournaise, éperonnant nos chevaux pour rejoindre la seconde brigade partie sept heures avant nous. Le temps nous manque de nous arrêter à Phu-Oaï, où tomba le commandant Rivière.

Près de là, nous retrouvons, confiés aux soins du souspréfet indigène, les éléphants capturés à Bac-Ninh qu'on a joints au survivant de Hanoï. Les quatre monstrueux pachydermes semblent grandis dans ce cadre naturel de bambous et de rizières. Il y en a un qui dort debout, et qu'un long temps nous prenons pour une statue. Des statues, nous en rencontrons plus loin d'ailleurs, mais l'éléphant y est représenté accroupi, énorme encore. Des herbes croissent tout autour.

Les villages se suivent sans changement, tous également enclos, et avec des ruelles barricadées, fortifications traditionnelles qui retardent les invasions, sans les empêcher. Quand la route les coupe, on ne voit de chaque côté que des hangars ouverts, sortes de caravansérails construits à l'usage du passant. Une toiture de chaume ou de feuilles d'aréquier repose sur quatre ou six colonnes. A terre, il y a des bancs très bas de boue séchée, en forme de fer à cheval. Toutes ces cases se ressemblent inexorablement. Toujours l'une d'elles est occupée par une vieille marchande de thé et de riz cuit. Nos coolies et nos domestiques s'y précipitent, et lampent une soucoupe d'une infusion jaune. Parfois, la marchande est entourée de paysans et de paysannes arrêtés pour manger. Ce sont les mêmes types, les mêmes laideurs, avec des manteaux de feuilles et d'immenses salacos. Tous, hommes, femmes et enfants, sont vêtus de guenilles et chargés de fardeaux de mulets. Pour l'instant, les paniers et le bambou à l'aide duquel ils les transportent comme des plateaux de

balance pendus aux extrémités d'un fléau, sont déposés, et les smalas dévorent des pelotes de riz. La vieille débitante bavarde tout en fouillant la tignasse vermineuse de quelque gamin, avec des doigts agiles qui jettent chaque prise à ses dents noires. Pareille à une guenon, elle mastique. Son œil jubile. Cependant, l'enfant, maintenu entre ses jambes, demeure résigné, nu comme un ver. Semblable à un petit bouddha, il contemple son ventre ballonné, couleur de cire.

Nous passons, sans plus trouver un sourire ou un dégoût. La case, la vieille et l'enfant surgissent partout invariables. Quelquefois seulement l'enfant est une fillette, ou bien il tète son pouce. Et mon compagnon murmure en s'épongeant le front :

— Tœdct tamdlu eaclem... vidissel

Dans d'autres bourgs, tous les gens que nous croisons sont borgnes, ou hideusement grêlés, mais partout la vie pullule et, malgré les maladies ignobles endémiques, les hommes sont aussi nombreux que les tiges d'herbes. Seuls, les petits cochons le disputent comme nombre aux enfants. On dirait que tout cela sort de terre, et ce grouillement fécond rappelle les portées inattendues de lapins qu'on retrouve à sa maison des champs, après une absence.

Décidément, cette pagode est un dinh, c'est-à-dire un temple consacré à l'esprit protecteur du village. En allant séparer nos chevaux qui se battaient, j'ai retrouvé, derrière l'autel, les vestiges du festin de prin-

temps que les paysans donnent tous les ans, dans le dinh, pour appeler la paix sur leur territoire. On célébrait des fêtes pareilles dans les temples, lors de notre retour de Bac-Ninh. Comme quoi les calendriers sont immuables partout, et ironiques également.

Dehors, le noir s'épaissit encore. Dans la baie du portique aux piliers duquel s'accotent nos cantines, de gros ballots de velours entassé sont des verdures. Un plumet en surgit, aréquier grêle, qui a l'air d'une chaussetrape, fiché sur une hampe, ou d'un pinceau ébouriffé, dont les poils chargés d'encre de Chine se roidiraient en séchant. Au-dessus, se déroule une bande, non pas plus claire, mais moins sombre, qu'aucune étoile ne troue. Ce doit être du ciel. Des braises mal éteintes, tout en bas, marquent de taches roses l'emplacement des foyers morts. Cette ombre, d'ailleurs, n'a pas l'impassibilité silencieuse qui fait tragiques les nuits sans clartés. Mille clameurs montent, véhémentes et confondues : abois de crapauds géants, râles continus de grenouilles, et surtout stridentes vibrations de cigales et de grillons. L'ensemble concerte un chœur énorme, dont la monotonie se fond en douceur. Son arrêt seul choquerait l'oreille accoutumée bien vite. Il se faut donner la tâche de l'analyser, pour en distinguer les diverses notes furieuses, tant elles se mêlent. Chaque feuille a son hôte. L'herbe palpite ; des millions d'insectes énamourés, qu'on ne connaît pas, usent poumons ou élytres à célébrer la nuit fécondante. Plus près, sur les poutres sculptées, des lézards, margouillats ou

geckos, jettent, toutes les minutes, un cri rauque, guttural, presque humain. La symphonie des sons dans le noir revêt avec l'heure qui coule une étrangeté passionnante, d'un charme inexpliqué, mais le mâchonnement scandé des chevaux s 'entêtant à brouter, distrait l'oreille, coupe la musique.

Tandis que je cherche à ressaisir le rythme précipité du dehors, mon œil s'égare sur les coins les plus noirs. Là, devant le velours éteint des verdures, des lucioles dansent des sarabandes phosphoriques. Leurs feux jaunes verdissent ; souvent, je les crois disparus pour de courtes éclipses simultanées, si régulières qu'on croirait, à ces milliers d'astres, une unique paire d'ailes s'abaissant d'un seul coup pour voiler l'illumination du corselet.

Des ronflements d'hommes me détournent. Sous mes pieds, un peuple dort. Le parquet de la pagode repose sur six ou huit blocs de maçonnerie d'un demi-mètre de hauteur, qui ménagent un abri entre le sol et les planches. Des coolies l'ont utilisé ; quelques-uns ont fumé de l'opium et l'acre parfum monte par les fentes. A cette heure, ils sont anéantis, mais une ivresse amollit leur fatigue de brutes. Tantôt, en arrivant, leur premier soin a été de fumer, comme si l'opium guérissait de tout. À présent, lesquels sont les plus heureux, les empoisonnés ou les autres ?

Le sous-sol n'étant pas suffisant, un second bataillon de ces parias campe autour de nos bagages. Les plus proches attendent mon départ pour dormir, car j'ai

fait écarter leur cercle, afin de ne plus sentir leur fauve puanteur. Seuls, m'arrivent les parfums attendris des jardins bordés d'ibiscus, où des églantines, égarées sous ce ciel, soufflent, encore à demi closes, leur griserie de miel sauvage. Et les misérables coolies, accroupis sur leurs talons, patients et résignés, demi-nus clans la lourdeur chaude, me regardent. Le poids de ces yeux me poursuit sur mes feuillets. Sans un dégoût pour les quartiers de chien rôti, provisions du lendemain, qu'ils ont déposés devant eux, j'examine, pitoyable, les torses émaciés, couleur de bronze dont les côtes saillantes arrêtent les dansantes lueurs de ma bougie. Les têtes demeurent dans l'ombre; et seuls, les yeux reluisent, des yeux de chats qui me fixent. De rares chuchotements agitent les lèvres. Pour qui ces malheureux me prennent-ils, à me voir écrire à pareille heure ? Pas même pour un lettré, car ma plume rature parfois, hésite au mot qui ne vient point, ou s'arrête sous le vol d'un phalène. Je songe à d'autres pays, à d'autres nuits exotiques, aussi étranges, mais radieuses celles-là et troublantes de tendresse, durant lesquelles je vis d'autres hommes en une pareille posture de chiens battus et suppliants. Ce à quoi l'on s'habitue le plus vite, c'est à l'esclavage des autres.

J'ai fait un signe, je me suis écarté un peu, gêné maintenant, ne pouvant plus remuer, asphyxié par des relents de sueur chaude. La cohue, redevenue maîtresse de son sol, s'est couchée — sans me dire merci, sur du chaume poussiéreux, pris au toit. Pêle-mêle,

tout de suite, ils se sont endormis, bras et jambes mêlés, horribles. Sous mon talon, quand j'ose décroiser mes jambes fatiguées, je sens un membre mou, cuisse ou biceps, dont la pression de ma botte ne réveille point le possesseur. Pas un halètement. Les membres déjetés, ils cuvent leur fatigue. On dirait un champ de bataille. Au-dessus du tas, mis en branle par le remueménage de l'installation, un gigot de chien pendu aux poutrelles par une liane, remue seul, et va et vient avec un mouvement inerte de pendule.

Alors, je bats en retraite. Mon lit est à droite de celui du général. Je monte sur la pointe du pied. Inutile précaution: le jeune chef est encore à sa table de travail, sans souci des moustiques, et je m'endors avant lui. Le soldat a battu l'écrivain.

Son-Tay, 8 avril.

En campagne, ce n'est pas l'enthousiasme qui charge toujours, plus que les suivantes, la première feuille du carnet, mais la liberté relative du premier jour, le plus grand nombre d'heures oisives. A présent, c'est à grandpeine que nous notons, avec d'hiéroglyphiques abréviations, qui un fait, qui un effet de couleur, voire une idée. Le soir venu, si l'on mange sur ses genoux, on n'a pas la force d'y écrire. La lumière manque souvent. La fatigue nous jette au sommeil sans rêve; on lui cède. Aussi bien, il faut aux sensations qu'on veut rendre une sorte d'incubation, un travail d'embaumement. Plus tard, on les fera ressurgir d'un seul appel. Elles se grouperont alors autour d'un point spécial, le clou qui retient les cadres, et, toute faite, la phrase viendra avec elles. Travail de moins. Ensuite, à quoi bon surcharger son calepin ? Au retour, on n'en perdra que plus de temps à recopier ses impressions pour les

roinotaures de l'imprimerie. Et le repos serait si bon!... Traversé le Day à gué, hier matin. Berges jaunes, eau jaune, mais, aux alentours, de verts maïs à perte de vue, d'un ondoiement d'argent sous les brises. Un peu plus loin, les premières plantations de thé. Au même endroit, nous faisons halte. La marche a été longue, et des plus pénibles. Attendris par leur bain clans le Day, les pieds des troupiers saignent, dans les ridicules engins de torture qui les chaussent. Cependant, nous ne voyons que deux ou trois traînards auxquels le médecin-major accorde l'exemption du sac. Ce sont des lignards, de bons petits tourlourous venus de France, des volontaires, et qui n'en peuvent plus, engoncés dans l'absurde capote qu'ils portaient, chez nous, en décembre. Mais ils ne se plaignent point, les braves gens, et, Français malgré tout, ils chantent ou ils blaguent. Aujourd'hui que chacun est soldat, les lettrés sont aussi nombreux que les campagnards. Nous surprenons des conversations boulevardières. Leur déjeuner sur le pouce, avalé, deux sous-officiers dessinent un coin de village.

Dépassé, plus loin, la Légion étrangère, « polype à mille pieds, » — un polype qui aurait la tour de Babel dans l'estomac. Deux soldats se disputent à propos du café mal préparé.

— Je né suis bas Brussien ! crie l'un d'eux, un gros roux, dont la bonne face est criblée de taches de rousseur. Ché suis de Golmar...

Un officier s'approche, interpelle l'autre troupier.

— Pourquoi injuriez-vous votre camarade ? Vous aurez huit jours de salle de police pour l'avoir appelé Prussien...

On atteint Son-Tay. Nous retrouvons la ville nettoyée, habitable presque. Toute la soirée, on reparle du combat de Tannée dernière, et de ce sanglant assaut de Phusa où tomba le dixième de notre effectif, et dont Paris ne connaîtra jamais l'héroïsme épique. Il est si loin, le Tonkin!

Le général en chef arrive par la canonnière Y Eclair. On repart.

Voi-Chu, 9 avril,

La route a été charmante, aujourd'hui, sous le soleil. Nous suivions la digue qui, depuis Son-Tay, s'allonge parallèlement au fleuve. Çà et là, cette digue est un mur de terre énorme, puissant, pareil aux « travaux d'art » des ingénieurs d'Europe, et dont le faîte forme route, mais plus souvent elle s'élargit, s'accote aux boursouflures du terrain, et, à l'œil, se confond avec elles, sous l'envahissement des bambous.

Le pays devient joli, plus joli à mesure qu'on avance. Beaucoup ne reconnaissent plus le Tonkin ; une joyeuse surprise court dans les rangs. La rizière cependant domine encore, mais dans l'étroite plaine qu'elle étend à notre gauche, des damiers la parsèment de cases multicolores, et des arbres, de vrais arbres, entourent les villages, moutonnent l'étendue verte. Toutefois, l'attrait de cette région nouvelle vient surtout de son horizon montagneux. Là bas, à gauche,

court une chaîne aux sommets déchiquetés, aux croupes pittoresques ; tous, nous saluons les hauteurs. Du reste, celles-ci sont belles réellement, et nous les admirerions quand même la féroce monotonie de la partie du Delta, que nous connaissons, ne nous aurait pas, depuis longtemps, fait désirer comme une délivrance le moindre accident du sol. Notre enthousiasme est tel qu'à peine d'abord on remarque l'étrangeté des cimes.

Qu'on s'imagine une ligne brisée, ou bien le zigzag avec lequel les télégraphistes représentent l'éclair, dans leurs armes. Seulement, les pointes aiguës ont disparu comme rasées par le vent des plaines. Ce qui demeure n'a pas de nom, serpentement inharmonieux, inrendable, comme le sont les rochers de la baie d'Along, cette merveille. En Indo-Chine comme en Chine, l'excentricité des choses répond à celle des hommes, si elle n'a pas créé celle-ci. A tous les coudes, à présent, ce sont des paysages d'une originalité lunatique, qu'on goûte davantage pour leur voisinage avec des coins de pays simplement et classiquement jolis, rappelant à chacun de nous des vues familières et bien aimées, des vues françaises : villages tapis dans les feuilles et pareils aux nôtres, inclinaisons brusques de la digue, passages d'où l'on découvre, entre les branches, le Fleuve Rouge, semblable au Rhône ici, à la Loire làbas...

Naturellement, au bout d'une heure, ce ne sont pas ces coins d'une grâce commune qui nous captivent le plus. L'étrangeté des montagnes variant à chaque pas

défraie surtout nos observations et nos conversations. Chacun compare, chacun décrit, mais chacun se tait à un détour plus inattendu, quand les montagnes, fuyant à l'Est, apparaissent comme assombries, sur un fond vaporeux dont l'ombre à venir noie déjà, dans l'extrême horizon, les bases incertaines. A ce moment, les sommets s'adoucissent. Des nuages lilas mangent les angles, et, de ces crêtes modelées par une folie, il ne reste qu'une succession de plis et de rondeurs, sans arêtes vives. Des couleurs épandues au hasard achèvent le meurtre de la ligne. Il n'y a bientôt plus que des taches sur des taches, des heurts de tons. Je pense à ces étalages des magasins de nouveautés, à ces bouillonnements de soieries, de cachemire, de popelines et de mérinos, à ces drapements enfantins de lainages, dont la fantaisie d'un calicot étale, derrière les vitres de son magasin, le mêli-mêlo tirant l'œil.

A.u cantonnement de Voi-Chu, 10 avril.

Nous sommes encore à Voi-Chu. Le général en chef, n'étant pas pressé d'arriver à Hong-Hoa, n'a pas fait tout le nécessaire, et, comme ses officiers, nous nous résignons. On prend un bain dans le fleuve à côté de VEclair, puis on va regarder le débarquement de la grosse artillerie que des jonques remorquées à la cordelle ont amenée jusqu'ici. Tandis que les politiqueurs discutent dans quel but on laisse aux Chinois le temps de fuir, tandis que les militaires s'étonnent du retard des jonques qu'on aurait pu expédier plus tôt, nous nous mêlons au groupe des artilleurs.

A cet endroit, le Fleuve Rouge coule entre deux plages sablonneuses qu'à gauche, le midi poudroie d'or. A droite, la berge s'élève, accidentée et plantée d'arbres dont l'ombre éteint la grève jaune. Les cultures du village de Voi-Chu finissent là, à quelques mètres de l'eau qui Charrie l'image des bambous. Des

uniformes y passent et y repassent, très vifs, dans les champs de maïs et de mûriers. Le soleil arde. Dans une cuisson, de fines vapeurs très transparentes vibrent sur l'eau, et leur trépidation rappelle celle des mâts d'un navire, quand, au grand jour, on les regarde du pont, par dessus les chaudières, lorsque le souffle presque invisible et chaud de la machine fait trem» bloter sur le ciel les lignes noires des haubans. L'eau boueuse, au milieu du courant, s'illumine et promène un semis de sous d'or, un paillètement d'éclat insupportable. C'est une fusion métallique dont l'implacable ciel exagère l'aveuglante coulée ; c'est, autour, une chaleur énorme très molle, une chaleur d'usine lourde de vapeur. On ne voit plus les montagnes. Tombé dans un sillon, le dos au village, on devine devant soi, sur la rive opposée, la plaine asphyxiée, inondée de lumière et, pâmée, buvant l'eau que le fleuve lui envoie. Des échassiers d'un blanc de neige picorent sur les bancs affleurant le flot ocreux.

Sans souci de la chaleur, dépoitraillés, musclés, superbes dans l'halètement de leur travail, les soldats, à grand'peine, tirent les pièces des jonques. D'autres, derrière eux, font une route à pente douce, qui laissera les canons escalader la digue. Des officiers vont et viennent. Une vie de fourmilière pointillé la plage inexpressive tout à l'heure .

Des grues en bambou, des chèvres, aux treuils grinçants, poignardent le ciel. A leur pied, la rotation continue des troupiers en bras de chemise, attelés aux

DE HANOI A HONG -110 A 181

cabestans, met de blancs engrenages qui virent avec une lenteur anhélante, d'une oppression rythmée. Peu à peu, une à une, les pièces sortent de la paillotte recouvrant les jonques. Pendues au bout d'un câble, se profilant, monstrueuses, sur le bleu, elles ont l'air de crocodiles empaillés, rigides, mais effrayants encore. Puis, viennent les affûts, plus étranges. Les roues tournent sur leurs essieux ; la corde se tord et se détord, compliquant le mouvement de l'ensemble, et, quand l'équipe souffle une minute, quand l'affût tend à s'immobiliser, il ressemble, entre les bras de la chèvre, à une gigantesque araignée se balançant au bout de son fil.

Sans une plainte, infatigablement courageux, les artilleurs s'échinent à leur labeur dur. Bordée par bordée, ils se succèdent avec une vaillance disciplinée, une bonne humeur, naturelles toutes deux, que surprendraient des éloges. Parfois, au cours d'une manœuvre de force plus animée, un casque tombe et des officiers crient :

— Attention aux coups de soleil, les enfants !

L'homme se recouvre vite, et l'on n'entend plus que le han époumoné de la bande, que le « ohé, hisse ! » qui mesure incessamment l'effort de tous ces bras.

Les heures se passent : la ligne d'or du milieu du fleuve s'amincit ; l'ombre des bambous s'allonge, tournant avec le soleil. Mais pour les canonniers, il n'est pas d'autre ombre que celle des chèvres et des grues, quatre traits lins sur le sable.

182 AU T0XK1X

Le soir tombe, quand les batteries de 95 et de 80 sont à terre, et, remontées, alignent leur parc au bord de l'eau. Une pourpre alors ensanglante le fleuve à l'horizon, entre les îlots pâlis ; devant les bateaux, le flot coule uniformément jaune, très triste. C'est l'heure à laquelle les oiseaux aquatiques regagnent leur gîte ; les voici, par bandes, qui filent sur nos têtes avec de grands cris qui se répondent des deux bords. En arrière des pièces, immobiles, accroupis sur deux rangs, des coolies contemplent silencieusement le travail des Barbares. Leur éternel bambou dressé devant eux, une pointe appuyée sur le sol, ils ressemblent, avec leur alignement, à des soldats qui auraient mis genou à terre, tirailleurs prêts à faire feu. Ils ont remorqué les jonques jusqu'ici, et ils attendent leur pâtée, sous l'œil des hommes d'escorte, surveillants sans repos qui toujours les recomptent. Enfin la nuit monte et s'étend tout à fait. Les canons, un à un, perdent leur miroitement ; hommes et choses se noient dans les ténèbres ; le fleuve se mêle au sable. Un foyer s'allume à l'avant du premier bateau où les mariniers préparent leur riz.

Nous rejoignons le cantonnement, le village grouillant de soldats. Des avant-postes, déjà, arrivent des qui vive ? Au sommet de la berge, je me retourne encore, cherchant les batteries, les derniers artilleurs. Dans le noir plus épais, je retrouve seulement, se détachant sur le courant, la pointe étrange des jonques. Les flancs comme les toits demeurent baignés d'encre :

DE HANOI A HOXG-HOA 183

seul, l'œil symbolique, que les Chinois peignent à l'avant de leurs embarcations, pour effrayer les Démons des eaux, troue l'obscurité de son regard blanc. Et, comme hypnotisé par la mousse que le courant coupé amasse sur l'étrave, cet œil, immuablement fixe, fouille le ténébreux lointain, l'espace inconnu, ainsi que s'il guettait l'ennemi.

Truong-Ha, il avril.

Au bord do la Rivière Noire. C'est aujourd'hui vendredi-saint. L'expédition commencée le dimanche des Rameaux va s'achever le jour de Pâques. Tout à l'heure, des hommes chantaient le Statut Mater. Même ce chant était étrange dans la rizière, sous le soleil : Les chanteurs avaient sac au dos, sur ce sac tout un monde, et des cartouches plein une petite et seconde musette qui, pendant sur la poitrine, les courbait en avant.

C'était sur la route de Bat-Bac. Apprenant ce matin qu'on cantonnait ici, à Truong-Ha, presque en face de Hong-Hoa, nous avons, très dépités, piqué des deux et rejoint la brigade Brière de l'Isle.

Un merveilleux pays, ces bords de la rivière. Après avoir gravi des éminences couvertes de genêts, on découvre le plus beau des paysages. A droite, la

rivière large et claire charriant du soleil ; à gauche et devant nous, des montagnes.

— Mais, c'est l'Isère ! s'est écrié un officier d'artillerie, comme tous très enthousiaste.

L'Isère — et la Savoie aussi. Devant ces hautes montagnes bleues, veloutées jusqu'à mi-hauteur, rocailleuses de sommets, superbes sur le ciel clair, j'eus la vision d'Aix et des contre-forts des Alpes. Tandis qu'un monde de souvenirs se levait en moi, j'admirai cet horizon de tout mon cœur. Encore à présent, de retour à Truong-Ha, j'éprouve, en fermant les yeux, mon joyeux éblouissement de tantôt. Des effets de couleurs et de lumière, des phrases pensées devant ces splendeurs, me reviennent. Cependant, nos crayons restent au repos, et, tous, nous demeurons oisifs, dans un découragement attristé, sans plus même un sursaut, quand les grosses pièces de 95 tonnent au-dessus de nos têtes. Et plus rien non plus ne nous tente à décrire du passage de la rivière par la brigade Brière de l'Isle, passage pittoresque dans des barques d'osier intérieurement laquées, pareilles à des joujoux d'enfants.

Maintenant, s'il faut dire les causes de cette soudaine et très étrange paresse, les voici : quand nous sommes rentrés tout à l'heure, nous avons vu, du haut d'une colline, Hong-Hoa qui commençait à brûler. A la lorgnette, on distinguait les Chinois de l'arrière-garde jetant des fusées sur les toits. Deux canonnières qui s'étaient portées vers le confluent,

pour tirer sur les fuyards ennemis, s'arrêtaient net, par ordre. Au quartier général, tout était calme. Le général en chef se promenait devant sa porte, les mains derrière le dos, et la musique des zéphyrs achevait une fantaisie sur Giralda...

Hong-Hoa, dimanche de Pâques, 13 avril.

Comme à Bac-Ninh, le général de Négrier est entré le premier dans la citadelle, hier matin. Nous le suivions, ce qui nous a valu d'intéressantes explications sur les fortifications de la place, fortifications savantes, élevées au ras du sol, et conformes aux plus récents progrès, mais souvent à contre-sens, allant contre leur but, ou remplies de fautes de détail. Les Chinois semblent les avoir construites d'après des conseils européens ; seulement, pareils à des maçons qui édifieraient un palais d'après une seule description et non d'après des plans, ils ont fait une œuvre bâtarde, pratiquement inutilisable. L'ensemble n'en est pas moins énorme et, de loin, très effrayant.

La ville est en cendres. A peine reste-t-il vingt maisons habitables et une dizaine de pagodes. La pluiB a gâché les décombres plâtreux avec la boue, en un mortier atroce. Il monte de ces ruines une puanteur de

roussi et do laine brûlée. Devant les squelettes des cases, partout, des tas d'ordures, de paille . souillée et de choses sans nom, s'étalent, détrempés. Par-dessus l'impression de l'incendie, on ressent celle d'un déménagement. L'ennemi a tout vidé avant de s'enfuir et d'appeler la flamme à son aide. Dans les habitations restées debout, on découvre, au milieu des traces de cantonnement et des débris de cuisine, des bûchers préparés avec des cloisons, des portes, des échelles. Nos obus ont empêché les Célestials dy mettre le feu, et cette désolation demeure qui témoigne. Çàetlà, sous le vent, des pétillements d'étincelles se réveillent, et des fumées montent qu'éclairent, dans le bas, de minces langues de flammes, bientôt mortes. Le ciel est d'un gris sale, fuligineux au-dessus du fleuve, et partout, mélancolique, écrasant, très bas. Des corbeaux planent envols circulaires. Mais la tristesse morne de cette ville détruite ne vient pas de ce ciel, de ces oiseaux de proie, ni même de cette lamentation muette qu'ont les choses que l'homme a frappées ; et les murs éventrés, les frontons rôtis, la boue gâchant les cendres ne la font pas eux-mêmes tout entière. Plus navrants que tous ces deuils, il y a les jardins.

D'aucuns subsistent dans ce saccage universel, et dont on peut reconstituer les allées étroites, les platebandes. Dans celui d'où je sors, la vasque d'eau verdie

■ et les artificielles rocailles demeurent intactes au milieu de la boue piétinée. Des iris lancéolés surgissent de la mousse des fentes ; le long des bords du bassin,

des cyprins dorés nagent en cercle, lentement. Audessus, sur un fût de colonne, un autel domestique en briques peinturlurées se dresse, avec ses offrandes ordinaires, souliers et coffrets de carton. Sur la tablette, j'ai pris un recueil de prières. La main malhabile d'un enfant avait dessiné un soldat sur la couverture. Mais la lampe était morte, la petite lampe familière.

Et comme je pensais à ces horreurs de la guerre, partout pareilles, sous tous les cieux, ma main s'est égratignée aux épines d'un rosier en fleurs. C'était au fond du jardin, entre les squelettes grillés d'autres arbres, contre le mur noirci. Les roses avaient survécu, roses encore, et perlées de pluie, soufflant un parfum doux. Plus cruels que l'ennemi et que le feu, nous les avons cueillies, mes compagnons et moi. Sentimentalité puérile, ressouvenir de Paris où nous les enverrons, et où elles arriveront desséchées, sans couleur, affreuses... L'arbuste est resté dépouillé, violé, tout nu. Une plus grande tristesse retombait sur le jardin, noyait les choses.

lt.

Hanoï, 15 avril.

On sait aujourd'hui l'histoire du Tonkin. Bien ou mal, avec des enthousiasmes d'un chauvinisme facile, tel qu'on en peut avoir les pieds sur les chenets, et des dénigrements voulus, tels qu'en inspire seule l'étroite sottise des passions politiques, on en a dit cent fois les lamentables épisodes. Il faut qu'un sol ait été imbibé du meilleur de notre sang pour nous décider, nous Français, à le connaître. Encore l'étudions-nous en rechignant...

Donc je ne récrirai point ces choses trop écrites. Ma tâche est autre. Toutefois, j'aime trop mon pays et je suis trop épris de questions coloniales; pour qu'à certaines heures, mes préoccupations purement artis-

tiques ne cèdent point la place à de plus graves études. Maintenant si, malgré mon incompétence, on me suit sur ce nouveau terrain, je souhaite qu'on m'y tienne grand compte de ma sincérité. Écrivain étranger à toute coterie, je pense, j'observe et je raconte en toute indépendance.

J'ai débuté par une désillusion, ce qui est d'ailleurs la meilleure façon de débuter. En pareil cas, en effet, on voit mieux, car la tristesse ou la honte de s'être laissé tromper font par la suite plus attentives vos recherches. On a le vague espoir de reviser le premier jugement que vous ont imposé des découvertes inattendues, et l'on en appelle à des examens successifs qui, s'ils vous laissent tout aussi mélancolique, vous insufflent du moins une réelle conviction.

En débarquant, je savais de ce pays-ci tout ce qu'en peut savoir un Parisien lecteur de journaux ou auditeur de conférences. J'ai dû désapprendre mon mince bagage et compter les heures par mes surprise*!. Cela commença au Pleuve Koug ', cela dure sm

Ce Fleuve Rouge, je me le représentais sinon connue une de ces belles voies commerciales communes dans les deux Amériques, comme un de ces chemins qui marchent chei-s à tous les marins, du moins comme une artère utilisable. J'imagine que plus d'un Français se sera forgé pareille illusion pour avoir trop écouté ce bon M. Jean Dupuis, et, surtout, l'épique M. Millot qui s'est constitué le guide et le porte-parole de ce vieil explorateur. Hélas ! force m'a été d'en rabattre : le

Song-Koï est, à tous les points de vue, mais à la largeur près, notablement inférieur au canal Saint-Martin de parisienne mémoire, et l'annonce de sa navigabilité, considérée comme une excuse à l'expédition actuelle, ressemble fort à une mystification. Pendant six mois de l'année, on ne peut naviguer de Haïphong à Hanoï avec une chaloupe calant un mètre et demi sans s'échouer quatre ou cinq fois, toutes les vingt-quatre heures. Il nous faut donc aujourd'hui créer toute une flotte spéciale de bateaux à fond plat ou renoncer à commercer avec le Yun-Nam. Je n'exagère point, et les projets élaborés autour de moi en fournissent la meilleure preuve. A peine arrivés, les premiers hommes d'affaires, ceux qu'Henri Rochefort appelle si plaisamment des pépitiers, songent — et ils ont raison — à la construction d'un chemin de fer parallèle au fleuve, qui, de la mer, monterait jusqu'à la région des mines et des bois. Aussi bien, pour tout dire, cette inutilisation relative d'une voie trop vantée ne doit pas faire regretter notre conquête une seconde. Celle-ci se justifie par des raisons politiques et économiques capables de convaincre les plus impassibles. D'abord, il est merveilleusement riche, ce Tonkin, et les Anglais bien vite en tireraient un Eldorado. Depuis tantôt un mois que je le parcours, je n'y ai pas encore trouvé un mètre de terrain perdu, et je demeure ébloui du nombre de ses ressources, de la fécondité de son sol et du bon marché de la main-d'œuvre par laquelle on l'exploite. Ensuite, — et cette raison devrait suffire

si les rancunes des partis tombaient chez nous quand le pavillon est enjeu, quand l'Europe nous regarde —, il fallait que nous le prissions, pour qu'une autre nation ne le prît pas. A ceux qui répondraient : « Qu'importe ? la France est une puissance continentale, et peu nous chaut la couleur du drapeau flottant sur le Tonkin! », à ceux qui récriminent à présent que la chose est à peu près faite et la conquête terminée, il faut montrer l'abîme où leurs théories mènent notre pays.

Elle n'est plus à plaider, la cause des colonies. On a scientifiquement démontré que l'expansion transocéanienne s'imposait à nous, inéluctable. Pour qui douterait encore de cette fatale nécessité, un coup d'œil sur la carte du monde suffira. Souvent cet espoir me hante qu'un beau jour, les grands penseurs de ce temps, que les artistes eux-mêmes, rêveront à ces choses. Les malpropretés de la vie courante, la terreur d'un enlisement dans la boue politique, font de la plupart d'entre eux des indifférents ou des impassibles. Le mal est là. Il faudrait que tout en réservant leur large mépris de nos mœurs sociales, ils regardassent un peu par delà les mers. Ce serait regarder l'avenir.

Alors, guides aux voix autorisées, éloquents à force de preuves, ils décideraient, sans efforts, le mouvement actuel qui hésite et tâtonne ; — ils nous sauveraient. Science et philosophie, patriotisme et art, tout les invite à ce rôle. Ce que la foule ne peut comprendre, ils le savent, ou le devinent; et le rapetissement

194 AU TOXKIN

universel dont ils se plaignent les pourrait pousser à agir. La vieille France est devenue trop étroite et l'activité de notre civilisation a besoin d'un champ nouveau pour ne pas s'étioler dans l'apogée de son repos, pour ne pas s'éteindre, anémique à force de pléthore rentrée. Nos savants, que le bouddhisme triomphant adopte et encourage, ont des secrets à demander à l'antique foyer des théories qu'ils s'imaginent neuves ; l'art enfin qui s'essouffle et piétine sur place, à court d'inspiration, appète un renouveau que des cieux inconnus lui donneront seuls. Puis c'est l'Histoire qui chuchote des enseignements graves, effrayants pour qui se rappelle ou compare. La Grèce, notre aïeule, en vint au point où nous en sommes, puis disparut, submergée. Sa civilisation ne sauva que son nom. Elle avait, elle aussi, piétiné sur place et, bercée dans sa gloire, s'imaginait être immortelle comme son ciel bleu. Plus expansive, elle eût résisté. Plus tard, sous l'invasion des Barbares, elle n'aurait subi que la demimort du monde latin. Rome aurait disparu, non colonisatrice.

Le ferait-on sans frissonner, ce rêve : notre race vaincue, amoindrie, absorbée, notre sol envahi, découpé en morceaux, et — vengeance stérile — notre langue subsistant seule, avec les débris de notre art, dans une survie dont les Barbares jouiraient ainsi que d'un luxe?

Un rêve, c'est un rêve ! Cependant notre race diminue, notre sang s'appauvrit, et le globe sans nous se remanie,

travaillé par les poussées effrayantes des peuples. Formidable, la race anglo-saxonne monte comme la mer. Avant cinquante ans, aux États-Unis, cent millions d'habitants grouilleront, qui trouveront bien vite leur patrie insuffisante. A cette même époque, la Confédération australienne sera puissante assez. pour imposer son arbitrage à de vieilles puissances continentales, et l'ouverture du canal de Panama la leur rendra presque aussi proche que l'Inde aujourd'hui. Quelle figure ferons-nous alors sur le globe?...

Nous, les jeunes que ces pensées émeuvent, nous ne sommes pas des poètes épris de chimères, des coureurs d'aventures. Notre rêve d'un empire colonial ne nous fait rien oublier, car l'éducation positive de notre génération a tué dans l'œuf les enthousiasmes irréfléchis qu'une hérédité trop tenace aurait pu nous léguer. Et lorsqu'on nous dit : « Votre ambition est folle », nous ne nous bornons pas à rappeler le Canada la Louisiane, les Indes-Orientales ; nous revenons docilement sur le Continent pour regarder autour de nous.

L'Allemagne, en effet, est aujourd'hui le Croquemitaine dont, avec plus de persévérance que de patrioti -.ne, les politiciens ennemis de toute action extérieure s'obstinent à nous parler. Les moutons de Panurge s'y sont accoutumés, et d'aucuns se donnent des torticolis à force de continuellement chercher à l'Est s'ils ne verront pas surgir par-dessus les Vosges le plumet de M. de Bismarck. Le mal est vieux, d'ailleurs. Des cours

d'histoire qu'on nous a faits, au collège, comme des journaux qu'émancipés nous avons lus ensuite (pour le plus grand dommage de notre connaissance de la langue et de notre instinctif amour du style), il découlait d'entre les lignes un catéchisme humiliant. Cet aphorisme le résume: Tnitium sapientix timor Germanise! Pourtant, il faudrait s'entendre, car certains affronts font l'effet d'être mérités aux auditeurs de qui trop souvent les rappelle. Nous n'aimons pas les poètes assoiffés de revanche qui perpètrent de mauvais vers en parant comme une chasse la statue de Strasbourg; nous n'aimons pas, sincères ou non, les bravaches qui monopolisent le culte de la patrie, et, volontiers, libelleraient ainsi leur carte de visite :

Patriote.

mais nous aimons moins encore, et même nous détestons, les entrepreneurs politiques dont le dernier argument est, pour tout et partout, l'allusion au passé, l'évocation du spectre prussien. Nous croyons la vraie sagesse, le vrai patriotisme plus dignes et plus respectueux.

N"en parlons pas, mes fils, mais pensons-y toujours...

Voilà la vraie devise. Les mères polonaises la répétaient à leurs fils ; notre jeune armée semble la leur avoir empruntée. On ne parlait jamais de revanche

dans mon régiment, mais on s'y préparait, et c'est sans kokorikos qu'on y étudiait la carte d'Allemagne !

La politique d'expansion coloniale qui prévaut à cette heure n'interrompra nulle part, ni ces travaux, ni ce silencieux entraînement. Ne citons donc plus nos voisins — par pudeur. Aussi bien, politiquement ou mieux scientifiquement parlant, l'argument de leur intervention ne se justifie pas. Que veulent-ils? La paix. Peut-être ne redoutent-ils pas précisément une nouvelle rencontre avec nous, mais vainqueurs ou vaincus, ils en craignent les conséquences, sachant bien que la lutte future sera bataille darwiniste, toute d'extermination et qu'un des deux combattants devra fatalement disparaître. De plus, beaucoup de Saxons, non des moins experts, ne sont pas sans douter du résultat final de ce monstrueux duel, et tiennent médiocrement à le voir s'engager, si j'en juge du moins par les confidences après boire de certain diplomate allemand, mon compagnon de voyage. La paix par conséquent semble assurée à l'Est, d'autant que, des deux côtés de la frontière, on est prêt à la guerre. L'Allemagne ne commençant pas les hostilités, comment éclateraient celles-ci? Régie par une démocratie, la France, même deux fois plus forte, ne jettera jamais le gant. Quel gouvernement l'oserait sous la patte écrasante du suffrage universel ? Est-ce à dire alors que nous devions attendre d'une restauration monarchique, de longtemps improbable, ou d'une rupture de l'alliance morale des grandes puissances la réalisation du plus cher de nos vœux?

198 AU TOXKIN

Los Girardin de la presse prêts à faire à ce point d'interrogation une réponse que l'avenir ratifiera, ne sont point nés encore. Seulement, on trouverait plus d'officiers espérant le retour de nos provinces d'un échange ou d'une compromission, que d'hommes l'attendant simplement de nos canons.

L'avenir n'est à personne. Et d'abord pourquoi rappeler l'improbabilité d'une guerre franco-allemande d'ici à longtemps ? Convention que tout cela. Revenons à l'empire colonial qu'il nous faut, à tout prix, et supposons-la prochaine, cette campagne de l'Est : cela change-t-il quelque chose à la nécessité de notre développement extérieur ? Qui parle d'aventures téméraires? Qui parle d'armée à déplacer, de millions à risquer? Qui donc surtout rêve un éparpillement outre-mer ?

La question est tout entière en ce dernier point, car ce que nous demandons, ce n'est pas l'expansion de parti-pris, ce n'est pas une série de petites aventures oà et là, une suite de tentatives mesquines, aussi mal menées que coûteuses, c'est l'adoption résolue d'une politique étrangère, l'établissement logiquement conçu d'un projet général, c'est la précision dans le but, l'unité dans les moyens exécutoires.

Le globe est vaste. Où irons-nous? Les faits répondent. Hésiter n'est point possible : nous planterons et maintiendrons notre drapeau sur le point que, par une concordance merveilleuse et par un juste retour de la fortune, notre intérêt politique et nos intérêts

matériels nous désignent à la fois — et nous désignent impérieusement — : en Indo-Chine.

Il ne s'agit pas, pour tout préciser, d'abandonner le reste de nos possessions, mais de nous y tenir tranquilles, afin de pouvoir, sans nous ruiner comme sans compromettre ou engager notre politique de continent, mener à bien cette œuvre indispensable . Avec l'armée coloniale qu'on nous a promise, qu'on nous doit et qu'il nous faut, le plus ordinaire de nos hommes d'Etat conciliera ces deux nécessités. Si après cela, nous nous créons quelques stations dans le Pacifique, la France pourra attendre l'avenir avec confiance, profiter elle aussi du percement du Panama et enfin rendre inutile l'escroquerie anglaise en Egypte

Il faut avoir le courage de l'écrire : John Bull, c'est l'ennemi, l'ennemi héréditaire et fatal, autrement dangereux que l'autre

La vie est faite de paradoxes. Le paradoxe d'aujourd'hui c'est la vérité de demain. L'histoire — squelette de faits — s'en rembourrera les côtes.

Un beau paradoxe à confondre quiconque n'a pas voyagé serait celui-ci : la mer est ridiculement petite, en dépit des géographes, plus petite que le vieux continent. Sur celui-ci, Anglo-Saxons et Latins, Multhus aillant, pourront en effet toujours vivre, sans trop se gêner les coudes: ils se battront sur la mer...

L'Océan est étroit, parce qu'on l'a sillonné de routes,

routes sans poteaux, sans bornes kilométriques, mais que Ton suit infailliblement, en vertu de la géométrie et de par le calcul et le compas. De là, des collisions de navires, acheminement aux collisions de peuples.

L'Angleterre veut être la maîtresse et l'agent-voyer de ces routes maritimes; la France, voyageuse indépendante, veut marcher sans contrainte. Elle se lassera, malgré son anglomanie actuelle, très superficielle du reste, de se voir barrer le chemin, ou d'être, à tout propos, accrochée à mi-voie, comme on l'est, dans nos villes, par les vieux cochers, maîtres du pavé, grincheux ou jaloux.

Pourquoi FIndo-Chine ? dira-t-on. Je sais bien : l'Afrique est à nos portes. Mais qui parle de renoncer à l'Afrique ? J'ai dit que nous obéirions à la fois à nos intérêts matériels et à nos intérêts politiques. Voyons ceux-ci.

Il ne s'agit plus de récriminer. Ce qui est fait est fait. La Méditerranée, lac français, n'existe plus. En perdant l'Egypte, nous avons de cette Afrique tant vantée perdu la plus utile part — je n'ai pas dit la plus riche. Que pouvons-nous espérer, après le vol de notre oeuvre du canal de Suez ? Tout ce qu'il est permis de souhaiter, c'est la fédération de nos possessions, l'englobement, dans un temps plus ou moins long, du Nord et du Nord-Ouest. Certes, c'est là un beau domaine encore, et cette Europe noire semble pour contenter de plus gros mangeurs que nous. Par malheur, acquérir n'est rien. La Tripolitaine, le Maroc

seraient nôtres demain, imrailway surgirait, tout fait, reliant Alger au Sénégal par Tombouctou, que nous n'en serions pas plus riches, sinon plus avancés. Car de quelle façon tirerions-nous parti de cet empire, nous qui exportons des millions, non des hommes, — nous qui ne faisons pas assez d'enfants ?

Nous sommes plus colonisateurs que les Anglais, puisque, sans sot orgueil, nous nous allions volontiers aux races inférieures, et puisque nos métis à nous, sous tous les climats, sont beaux, féconds et vigoureux; nous sommes plus colonisateurs que les Anglais, puisqu'aucune loi de struggîe for life ne nous fait nulle part exterminer l'indigène, détruire les races autochtones ; mais nous manquons de colons. Or, l'Afrique en exige. Immense, elle nous coûtera plus qu'elle ne nous rapportera, tant que nous ne l'aurons pas peuplée. La colonie sans colons, voilà donc pour nous la colonie idéale.

Reste l'Asie. L'homme revient au toit natal. La vieille Europe, aujourd'hui, retourne à son berceau. Le progrès marche parfois à reculons ainsi que l'écrevisse du Dictionnaire! Puis, il y a peut-être dans ce mouvement comme une prescience, comme un instinct. L'Asie centrale et orientale, ce n'est plus le mystère, c'est l'ennemie des siècles à venir. La Chine déborde, trop petite pour ses quatre cents millions d'habitants ; ses frontières craquent, et si la civilisation ne s'en mêle et ne vient pas, avec son cortège de maux nécessaires, restreindre l'épouvantable accroissement

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des naissances, il s'en échappera dans quelque cent ans un débordement diluvien. L'émigration asiatique lancera ses hordes sur le vieux monde ; alors une effrayante résurrection du passé dira que la vie terrestre a terminé un cycle et que de nouveaux âges commencent. L'humanité, pareille à un vieux cheval attelé au treuil d'un puits, se secouera, puis, renouvelée, machinale, et fataliste, reprendra, dans son inconsciente lassitude, sa piste circulaire.

Déjà l'Amérique a pris peur et s'est barricadée devant l'invasion des Célestials, comme les fils des sables se barricadent devant le flot des fourmis. Ce n'était qu'un filet, pourtant; avec le temps, il pouvait devenir cataracte.

Mais que l'Europe écrase la Chine, l'affaiblisse à violentes saignées, ou simplement l'encercle pour la miner peu à peu et se garder d'elle, peu importe! Ces choses sont lointaines. L'heure présente a d'autres luttes en réserve. Angleterre et Russie se touchent maintenant en Asie, et comme deux dogues, nez à nez, se reniflent, les crocs découverts, prêtes à se mordre. La terre a trop bu de sang en Europe ; elle en est saturée : le vieux sol asiatique, lui, s'est refait une vir^ ginité et crie la soif de tous ses pores. Les grandes guerres futures auront lieu sur les frontières de l'Inde, et nos petit s -enfant s verront de belles choses*

Or, sachant cela, la France peut-elle, sans sortir de son inertie, laisser la Russie et l'Angleterre se partager l'Asie, et l'Allemagne y ruer son commerce? Non.

Et elle le peut d'autant moins qu'en Asie justement, elle trouve sa colonie idéale, cette colonie sans colons que l'Afrique lui refuse.

L'Indo-Chine, c'est la main aux cinq doigts, suivant le mot de M. Léon Goulette, la main aux cinq vallées dont le poignet sort de Chine. Le fleuve Rouge en représente le pouce, le Mé-Kong l'index, le Meïnam le médius, le Salouen l'annulaire et l'Iraouaddhy l'auriculaire. Cette main doit être, et sera française.

Nous passerons notre anneau à tous ses doigts, et nos douanes mettront leur bracelet au poignet. Mais, pour l'instant, il s'agit du pouce dont l'Annam est la chair.

Les Annamites ont l'habitude d'affirmer que leur patrie ressemble à un bambou supportant à chacune de ses extrémités un panier de riz. Leur comparaison est juste, carte en main. Trois cents lieues de pays, longue bande resserrée entre les montagnes et la mer, généralement peu productive et sylvestre, c'est l'Annam proprement dit : le bambou même, dont le centre — la Capitale — repose sur l'épaule du porteur. La Basse- Cochinchine, la riche et fertile vallée du Mé-Kong forment le premier panier, le Tonkin avec Sa vallée du Fleuve Rnuge. plus riche et plus fertile encore, forme le second.

Colonie idéale, colonie sans colons, ai-je écrit. Le mot n'est pas trop fort, et, à la réflexion, reste juste. Là, en effet, sous un travail universelle sol donne tout ce qu'il peut donner, et la main-d'œuvre indigène suffit

à l'exploiter presque à son maximum. Là, en effet, il n'est pas besoin comme en Algérie de colons. Les bras ne manquent pas . Infatigables ils pullulent, si nombreux, si bon marché, qu'à rencontre de ce que nous voyons en Europe, ils tuent la machine.

Que faut-il donc à ce pays? Des capitaux. Viennent des industriels, des ingénieurs, des commerçants; qu'il se fonde une nouvelle Compagnie des Indes puissamment commanditée : nous n'aurons plus à pleurer l'Hindoustan perdu. Achetons le sol, ouvrons des carrières, fouillons des mines, utilisons pour des cultures sèches le terrain que. l'aquatique indigène dédaigne pour la plaine noyée, enrôlons ces armées de coolies que paie une poignée de riz, multiplions nos navires, et laissons nos ouvriers, nos paysans, à leurs ateliers, à leurs champs. Que viendraient-ils faire ici ? S'anémier sans s'enrichir, et par leurs racontars dépités compromettre l'œuvre nouvelle. On a prononcé le nom de pépitiers : ramassons-le. Oui, ce sont des pépitiers qu'il faut au bord du Song-Koï, des pépitiers au portefeuille garni, et soutenus par des actionnaires intelligents. Mines de cuivre, d'étain, de houille, de mercure, ils les exploiteront comme ils laveront les sables aurifères . Sans y penser, ils créeront dans la baie d'Along, à même la roche, le Hong-Kong qui nous manque ; ils canaliseront la portion des fleuves qui peut être canalisée; au delà, ils jetteront des rails qui fileront jusqu'à Lao-Kay, jusqu'à Mang-Hao même, dans le Yunnam, et détourneront à notre profit le

commerce chinois, tout en introduisant nos produits dans le Céleste-Empire. Mais qu'on se hâte, car John Bull caresse le même rêve, lui, l'homme pratique, positif et froid, qu'on ne saurait, comme nous, accuser d'enthousiasme irréfléchi, et, déjà, ses piqueurs, ses ingénieurs, ses agents-voyers jalonnent la Birmanie, occupés d'un chemin de fer dont la construction tuerait notre œuvre née à peine.

Voilà pour les intérêts matériels. Cependant pour impérieux qu'ils soient et concluants, l'intérêt politique les prime .

Nous avons perdu le canal de Suez : notre établissement solide en Indo-Chine rendrait nulle cette perte... Ici, je sens le terrain brûlant et je voudrais qu'on lût un peu entre les lignes...

Des dépôts de charbon et des postes fortifiés à Obock et surtout à Cheik-Saïd, c'est bien, très bien même. En cas de guerre avec l'Allemagne, nos croiseurs y prendraient la houille, qu'en vertu de la loi des neutres l'Angleterre nous refuserait, puis, leurs soutes garnies, se lanceraient dans l'Océan Indien. Mais me permettrat-on de supposer que nous nous fâchions tout à fait avec l'Angleterre, ou que plus simplement celle-ci, d'une manière ou d'une autre, nous fermât le canal0.

Que ferions-nous ? Des dépôts de houille à Madagascar et à Mahé, c'est fort bien encore, mais à quoi serviraient-ils, si nous n'avons pas constamment en Indo-Chine une flotte de réserve, une armée coloniale, se recrutant, l'une et l'autre, aux deux tiers, parmi les

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indigènes, et toujours prêtes, Tune à la course, l'autre à une diversion, tout autant qu'à la défense de la colonie ?...

Nous avons Saigon, le plus beau refuge qu'on puisse rêver pour une flotte de guerre, le meilleur emplacement qui se puisse souhaiter pour un grand port militaire, nous avons la baie d'Along plus belle encore peut-être, et qui baigne à même des gisements houillers, nous avons des troupes annamites, braves sans fanatisme, dévouées jusqu'au stoi'cisme lorsqu'on les traite bien, et supérieures à tous les mercenaires connus. .. profitons-en et profitons-en bien vite pour que, d'où que vienne la prochaine guerre, il nous soit permis de regarder la mer sans inquiétude, et de hardiment espérer en l'Indo-Chine, — cette nouvelle France.

A TRAVERS HANOI

Malgré ses neuf kilomètres de tour, Hanoï est vite vu, sinon vite décrit. Désillusionnant avec cela, comme ie reste. On viendra chercher la fortune en ce pays, et, par l'intelligence et le travail, beaucoup l'y trouveront; mais je doute fort qu'il prenne jamais fantaisie aux artistes d'y poursuivre, soit dans l'œuvre des indigènes, soit dans les choses de nature, le beau qui console ou le pittoresque qui distrait.

Tout se noie ici dans cette bâtardise dont le poids écrase l'Annam. C'est le triomphe de la grisaille et d'un art incolore à force d'être transitoire. Ce n'est plus l'Inde, et ce n'est point la Chine encore. L'inoriginalité du ciel déteint sur les choses et sur les gens,

dans une uniforme coulée de banalités monotones. D'aucuns, il est vrai, de mes nouveaux amis, officiers ou fonctionnaires, reprochent à mon dépit ses sévérités de jugement. Pour la saison prochaine, tous me promettent un ciel débarbouillé dont l'indigo radieux prêtera au pays des aspects neufs qui, du tout au tout, disent-ils, changeront mou impression première. Je les veux croire, bien qu'orfèvres, et quoique, en tous pays, les exilés de France se plaisent à vanter leur résidence aux compatriotes qu'ils hébergent. Mais serai-je ici au prochain renouveau? Et puis, j'ai promis justement de noter, telles quelles, au hasard des feuillets et des jours, mes impressions primitives, dans la fraîcheur toute vibrante encore de leur sincérité. C'est bien assez d'être contraint, au mépris de mes convictions esthétiques, d'introduire mon moi dans mes récits, sans fausser mes tableaux avec l'improbable et puéril espoir que, généralisés, ils paraîtront exacts à toutes les saisons.

Je ne suis ni un savant, ni un géographe, ni même un politicien: et de ce, qui pis est, je n'ai pas l'ombre d'un regret. Ceci dit une fois pour toutes.

A défaut de l'artiste, l'historien se récréerait-il à Hanoï? Peut-être encore lui faudrait-ii le génie synthétique d'un Olivier archéologue, car les souvenirs des temps morts sont rares, rares les monuments, rares surtout les documents écrits.

Être superficiel aux vertus négatives et aux vices vulgaires. l'Annamite n'a guère plus de conscience politique que de conscience morale. L'abrutissement de

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ses traditionnels esclavages, et les lois d'hérédité sociale ont obnubilé la mémoire de ce paria d'Asie. Vivace cependant et fécond, par la prédominance même de ses instincts matériels et les ressources de son sol aqimtique,cetichthyophage qui suppléepar le phosphore aux globules sanguins et aux nerfs qui lui manquent, est fatalement marqué pour la domestication. Non suffisamment sauvage pour disparaître sous l'invasion européenne, comme les êtres de race absolument inférieure, il n'a pas non plus l'énergie dont, ailleurs, avant de céder, les autochtones au sang pur s'inspirent pour d'inutiles mais héroïques résistances. Aussi, familier des servitudes, se courbe-t-il déjà sous notre domination, et se multiplie-t-il à notre ombre, tout heureux de ce que le hasard, lui donnant des blancs d'Europe pour nouveaux maîtres, lui ait amené ces Français, pitoyables aux longues infortunes et prodigues de leur force, qui ne dédaignent pas, sous aucun soleil, de régénérer les espèces par des alliances souvent passagères, productives toujours.

Certes, l'historien tantôt souhaité ne trouverait pas injuste, au lendemain de sa venue, ce jugement sur l'Annamite. Animal immusclé, sans dignité et sans courage, le misérable ignore son passé. Il faudrait, pour le connaître, fouiller en Chine les vieilles bibliothèques fermées encore à nos savants. Car le sol ne compense point cette absence de livres ou de poèmes nationaux. Les monuments y sont peu fréquents, les monuments remarquables du moins. Les pagodes sont des rez-de-

chaussée sans style, des kiosques vagues, tous copiés sur un patron unique. Le bois dont elles sont bâties a la vétusté silencieuse. La pierre qui parle si éloquemment sur l'emplacement d'Angkor est inconnue dans ces plaines noyées, et c'est avec surprise qu'on a découvert, en pleine rizière, sur de minuscules arroyos, quelques ponts de marbre, formés de larges dalles noires, qui, sans garde-fous, branlaient sur des fûts grossiers, taillés en ce même marbre indestructible. Avec quelques statues d'éléphants, ou d'animaux chimériques, ils forment le bilan de ce qu'ont laissé, dans le Delta, les siècles défunts. Les rois Le dont la civilisation sut transporter, de la baie de Tourane à des centaines de lieues, ces matériaux gigantesques, n'ont pas semé d'autres souvenirs ; le curieux qui s'en étonne ne trouve rien dans les temples qui l'en puisse consoler; ou bien, s'il fait quelque intéressante découverte, se rebute vite, furieux de n'en pas obtenir l'explication.

Au coin du grand lac et d'un bastion de la citadelle, à l'extrémité du faubourg nord d'Hanoï, une pagode existe où nous entrons à chacune de nos chasses. Le site est beau, d'ailleurs, et veut qu'on l'admire en ce pays des laideurs plates. Aussi bien, ce n'est pas du sol qu'il tire sa grâce, mais du lac prochain et des marbres. Ceux-ci sont énormes, et rappellent leurs frères, les manguiers de la Martinique.

Superbement touffus, ils étalent et confondent sur des troncs monstrueux des dômes de feuilles d'un vert sombre que la lumière, en filtrant, mé-

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tallise par places. Des branches rampent au milieu, en tous sens entrecroisées, semblables à de gigantesques serpents rugueux. Au-dessous, une ombre règne, éternelle, humide, très fraîche. Il en tombe ce recueillement qu'ont les vieilles solitudes : enfants, nourris des poésies mortes, nous nous imaginions les bois sacrés plantés pareillement. Ainsi, sous certains aspects, le sol exhale une religiosité inconsciente et vague, à laquelle le rêveur se prend en tous pays. A la sentir par des climats divers on s'explique sans efforts le peu de dissemblance des cultes. Quel que soit le dieu que l'on prie, on lui veut un cadre conçu d'après son idéal humain. Sous toutes les latitudes, à tous les siècles, l'arbre, étant cher à l'homme, semble agréable à la divinité. Égoïsme immortel de la brute que nous sommes, asservissement béni de nos poésies latentes au sol d'où nous sortons et où nous irons dormir! L'arbre reste saint, la forêt demeure adorée. Les croyances d'antan ne promènent plus à leur ombre leurs théories sanglantes ou puériles, mais poète et penseur y viennent encore, panthéistes pieux comme de Laprade, pessimistes attristés comme la plupart des fils de ce siècle, et tous y goûtent la mélancolie reposante que verse à notre petitesse l'indifférence grandiosement sereine des choses inanimées. . .

Le lac s'étend au pied de la digue que couronnent, à son dernier angle, près de la citadelle et de la route, ces manguiers vénérables. Adossé à leurs troncs, on l'aperçoit entre les feuilles, par une échappée, qui, en

rapetissant le tableau, en allonge la perspective, et en fait étrangement saillir les détails. De Feau simplement, avec des joncs de zinc luisant, des iris lancéolés, des nénuphars et des victoria-regina aux larges fleurs de neige, aux feuilles en bateau, sur lesquels volent, se posent, et s'envolent encore, dans une fuite qui chatoie, des martins-pêcheurs multicolores. De l'eau simplement, mais avec un éblouissant glacis d'argent au large et des teintes moirées sur les bords. Le ciel y reflète la blanche promenade de ses nuages cotonneux, comme ses bleus aveuglants, ou son miroitement embrumé de mercure. Parfois, une barque la ride, sampan grêle, qu'on prendrait pour un tronc d'arbre. A son extrémité, un champignon se dresse dont l'ombrelle flambe au soleil : c'est une pêcheuse qui, sous son chapeau immense, guette l'eau patiemment. Plus loin, ou bien à droite, des îlots surgissent, ceints de bambous éplorés que vert-de-grise la lumière. D'entre les fines dentelures de leurs branches en éventail, palpitantes sous un souffle, des toits s'élèvent, dentelés sur le faîte de chimères de faïence, et relevés aux coins de gueules apocalyptiques. Sur les tuiles imbriquées, des flamants s'enlèvent, plâtreux, puis, au-dessus, profilés alors sur le ciel, se rosent brusquement. Nimbant la nappe d'eau, c'est une transparence baignée de lumière. On compterait les joncs, les herbes et jusqu'aux grands cercles concentriques qu'y ouvrent les départs ou les fuites des canards sauvages sans cesse égrenés du lac à l'horizon. La brume, même à l'aube et même à

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la vesprée, ne quitte point les rives. Le centre demeure pur, criblé d'étoiles, ou poudré de soleil, et le regard qui s'y perd, entre deux clignotements, retrouve à l'extrémité, loin, bien loin, d'autres toits, d'autres bambous qui semblent proches et qui coulent sans un bris de la ligne jusqu'au point où le bleu du ciel et le vert des feuilles s'adoucissent, se mêlent, et meurent.

Cependant, par une exception heureuse, la pagode que cachent les manguiers et que précède le lac, n'est point indigne de leurs splendeurs. La porte franchie, on découvre, entre des murs très vieux, une cour pavée où la mousse et les herbes grasses disputent les dalles à cette humide lèpre, spéciale aux caves ou aux cimetières abandonnés. Au fond, le temple se carre, décrépit, ordinaire, mais qui frappe par sa vieillesse même.

Le silence, le délabrement, et l'ombre, avant qu'on ne pénètre dans l'édifice, vous jettent aux épaules leur froide sensation de cloître, puis on oublie cela, soudain noyé dans les ténèbres, et la porte du sanctuaire refermée sur vous. Alors, à l'aide de falottes lueurs d'allumettes, on distingue peu à peu une statue monstrueuse, dont le bronze plein rend un son grave. C'est un guerrier chinois gigantesque, colossal, effrayant presque. On le considère stupéfait, habitué que l'on est aux difformités annamites, aux petitesses religieuses des chapelles vides. Quel dieu représente ce chef-d'œuvre sinon de la statuaire asiatique, du moins de la fonte indo-chinoise? Nul ne le sait, nui n'a déchiffré l'inscription du socle et

nul aussi ne s'en inquiète. L'envie tous prend de flamber la pagode pour voir resplendir le monstre dans le soleil. A côté, dans les mêmes ténèbres de cave, une autre statue, de pierre celle-là, s'accroupit, énorme encore,bien que représentant un homme d'ordinaire taille. Elle est expressive, presque belle, mais on n'a pas le temps de l'examiner ; les allumettes s'usent vite, ou bien c'est un autre chasseur, parfois un boy, qui, par mégarde, voire par plaisanterie, heurte un gong immense pendu à l'un des piliers. Sous les voûtes qui le répercutent, en le grossissant démesurément de leurs échos précipités, le son déroule, du dzing primitif et strident à sa vibration dernière, un chapelet de sonorités mugissantes, dont les ondes assourdies s'éloignent en bourdon grave et meurent comme un glas. Le noir de poix qui nous baigne les rend étranges, comme surnaturelles, et, la première fois, d'aucuns sursautent encore dans la surprise de leur tympan, quand, la porte rouverte, le demi-jour pénètre, louche et gris, salué d'un vivat tout de même.

A chaque visite, nous repartons avec les mêmes commentaires aux lèvres et la même irritation de ne pas savoir. Or, cette pagode est la seule véritable curiosité d'Hanoï, comme du reste la plus ignorée. Les pagodes des Supplices, du Petit Lac et des Corbeaux ont été vingt fois décrites ; je n'en parlerai pas (1).

(1) Le lecteur voudra bien ne pas oublier que les différents cbapitres de ce livre ont été écrits pour le Figaro, sous forme

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N'importe, un savant trouverait ici de beaux sujets d'étude. De l'Annamite au sauvage Muong, en passant par les peuplades mystérieuses du Laos, il rencontrerait surtout plus d'un passionnant problème d'anthropologie. L'historien, moins heureux, en attendant qu'il puisse déchiffrer ou faire déchiffrer les rares inscriptions des édifices indigènes, se consolerait en reconstituant l'histoire de l'influence européenne en ce coin de l'Extrême-Orient.

J'essayais de le devancer en contemplant, tout à l'heure, les redans, les bastions, les parapets de cette immense citadelle construite pour Nguyen-Ahn par d'héroïques officiers français, et, soixante-dix ans après, reconquise sur ses petits-fils, par d'autres officiers non moins héroïques .

J'avais voulu monter au sommet de la tour, pensant trouver là-haut un peu d'air sec, sérieusement oxygéné. C'est toute une escalade. Sur trois terrasses superposées, de grandeurs décroissantes, dont les murs humides laissent entre leurs pierres s'écheveler les herbes folles, dont les dalles veloutées de mousse basculent çà et là, la tour érige son tronc de pyramide octogonale, coiffée d'un chapeau en paillotte — salaco minuscule qui rend bonne enfant la géante. Obscur, très étroit, l'escalier en colimaçon visse là-dedans des spirales peu rassurantes. On y

de correspondances. L'auteur, soucieux délaisser à son œuvre son caractère de spontanéité et de sincérité absolues, n'a pas voulu y changer une ligne. [Note de l'éditeur.]

rêve de mygales velus qui vont vous tomber sur la tête, et de chauves-souris qui vous fouetteront le front, mais on n'y trouve que des rats ou des lézards. Quelques paliers, avec de larges meurtrières, coupent heureusement ce tire-bouchon d'étapes, où l'on souffle tandis que les yeux papillotent, effarés de leur promenade dans l'ombre. Alors, on découvre, sur les murs, des inscriptions infinies, gravées au couteau, des noms, des dates, des ancres, — çà et là des cœurs percés d'une flèche, ou ces phrases : « Benoit de la ■première compagnie arrivée au Tonkin », « Mort aux Pirates ! », « A bas les coupeurs de tête ! Vengeons Rivière ! », « En souvenir de Marie : Rivcy, caporal- fourrier » .. . L'éloi- ' gnement de la patrie et l'atmosphère ambiante, chaude de sang et de poudre, enlèvent tout ridicule à ces inscriptions naïves, parfois même les font touchantes. Combien ne reverront jamais le pays, des misérables dont les noms dorment là dans l'indifférence de l'ombre, où nul ne les déchiffrera, jusqu'à ce que, la conquête finie, une couche de plâtre administratif vienne à jamais les noyer dans l'oubli !

Au sommet, sur la plate-forme, on a construit un mirador, paillotte grossière, à l'abri de laquelle deux soldats chargés de la télégraphie optique braquent incessamment leur longue-vue. De ce poste, on découvre la ville et le pays avoisinant comme sur une carte énorme. La hauteur de la tour, que le large horizon semble grandir encore, écrase toutes choses sur le sol, exagère la monotonie plate de la plaine. Tout au

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loin, à la jonction du ciel et des rizières, la montagne des Pins Parasols et les vagues éminences précédant Bac-Ninh accrochent seules l'œil lassé.

Et c'est alors que mon regard, après une lente promenade sur cette immensité verte, revint et se fixa sur la citadelle. Petite ville dans une grande ville, au large dans ses six kilomètres de remparts, elle étalait ses étangs, ses pagodes, ses terrains vagues et les ignobles paillottes dans lesquelles l'incurie administrative laisse vivre nos soldats. J'aurais pu ne plus me croire au Tonkin. Dans un angle, le peloton des hommes punis, rangé devant un mur d'écurie, immobilisait un scintillement de baïonnettes. Plus loin, à genoux près de la mare, lavandières moustachues, des sapeurs lavaient leur linge entre deux refrains. Sur le gazon roussi, d'autres troupiers étendaient à sécher des toiles radieuses ou couraient comme des enfants. Sans leur casque de liège, j'aurais pris ces coloniaux pour de bons tourlourous de nos garnisons provinciales, à les voir les manches retroussées, les pieds guêtres, la pipe aux lèvres, aller des cuisines enfumées d'où sortait une odeur aliacée de rata, jusqu'au familier corps de garde devant lequel, à cheval sur un banc, leurs camarades jouaient aux cartes, sous l'œil ennuyé du factionnaire. De l'autre côté , manœuvrait une compagnie ; ses quatre sections incessamment s'accolaient, s'échelonnaient, se divisaient, au milieu des commandements bien connus montant à moi, distincts et clairs.

Près d'elles, des artilleurs pansaient des chevaux pareils à des fourmis, et les hennissements, les coups de sabots s'élevaient encore, très grêles, jusqu'à mon mirador. Soudain, cependant, le Tonkin reparut dans ce cadre militaire au pittoresque usé. Ce fut un vol de corbeaux s'abattant sur la Pagode Royale. Alors mon attention s'arrêta captivée sur l'étrange groupe des éléphants de guerre se baignant à côté du temple, avec des jeux énormes, au milieu d'une cataracte d'éclaboussures. L'un d'eux, folâtre, se mit debout, profilé comme un bronze sur le métal luisant de la mare ; sa trompe dressée toute droite lança un long jet d'eau, puis, avec un frétillement de serpent coupé, épousseta ses larges oreilles frissonnantes. Le monstre criait, pris de joie, et son cri ressemblait à un couac de trompette géante.

A présent, j'étais bien en Indo-Chine. Les souvenirs de lectures me revenaient, et sur ce plan vivant je reconstituais les merveilleux combats dont il fut le théâtre : le premier assaut du 20 novembre 1873, où Francis Garnier s'empara de cette citadelle avec 180 hommes, et la seconde prise du 25 avril 1882. où Henri Rivière, avec quelques centaines de braves, sur le même sol, mit en fuite une armée. On a, depuis, réparé tant bien, que mal les ravages du canon, mais des témoignages demeurent de ces luttes épiques, et devant eux je pense aux destinées inouïes de cette forteresse construite par des officiers français et deux fois reconquise par eux! Certes, ils ne rougiraient

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pas de leur fière descendance, les héroïques aventuriers qui, de 1787 à 1802, prirent et fortifièrent l'Indochine pour un prince misérable et fugitif, pour ce Nguyen-Ahn que, deux ans avant la Révolution, Paris vit arriver en suppliant, et dont les petits-fils aujourd'hui font assassiner nos soldats ! Reviendront-elles, une troisième, une quatrième fois, les hontes des abandons?... Des Français devront-ils encore se faire tuer au pied de ces remparts dont nous réparons les brèches aujourd'hui? 0 Di, talem averlite casum!...

J'imagine parfois ici, au cours de mes promenades ou de mes flânes, le dépit du lecteur français, voyageur de foyer, bourgeois candide ou artiste paresseux, à ne pouvoir se représenter, à ne pouvoir mentalement considérer ce pays inconnu où ses fils se battent. Des projets de descriptions menues, détaillées, très exactes, me hantent alors, puis s'évanouissent dans un découragement. On peut toujours peindre un paysage, décrire un être, pour étrangers qu'ils soient tous deux, mais comment, avec de simples phrases, faire surgir sur le papier une ville par exemple, et toute une civilisation exotique, quand les points de comparaison manquent, lorsque nous nous heurtons aux antipodes absolues de nos idées artistiques et de nos théories politiques ou morales ? Certes, on y pourrait arriver, mais il faudrait consacrer des volumes à cette besogne, avoir l'étonnant courage de s'arrêter à chaque mot pour des périphrases ex-

plicatives et des démonstrations de vulgarisateur 1 Quel que soit son procédé, tout écrivain sait faire vivre l' Afrique, l'Inde ou l'Amérique du Sud sous les yeux de son public, car, indépendamment de la facile inspiration issue de leurs beautés lumineuses et chaudes, il trouve dans ces régions un vague « déjà vu », fruit de lectures anciennes, de tableaux admirés, de conversations retenues, ou plus simplement de ses imaginations de poète. Il ne s'y bute point, chez les hommes et dans les choses, à des étrangetés renversantes : il n'a point à modifier sa méthode. Enfin, si quelque nouveauté trop vive l'arrête, il peut la soigner comme exceptionnelle, et lui consacrer un hors-d'œuvre littéraire. Et, toujours, il se voit compris à demi-mot, chacun ayant, avant que de le lire, collectionné sans le vouloir certaines connaissances indicatrices sur le sol exotique dont le livre lui reparle.

En Indo-Chine, la tâche du voyageur est autrement âpre, autrement difficile. Artiste, il se désespère devant des laideurs ternes et étiolantes ; conteur, il se bat les flancs devant des excentricités nécessitant, pour être dépeintes, le style d'un manuel Roret, avec notes au bas des pages et figures dans le texte !...

Et voilà pourquoi je boude volontiers certains tableaux. Mon appareil photographique voyageant avecmoi, sur le dos de mon domestique, est toujours prêt à emmagasiner en deux secondes l'image des choses. Èloquemment il me suppléera.

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Toutefois!, co n'est point à Hanoï que je l'utilise beaucoup. En raison même de notre installation dans cette ville et des progrès — trop minces encore, hélas ! — en résultant, la capitale du Tonkin a perdu en grande partie sa couleur spéciale, mais le pittoresque détruit était à la fois trop maigre et fait de trop de crasse pour qu'on le puisse regretter.

A l'intention des êtres fortunés dont le cerveau est assez bien organisé pour se pouvoir figurer, sans trop de grosses erreurs, et sur sa seule description, une ville inconnue, voici toujours Hanoï en quelques lignes :

Notre prison actuelle est un triangle irrégulier dont les côtés ont de deux à trois kilomètres. Son hypothénuse s'adosse au fleuve Rouge, commençant, vue du port, à gauche, par la Concession, et, de faubourg en faubourg, se terminant à droite par la Douane, une des dix bâtisses en pierre du pays. Pas de port, pas de quai; des berges seulement, irrégulières du reste, s'effritant par lames ocreuses et qu'il faut escalader durant la saison des basses eaux. Rien n'a été fait pour faciliter les débarquements des hommes et des marchandises. De la canonnière, on saute dans un sampan, et, la berge atteinte, on se hisse comme on peut, par les sentiers zigzaguant à travers ce semblant de falaise faite de boue séchée. La Concession, où nos pauvres marins et soldats furent si longtemps enfermés, communiquant comme ils pouvaient avec la citadelle, et presque cernés par les Pavillons-Noirs, contient encore tous les bâtiments officiels, depuis les

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habitations des généraux et de l'état-major, jusqu'à l'horrible et primitif hôpital. Un fossé, une palissade entourent cet enclos d'une fortification passagère. Aujourd'hui, des jardins y mettent quelque gaieté, sous l'ombrelle des flamboyants, gros arbres sur lesquels les fleurs précèdent les feuilles. Et quelles fleurs ! De rouges calices de corail avec des pistils couleur chrome, des pétales lourds et charnus, des tiges delà grosseur du doigt, les font étrangement belles. Leur forme est celle de nos vulgaires capucines dont une horticulture mystérieuse aurait triplé la grandeur ; mais quelle horticulture donnerait à nos fleurs le poids de celles-ci? Lorsque, sous une rafale, le flamboyant les laisse tomber sur les toits voisins, c'est une pluie sanglante de grêlons tapageurs. Alors accourent les gamins du pays, jolis petits singes grimaciers, qui les ramassent et s'en servent comme de jouets. En trouveraient-ils de comparables comme couleur et comme forme parmi les laideurs des bric-à-brac paternels? Très élevé, cet arbre sans feuilles, illuminant avec des boules de corail ses branches noires et nues, domine, dans tout Hanoï, toitures et bambous. Il méritait cette parenthèse.

Longeant la Concession, une route part du fleuve et, la digue franchie, devient la rue des Incrusteurs. C'est une voie neuve très large à laquelle ne manquent que des maisons européennes. Des paillottes la bordent; deux ou trois boutiques chinoises, très propres et luxueuses presque, y commencent la file des échoppes, coupées tous les dix mètres par le comptoir ignoble

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d'un de ces « marchands de goutte », mercantis éhontés, qui représentent seuls, jusqu'ici, notre commerce. A gauche, on trouve la Sapèquerie, puis le camp des Lettrés transformés en caserne, A droite, deux rues s'amorcent qui encerclent le Petit Lac. Jadis des maisons annamites, descabanesplutôt, entouraient celui-ci, le cachaient tout à fait. Nos premières troupes en ignorèrent longtemps l'existence. Aujourd'hui encore, il existe, dans un faubourg, un autre lac, minuscule d'ailleurs, que peu de Français savent être là, et que je découvris par hasard en bibelottant des incrustations de nacre, de cour en cour, dans un de ces rez-dechaussée coupe-gorge où, sordide, s'écoule la vie annamite. La pioche des démolisseurs le dégagera à son tour. Déjà, le petit lac du centre de la ville est devenu charmant avec ses maisons blanches qui s'y mirent et les verdures qui le bordent çà et là. A son extrémité, et perpendiculaires aux deux chemins entre lesquels il dort, deux rues parallèles vont du fleuve à la citadelle, en coupant la grande digue. Et sur elles se greffe un échiquier compliqué rappelant nos ruelles du moyen âge.- Là le commerce, là l'industrie, là le pittoresque s'il en est. Le reste de la ville n'offre d'intérêt d'aucune sorte. Le tout a bien près d'une dizaine de kilomètres de tour et renfermait plus de cent mille habitants avant la guerre. Ce chiffre ne m'a pas surpris, à voir grouiller dans les faubourgs, tassées dans quelques mètres carrés, d'innombrables familles de cette race plus prolifique que patriarcale. J'ajoute qu'il n'y

a pas encore dans ee vaste triangle plus de dix constructions européennes, et qu'on n'y voit ni hôtel, ni même un café. Les Anglais, évidemment, y auraient créé déjà tavernes élégantes, hôtels confortables, club, et jeu de crickett ! Nous n'y avons même pas une table propre pour y boire un verre de bière à la fraîcheur...

Voilà, n'est-il pas vrai, un rapide coup d'œil sur- Hanoï qui merveilleusement renseignera le lecteur d'imagination ?

Je reviendrai à mon système ordinaire, dans mes prochaines lettres : j'y viderai mon carnet de notes quotidiennes. Mieux vaut un croquis, hàtif mais complet et exact, d'un coin isolé, d'un groupe, que ces monographies ou que ces tableaux d'ensemble plats à pleurer et parfaitement impuissants à faire surgir devant les yeux du lecteur les vues qu'ils prétendent évoquer1. On m'excusera pour ma franchise.

30 mars

C'est toujours la môme chaleur pesamment humide. Dès l'aube, une lassitude nous abat. Franchement brumeux, le ciel nous semblerait plus supportable ; car, pour notre malheur, il en tombe moins de la mélancolie que de l'agacement. Cette éternelle calotte de vapeurs d'eau, dont, avec des éclats durs, le soleil qu'elles voilent métallisé le blanc sale, parait déprimer toutes choses. Aussi, les matins sont-ils écrasants, et, derrière nos stores fermés, les employons-nous, dans une artificielle fraîcheur, à préparer nos correspondances, parfois, à lire, aux jours bien heureux de l'arrivée des courriers Après le déjeuner, si notre voûte daigne s'éclaircir, nos regards consolés prennent un bain d'indigo, et volon-

tiers, alors, nous sortons pour battre la ville et ses environs, insoucieux de la chaleur torride, la curiosité en éveil, l'observation affinée, ivres de lumière enfin et une bienveillance ensoleillée au cœur.

Je n'emploie pas ce nous pour le seul plaisir d'éviter le moi prétentieux sous lequel ma phrase titube, gauche et gênée, mais bien pour désigner le trio de Parisiens dont je fais à présent partie. J'ai conservé mon logis du bord du lac, mais je prends mes repas et je travaille chez mon ami Paul Bourde, l'érudit rédacteur du Temps, qui, avec le correspondant de l'agence Havas, habite, sur la rive opposée, une ancienne pagode tant bien que mal transformée en habitation européenne. Deux chambres et une salle à manger ont remplacé le sanctuaire. N'y pouvant coucher, le nouveau venu s'en console en traversant le lac, deux fois par jour, dans une grossière périssoire. La manœuvre de la pagaie stimule l'appétit défaillant, raffermit les muselés qu'anémie la chaleur. Puis, il est vraiment joli, notre petit lac, lorsque le ciel daigne sourire ; et son voisinage, à peu près exempt de paludisme, nous rend les heures moins longueSj nous console des laideurs d'Hanoï.

Bourde, qui se lève tôt, le dit nacré quand la pointe d'aube y vient. entre les herbes, réveiller l'orient de ses perles. Plus paresseux, je ne l'ai jamais encore vu qu'à la pleine lumière de la matinée. Aveuglant, criblé de flèches de feu, secouant au large un semis de sapèques d'or, à cet instant il a toutes les splendeurs de

midi, mais ses incendies même nuisent à ses rives, éteignent les nuances de leur cadre, dévorent ses riantes pagodes. Mieux vaut le surprendre, aux moments de transition, quand, sans se dégrader encore, finement ses tons s'attendrissent.

Il est six heures. Le ciel veuf de sa flamme revêt une douceur froide. Est-ce du bleu, du rose, du blanc ? On ne sait. Les reflets de ces trois teintes se mêlent. A l'ouest, entre les toitures et les branches, s'enfonce graduellement la seule couleur qui demeure. On dirait une laque chaude. L'eau n'a plus, elle aussi, de gamme spéciale. Au pied de mon logis, entre les Lriget les roseaux, elle se glauque, sans qu'un frisson ride sa moire ensommeillée. Plus loin, elle est comme le ciel, indécise, argentée par places. Et tout, alors, nettement se dessine, malgré l'amollissement des lignes et la fuite des contours.

A droite, c'est un temple minuscule, un kiosque de briques, sans grâce, et couvrant tout entier son îlot, mais troué de fenêtres qui, dans l'estompement du soir, le font paraître découpé, presque joli. A gauche, une autre île plus large surgit dans une ceinture de bambous. Celle-là porte une pagode grande et presque belle, précédée d'un pavillon dont les piliers se cassent dans l'eau. Une longue et étroite passerelle béquillée de minces supports, invraisemblablement frêle, l'unit à la rive. Cette pagode est rose, et les tuiles de son faîte accrochant un dernier rayon du couchant s'ensanglanî'iit entre les chimères de faïence, incolores à cette

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heure, mais si bien profilées sur l'azur qu'on peut voir, entre les mâchoires fantastiques, leur langue menaçante, comme les piquants hérissant leur crête. Audessous, saules-pleureurs sans mélancolie, les bambous ont de soudains frémissements, puis rependent, immobiles. Leurs soyeuses dentelles effilochent un vert de minute en minute plus sombre. La passerelle est rose, ses piliers semblent vernissés en noir, et bambous verts, tuiles carminées, chimères blanches, passerelle rose, piliers d'ébène, tout se reflète dans la blancheur de l'eau avec une endormante immobilité.

Autour du lac, la sérénité de la nuit prochaine remplace le crépuscule, à peu près ignoré sous ce ciel, par une promenade pareille d'hésitante lumière. Le jour, sur le point de disparaître, a comme des rappels, des lueurs changeantes et douces; parfois même, il semble vouloir se réveiller plus vif, comme ces lampes moribondes dont un dernier souffle d'oxygène galvanise l'expirante flamme. A cette exquisité passagère de la clarté qui ne veut pas mourir, les rives gagnent un embellissement bref. Les verdures, les toits des temples, les paillettes, les pignons des magasins apparaissent à travers un tulle, et, tandis «pie. plus tendres, leurs couleurs s'épurent, leurs lignes perdent leurs arêtes et revêtent de fuyantes harmonies. La brise se lève ; un vague murmure court sur le lac comme un soupir des choses avides de sommeil; une palpitation berceuse trouble les bosquets de l'île, confond les teintes sous

répoussètement des feuilles ; et le premier crapaud, s essayant, jette deux cris sonores.

Mon hôte l'officier et moi, nous nous embarquons. Devant nous, sur le fil télégraphique coupant l'extrémité du lac, un martin-pêcheur, notre voisin habituel, est posé qui, obstiné, guette encore l'eau poissonneuse. A regret, il se lève au bruit de nos pagaies, tourne en cercle deux ou trois fois, puis disparaît dans les bambous.

Quelques brassées vigoureuses enlèvent notre petit canot. Les jambes croisées à l'orientale, nous cessons de nager, « laissant courir », muets, l'un et l'autre, sous la caresse fraîche éventant notre front. Bientôt, le bateau s'arrête et le clapotement de notre sillage s'éteini . Tout est silence maintenant; la nuittombe.Des lucioles mouchètent de feu les bambous entourant la pagode. L'ile, la passerelle, les toits voisins s'effacent. Un rideau noir se déroule à plis lourds. Seul, durant une seconde, un haut phallus de pierre émerge encore, luttant contre l'ombre. Et brusquement il disparait.

Les pagaies refouettent l'eau ; la périssoire de nouveau s'élance. Nous regardons dans le lac, qui, peu à peu, se paillette, un large salaco d'or pâle, la face triste de la lune, surgissant comme une tète de noyé. Des frissons la plissent, qui sont de petites vagues nées sous nos rames. Soudain, on ne l'aperçoit plus : un poisson saute et retombe avec un gargouillement court; l'eau vibrante se couvre de cercles, et les reflets d'étoiles ou de lune s'engloutissent passagèrement. D*;m-

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très poissons, à présent, s'élancent de tous côtés : leurs ventres nacrés font des éclairs d'argent, et nous battons des mains, à les voir parfois s'abattre au fond de notre barque. Vite, on étouffe leurs cabrioles révoltées, puis on se courbe sur les raines. Souque, souquera! Nos rêves sont oubliés ; en cinq minutes, la distance franchie. Le bateau glisse comme une flèche, file entre les pieds de la passerelle, et nous jette chez nos amis. — Venez voir notre pêche !

Nos jeunes rires secouent le quartier mort. Enfin, on se met à table, pour retrouver la France une heure ou deux avec nos invités de tous uniformes. On toaste au prochain retour, à des victoires moins exotiques, et quand nos voix se taisent une seconde, on entend la chanson mélancolique des crapauds du lac, ou, montant delà caserne contiguë, le Qui vive! nasillard et comiquement articulé d'un factionnaire annamite.

22 mars.

Chaque jour la chaleur se fait plus lourde, mais je n'y prends plus garde, et au sortir du logis ma flânerie emboîte le pas aux soldats. Ils vont par petits groupes remontant vers la citadelle, car l'heure de l'appel approche, et le quartier tantôt sera consigné jusqu'à quatre heures. Ce sont des turcos, des marsouins, des légionnaires; des artilleurs, des marins, tout un monde d'uniformes, dont les couleurs se heurtent.

Çà et là, au seuil des boutiques, des rassemblements se forment ; je m'arrête et je m'y mêle pour entendre et voir. Au coin de la rue, un marché se débat. Accroupi sur sa natte, ainsi qu'un tailleur, un vieil Annamite, le nez armé d'énormes besicles, tient tête aux clients. Kîuiinament, cet homme ressemble à un de nos vieux magisteps de village. C'est un artiste indigène ; il a encore à la main son pinceau, et, à côté de lui, cinq ou <ix godets s'alignent remplis de couleurs crues. Entre

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ses jambes, un rouleau de papier laisse passer un pan du dessin qu'il enlumine : la prise de Son-Tay, œuvre compliquée et grossièrement naïve, où l'absence de perspective est remplacée par le nombre des personnages.

Sur un plan et dans une proportion unique, dix groupes de Français de différentes armes assiègent une forteresse bleu de ciel, campée comme un gâteau monté de confiseur. Des Chinois jaunes et rouges fuient dans toutes les directions, et, à l'extrémité du dessin, les canonnières en chocolat accélèrent la déroute à coups d'obus. Qu'on s'imagine l'art des jouets de Nuremberg appliqué à l'aquarelle. L'ensemble pourrait servir d'enseigne et de carte d'échantillon à un fabricant de joujoux militaires pour boutiques à treize sous.

Cependant, un détail ressort qui résume l'esthétique indo-chinoise ; c'est, comme dans tout l'Extrême- Orient, l'absence voulue de toute symétrie, le dédain affecté des compositions appareillées, qui se font pendant ou s'harmonisent. Cet art numéro impure gaudet. Jamais un Annamite par exemple, ayant à représenter une batterie d'artillerie, no dessinera six canons : il en mettra cinq ou sept, à moins qu'il ne travaille sur commande et d'après un dessin européen. Statuaire, il ne conçoit que le monstrueux ; peintre, il place son idéa dans le heurt des couleurs.'! dans l'incohérence des lignes. Pourtant, s'il dessine à la façon de nos tout petits écoliers barbouillant sur un mur la caricature de leurs maîtres, il a parfois, comme coloriste, de surpre-

HANOI ET L'ART ANNAMITE 23o

liantes qualités trahissant sa filiation chinoise. On ne peut rêver rien de mieux fondu, comme de plus hardiment nuancé, que certaines de ses broderies sur soie. Au fond, pour tout dire, ces anomalies s'expliquent, se retrouvent à Canton comme ici, car l'art c'est l'homme. L'Asiatique peignant des sujets de son pays n'est plus le même. Il lui manque seulement quelques connaissances géométriques pour être exact. Chez lui, ce qui nous semble pure fantaisie est la reproduction à peine idéalisée de types réels, ses modèles. Ses personnages de paravents, de panneaux, de lanternes existent, ses femmes même, malgré qu'on en dise, malgré le teint qu'il leur donne ; car, en Chine, elles se fardent violemment, et il les peint fardées, poudrerizées, comme il les voit, sinon dans la rue, du moins dans les fêtes intimes, au fond des gynécées interdits aux Barbares. Puis, comme paysagiste, surtout lorsqu'il s'attache à rendre un seul coin de haie, ou une plante unique, c'està-dire quand il ne nous révolte pas avec son absence de perspective, il possède un réel talent d'exécution. Le plus humble même de ces enlumineurs d'Hanoï, qui doivent être aux maîtres chinois ce que nos barbouilleurs d'enseigne sont aux vainqueurs de nos Salons, peint des bambous à la perfection. De même, il réussit fort bien les oiseaux. Par contre, ses tigres sont ridicules, mais qu'est-ce que cela prouve, sinon la vérité de mon prétendu paradoxe : l'art indo-chinois est réaliste ? L'Indo-Chinois exécute bien ce qu'il voit bien, ce qu'il peut copier : du tigre, qu'il redoute, il ne connaît

que la fourrure ; encore en possède-t-il rarement chez lui.

Aussi bien, je donne pour ce qu'elle vaut, sur ce point comme sur les autres, mon impression première, confiant en la sincérité de son rendu pour me faire pardonner, si je foule trop de conventions, ou, ce qui est plus grave, si je commets de trop grosses erreurs. Je confesserai, du reste, pour me disculper une bonne fois, la façon dont j'entends ma tache : je me suis toujours imaginé que l'imprévu était la meilleure des choses de ce bas monde et le charme des voyages en particulier. J'ai cru et je crois encore qu'entre la joie de découvrir et la possibilité de se tromper, qu'entre la jouissance de dévirginiser lentement son esprit en tâtonnant par une civilisation et un monde inconnus et la crainte de voir mal ou trop vite, hésiter n'était point permis. Avant de les quitter, je n'ai jamais rien lu qui concernât les pays où le hasard m'a mené, et j'espère bien ne couper qu'à Paris les pages des livres sur l'Indo-Chine, qui moisissent ici au fond de nos malles. Emmagasiner des impressions pour les comparer plus tard à celles de ses prédécesseurs : là gît le plaisir. Le plaisir et l'intérêt, car j'imagine encore la lassitude du lecteur recevant de trois mille lieues un délayage de compilations déjà lues vingt fois, une réédition des opinions courantes, et qui bâille, pour avoir trop caressé l'espoir de s'incarner dans aon écrivain, de voyager et de sentir avec lui, les pieds au feu, sans quitter son home.

Pour revenir à mes moutons, il faut distinguer entre

l'art indo-chinois en général et l'art annamite. Celui-ci est à peu près nul, et, dans ses rares manifestations, ne se différencie qu'à peine de l'art chinois, dont il copie les modèles, lui empruntant son procédé, non son imagination fantaisiste. C'est l'éternelle influence du milieu. L'originalité du sol influe sur celle de l'autochtone, quand elle ne lafaitpas tout entière. Où ces misérables prendraient-ils le sens artistique qui leur manque? Ils naissent, vivent et meurent dans le gris. Dis-moi comment tu t'habilles, et je te dirai qui tu es ! Notre indigène adore les tons neutres : ses vêtements sans plis reproduisent l'ocre mouillée de ses fleuves, le blanc sale de son ciel, le vert timide de ses champs. Brodeur, il n'a la révélation des combinaisons primitives de palette que s'il jette sur la soie un coq vernissé ou quelques-uns de ses poissons diaprés. Peignant des hommes, il verse dans le bariolage le plus extravagant. Et n'est-ce pas, d'ailleurs, tout dire d'un seul mot que de rappeler ses théories sur le costume? L'extérieur doit en être sombre ; la première robe ne peut qu'avoir une teinte foncée ou tout au moins triste, sans reflets toujours ; au-dessous, par exemple, la revanche des couleurs a le droit d'éclater. Nous avons vu des femmes dont, sous une blouse terne, les robes étalaient dix teintes violentes, du bleu de Prusse au vert pomme, en passant par les jaunes et les vermillons !

La dignité du caractère, l'individuelle indépendance, voilà ce qui manque à ce peuple, après le climat, pour qu'il possède un art à lui. Il n'a pas de traditions, com-

ment aurait-il un idéal intellectuel ? Il ignore son histoire, comment parlerait-il autre chose qu'un patois ? Peintres, statuaires, poètes, les fils de l'Annampatoisent, et toujours patoiseront. L'esclavage les a marqués au front à jamais. Ce sont des enfants, de grands enfants, mais terriblement vieux et caducs, se transmettant un sang vicié. Le nègre robuste et sain n'est point désespérant comme eux. et sa naïveté peut faire rêver d'une régénération. L'Annamite, lui, ne se régénérera pas. Sa race prolifique survivra longtemps peutètre, car. ayant l'opium, sinon l'alcool, et possédant à • endémique nos maladies contagieuses, il est de longue date vacciné contre certains fléaux, ordinaire cortège de la civilisation occidentale -.parce que, surtout, il trouvera en nous des conquérants faciles prêts aux alliances fécondes ; mais il ne dépassera point le niveau social auquel il est parvenu.

L'art n'est qu'un mot ; c'est la résultante de facultés spéciales aux intelligences fières, que développent une traditionnelle liberté et la croyance en la Patrie. Ici rien de tout cela. Rien, pas même un de ces cultes qui tout en surexcitant les imaginations primitives éveillent la conscience de l'individu. Des Français établis depuis vingt ans en ce pays et parlant sa langue, m'ont contredit, mais sans conviction. D'aucuns affirmaient qu'il existe des races à la fois fanatiques et passionnées d'indépendance, chez qui tout art semble lettre morte. Ils n'en purent citer. L'Hindou, maintenant serf abêti. a joui, durant les siècles morts, d'une civilisation

inouïe dont des monuments demeurent et témoignent, superbes, indestructibles. L'Arabe, qui n'est pas encore moribond, reste admirable dans un milieu où l'art est latent, comme la naturelle éclosion de la belle et fécondante lumière. D'ailleurs, il faut entendre largement la signification de ce mot : Art. Les peuples qui n'ont ni sculpture, ni peinture, ni architecture originales peuvent avoir une poésie, — éternelle et première forme des intelligences, balbutiement et chant du cygne des civilisations.

La poésie arabe n'est inférieure à aucune poésie orientale et les livres sacrés de lTnde abreuveront longtemps tous les musiciens de l'idée. Où donc la littérature annamite ? Le patois de l'Annam s'écrit avec les caractères idéographiques des Chinois ; mais qui l'écrit, les mandarins exceptés ? Les Homère chantent des mâles pour des mâles; or, ces bâtards d'Indo-Chine sont moralement des eunuques !

Je me relis, et la crainte d'être taxé d'exagération brusquement arrête ma plume. Il me souvient aussi des erreurs parisiennes que j'ai partagées jadis et dont je me défais ici chaque jour. C'est à l'Hôtel des Ventes que j'ai vu mon premier meuble tonkinois. Il m'en était resté un souvenir qui me tenait encore en route. Connaissant l'Annamite de Cochinchine, je voulais m'imaginer, pour ce seul meuble, le Tonkinois très supérieur. Ah ! me dira-t-on, mais c'est un art, cette incrustation en ébénisterie ! Certes, mais est-ce un art original ?

Oh ! que nenni : voici le Japon qui ^réclame, et la Chine elle-même, la Chine classique du Quang-ton, l'immédiate voisine du Tonkin. L'Annamite est et reste un singe : toujours il calque ou il copie.

D'abord, je ne lésai pas retrouvés en ce pays, ces beaux meubles, chers aux Parisiennes, soit qu'on n'en fabrique plus, soit que nos ébénistes aient refait, enjolivé, perfectionné, rebâti ceux que j'avais vus rue Drouot.

A Hanoï, comme dans tout l'Extrême-Orient, comme chez nous au moyen âge, les professions sont classées par quartiers. Chaque industrie a sa rue ou ses rues. Allons-nous-en par la rue des Incrusteurs, voulezvous ?

Des échoppes ainsi qu'ailleurs. Des rez-de-chaussée sales, nus et laids. Une suite d'étroites pièces, coupées de cours où la pluie moisit les dalles, s'étend de la devanture jusqu'au jardin, ou jusqu'au lac, loin, très loin. Les chambres et les magasins sont au fond de ces boyaux, les ateliers au commencement, sous l'œil des passants. Là des ouvriers, des ouvrières surtout, brisent des coquilles d'huîtres perlières— et trop souvent, hélas! de moules sans valeur, — découpent la nacre sur leur dessin, portent celui-ci sur la planche à incruster, l'y calquent, puis, burinent le bois aussi exactement que possible entre les lignes marquant le contour du morceau à marqueter, et fixent enfinla nacre dans l'entaille obtenue.

Ces diverses opérations se font à l'aide d'instru-

îiK'iits rudimentaires dont hommes et femmes usent avec une adresse merveilleuse. Par malheur, c'est un travail de patience, et l'on m'a demandé deux ans, avec des avances trimestrielles, pour me confectionner une bibliothèque, dont, bien entendu, je voulais fournir le modèle et le plan.

En cette ou ces besognes, l'art, on en conviendra, ne saurait consister dans l'habileté, étonnante du reste, de l'ouvrier abêti par la division du travail, laquelle nécessite l'association, mais tue toute initiative artistique. L'assortiment des nuances, avec la variété des tons de la nacre, l'éducation de l'œil faite dès l'enfance, l'habitude routinière et la copie continue d'un modèle, ne le marque pas non plus. Il devrait donc apparaître dans le seul choix du dessin. Celui-ci est immuable.

Chaque atelier a les mêmes planches découpées, cinq ou six, qu'on calque, qu'on décalque et qu'on recalque — éternellement. Ce sont les mêmes fleurs, les mêmes papillons, gauches et roicles, légers et vivants, suivant l'habileté du fabricant, mais, en tous cas, toujours semblables.

Nul ne renouvelle ses sujets. De père en fils, on se les passe, et leur fastidieuse répétition rend mortellement ennuyeuse une visite de toutes ces échoppes. Peut-être changerons-nous un jour cette abominable méthode, en fournissant à ces travailleurs, aussi habiles qu'incapables de créer, des modèles neufs, variés, présentant la fantaisie inséparable du genre ; mais, pour l'instant, nous la tuons, au contraire, cette unique in-

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dustrie de luxe. Tous les officiers achètent, et à n'importe quel prix. L'Annamite, toujours voleur, livre des bois inférieurs qui se gondolent et jouent, de la nacre de pacotille et criarde qui s'écaille ou se déchausse, mais il varie moins que jamais les formes lourdes de ses meubles. Quant à en soigner la menuiserie, il n'en a cure. Tout se déclinque vite : coffres ou bahuts ressemblent à des accessoires de théâtre.

Cette décadence se retrouve, du reste, dans les autres productions locales. Les ouvriers sont rares et très lents.

L'indigène, dont je citais tantôt les jolies broderies, a déjà livré à dix capitaines les panneaux dont je m'émerveillais. Les coqs y sont les mêmes, et les poissons identiquement pareils. Mes sujets, tirés à un nombre infini d'exemplaires, ne vaudront pas une ligature avant six mois! Le peintre d'Horace ne savait que peindre les cyprès ; mon sauvage est pire encore, possédant plus de clients.

Certes oui, on trouvera ce chapitre injuste, et l'excellent Paul Bourde, avec l'indulgence extérieure de son pessimisme, ne sera peut-être pas le dernier à protester. Cependant, nous parcourons la ville ensemble, et nos achats révolutionnent les mêmes boutiques. Je connais le fond de ses malles, comme il possède le fond des miennes. Quel objet parmi nos diverses emplettes contredira mon jugement ?

Nos bronzes? Ils sont bien rares. Encore ne sommesnous pas sûrs de leur origine. Il en est qui terriblement

sentent la race khmère et qu'on a dû dénicher à Angkore. D'autres semblent provenir du Siam, à travers le Laos. Aussi bien, l'Annamite en ignore-t-il la valeur, lui qui, pour les mieux vendre, s'ingénie à détruire leur sainte patine et, dans ce but, vandale ignoble, les met à séjourner sous des couches acides de fumier. Un de nos amis, M. Thesmar, le commandant de Y Éclair, s'arrachait presque les cheveux, hier encore, ayant vu deux de ces brutes tonkinoises briser à coup de marteau un coffret exquis et tricentenaire, afin d'en arracher les niellures d'or ! Dira-t-on qu'elle est trop forte, l'épithète de vandale ? Et ce simple détail ne prouvet-il pas absolument que ce peuple n'a môme point l'ombre d'une artistique tradition ?

Sur quoi donc se rabattre ? Pas de porcelaines originales. L'article de Canton se retrouve partout et la faïence locale est vile à donner des nausées. Les ustensiles de cuivre sont chinois encore de forme, et gâtés souvent par de maladroites soudures. Pas une figurine repoussée. Rien d'élégant, voire même de simplement curieux.

Il y a bien la soie, une jolie soie couleur paille, mais, si elle me pouvait tenter le jour où, las des ambitions littéraires, je viendrai ramasser mon million ici, elle ne me frappe pas comme artiste, couleur à part. L'indigène, en effet, tisse peu et s'habille surtout avec d'odieuses cotonnades anglaises. 0 mes rêves des Antilles et de la Guyane ! J'y souhaitais, sous les magnificences du ciel et de la forêt, de belles théories asiatiques, des

■l\ï AU TONRIJS

défilés d'apothéose orientale, le long, desquels, dans une débauche de couleurs incendiées, les costumes et les « accessoires n lutteraient de pompe et d'éclat avec l'ensoleillement de la nue et la féerie du sol. Me faut-il regretter la peinture de guerre de mes Galibis et de mes Roucouyènes, la nudité sculpturale de mes noirs ? L'autre jour, nous assistions à la réception des ambassadeurs de Hué, reçus (par une de ces aberrations politiques, dont nous sommes coutumiers, malgré les leçons par nous subies en Indo-Chine) au son du canon et dans un apparat princier. Ces pauvres ambassadeurs étaient hideux, mi-croque-morts et mi-commissionnaires. Bourde écrira dans le Temps qu'ils portaient le deuil de leur dernier souverain, dont il dira le nom, mais, malgré lui, je nierai l'existence de superbes costumes, abandonnés pour cause de décorum funèbre. Le dernier mandarin chinois s'habille mieux qu'un ministre annamite. Puis, étant donnée la corrélation fatale des choses intellectuelles, ne sait-onpas sellerun cheval, palanquiner un éléphant, comme bâtir un temple ou un palais, comme enluminer un parasol — le tout pour caresser le regard, — lorsqu'on a le secret du costume auxteintes harmonieuses, aux plis majestueux ?

Avares pour eux-mêmes, certains peuples sont prodigues pour leurs autels. L'Annamite n'a pas de dieux, ou plutôt n'en a plus. Sa religion balbutie comme les idolâtries primitive-. A mi-chemin des spiritualisme s anciens et des négations modernes, sa foi tâtonne,

également ignorante des fanatismes et des analyses, et, par suite, étrangère à leurs grandeurs. Bouddhiste, il n'a pas de bonzes; incertain d'une vie future, il n'apas plus l'idée d'une préexistence. Il honore les morts, offre des cercueils à ses proches de leur vivant, voit venir sa fin avec stoïcisme, aime le travail pour ce qu'il rapporte^ les vertus domestiques des esclaves de tous les temps ou des bêtes domestiquées, et cite, sans en comprendre l'horreur, ce proverbe courant : «Pour que fille soit vierge à neuf am, il ne lui faut ni père ni frère » . Au fond, il n'a ni vices, ni vertus, et banal et plat, ne se soucie pas davantage du temple, qui est en même temps sa maison-commune, que de sa propre demeure. Aussi, l'art absent de partout, ne se retrouve-t-il pas à la pagode. Si, de loin en loin, dans celle-ci, l'on découvre une ornementation curieuse, œuvre de sculpteur ou de brodeur, on est contraint, à l'examen, quand elle n'est pas vieille à défier toute recherche, de l'attribuer à d'anciens conquérants. Les parties modernes de la construction, les offrandes des fidèles sont atroces de monotonie, de laideur et de banalité. Ce sont des imitations de barres d'or et d'argent, d'ignobles découpages en papier enluminé, tels qu'en pourrait faire un fleuriste canaque, et d'épouvantables chevaux de carton, que refuseraient de vendre les boutiques de jouets dont au jour de l'an nos boulevards s'encombrent. Qui me rendra les simili-marbre et les vierges en toc du quartier Saint-Sulpice et les plâtres affreux dont les poî it g Ita 'ions do Paris entretiennent les garnis du Panthéon ?...

Je finis :

L'art, c'est la virilité. La race annamite est morte. Comme pour symboliser cette déchéance, ses fils se féminisent. Insexuels avec leurs robes et leurs chignons d'hermaphrodites, ils déroutent l'observation avant de l'écœurer. Et les traditionnelles castrations politiques dont leur peuple a été et sera victime toujours, prennent aux yeux du voyageur ce caractère de nécessité fatidique qui vite sèche les pitiés et crève court les utopies.

Comme les virginités, les virilités ne se reconquièrent point, envolées une fois.

— Diane, Diane, tu me fuis! clame la jeune Grecque de Sapho.

Et la déesse sereine et blanche s'écrie, du haut de son hamac d'argent immaculé :

— Je ne reviendrai plus vers toi, — jamais plus !

Dans notre ciel dépeuplé, rien ne répondrait au glabre enfant de l'Annam, s'il avait l'improbable désir d'en appeler à son Olympe. Mais notre civilisation française, également sourde, ne le régénérerait point davantage. Utilisant ses facultés de copiste simiesque, elle en fera un ouvrier, non un artiste, si bien que, sous ce nouveau joug, il restera dans sa presqu'île noyée à monter pour nous la garde devant ses richesses, — si bien qu'il demeurera le gardien du sérail, mais gardien bien dressé que ne corrompront point la perversité du Chinois, ce vieillard vicieux, ou la cavalerie de Saint- Georges du bellâtre anglais, le goinfre aux favoris roux!

Hong-Hoa, 15 avril,

Nous dormions tous du lourd sommeil des soldats cuvant leur fatigue, lorsque la voix d'un boy et un furieux piétinement de chevaux m'éveillèrent. Je me dressai tout habillé sur mon lit de campagne, et mes mains, tendues avec ce geste instinctif du sommeil qui se défend, heurtèrent les plis secs du moustiquaire. Subitement, tout s'était tu, mais des étincelles m'entouraient. Peu à peu, je me souvins de la plaisanterie de la veille, des lucioles enfermées sous nos rideaux, et invisibles, alors que les bougies brûlaient encore entre les laques de l'autel. Il ronflait sur le lit contigu, Fauteur de cette surprise, le gros lieutenant japonais.

J'cntre-bâil.lai les plis de mousseline : une à une, les

mouches à feu s'en allèrent, rôdant silencieusement par la chambre, avec des éclipses courtes et des résurrections vertes et jaunes dont les arabesques couraient. Puis, elles disparurent dans un trou gris, l'ouverture delà porte. Et j'allais reprendre le somme interrompu, ne comprenant pas quel bruit m'avait tiré du rêve, quand j'entendis encore le boy appeler, au milieu des hennissements irrités des chevaux.

— Koïzoumi ! criai-je, machinalement.

Le gros lieutenant japonais ne bougea point. Il rêvait tout haut, balbutiant dans sa langue natale des mots étranges, avec des essais de gestes sous lesquels bruissaitla paille de son lit. Une seconde, je demeurai aux écoutes, la main sur la crosse de mon revolver, le pouls ému de cette anxiété sotte mais exquise qu'il faut goûter au cantonnement, lorsqu'on couche chez l'ennemi. Et mes yeux enfin se rouvrirent tout à fait, et la mémoire me revint, m'apportant la topographie de la case, la sensation d'une absolue sécurité. Les chevaux menaient toujours tapage, comme si le diable se fût déchaîné dans l'écurie. J'étais déjà dehors. — Ca cheval malade ! ça cheval méchant ! . .. Le boy effaré me montrait dans le hangar une bête en folie qui, détachée, courait, dansait, ruait, prise de rage, dans le tumulte croissant des autres chevaux. Vne lanterne louche grossissait démesurément les ombres, détachait des croupes luisantes, ou des têtes apocalyptiques, aux yeux apeurés. J'essayai d'empoigner par sa longe le petit étalon, mais il se cabra,

tourna sur lui-même et me jeta contre le mur.

Le boy hébété ne m'éclairait plus. Il fallait en finir ; je saisis encore le licol tout en me garant; mais avant que j'eusse fait un effort, la bête tomba sur le flanc, et demeura immobilement prostrée, couverte d'écume, époumonée, pitoyable à sembler humaine...

— Ça malade, ça morte ! continuait l'Annamite.

Je m'assis près de l'animal. Maintenant, il me reconnaissait, et laissait ma main caresser ses fins naseaux, flatter son encolure. Son bon gros œil de bête suivait mes mouvements, avec une prière résignée, et, je sentis alors le chagrin qu'on éprouve à ne pouvoir soulager la douleur d'un être.

J'allai chercher un seau d'eau fraîche, du riz, de Tlierbe verte, du sucre. Il renifla mes présents sans y toucher ; sa langue râpa mes mains, mais son œil angoissé ne cessa point sa plainte. Sa gorge sifflait ; deux fois, il eut une toux rauque, sèche et dure, qui ne voulait pas sortir. Brusquement, je me souvins des hôpitaux où, pour la première fois, je vis mourir, des salles puant l'iodoforme où se fit mon apprentissage des douleurs. Un cheval n'est point un homme ; celui-ci d'ailleurs ne m'appartenait pas, et je l'avais rarement monté ; seulement, il était beau, il était bon, et sa souffrance m'étreignait comme celle d'un ami. Naïvement ému, j'évoquai mes souvenirs anatomiques ; je tâtai le pouls à la bête comme à un soldat. Le sang bouillonnait dans les artères et sa galopade furieuse soulevait mon doigt. Les naseaux à

coups secs lançaient un souffle chaud, et un tressaut continu, un grelottement de fièvre secouaient sans répit ce pauvre corps tout à coup épuisé. La queue, épandue sur la paille, frissonnait à peine, mais les oreilles ballottaient, tandis que les sabots pris d'une danse de Saint-Guy trépidaient sans quitter le sol. La robe baignée de sueur s'ébouriffait, froide par places ; le ventre aux côtes saillantes vibrait comme sous une ébullition intérieure : et je demeurais là, devinant, à ne m'y pas tromper, l'agonie prochaine, désespéré de ne savoir que faire, regardant bêtement cette bête souffrir.

J'appelai mes compagnons de chambrée. Deux ou trois se levèrent, vinrent voir, surpris et attristés comme moi. L'œil de l'étalon se faisait plus humain, mendiait, tour à tour, à chacun le soulagement que notre impuissance s'acharnait à vouloir trouver quand même. On ne s'imagine pas combien en campagne on s'attache à ces demi-frères...

Soudain, il fallut s'écarter, s'aplatir contre les murs, dans la bousculade générale des autres bêtes qui, brisant leur longe, prises de peur, piétinaient dans le hangar, évitant les ruades du malade. Il s'était dressé debout contre la muraille, s'en prenant aux choses de sa torture, s'acharnant des sabots et des dents contre la cloison. Puis, il retombait, tournait sur lui-même, ou commençait une promenade circulaire, avec des tentatives de toux déchirantes, et des plaintes qui râlaient. Enfin, de lui-même, il s'arrêta ; son sang galopait toujours, une moiteur plus froide

frippait son poil, ses paupières dansaient, et, plus oppressé, son poitrail se gonflait en efforts inutiles. Cette prostration prit vite fin ; un nouvel accès reparut, que suivirent une suprême chute, un état de coma plus navrant encore.

A ce moment, nous nous regardâmes, le dernier espoir enlevé. Il fallait songer aux autres chevaux. Nos mains caressèrent le moribond, et, malhabiles, le forcèrent à se lever, puis l'emmenèrent dehors, dans le jardin. Ce fut un long trajet. Il titubait ; nous dûmes le soutenir. Ensuite on réveilla les coolies qui allèrent chercher de la paille, dont on tapissa le sol ravagé, pour que le pauvre cheval ne se blessât pas dans ses convulsions. Nous étions tous autour de lui, étranges avec notre lanterne, dans la nuit sans étoiles. A chaque instant, dans le sentier longeant la cour, des rondes passaient, et c'étaient des « qui vive ? », des bruits de fusils qu'on arme, des interpellations pour notre lumière tardive et notre insolite rassemblement. L'agonisant ne voulait pas rester couché. Il se levait, sans révolte maintenant, mais toujours titubant, avec des arrêts d'une seconde quand il se sentait défaillir, et continuait à tourner en rond. Lorsqu'il se laissa aller enfin, n'en pouvant plus, désormais incapable de mouvements, notre cœur se serra, et nous pensâmes à avertir son maître qui dormait encore, ignorant du malheur. Il vint, les yeux bouffis de sommeil, comprenant mal, hébété de nos reproches pour le peu de soins qu'il avait eus de son compagnon.

2?0 AU T0NK1X

II se baissa vers lui, lui flatta les oreilles, s'écria: « Pauvre coco ! » et retourna se coucher.

Ce matin, à l'aube, nous courûmes aujardin. « Coco» n'était plus sur la paille ; il était allé mourir au pied d'une haie. Raide, boueux, les membres à faux, il gisait, lamentable, entre les herbes. La rosée l'avait trempé, lui donnant par avance cette horreur des cadavres d'animaux charriés par les rivières, et ses yeux demeuraient ouverts, larmoyants, pleins de cette stupeur infinie que la mort laisse derrière elle. Déjà, des moucherons se logeaient soûsles paupières, en essaims bourdonnants.

Nos coolies entourèrent le corps, le suspendirent à leurs bambous, l'emportèrent. — Un ami de moins!. . .

Et tantôt, comme nous embarquions sur le Pélicaii, un de nous montra quelque chose de noir que le courant croissant détachait d'un banc de sable, à mi-fleuve. On toucha le maître de Coco à l'épaule, et tous, nous regardâmes la dépouille informe et noire qui s'en allait au fil de l'eau. Un corbeau perché sur le ventre gonflé semblait guider ce radeau triste.

Sur le Fleuve Rouge, 16 avril.

Sur le Pélican, simple chaloupe à vapeur, nous descendons le fleuve Rouge. Nos chevaux et nos bagages reviendront plus tard, par terre, en suivant le même chemin qu'à l'aller. Et seuls, étendus sur le pont étroit du minuscule steamer, ou, plus paresseusement, encaqués sous le toit des sampans auxquels nous donnons la remorque, nous savourons notre repos, béatement. Hong-Hoa pris, c'est la guerre finie, et, par suite, le retour prochain. Nous discutons l'itinéraire à suivre pour rentrer en Europe. Les heures s'écoulent, reposantes, au fil de l'eau boueuse, et sous la chaude impassibilité du ciel.

Dans un des sampans, une femme aunamite, laide et souriante, allaite un enfant, tout en cuisant son riz. Fille du fleuve, elle est chez elle en ce bateau, où deux nattes, une marmite, une image pieuse, quelques baguettes d'autel, un tonnelet de bambou, un vieux cof-

fréta bétel forment son primitif et très suffisant mobilier. Sur ces planches pourries et moussues, sous cotte paillotte en forme de bâche, elle est venue au monde et, depuis, a vécu toujours. Sur ces nattes, elle a reçu les caresses de l'époux, sur ces nattes, trois fois, elle a reposé sa maternité douloureuse. Elle y mourra, bête fidèle et résignée que ni rêves, ni passions n'ont mordue, et dont aucun regret ne glacera le rire puéril, car nul désir ne l'a passagèrement éteint. Accroupie, les cuisses croisées, elle nous couve de son œil moutonnier qui sourit, lui aussi, du sourire enfantin des lèvres minces. La gorge ovale et maigre surgit sans honte du kékouin entre-bâillé, tend au petit singe qu'elle abreuve sa pointe hypertrophiée pareille à la mûre de haie qu'une gelée brûle et verdit avant la maturité rubescente. Deux autres enfants, tout nus, le ventre énorme, — l'un la tête rase avec, au sommet, un court plumet de cheveux, l'autre tondu partout sauf au-dessus des oreilles que surmontent, comiques, deux houppes de poils noirs, — se traînent autour d'elles, se disputant à coups de dents, à coups d'ongles, un vieux peigne de bois. Nous laissons tomber un bout de cigare. Ils s'en saisissent, se barbouillent de cendres et le fument, tour à tour, avec des mines de bonheur. Réveillé, leur petit frère repousse le sein et gigotte. 11 veut fumer aussi. Impartiale, la mère exige qu'on lui prête le cigare, et le petit monstre, très grave, le porte à ses lèvres, aspire la fumée, se salit les joues ets'amuse,éperdûment, sans

une toux, sans une grimace.Ila dix mois, nous expliquent les gestes delamère qui, contente,nous remercie, le môme pli d'aise découvrant la laque de ses dents noircies.

Pareil, le paysage se continue sur les rives. Si basses que soient celles-ci, par moments, elle nous cachent l'éternelle rizière et les cultures en ligne, dont l'implacable défilé se déroule sans qu'une parcelle de terrain leur échappe. Dans ces passes, on ne voit plus que les berges ocreuses, l'eau jaune et le ciel vaporeux. Puis, un coude brusque déplace l'horizon ; les derniers plans des montagnes de Hong-Hoa réapparaissent bleuis, ou bien c'est une digue parallèle qui se dessine, avec, à son sommet, un buffle immobile, sculpturalement profilé sur le ciel, et dont le méchant regard nous suit. Souvent, sur le dos du pachyderme, un moutard demi-nu remplace les oiseaux habituels qu'attirent les parasites. Il nous examine, parfois nous salue à l'asiatique, et son cri de « bonjour, capitaine ! » nous arrive triomphalement. Le petit homme ne sait dire que cela, mais en abuse. A plusieurs reprises encore, nous croisons des jonques que des indigènes remorquent à la cordelle. Ils s'arrêtent pour nous voir passer. Plus loin, des paysans occupés dans les champs se retournent au sifflet de la machine et nous contemplent, les hommes appuyés sur leur bêche grossière, ou accoudés sur la herse ou sur la charrue, les femmes, un panier sur la tête et les mains sur les hanches, les uns et les autres, quelquefois enfoncés, jusqu'au ventre, dans la boue grasse. Des toits çà, et là, trouent les verdures qui cei-

gnent les villages. Ensuite les berges remontent et l'on ne découvre plus que le fleuve charriant du soleil, ou s'ouvrant en éventail de feu sur des bancs de sable pointillés d'oiseaux blancs.

Mais d'autres distractions alors nous occupent. A tout instant, on s'échoue. Le mécanicien et le quartiermaître — seuls Français de l'équipage du Pélican — s'ingénient à se déhaler. Les sampanières démarrent leurs barques, s'efforcent de nous remorquer. Nos Annamites armés d'immenses perches de bambou s'arcboutent sur les plats-bords, et poussent, et geignent, et suent pour nous déséchouer. Le canot ne bouge pas d'un cran. Des débris nous dépassent dans le courant qui nous nargue et semble plus rapide : épaves sans nom qui disent la débâcle chinoise, et troncs de bananiers quon prend de loin pour des noyés verdis. On nous prie d'aller sur l'avant pour soulager l'arrière dont on retire le charbon, nos cantines à vivres et tous les objets lourds, afin de déplacer le centre de gravité de l'embarcation. Nos efforts, cependant, demeurent inutiles. Alors, ce sont des danses qu'on effectue à l'avant extrême. On nous prendrait de loin pour des épileptiques à nous voir, blancs et annamites, passagers et matelots, nous démener sérieusement, sans rires ni musiques, avec des entrechats fous dont le martèlement sur les planches sonores fait plus de bruit que la machine chauffant à vide. Lorsque nos danses et nos bonds n'ont pas enfin dégagé l'arrière envasé, et modifié le tirant d'eau général, on se décide

à envoyer un sampan porter une amarre à terre, et tout le monde fraternellement s'y attelle, dans une traction acharnée qui nous pèle la paume des mains, nous laisse sans souffle, furieux et crevés.

Cinq fois en cette journée, nous nous sommes échoués ainsi, chaque échouage durant des heures. A la lîn, nous ne nous sentons plus la force de nous plaindre, et, parqués sur deux mètres de largeur, sales et ruisselants de sueur, sans eau ni linge, sans cabine pour nous nettoyer, nous restons abêtis à nous regarder en cercle. Koïzoumi, le lieutenant japonais, seul, ne perd rien de sa placidité souriante. Incessamment, il nettoie ses ongles de fille, tandis que plus nerveux — en asiatique européanisé qu'il est, — son capitaine, le savant Ikêda, peste et jure contre le fleuve, ou contre Jean Dupuis, « ce farceur ».

Cependant, tout cela se supporte encore, tant qu'il fait jour, mais, la nuit venue, nos récriminations deviennent plus amères. Vers dix heures, un heurt brusque de la quille qui talonne, un mouvement irréfléchi qui jette presque tout le monde à bâbord, pensent nous faire chavirer. Valises, tables, bancs, seaux et vaisselle, tout dégringole. Le fanal se décroche, se brise, allume l'alcool des bouteilles renversées, nous menace d'un incendie avant l'engloutissement. Heureusement, on en est quitte pour la peur, et la sarabande recommence à l'avant, plus étrange sous la lune. Nous bondissons à pleins jarrets, nous laissant retomber de tout notre poids, et chacun, tout bas d'abord,

puis tout haut, s'excite à ce cancan, par des refrains familiers, dont les airs se battent en une atroce cacophonie. Mélopées bretonnes, japonaises, tonkinoises, refrains de Bullier se concertent, et au milieu de nos gambades de fantoches, sous le ciel criblé d'étoiles, nous nous trouvons bientôt si comiquement ridicules que nous en éclatons de rire, à présent désarmés.

Son - Tay ! Voici Son - Tay. Nous sommes à miroute de Hanoï, et dans notre impatience, nous donnons à peine un souvenir au merveilleux épisode de cette campagne du Tonkin dont les remparts de la ville et sa digue de Phusa furent le théâtre. Que de braves ont été tués ici, dont rien ne dira plus à d'autres hommes l'héroïsme merveilleux ! Il faut bien que le combat ait ses lièvres momentanées et ses joies immédiates, car elle s'éteindrait vite, la vaillance qu'insufflerait seul l'espoir des gloires à venir et des reconnaissances nationales ! Pauvre amiral Courbet, que, le cœur étreint, j'ai vu l'autre mois, à Hanoï, pleurer sous l'affront ! La politique le remplaçait en pleine victoire, l'exilait, désormais inutile, à son bord : il pleurait, et, officiers de terre et de mer, tous se sentaient émus de sa douleur, tant ils l'aimaient pour sa sollicitude courageuse et son étonnante équité. Ainsi va la vie par tous les mondes, sous tous les cieux ! Gœthe l'a trop bien dit : Chaque feuille de laurier est hérissée de ronces! Le mieux est de se cornifier le cœur le plus

vite possible, ou si les nerfs s'y refusent, de se consoler des petites saletés humaines dans de réconfortantes pensées d'art. Aussi bien, pour faux ou humble que soit notre idéal à chacun, elles offriront peut-être encore quelque intérêt, nos impressions de choses, quand nos appréciations des hommes seront devenues incompréhensibles, nécessitant des notes au bas des pages et des délayages inexacts !

L'amiral est à son bord, résigné par devoir, le désespoir à l'àme. Son remplaçant ignore, depuis près de deux mois, où cantonnent ses troupes dans Hanoï, ne sait si elles ne grelottent pas la nuit, si elles ne grillent pas le jour dans leurs infects baraquements; poussif et dédaigneux, il n'a point encore visité l'hôpital où crèvent ses blessés, ceux que l'autre, le marin insoucieux des politiques, visitait chaque jour. Mais que nous fait cela? Elles ne sont même point neuves, ces tristesses, et notre impassibilité notre mépris des petitesses gouvernementales qui les créent ou les autorisent, se sont bâtis sur de plus navrantes constatations ! Le ciel demeure étrange à dépeindre, le sol passionnant à décrire, en raison même des difficultés esthétiques de ses tons effacés ou de sa monotonie : laissons donc de côté les lâchetés ou les sottises. Documentaires, nous les retrouverons toujours pour le roman à venir, — le roman rêvé que l'on n'écrit point.

17 avril

La lune émergeait à droite, derrière une digue. Énorme et rouge, elle semblait niellée sous les fines dentelures d'une haie de bambous. Elle monta un peu encore, roula dans le ciel, dégagée soudain, comme une tête ensanglantée qui s'envole, tranchée par le sabre. Alors, sa teinte lentement s'amollit. Le cuivre rouge vse faisait laiton. Plus haut, ce fut un métal plus pâle, une rondeur pareille à ces fonds de miroir, dont, la glace brisée, la dorure garde encore un tain mercuriel. Argent et or: les deux tons mêlés clans mie fusion douce pleuraient une bleuâtre lueur. Au-dessous, les berges et les champs se vert-de-grisaient ; mais le fleuve charriait, entre des moires, un ruban de nacre, un ruissellement d'écaillés. Des vapeurs blanches rétrécissaient le cadre, semblaient des fumées mortes. Or, comme une fraîcheur tombait, s'embrumant à la rosée des rizières, la nuit pleine de lune pesait sur nous

sans ses habituelles voluptés, sans ses molles caresses. C'était la nuit froide et triste des minuits septentrionaux, où les rêveries sentent la mort et sont moins le repos que le ralentissement de la vie, où la lassitude des sommeils revêt hommes et choses d'un linceul. Car on ne les entendait pas de notre barque, au milieu du courant, les clameurs trépidantes qui, d'ordinaire ici, peuplent l'obscure étendue. Ni crapauds, ni grillons, ne s'égosillaient au bord de l'eau dont le chuchotement suivait notre sillage, au milieu d'une mousse neigeuse. L'oreille faite au ron-ron sourd de la machine, à la vibration de l'hélice, nous n'écoutions que le silence.

Notre sampan, au bout de la remorque raidie et interminée dans le noir, semblait voler de lui-même et poursuivre le vapeur. Il montait, descendait, remontait encore, et, parfois, décrivait des petits cercles pareils à des bonds élargis. Sous l'avant, l'eau léchait le bois avec des rires étouffés, et, nous nous laissions bercer, Paul Bourde et moi, par la mélancolie du fleuve et la morne tristesse de l'ombre. La lune, toujours plus haute, se voilait par instants derrière des flocons de nuage, visible encore, mais épanchant cette clarté louche qu'au chevet des cadavres les cierges filtrent à travers la mousseline des rideaux.

Parfois des mots nous venaient, interrompus souvent et comme échappés à nos rêves ; mais dans la commune sensation qui nous faisait baisser la voix, nous nous comprenions tous deux.

Subite, une antique pensée de Ballanche me revint

que je laissai tomber à l'oreille de mon compagnon : « C'est une immense tristesse, qu'une tristesse sans objet ! »

Alors, nous dialoguâmes :

Bourde — Il n'y a pas de tristesse sans objet. Lorsque ces vagues deuils s'abattent sur nous sans cause apparente et tangible, c'est qu'une douleur ancienne se réveille dans notre cœur. Le temps l'a atténuée ou endormie, mais elle couve sourdement, et, pour la faire ressurgir, il a suffi d'un son, d'une couleur, d'une impression de choses sur nos nerfs de sensitifs...

Moi — Seulement, on n'a plus la conscience distincte de cette douleur ; on la sent, mais on ne sait la préciser. On pourrait définir sa tristesse ainsi : Je mal de vivre.

Bourde — C'est un titre de roman, cela!...

Moi — Oui. d'un roman que je n'écrirai pas, vous le trouveriez encore trop réaliste ! mais que vous devriez faire, vous le pessimiste par excellence.

Bourde — Ami, vous avez la manie déplorable des étiquettes...

Moi — Eh bien, je retire réaliste et pessimiste : mais vous ne nierez point que ce voyage-ci ait modifié votre philosophie ? qu'il ait tout.au moins fait prendre corps à vos convictions?... Nous sommes sur le fleuve Rouge, à cette heure, mais votre esprit vagabonde loin de cette eau baignée de lune. Et voulez-vous que je vous dise où? Mon cher, vous êtes simplement perché sur le pic d'Adam, et, là-haut, mélancoliquement, vous regardez le séminaire des bonzes, avec le souhait passager d'y

entrer pour y tinir votre existence dans l'étude du bouddhisme pur !

(Paul Bourde ne répondit que par un sourire.)

Moi — Vous nous l'avez contée au bivouac, votre visite au grand prêtre Sumangala. Il a célébré devant vous l'entrée de Pâme de Darwin dans le Nirvana et vous a achevé avec des citations de Biïchner et de Comte...

Bourde — Il m'en a cité bien d'autres...

Moi — Schopenhauer peut-être ?...

Bourde — Eh ! c'est un bouddhiste encore, celui-là !

Moi — La foi morte, il est certain que le savant moderne devient bouddhiste. Mais, pourquoi votre érudit de Sumangala n'a-t-il pas répondu à toutes vos questions ? Vous m'avez dit l'avoir quitté déçu !

Bourde — Mon cher, il m'entretenait en présence de ses disciples, et je crois qu'il ne pouvait devant eux dévoiler toute sa doctrine. Il y a, sachez-le bien, le bouddhisme des profanes, et le bouddhisme de l'élite, la religion des rares initiés. Je voudrais connaître ceux-ci.

Moi — M'enseignerez-vous la vérité, si vous la découvrez?

Bourde — Certainement ! Le jour où j'aurai percé le mystère, quand j<i saurai comment la morale bouddhiste, lapins belle peut-être qu'on ait jamais prêchée, peut découler de théories de renoncement et de contemplation décourageantes jusqu'à la mort, je vous dessillerai les yeux, sans égoïsme !

Moi — Merci, maître !

Bourde — Et nous convertirons la France retardataire de vingt-cinq siècles. En plein Paris, nous ouvrirons un temple où nous appellerons les chercheurs anxieux qui errent à travers les ruines des croyances et ne trouvent ni consolation, ni repos entre leur foi disparue et Le pessimisme funèbre qui dessèche. Vous verrez !...

Bourde souriait toujours, et, pourtant, dans son ironie utopique, il me semblait voir passer comme un regret et comme une espérance.

— Vous vous étiez d'ailleurs, repris-je, familiarisé depuis longtemps avec les études bouddhiques ?

— Non, répondit-il, c'est un plaisir que je n'ai pas eu le temps de me donner. Seulement, j'ai traversé cette crise douloureuse où, les premières croyances mortes, l'âme jeune ballotte à travers les philosophies. J'ai demandé aux livres un tas de pourquoi, et ma désespérance a retenu celles de ces lectures qui la caressaient le mieux. Il existe un recueil, VAvadâna-Çataka, le Livre des Cent Légendes, qu'un de nos savants, M.Léon Feer, a traduit ou commenté dans le Journal asiatique et qui m'a particulièrement frappé...

Je priai mon ami de m'en dire quelques pages.

— Écoutez, lit-il :

Le bienheureux Buddha résidait à Kuci-Xagara, au pays des Mallas, dans un bosquet fermé par une paire d'arbres Çàla.

Alors, à ce moment qui était le temps du Nirvana complet, Bhagavat s'adressa à 1 ayusmat Ananda : « Ananda, lui dit-il.

préparc pour le Tathâgata, entre les deux Çàlas formant la paire, un lit qui ait la tête au nord. Aujourd'hui, dans la veille du milieu de la nuit, aura lieu le Nirvana complet du Tathâgata, dans l'élément du Nirvana où il n'y a aucun reste d'Upadhi. »

« Oui, vénérable ! » répondit l'àyusmat Ananda, et conformément aux ordres de Bhagavat, il prépara, entre les deux arbres Çàla formant la paire, un lit qui avait la tête au nord. Apres quoi, se dirigeant vers le lieu où était Bhagavat, quand il y fut arrivé, il salua avec la tête les pb'ds de Bhagavat, puis se tint à une petite distance.

Se tenant à une petite distance, l'àyusmat Ananda parla ainsi à Bhagavat : « Vénérable, le lit de Tathâgata est prêt, il est placé entre les deux arbres Çàla formant la paire, il a la tête au nord. »

Alors Bhagavat se rendit au lieu où était le lit; quand il y fut arrivé, il se coucha sur le côté droit, plaçant bien ses pieds l'un contre l'autre, se rappelant la notion intime de la vue intellectuelle, rassemblant toute sa science, fixant bien dans son esprit la notion intime du Nirvana. Là, pendant la nuit, à la veille du milieu, Bhagavat obtint le Nirvana complet dans l'élément du Nirvana où il n'y a aucun reste d'Upadhi.

Aussitôt que le bienheureux Buddha fut entré dans le Nirvana complet, à cet instant même, des météores ignés tombèrent du ciel, les tambours des dieux retentirent dans les airs.

Aussitôt que le bienheureux Buddha fut entré dans son Nirvana complet, les deux Çàlas, les meilleurs des arbres, qui constituaient le bouquet d'arbres formant la paire, s'inclinèrent et couvrirent de fleurs de Çàla la couche de lion de Tathâgata.

Aussitôt que le bienheureux Buddha fut entré dans son Nirvana complet, un Bhixu prouonça à cette heure même cette stance :

Ils sont beaux, certes, les deux Çâlas de ce bosquet,

Ces arbres, les meilleurs des arbres,

Puisqu'ils ont couvert de fleurs

Le maître entré dans son Nirvana complet !

Aussitôt que le bienheuroux Buddha fut entré dans son

Nirvana complet, Çakra, le roi des dieux, prononça cette stance :

Oui, les Samskâras sont impermanents,

Etant soumis à la loi delà production et de la destruction :

Après qu'i.s ont été produits, ils sont arrêtés.

Le bonheur coosiste dans leur suppression.

Aussitôt que le bienheureux Buddha fut entré dans le Nirvana complet, Brahma. le maître du monde, prononça cette stance :

Tous les êtres qui sont dans ce monde

Vont désormais rejeter le corps,

Puisqu'un maître comme celui-ci

Qui n'a pas son pareil au monde,

Revêtu de la force d'un Tathàgata,

Doué de l'œil de la science, est entré dans le Nirvana complet.

Aussitôt que le bienheureux Buddha fut entré dans son Nirvana complet, l'àyusmat Aniruddha prononça ces stances :

Il a cessé de respirer,

Cet ascète au cœur ferme ;

Il est parvenu au calme inébranlable,

Celui qui a l'œil de la science est entré dans le Nirvana complet !

Il y a eu une grande épouvante.

Il y a eu un tressaillement d'horripilation, Quand le maître, doué de dons les plus variés. Est arrivé au terme final.

L'esprit qui ne se laisse prendre à aucune attache

Lorsqu'il reçoit la sensation,

Un tel esprit arrive à la délivrance,

De la même manière que s'éteint une lampe.

Mon compagnon se tut. Sa voix avait donné à la vieille légende un charme intense que la nuit rendait plus pénétrante : et, tout bas, dans ma vague émotion, je songeais qu'il ferait bon de rêver à pareille heure et à des choses pareilles, dans cette Inde fabuleuse et grandiose, au bord du Gange, sous les coco-

tiers, loin de ce Tonkin terne et plat, sans légendes et sans poésie.

La lune tombait dans le ciel plus assombri. C'était un ballon d'argent d'une lumière froide que des verdures lointaines déchiquetaient sur les bords. Elle s'abîma peu à peu, disparut, et de nouvelles étoiles surgirent de partout, dans une illumination soudaine. Le même silence régnait, énorme ; seulement l'eau n'avait plus au milieu ses reflets d'or pâle, et sous le semis des astres, ses flots d'encre se pointillaient à peine. Roulés dans nos manteaux, sur les nattes du sampan, nous entrâmes doucement du rêve dans le sommeil.

27 avril

Les plaines ont encore succédé aux plaines, pareillementplates, uniformément vertes, et très tristes, avec rébouriffement, sous la brise, des bambous éplorés. Après le fleuve Rouge, couleur d'ocre mais imposant de largeur, le Cua-lac et le Taï-binh, deux arroyos, également couleur d'ocre, mais charriant une plus vulgaire laideur dans leur courant plus étroit, entre leurs rives plus pauvres, sous un ciel plus mélancoliquement noyé. Haïphong est proche : la réconfortante pensée du retour distrait le regard, le fait indulgent. Des faces anémiées se tendent, des yeux caves s'illuminent ; chacun fouille le court horizon par delà les bizarres détours de la serpentino rivière.

Quand, étranges au milieu des verdures, des mâts, de vrais mâts avec des vergues, des haubans, des agrès, surgissent, seuls visibles d'une flottille qu'un crochet du canal semble mettre en pleine terre, à droite de notre direction momentanée, un « Ah ! » de satisfaction sort de toutes les poitrines. Et l'on oublie subitement les échouages répétés et toutes les misères du voyage. Les deux jonques que nous remorquons sont pleines de soldats, des marsouins. Debout sur les toits en paillotte, ils saluent, eux aussi, l'arrivée au port. Ce n'est point encore la fin de la campagne, le retour au pays, mais c'est le repos dans une garnison meilleure, et comme une étape de la route rêvée. Déjà, ils ne se souviennent plus des pénibles trois jours qu'ils ont passés sur ces toits, dormant sous la pluie et sous le soleil, à quelques pieds de cette eau limoneuse d'où, parfois, émergent encore des cadavres chinois, gonflés, verdis, atroces. Ils bouclent leur sac ; ils bavardent; ils rient; et leurs bons rires clairs activent nos convalescences.

A. bord de VActiv

Haïphong, malgré ses sampans, gondoles asiatiques sans grâce, ne prétend point à jouer les Venise, mais ce rapprochement classique tous vient, tout de suite, à voir à marée basse les maisons bordant ses quais. Pourtant la boue, autant que l'eau, baigne leurs pilotis, et des jonques s'amarrent aux visqueuses béquilles qui les soutiennent, car l'arroyo partout remplace la rue. Par malheur, il roule des eaux sales, souvent empuanties, et ce sont de sordides masures, de lépreuses bicoques, que ces aquatiques maisons, à deux ou trois près". Malgré tout, notre première impression demeura bonne ; une vie circulait, dont on s'était déshabitué, et mettait une animation pittoresque par la ville. Mais aujourd'hui, à distance, à bord du steamship danois d'où j'écris, je ne puis plus retrouver cette sensation.

Elles sont mortes, éteintes parla gravité mélancoli-

que des faits, les préoccupations artistiques qui, dans notre voyage jusqu'ici, nous montraient surtout les paysages. Et, hors de ce Tonkin, qu'épuisés ou malades nous fuyons de toute la vitesse de notre hélice, l'ami que j'accompagne — l'excellent Paul Bourde — et moi, nous ne parlons plus que de nos désillusionnantes découvertes, que de nos patriotiques tristesses. C'est ainsi que de Haïphong, disparu maintenant à l'horizon gris, je n'évoque en moi qu'une image confuse. Par contre, avec une poignante amertume, les souvenirs de sottises dont nous fûmes témoins me reviennent, obsédants et précis . Menus faits, si l'on veut, mais d'une éloquence cruelle et attristante pour tous ceux qui pressentent l'avenir et savent quel merveilleux parti on pourrait tirer de ce Tonkin.

Il faut réagir, cependant, fouiller le carnet de notes et compléter ces correspondances hâtives, bien que je m'en imagine, à Paris, l'effet très décourageant. Ma mission en Indo-Chine était toute littéraire; — je n'en aurais point accepté d'autre, d'ailleurs, — mais il aurait fallu que le choix de mes sujets et la forme de mes récits fissent pardonner leur manque d'informations sur une terre nouvelle, les naïfs s'imaginant pouvoir connaître un pays d'après les descriptions du voyageur. Or, je n'ai pas eu la fortune de passionnantes aventures. Depuis Son-Tay, pris, hélas ! avant mon arrivée ! rien de tragique ou simplement d'émouvant. Nul moyen de claironner ! Ma phrase, comme mes enthousiasmes, comme les faits eux-mêmes, a dû

270 AU TONK.IN

se traîner terre à terre, et ma malechance, ma bonne étoile plutôt, m'ont évité la périlleuse épreuve de décrire après Pierre Loti, mon prédécesseur, une bataille pour de vrai, dans un cadre et avec des décors comme en rêvent les poètes ou les symphonistes du style. Et maintenant, sur le pont du vapeur qui m'emporte vers Hong-Kong, j'ai le regret du temps perdu, des inutiles fatigues et de mes ambitions tuées. Malgré les exhortations de Bourde, malgré mon amour de la mer et mon culte des horizons que change chaque aurore, je songe à mon roman qui, sans mon expatriement, paraîtrait à cette heure, au drame que j'aurais fait jouer...

Faux regrets, tristesses vaines: autant en emporte, dans notre sillage, le courant qui enguirlande l'eau glauque avec ses ronds mousseux. Ce voyage serait à refaire, et j'en saurais à l'avance les désillusionnants résultats, que je l'entreprendrais encore dans une ardeur pareille. Voyager, c'est changer sa vie, sortir des banalités ordinaires ; cela seul vaudrait le déplacement, ne dût-on rapporter de ses fugues ni le souvenir qui retouche, plus tard, par ce charme spécial au passé, les tableaux exotiques, ni ces jeunes amitiés nées entre le ciel et l'eau, dans les communes misères, et dont les joies durables consolent des pires dépits.

Haïpliong diffère d'Hanoï par son aspect aquatique, par ses rues étroites que, plus libre et plus varié, le commerce chinois remplit d'une animation pittoresque en même temps que d'une écœurante malpropreté. On y circule mal et on le voit vite, las de ne pouvoir mettre son cheval au trot par les ruelles grouillantes et mal pavées, ou d'être continuellement contraint de héler un sampan pour faire ses visites. L'eau charrie, en effet, les mêmes immondices qui rendent glissantes les dalles en dos d'âne des chaussées ; des relents de poissonnerie mal tenue planent sur la ville entière . Quelques maisons officielles, gracieuses et blanches, que j'avais tout d'abord vues du large en arrivant, il y a trois mois, font ressortir davantage la crasse générale de notre sordide établissement. Autour du gros de la ville s'étalent des mares croupissantes ; leurs herbes vertes, comme vers l'Est, un bois de cocotiers — le seul que nous ayons découvert au Tonkin, — distraient le regard fatigué des teintes sales de l'arroyo et des paillottes. La sensation persistante demeure un étonnement pour l'incurie dont ici la France fait preuve, et les conversations que nous tenons avec nos hôtes, tout en pataugeant dans la boue, ne sont pas pour le diminuer.

— Monsieur, me dit l'un, pourriez -vous me dire pourquoi, dans nos colonies, le titre et la qualité de Français sont-ils généralement le contraire d'une recommandation ? pourquoi l'autorité s'entête-t-elle à paralyser nos tentatives, à étouffer notre initiative ?

272 AU TON Kl N

pour quelles raisons nos fonctionnaires et nos consuls protègent-ils tout le monde, sauf leurs compatriotes ? Voudriez-vous nous dire s'ils sont délégués pour prendre nos intérêts contre les étrangers et Les indigènes, ou si le gouvernement les paie seulement pour défendre ceux-ci contre nous? Crée-t-on des colonies pour les colons, ou pour les fonctionnaire- ?

— Monsieur, me crie un autre, vous savez peut-être cela, vous Parisien : Pourquoi n'y a-t-il que des marchands de goutte en ce pays ? Pourquoi le commerce anglais et, ce qui est plus dur, lf commerce allemand écrasent-ils le nôtre ? J'ai d<:js capitaux, je veux m'établir. créer une maison française : pourquoi refuse-t-on de me vendre du terrain ? On me répond qu'on ne sait pas si la ville officielle restera ici, la barre de Cua-Cam empêchant de créer un vrai port, ou si on n'en fondera pas une nouvelle à Quan-Yen, où l'arroyo est plus profond, ou encore à la baie d'Along, dans laquelle

lent nos fleuves, et où, à notre place, les Anglais auraient déjà créé un port incomparable. Je vous en prie, monsieur : quand le saura -t-on ?

— Mon cher monsieur, me chuchote un troisième, vous avez vu nos rues boueuses, nos cloaques, nos quais où l'on compte les appontements ; vous avez vu la Résidence, un véritable cottage anglais propre, confortable et frais, entouré d'arbres et de pelouses : nous avons ici des indigènes qui travaillent pour une poignée de riz, et des douanes qui rapportent... Vous avez vu les immondes baraques où l'on caserne nos

pauvres soldats : il y a plus de dix ans que nous sommes ici ! Erudimini, voyageur !... Mais ce n'est pas tout : Ceci que je vous montre est un magasin. Ne riez pas ! Il y a des mois, vous m'entendez, des mois, que ces barriques de vin, que ces caisses de vivres sont là sous la pluie et sous le soleil. Le biscuit moisit, la farine pourrit, l'alcool s'évente, le vin se gâte et se perd. Ne craignez rien: le tout n'en sera pas moins distribué à la troupe et à la flotte. On arrose le bois des barriques, quand le soleil l'a trop brûlé ! Et il y a des mois, mon cher ami, DES MOIS qu'on réclame la construction de hangars !...

Et tous, en chœur, reprennent des doléances plus générales. Ils nous expliquent comment, de par l'incapacité ou l'indifférence des gouvernants qui signent des traités de commerce, les conventions avec les chemins de fer et les traités avec les compagnies de navigation subventionnées, toutes les colonies ont avantage à user de produits étrangers et à ne jamais recourir à lanière patrie. A Haïphong, nous démontrentils, il est plus économique d'acheter, par exemple, des vins de Bordeaux à des maisons allemandes ou anglaises qu'à des maisons françaises. Les premières le prennent à Bordeaux d'où les tonneaux, par des vapeurs au fret léger, vont à Londres, qui les expédie à Hong-Kong. De Hong-Kong à Haïphong, un troisième navire anglais les porte aux consommateurs français. Tarifs en main, il serait beaucoup plus coûteux d'expédier ces futailles de Bordeaux à Marseille par chemin

21i AU TOXKIN

de fer et de les confier ensuite à nos paquebots !!!

Ensuite ce sont des plaintes sur l'entêtement routinier de nos industriels et de nos commerçants. Pas un ne consent à changer un métier, à élargir ses cotonnades, à satisfaire les commandes de l'Extrême-Orient que l'Angleterre et l'Allemagne ont habitué à des modèles fixes. Pas un n'ose risquer dix mille francs sur l'affaire la plus certaine, à cause de l'éloignement. Mieux encore, tous refusent à leurs compatriotes le crédit que ceux-ci trouvent sans peine à Londres et à Hambourg!...

Je ne proteste, ni ne console, sachant, hélas ! tout cela trop vrai...

Et voici, résumés en ces fragments de conversation, les souvenirs que j'emporte des dernières heures que j'ai passées au Tonkin! Sans bien chercher, je retrouverai d'autres souvenirs antérieurs, mais pareils, s'ils ne sont pires.

A bord de VActiv, devant Hoï-How (Ile d'Haï-nam), 4 mai.

C'est dimanche. Le grand soleil flamboie dans le ciel crûment bleu qui arde lui-même et pèse sur la mer. Les flots, verts encore tout à l'heure dans le matin naissant, ont pris une teinte indigo, très foncée. Au large, leur clapotis secoue un lac incandescent de paillettes : On dirait un millier de miroirs à alouettes qui, sur un sol mobile, vireraient, aveuglants, tous ensemble. Des hirondelles blanches tournoient autour du vapeur.

Le navire évite au courant et à la marée. C'est une continuelle surprise pour les yeux qu'on relève brusquement après quelques pages de lecture : la terre qui était à droite se trouve à gauche, bande verte et jaune, très éloignée. Tout est changé. Dans une distrayante et brève désorientation, nous cherchons nos points de repère : un toit de pagode et des pavillons chinois dont l'étoffe promène son triangle dentelé, pareil à l'aile d'une girouette, perché à l'angle d'un fortin.

276 AL" TON Kl X

Un grand silence règne, donnant cette instinctive sensation du dimanche qu'on a souvent sans consulter le calendrier. Pas un bruit entre le ciel bleu et l'eau bleue. Sur rade, deux canonnières chinoises, un steamer anglais et des jonques indigènes semblent morts. Une chaleur tombe du ciel, monte de la mer, s'épanche entre deux réverbérations. Toute la vie se concentre sur quelques voiles de pécheurs, des voiles de nattes passant et repassant dans le soleil, éblouissantes, comme tressées d'or.

Sous la tente dont les trous criblent le pont de sous neufs, l'atmosphère devient irrespirable. De chauds effluves de graisse montent de la machine, planent dans l'air sans brise. A l'avant, c'est l'odeur de l'opium qui sort de la cale, et demeure, nuage odorant, au-dessus du panneau sur lequel je me penche. Les Chinois passagers gîtent au milieu des colis. Quelques-uns jouent. D'autres se balancent dans leur hamac, et leur longue queue déroulée rampe sur les vêtements blancs, comme le serpent des vignettes de Riou dans les romans de Boussenard.

Je guette s'il ne vient pas de terre un sampan que je puisse héler pour aller à Hoï-How. C'est à peine si la marée, désespérément lente, commence à se faire sentir. Plus rapide, le thermomètre s'élève encore, et. avec la température, l'impatientant supplice de cette immobilité et de ce silence s'accroît.

Enfin, voici la barque tant souhaitée, portant une équipe de Célestials si brûlés de soleil qu'on les pren-

RETOL'U 277

drait de loin pour des nègres. Longtemps, ils me gardent, luttant de leur mieux contre le courant, et se dirigeant en zigzag pour éviter les eaux trop basses. Peu à peu, les côtes se rapprochent et je distingue nettement, par delà des plages de sable et des lignes vertes de bambous, des fortifications naïves, des toits.

Il y a une heure que nous avons quitté YActiv quand le sampan s'engage au milieu d'un canal menant au petit port de Hoï-How. Nous passons entre deux fortins ridicules dont un mur de boue et de cailloux assujetti par des bambous prolonge les vaines défenses. Les créneaux à angle droit ont un mètre et demi dans tous les sens, pareils aux fenêtres auxquelles manque encore l'entablement dans les constructions inachevées. Des canons antédiluviens allongent çà et là leur cou vert-de-grisé. Des fanions blancs brodés de chimères sont fichés aux angles. Au fort de gauche, des soldats chinois travaillent encore, exhaussant les remparts et crénelant les portes. Avec le cercle jaune bariolé de caractères rouges qui met une lune claire à leur uniforme sur la poitrine et entre les deux épaules, ils ont une étrangeté pittoresque, un moment amusante. Leurs voisins de l'autre bord, guerriers pacifiques, pèchent à la ligne, ou cherchent des crabes entre les pierres de la rive. Sous le soleil, l'ensemble demeure paisible; même, il serait banal, à force de tranquillité sans grandeur, si la fantaisie des forts", des costumes, des drapeaux n'y jetait sa note de paravent,

Le canal s'élargit. Une autre forteresse apparaît, plus v ieille encore et plus énorme,mais aussi plus inoffensive.

De ses meurtrières toujours rapprochées, toujours invraisemblablement larges, on ne saurait tirer sans atteindre les ouvrages de première ligne. Des drapeaux flottent au-dessus de cette bâtisse. Devant elle, dans le retour d'équerre que fait le canal fuyant à gauche, des jonques de guerre se carrent pesamment. Leurpouperappelle l'arrière de nos antiques nefs, et les flancs ventrus font sourire avec leurs cuivres neufs sur leur bois pourri, avec leurs antiques canons. Des soldats et des marins vont et viennent sur le pont. D'autres — coolies misérables,ramassés sur les quais de Canton — vident, assis en cercle, d'incessants bols, au milieu d'un papillotement de baguettes plongeant furieusement dans les gâteaux de riz et furieusement poussant leur prise aux lèvres des dîneurs*

Il n'y a plus sur la rive, à gauche, que de rares cases espacées par des massifs verdoyants. A droite, au contraire, les maisons se suivent, construites sur pilotis et se touchant toutes. La Douane et deux ou trois docks européens rompent seuls la laideur sale de ces bicoques.

C'est à la Douane qu'on accoste. On traverse les bureaux où se prélassent des employés anglais et allemands, puis, de cour en cour, on débouche dans la ville même. Alors, en cinq minutes, on a vu Hoï-How.

Ce n'est plus le Tonkin, c'est la Chine, la Chine classique, étrange et monstrueuse, où la vie grouille,

bigarrée. Une fourmilière d'insectes multicolores. Je suis une ruelle irrégulièrement dallée, en dos d'âne, bordée de boutiques accolées étroitement. Deux mètres de largeur dont les auvents et les étalages qui débordent mangent encore une partie. Çà et là, des nattes tendues sur des bambous unissent les maisons. On marche à l'ombre sous ces toits, mais souvent les nattes sont trouées, ou bien, c'est une branche d'arbre, surgissant d'une cour, qui s'avance et s'étale, acacia ou letchi, tendrement verte ; de longues flèches de lumière percent alors la voûte, allument les ors des enseignes, blondissent les fruits, vernissent les laques, poudroient de mica les pavés. Les maximes de Confucius gravées sur les tableaux rouges, les lettres compliquées des écriteaux et des étiquettes, les chamarrures des comptoirs, les papiers dorés et argentés des vitrines s'irradient avec des à-coups sautillants, crevant l'œil. Tout paillette, tout chatoie, tout miroite : soleil et clinquant partout se marient. Mais la grande fête du regard se donne sur les étals en plein vent, surchargés de légumes, de fruits, de poissons et de viandes, au milieu des soucoupes innombrables remplies de riz ou de mélasse. Les poissons s'irisent, humides encore, écaillés de nacre, et confondant, tassés, leurs fugaces arcs-en-ciel. Les concombres, les oranges, les piments, les tomates, les cédrats, les letchis, les mangoustans, les mangues, les bananes échafaudent des pyramides polychromes et parfumées sur un fond d'herbes violemment vertes, ou sur des plateaux la-

280 Al' TONKIN

qués dont les bords d'un noir glacé reluisent. Des mouches bourdonnent au-dessus, dans l'odeur de miel, pareilles à des essaims d'étincelles, quand leur vol chassé par le marchand coupe les bandes de lumière pleuvant sur la rue, d'entre les feuilles ou les nattes. Des cristallisations de sucre brisent des éclats de mercure à la surface des confitures. Des quartiers de porc et de chien virent, pendus à des bambous, et montrent, tour à tour, la peau vernissée, couleur chrome, et leurs chairs rubescentes.

Le marché se continue d'un bout à l'autre de la rue principale, surgit plus crûment colorié à chaque coude qu'elle décrit. Une impression de vie féconde se dégage des choses. On se heurte, on se bouscule, on se presse. Des enfants glissent entre mes jambes. Des brouettes énormes à roue pleine, effroyablement grinçantes, roulent incessamment, creusant de passagers sillons dans la foule, et le bruit des marteaux frappant le bois et le fer, les aboiements des chiens, le tintement des sonnettes et des gongs compliquent la fièvre de la rue d'un tapage sans trêve. Parfois, passe une chaise à porteur. Poupine, une tête de femme étrangement fardée apparaît une seconde, et le courant recoule plus fort derrière les coolies, fait de Chinois habillés de blanc ou de bleu, de filles du peuple grassouillettes qui rient aux éclats, de vieillards au nez chaussé d'immenses lunettes, de soldats qui ricanent ou m'insultent, et sur mes talons crachent avec mépris.

De loin, toutes ces tètes semblent appartenir à des

pantins et remuer sur place. Des parasols violets étoilent leur moutonnement. Les chapeaux de paille, immenses, ondoient comme des boucliers d'or. Je marche, je marche, je marche, sans que cette animation s'arrête; continuellement boutiques et échoppes défilent, toutes pareilles, avec leurs lanternes énormes couvertes de chimères carminées. Chacun travaille avec rage. Pas un oisif. Les échoppes de savetiers sont innombrables. Dans un faubourg, après une porte ouverte dans un rempart qui ne tient plus debout, je retrouve des marchandes en plein air vendant du riz, du thé et du poisson bouilli. Elles sont assises sur de vieux canons démontés. Plus loin, je m'arrête devant un forgeron qui fabrique des affûts. Ses ouvriers en rangent une demi-douzaine devant la porte, mais la foule ne semble point prendre garde à ces préparatifs belliqueux. Et je rebrousse chemin, souriant aux choses déjà vues, dans une curiosité plus molle qui s'étonne pourtant encore à tous les coins. Un orage se prépare, le ciel devient fuligineux, et, dans l'ombre grandissante, les petites lampes allumées dans chaque boutique devant l'autel des ancêtres jettent une lueur plus jaune, lustrant les moulures des niches et pailletant les Bouddha dorés.

Canton, 28 mai 1884.

Si la France doit au talent et à l'habileté du commandant Ernest Fournier la libre possession d'une de ses plus belles colonies, je lui dois, pour mon f humble compte, un supplément de voyage et un surcroît de fatigue dont je me remets mal, mais dont je ne me féliciterai jamais assez.

J'arrive de Tiensin. La paix s'étant signée dans cette ville, il était naturel d'aller y chercher des informations précises sur ses causes et ses effets; mais cette besogne n'était point mienne, et ma mission restant toute littéraire, j'aurais repris sans plus de souci la route de France, si cette question de la paix et du Tonkin ne m'avait passionné à l'égal de tous ceux de nos compatriotes lix<^s en Extrême-Orient.

J'insiste sur ce point à dessein. J'imagine en effet qu'à l'annonce de la convention de Tiensin, — à moins que les journaux français n'aient été,tout de suite, plus explicites que les feuilles de Hong-Kong, — on aura dû maudire un coup encore la politique et les politiciens pour ce nouvel affront infligé au drapeau. A Hong- Kong, en tous cas, comme à Saigon, l'impression première était lamentable. « Quoi! disait-on, c'est pour atteindre ce piètre résultat qu'on a fertilisé les rizières avec le sang de nos troupiers et jeté tant de millions à l'eau ? On renonce à demander une indemnité de guerre, on ne prend pas les mines de charbon de Formose, on n'annexe pas Haïnam et l'on s'en tient au Delta avec une zone neutre, source éternelle et ruineuse de conflits ; c'est de la folie ou de la lâcheté ! »

Ces propos s'expliquent. Le texte entier du traité n'avait pas encore paru, et de l'extrait en trois lignes qu'en donnaient les « papiers » anglais, on retenait seulement ces deux points : abandon de l'indemnité et ouverture au commerce européen de trois provinces chinoises. Conclure de là qu'une fois de plus, nous étions bernés, et qu'une fois de plus, nous avions tiré les marrons du feu pour les Allemands et les Anglais seuls outillés de façon à profiter de l'ouverture de ces provinces), c'était raisonner logiquement; et chacun raisonnait de la sorte.

Pour moi, je me mêlais aux discussions, et, plus qu'un autre, je déplorais la sottise commise Nous sommes ainsi : les plus indifférents s'emportent quand

il s'agit du pavillon. D'ailleurs, cet étrange et merveilleux Tonkin est un si bizarre pays que chacun s'y intéresse. On y vient chercher des tableaux, des descriptions, des prétextes à une orgie de couleur, puis, un beau matin, on est empoigné. L'homme de lettres devient colon, colon chauvin, et, si l'on touche à «son Tonkin », il s'emballe. Cette chose m'arriva. Seulement, lorsque j'eus expectoré ma bile, je réfléchis qu'il serait bon au moins de connaître le traité en son entier avant de le juger, et de savoir surtout comment et pourquoi on l'avait conclu. Puis, un espoir me hantait. Puisque le commandant Fournier avait mis son nom au bas de ce document, c'est que celui-ci était honorable et nécessaire. Et je pensais cela, parce qu'en ce temps d'avachissement général, les hommes d'honneur et de talent se faisant rares sont connus, et que le commandant Fournier a sa réputation, étant un de ces hommes.

Voilà pourquoi je me suis condamné à une nouvelle étape. Maintenant, je demande la permission de raconter au petit bonheur, au hasard de mes notes, sans souci du mot et de la phrase, ce qu'elle m'a appris. Cela ne sera pas très littéraire, mais il se pourrait que cela fût instructif.

Le signataire pour la Chine de la convention de Tiensin, S. Exe. Li-Hung-Tchang, vice-roi du Tché-Li, est le seul homme d'État sérieux du Céleste Empire. On a dit cent fois quelles étaient sa situation exceptionnollo et sa valeur, et le nombre d'amis, voire d'admira-

teurs, qu'elles lui ont'valus parmi les Européens euxmêmes, tandis qu'elles lui attiraient la haine des «Vieux Chinois », particulièrement de la cour et du Tsong-Li- Yamen de Pékin. Les ennemis du vice-roi, par contre, étaient les amis ou les agents du marquis de Tseng. Faut-il ajouter que les deux hommes ne se sont jamais aimés ? On l'a vu de reste, par le désaveu que l'homme d'État infligeait à l'ambassadeur, en 1883. En son temps, la chose fit quelque bruit. C'était à l'époque où le directeur du Gaulois plaçait des abonnements dans l'Empire du Milieu et daignait partager ses faveurs entre M. de Tsengetles gens du «pschutt» ou du «tschock».

Dans le public, on prête généralement à M. Jules Ferry — on ne prête qu'aux riches — l'intention de mystifier la Chambre en inventant le désaveu de Son Excellence Li. La chose était réelle cependant. Le viceroi n'a jamais caché ses sentiments à l'endroit du trop nomade ambassadeur, et le ministère de la marine aurait pu confirmer les faits que M. Jules Ferry avança sans trouver créance. Éternelle moralité de la fable ! Ne jamais crier : « au loup ! », quand le loup n'y est pas, ou le vrai cessera d'être vraisemblable.

Ce loup me ramène à mes moutons...

Li-Hung-Tchang, homme supérieur, se connaît en hommes. Il avait fait et cultivé la connaissance du capitaine de frégate Fournier, en 1879, pendant le conflit chino-russe, et avait démêlé tout de suite à quel officier il avait affaire. M. Fournier, alors commandant du Lynx, resta deux hivers à Tiensin, mais n'accepta du

vice-roi que son amitié, malgré l'insistance de celui-ci à lui offrir la position de directeur de sa marine avec des émoluments plus qu'asiatiques. Le jeune officier rêvait autre chose : il nourrissait les patriotiques ambitions des esprits ayant conscience de leur valeur. Avec amour, il préparait déjà les plans d'une expédition au Tonkin à laquelle, un an plus tard, il travailla comme aide de camp de l'amiral Jauréguiberry, et les questions indo-chinoises le passionnaient si fort qu'il donnait à leur étude tout le temps que ne lui prenaient pas ses fonctions et ses remarquables recherches sur les typhons. Car, et c'est là un point à noter valant bien sa parenthèse, le diplomate de quarante -ans qui a donné à la diplomatie la leçon de Tiensin, n'est pas seulement un marin du plus grand mérite, ce n'est pas seulement un brave soldat qui, au Bourget, prit le parc d'assaut avoc une poignée de matelots et fut mis à l'ordre du jour de l'armée, c'est aussi un savant dont les travaux sur les déviations du compas sont célèbres dans toutes les flottes des deux mondes.

Commandant du Volta, M. Fournier fut chargé, au mois de septembre 1883, d'aller chercher M. Tricon nu Japon. M. Bourrée était rappelé après avoir commis de phénoménales erreurs et son successeur débarquait à Shangaï sans plan ni instructions. Mais, lui aussi, il avait remarqué ce jeune capitaine de frégate à qui la Chili'' et les affaires chinoises étaient si familières ; il le garda près de lui, en fit son ami. Même, on prétend qu'il dut beaucoup à c#tte amitié son raccommodement

avec Li-Hung-Tchang, entre autres choses. Toutefois, comme je tiens ce renseignement du chargé d'affaires de... Saint-Marin, on en croira ce qu'on voudra, les diplomates étant — après les cabotins et les peintres — les gens qui disent le plus de mai les uns des autres.

Ce qui demeure certain, c'est que M. Fournier, détaché en mission, accompagna l'ambassadeur à Pékin et àTiensin. Dans la première de ces villes, M. Tricou refusa fort habilement de parler d'autre chose que de l'indemnité due à la France pour les événements de Canton. Il voulait attendre une victoire de nos troupes au Tonkin pour reprendre sur un pied nouveau les négociations si étrangement menées par M. Bourrée. A Tiensin, chez le vice-roi, c'avait été autre chose. Le diplomate et le marin s'étaient laissés tâter, mais Son Excellence Li ne leur offrant, à peu de choses près, qu'un replâtrage du traité Bourrée, l'affaire en étai restée là.

On se souvient qu'en quittant Pékin, M. Tricou alla faire ses adieux au Japon et, de là, rentra en France. Nous nous croisâmes à Colombo ; seulement, quand l'ambassadeur m'y souhaita bon voyage, il ne prévoyait pas, ni moi non plus, du reste, que son ancien hôte du Volta aurait seul l'honneur de signer la paix et que le hasard des choses amènerait l'homme de lettres à courir avant lui, ministre plénipotentiaire, sur les routes de Chine...

L'homme propose... En Chine, ce n'est pas Bouddha, ce n'est pas Confueius qui disposent : c'est Li-Hung-Tchang.

288 AU T0NK1N

A la fin du mois de mars dernier, l'Impératrice- Régente l'invitait à traiter au plus tôt avec la France. La souveraine n'était pas sans avoir les nerfs crispés de ce qui se passait autour d'elle, à chaque courrier du Tonkin. Et, très vivement, elle reprochait aux membres du Tsong-Li-Yamen de n'avoir su faire ni la paix ni la guerre. Son Mazarin, par bonheur, n'était pas en exil.

Le vice-roi ne se fit pas prier : on lui donnait raison. Et se rappelant le commandant Fournier, il résolut de le faire sonder.

Li-Hung-Tchang, ai-je dit, a plusieurs amis européens. Celui de tous qu'il préférait, et que, plus que jamais, il préfère, était un Allemand, M. Détring, cornmissaire des douanes chinoises, fixé dans l'Extrême- Orient depuis vingt ans. M. Détring, connaissant assez bien M. Fournier, Son Excellence l'expédia à bord du Volta.

Ce choix, cette mission, ces procédés pourront étonner à Paris, mais nous sommes en Chine. Aussi bien, le commissaire des Douanes n'en était-il pas à ses débuts. Conseiller intime du vice-roi, il avait été chargé par lui d'étudier, au cours d'un voyage en Europe, l'état des esprits dans les chancelleries et les dispositions de l'opinion en France à propos du Tonkin. Très au courant de nos divisions politiques, et se liant de moins en moins à l'épique marquis de Tseng, Li-Hung-Tchang voulait être renseigné par des rapports de visu. M. Détring, homme intelligent et impartial, s'était fort bien acquitté de sa tache.

Ici nous entrons dans une comédie ou plutôt dans un roman, mais dans un roman dont tous les détails sont rigoureusement exacts. Et si l'on s'étonne de ce que je les aie découverts, je répondrai qu'en Extrême- Orient, comme ailleurs, et plus qu'ailleurs, partout où il y a trois temples, deux consuls et une femme, les secrets courent les rues — et ne courent pas si vite qu'on ne puisse les rattraper, quand on n'est pas goutteux.

M. Détring,en sa qualité de commissaire des douanes, avait un chef.

Ce chef, le Directeur général, s'appelait M. Hart.

... M. Hart, Anglais et gallophobe — qu'on me pardonne ce pléonasme I

Ainsi que le veulent toutes les traditions, M. Détring n'aimait pas son chef ;

Et celui-ci le lui rendait, — toujours d'après les mêmes traditions.

Il le lui rendait si bien, qu'il n'aimait pas davantage les amis et les protecteurs de son subordonné, Son Excellence Li-Hung-Tchang, entre autres.

Et le commandant Fournier, qui, de la passerelle du Volta, voyait tout ce qui se passait en Chine, savait toutes ces choses, calculait les ambitions de tout le monde.

Et il éclata de rire dans sa barbe, quand l'ambassadeur amateur le « sonda ».

Ayant ri, il pensa que ce serait bien le diable, s'il ne réussissait pas à tirer un bon traité d'une situation

pareille, chacun étant intéressé à l'établissement d'une entente : Li-Hung-Tchang, pour satisfaire l'Impératrice, consolider son crédit et écraser ses rivaux ; M. Détring, pour... embêter son chef, assurer son avenir et éviter un échec à son protecteur.

Le négociateur quitta le Volta, emportant la réponse écrite du commandant. Le marin dans sa lettre au vice-roi posait comme condition première, et sine qua non, le rappel du marquis deTseng. Ce rappel prononcé, peut-être pourrait-on, ajoutait -il, se mettre d'accord, si la Chine nous payait une indemnité de guerre, retirait ses troupes du Tonkin et nous y laissait notre entière liberté d'action. J'imagine que, ces bases écrites, M. Fournier ne s'en tint pas là, et que M. Détring fut dûment stylé. Au fond, le marin s'amusait bienheureusement à la pensée d'employer un Allemand à une œuvre française. Pour que la chinoiserie fût complète, il ne devait point d'ailleurs tarder à prendre comme second auxiliaire un Chinois véritable. Même, les mécontents partent de là pour clabauder. Mais pour ceux qui savent le fond des choses, le plan du capitaine de frégate était mieux que spirituel. Je n'insiste point. Il a réussi, du reste, et cela dit tout.

Li-Hung-Tchang médita longuement la lettre de l'officier et la transmit à Pékin ; seulement, en raison de son premier article, il eut soin de la faire tenir directement à l'Impératrice, avec ses propres commentaires, dont la conclusion était, aux mots près, celle-ci :

« Je ne puis engager de pourparlers si nous ne don-

nons pas à la France une première satisfaction, en même temps qu'une preuve de notre désir de traiter avec elle : le rappel de notre ambassadeur s'impose. »

L'Impératrice hésita, comme on pense. Le marquis de Tseng est de la première noblesse, son parti toutpuissant, mais, tandis qu'elle tergiversait, le Volta ne demeurait pas inactif. Son commandant menaça de bombarder Ké-Long (île de Formose), où l'on refusait de lui vendre du charbon. Il est présumable que le mouvement de peur, qui, dès le premier branle-bas de combat, amena les autorités de Ké-Long à livrer le charbon, et à faire, par écrit, toutes les excuses possibles, eut son contre-coup sur le continent et à la cour. La souveraine céda : à la fin d'avril, le marquis de Tseng était rappelé.

Peu après, Ma-Kien-Schang, un Chinois européanisé, licencié en droit de la Faculté de Paris, interprète et conseiller intime du vice-roi, venait en apporter la nouvelle au commandant Fournier, et, sur ce gage de sincérité, l'invitait à venir à Tien-sin conférer avec son maître. L'officier avait trouvé son second auxiliaire.

Muni de l'autorisation de l'amiral Lespès, mais négociateur simplement officieux, il se rendit à Ché Fou. Le 5 mai, il débarquait à Tien-sin, et, tout en laissant adroitement supposer qu'il venait simplement étudier les fortifications de cette place, il s'abouchait secrètement avec Son Excellence Li, dès le lendemain même. Le 1 1 au soir, la convention était signée.

Sans doute, on s'étonnera d'une aussi rapide entente,

mais il ne faut point perdre de vue que le vice-roi connaissait déjà les conditions du commandant, et qu'en vue d'une discussion prochaine, ils avaient, l'un et l'autre, préparé leurs batteries. J'ajouterai qu'au début M. Fournier agissait en amateur, qu'il reçut seulement le 8 ses pleins pouvoirs par télégraphe, et qu'enfin il se trouvait sans instructions, livré à lui-même et responsable du succès d'une mission qu'il n'avait pas, à vrai dire, sollicitée.

Plus d'un officier, à sa place, quand M. Détring était venu sonder le terrain, aurait répondu qu'il ne savait rien et qu'il a n'avait pas d'ordres ». Le commandant du Yolta, moins timide, avait deviné la « convention à faire ». 11 fallait donc réussir, et pour cela, ruser.

La première et grosse difficulté à aplanir était sans contredi t la question de la suzeraineté de la Chine sur l'Annam et le Tonkin. Là-dessus s'étaient brisées les négociations précédentes. La Turquie peut publiquement abdiquer ses droits sur la Tunisie, mais la Constitution chinoise est trop formelle, l'esprit chinois trop ancré dans ses traditions, pour qu'on obtienne de la Chine un semblable abandon. M. Fournier biaisa. La difficulté fut tournée à l'aide du mot « respecter » introduit dans l'article 2. On sait que, par cet article, le Céleste- Empire, se déclarant « rassuré », s'engage à évacuer le Tonkin devant nos troupes, et à « respecter » les traités directement intervenus ou à intervenir entre la France et la Cour de Hué.

Aujourd'hui encore, je m'étonne que la Chine ait

accepté cette clause, renversement d'une politique séculaire. Le commandant, me dit-on, eut fort à batailler pour l'y contraindre. Mais il connaissait à merveille la situation, joignait l'énergie du soldat à l'habileté d'un négociateur consommé et, d'après les cancans diplomatiques, s'appuyait enfin adroitement sur les ambitions avouées ou non avouées des conseillers de son adversaire. Dans le Céleste-Empire, on peut être vaincu, mais on ne doit jamais perdre la face. Perdre la face, c'est être humilié, c'est être déshonoré. Un François Ier asiatique , après un Pavie, s'écrierait : « Tout est perdu, sauf la face ! » Cependant, c'est surtout sur le terrain des affaires que cette expression s'emploie. Le Chinois est tout orgueil, se croit le premier peuple de la terre. Ménagez ses illusions et sa susceptibilité, laissez-lui la face, qu'il paraisse obéir à son amitié pour vous, cette amitié fût-elle invraisemblable, et non céder à la force : vous en ferez ce qu'il vous plaira — si vous êtes le plus fort, s'entend. Puisque, dans le jugement par lequel vous le condamnerez, sa vanité se raccroche aux considérants, rendez ceuxci élogieux. La fooorme avant tout ! (1)

(1) La Chine s'engagea à procéder immédiatement à cette évacuation, et désigna un mandarin pour y présider et prévenir tout conflit. Les dates du 6 et du 26 juin furent désignées pour l'occupation par nos troupes des places de Lang-Soa, Cao-Binh et de Laokay. M. Fournier en informa aussitôt M. le général Millot en l'invitant à « expulser par la force les garnisons chinoises, attardées à ces deux dates » [sic). Mais celui-ci, comme désireux d'offrir à la Chine des moyens d'éluder ses engagements, prit des mesures insuffisantes, et n'envoya à Lang-Son qu'une poignée d'hommes. (îette colonne se heurta à une armée chinoise dont les chefs demandèrent par écrit un délai pour se retirer. Le

M . Fournier savait cela. Il fit passer l'article 2 grâce à l'article Ier. D'après cet article 1er, la France s'engage à protéger, envers et contre tous, les frontières méridionales de la Chine, limitrophes du Tonkin. A première lecture , l'engagement semble grave , mais on découvre vite, à la réflexion, qu'il n'y a rien là que d'ordinaire. Ne pas protéger lesdites frontières, ce serait, pour nous, abandonner le Tonkin. Notre drapeau flottant sur le Tonkin, nul n'attaquera la Chine en passant par notre territoire, sans par cela nous déclarer la guerre. En un mot, cet article reste la simple énonciation de notre devoir de neutres. La Belgique, par exemple, a des obligations

commandant français crut devoir passer outre sans demander d'ordres ou de renforts et, tombé dans une embuscade, se retira après avoir perdu le tiers de son effectif. On sait quels événements suivirent, et aven quelle joie aotipatriotique les diplomates de carrière et les politiciens se livrèrent à l'exécution en rèirje du traité de Tien-sin et de son auteur. D'autre part, la Chine, sommée de noui indemniser po'ir ce désastre, dont elle n'était qu'à demi responsable, crut Toccision bonne, le parti de la guerre et les ennemis de Li-Hung-Tchang reprenant le dessus, pour se dérober à ses engagements solennels. Avec sa mauvaise foi ordinaire, elle nia avoir jamais consenti à l'évacuation du Tonkin à date fixe, et démentit effrontément M. Fournier, sans même reculer devant la confection de faux diplomatiques, jusqu'au jour récent où la traduction des lettres écrites par les mandarins militaires de Lang-Son au commandant des troupes françaises fit éclater la vérité et justifia le marin diplomate qui n'avait d'ailleurs pas, pour vrai dire, à être justifié aux yeux des patriotes comme à ceux des gens familiers avec les choses de rExtrême-Orient. Dans ces lettres, en effet, les mandarins chinois, tout en sollicitant un délai pour emmener leur armée, avouaient avoir reçu l'ordre de se retirer devant nous à date fixe et s'excusaient de ne pouvo r immédiatement exécuter cette clause du traité de Tien-sin. L'auteur n'a pas à indiquer ici la moralité à tirer de ce fait, ni à s'appesantir sur les écrasantes responsabilités qui en découlent pour H. Millot.

{Note du t« octobre 1884.)

analogues vis-à-vis de l'Allemagne et de nous. Mais le commandant du V»lta fit de cette énonciation un habile usage. La Chine se trouva contente étant flattée, et parut ne concéder les points stipulés en l'article 2 qu'en reconnaissance des promesses faites par l'article 1er.

Restait la question d'indemnité. M. Fournier n'avait pas d'instructions précises, et les journaux, seuls, hélas! avaient appris à l'Extrême-Orient qu'on pût en demander une. Néanmoins il alla de l'avant, feignit d'avoir des ordres, cita un chiffre exorbitant et, comme il le voulait, fit peur. Très justement, Li-Hung-Tchang déclara que les troupes chinoises ayant été appelées au Tonkin par l'empereur d'Annam, c'était à celui-ci à payer les pots cassés, et qu'il serait décapité à Pékin, lui vice-roi, s'il souscrivait à une condition pareille. « D'ailleurs, ajoutait-il, nous ne pouvons payer. La dynastie actuelle jouerait le pouvoir sur cette carte-là. Vous savez où nous en sommes : nous avons eu notre krach, le pays est très appauvri, sinon ruiné, nos banques sont en faillite, on nous a refusé le renouvellement de notre dernier emprunt. Il nous faudrait frapper de nouveaux impôts, c'est-à-dire allumer des révoltes. Je vous cède le Tonkin, mais vous payer encore pardessus le marché, ce serait perdre la face. Une révolution naîtrait qui bouleverserait le pays et balaierait non seulement le trône, mais les étrangers. Et puis, qu'y gagneriez- vous, votre indemnité empochée? Nous vous fermerions nos deux cent cinquante lieues de

frontières de terre et nous vous barrerions trois provinces ayant 80 millions d'habitants !... »

Le négociateur français en était arrivé à ses fins. Il n'avait plus qu'à répondre que ces raisons étaient excellentes, mais qu'il avait sa mission à accomplir. Il put promettre de plaider la cause des Chinois auprès de son gouvernement, mais en exigeant à cet effet qu'il fût offert une compensation pour notre abandon de l'indemnité...

Et l'article 3 fut enlevé . On sait que la Chine s'y engage à 'conclure avec nous un traité de commerce spécial et favorisant spécialement notre trafic. Aussi bien l'article, par les mots : En retour, porte le caractère d'un échange. La Chine oubliant sa promesse, nous pouvons, traité en main, rééditer notre demande d'indemnité, et obtenir mieux encore.

L'article 4 est sans importance. Il continue à rassurer la Chine, à lui conserver la face. Li-Hung-Tchang était navré que, dans le traité de Hué, M. Harmand eût ajouté au paragraphe stipulant que le résident de France serait l'intermédiaire de l'empereur d'Annam dans toutes ses relations avec les puissances, les mots : « Y compris la Chine. » On lui promit d'enlever ces quatre mots en conservant l'esprit de ce paragraphe. Encore une question de forme.

Ce n'était pas tout que d'avoir amené le vice-roi à accepter cette convention, inespérée pour nous, si l'on en juge par les instructions primitives données à M. Patenôtre. Il fallait l'approbation ne varietur de

Pékin. On ne l'obtint pas sans peine, le rappel de M. de Tseng ayant exaspéré les ennemis du vice-roi, mais enfin, on l'obtint, et M. Jules Ferry put féliciter l'ambassadeur improvisé.

Cette véridique histoire ne serait pas complète, si je ne disais un mot du désappointement des ministres et consuls étrangers à Tien-sin, quand ils apprirent la signature du traité.

Le 12 mai, de grand matin, étant encore dans leur lit, ils reçurent tous une invitation à dîner au consulat de France. La lettre les informait que Son Excellence Li-Hung-Tchang, vice-roi du Petchili, serait des convives, et portait comme signature :

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