Organisation sociale
Les auteurs chinois, décrivant le Yun-nan ancien, disent que «les peuples de ces contrées, divisés en un grand nombre de principautés, étaient gouvernés par un ou plusieurs chefs indigènes. Ceux-ci, poussés par leurs sentiments belliqueux ou par l’ambition d’agrandir leurs territoires, se faisaient la guerre sous le plus léger prétexte».
Nous voyons également, de 225 à 230, l’Empereur Kien hin ordonner à son fidèle conseiller Tchou ko-leang de venir remettre l’ordre au Yun-nan. Celui-ci pacifie la province, et au lieu de l’annexer complètement à la Chine, il y laisse les chefs indigènes gouverner leurs peuples.
Du Halde* nous dit à son tour: «La nation des Lo-lo dominait dans le Yun-nan, et était gouvernée par différents souverains. Les Chinois . . . prirent le parti de s’attacher ces peuples, en donnant à leurs seigneurs à perpétuité les sceaux et tous les honneurs des mandarins chinois, avec les titres de tche fou £q de tche tcheon £a etc., à condition néanmoins qu'ils reconnaîtraient l’Empereur, et qu’ils dépendraient du gouverneur de la province dans les affaires ordinaires, de la même manière que dépendent les mandarins chinois du même rang. Que, d ailleurs, ils recevraient de l’Empereur l’investiture de leurs terres, où ils ne pourraient exercer aucune juridiction qu’ils n’eussent reçu son agrément, l’Empereur s’engageant de son côté à investir le plus proche héritier.»
Qu’à l’origine, les Lo-lo aient eu de vrais chefs à leur tête, j’en doute fort. Nous en serons vite convaincus, si nous examinons l’état actuel des choses.
Vie psychique des Lo-los.
Chez eux, en effet, les différentes tribus sont indépendantes , les unes des autres, ne reconnaissant pas de chef. Dans une même tribu, chaque village conserve son autonomie, ne se groupant nulle part sous une autorité.
Leur soif d’indépendance est si grande, que, dans le village même, les habitants sont tout-à-fait libres, et que, dans la famille elle-même, les parents laissent à leurs enfants la plus grande liberté. Ils éviteront toujours de donner un ordre qu’ils savent devoir déplaire. Rarement même, il leur viendra à la pensée de contraindre leurs enfants à l’obéissance, tant ils trouvent naturelle l’indépendance.
Leur société est donc essentiellement anarchique, elle n’a qu’un centre, le village.
Le village est une personnalité, animée d’une vie propre, dont tous les éléments restent solidaires. Là, les traditions et les coutumes tiennent lieu de lois. A défaut de chef, l’opinion publique est la grande influence dirigeante. Cette opinion juge, absout ou condamne. Si on la brave, on est puni suivant la gravité de la faute; si on veut s’y soustraire, il faut quitter le village.
Il arrive toutefois que certains exercent sur la niasse un ascendant indiscutable. Leur autorité, plutôt morale qu’effective, existe de fait, quoique non reconnue en droit. On la subit inconsciemment, et cependant, le premier venu pourrait la contester.
Cette suprématie vient ou des traditions, ou de la crainte, ou d'une supériorité physique ou morale. Emanant de l’individu, elle est circonscrite au centre qu’il habite, elle n’a pour sanction ni un droit reconnu, ni l’hérédité, ni l’élection.
C’est ainsi que nous voyons, par exemple, les fondateurs du village ou leurs descendants, les habitants les plus capables de traiter les affaires, les plus habiles à manier la parole, les vieillards, et les riches: prendre facilement une influence réelle sur leurs congénères.
Et alors, si les contestations, entre gens du même village ou entre gens de villages différents, ne peuvent être réglées à l’amiable entre les parties, c’est devant ces personnages influents qu’elles seront portées.
On n'admet de chefs réels qu’en cas de guerre. On choisit alors comme tels les plus courageux, à qui l’on obéit aveuglément.
VIL Vie sociale.
C’est sans doute dans ce sens qu’il faut expliquer l’opinion des vieux auteurs nous montrant le Yun-nan gouverné par des chefs indigènes.
Nous avons vu, déjà, que pour les Lo-lo, ces chefs, dans le principe, furent surtout des Chinois naturalisés Indigènes. Ces Chinois insensiblement ont organisé les Lo-lo du centre, en se conformant aux méthodes de l’Empire.
Puis, quand le gouvernement chinois voulut davantage s’infiltrer au Yun-nan, les Lo-lo plus éloignés ont dû, à leur tour, choisir des chefs parmi eux pour résister à l’envahisseur. Et le moment favorable arrivé, l’empereur de Chine donna à ces chefs guerriers une certaine autorité avec des titres chinois. N est-ce pas du reste toujours le meilleur moyen pour asservir un peuple?
Ces chefs lo-lo étaient sans doute aussi propriétaires ( seu-p’o , sa-p’o, si-p’o) d’ou leur titre de «seigneurs». Seu-p’o équivaut en effet au mot chinois tchou
Et ces chefs, investis de titres par la Chine, sont les t’ onsen de nos jours.
Je n’ai jamais pu savoir au juste combien il y a de t’ ou-seu au Yun-nan. Une vieille liste officielle que je possède, en compte trente-neuf. Mais elle est loin d’être complète, et surtout elle ne distingue pas les t’ou-seu lo-lo des t’ou-seu pai-y, min-kia, mo-so et long-jen.
Je dis que cette liste est loin d’être complète, car au moins cinq t’ou-seu des Lolo n’y figurent pas, ainsi que plusieurs t’ouseu pai-y.
Quoiqu’il en soit, si les t’ou-seu des Lo-lo de l’est du Yunnan (à part celui de Lou-léang dont la résidence est à Tâi ti sin ts’en) sont réellement Lo-lo, il ne faudrait pas croire qu il en soit de même dans toute la province.
Voici, par exemple, le t’ou-seu de Yong-pé. Il n'a sous sa juridiction que des Li-sou et des Lo-lo, et cependant il n est pas d’origine lo-lo. Cette famille Kao 1 descend en effet du fameux Kao chen t’ai-, roi de Ta-li de 1094 à 1097. Celui-ci monta sur
Vie psychique des Lo-los.
le trône par acclamation du peuple et donna à sa dynastie le nom de Ta tchong koué '6*. Natif de Ta-li fou, il devait appartenir à la race min-kia.
Le Kao t’ou-seu 1 de Kou-ti n’est pas davantage de race lo-lo. L'ancêtre de cette famille Kao était un chinois du Chan-si, coureur de grands chemins. Palefrenier au service du t’ou-seu de Yong-pé, il se fit distinguer par sa vive intelligence. Le t’on-seu de Yong-pé l’adopta, et lui ayant donné une de ses filles en mariage, le fit nommer t’on-seu à Kou-ti.
Le t’ou-seu de Mi-tien (Yun-nan bien) était, dit-on, d’origine min-kia. Ayant été tué dans un combat, sa femme épousa clandestinement un aventurier chinois qu’elle fit passer pour son mari défunt, à qui il ressemblait. Cette famille s’est terriblement chinoisée.
Du reste, ces t’ou-seu de Yong-pé, de Kou-ti, de Mi-tien, rougiraient de se dire Lo-lo et ils n’épousent que des Chinois. Ils n’en valent pas mieux pour cela.
Faisons maintenant en quelques lignes l’historique du pays de Djo-kou-la. Cela nous donnera occasion de juger de l’état ancien et actuel de la tribu des Lo-lo p’o. Nous n’aurons qu’à généraliser pour nous faire une idée de l’état politique de presque toutes les tribus lo-lo au Yun-nan.
Il y a environ 700 ans, deux familles Ts’i 5 (ki) venaient des environs de Pé-ien-tsin au pays de Djo-kou-la, où elles se livraient au défrichement.
Elles furent peu-à-peu réjointes par d’autres familles, à qui elles louaient des terrains. Celles-ci leur payaient une minime rente annuelle, se livrant elles-mêmes au défrichement. Et quand les terrains défrichés suffisaient à leurs besoins, elles rendaient aux deux familles Ts’i les terrains précédemment loués.
C’est ainsi que les Lo-lo p’o s’installèrent au pays de Djokou-la. Tout autour d’eux vivaient d’autres Lo-lo qui les avaient suivis ou précédés de la même manière.
Les choses allèrent ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu’au règne de Ouan-li (1573 — 1620) de la dynastie des Min.
* v. Sainson, l. c. p. 97, 98.