CONCLUSION
Ce qu'un écrivain du xvnr siècle1 disait de Lully pourrait maintenant s'appliquer à un compositeur, tel qu'Auber. Après avoir constaté que sou héros « n'est plus à la mode ». il ajoutait : « On ne le dédaigne que parce qu'il est trop connu. Ses beautés qui. dans leur primeur, Qrenl des impressions si vives, ont perdu leur éclat, depuis que la trop grande habitude eu a usé le sentiment: ses chants n'ont perdu aucune de leurs grâces; il ne leur manque que le mérite delà nouveauté Ils oui plu trop longtemps pour plaire encore. » Voilà bien, en ellel. l'une des causes de relie apparente diminution qu'ont subie, dans l'opinion de quelques-uns, les œuvres d'Auber. Elles obtinrenl un succès immédiat, retentissant, universel et durable au poinl de persister encore: mais nous ne les écoulons plus de la même oreille que nos pères; leurs couleurs s'effacent, leur fraîcheur disparaît. Elles rappellent ces anciennes connaissances, ces vieux amis qui deviennent la parure traditionnelle du foyer familial : nous les aimons selon
\IiIm'' tiAUfiiEH Apologie delà musique française. Paris, 1751.
la coutume el sans respect; notre jeunesse ne veul pas savoir par quelles vertus jadis ils conquirenl l'estime cl l'affection: seule notre malice observe parquets Iravers ils se rendent désormais importuns ou ridicules Ces œuvres, au surplus, sonl encore trop modernes pour ne pas tenir par bien des côtés à celles qui les ont suivies; alors nous les soumettons toul naturellement à nos procédés de critique; nous en exigeons certains mérites qu'elles n'eurent jamais et ne pouvaient avoir; nous les jugeons moins anciennes que vieilles, c'est-à-dire surannées. Certes, huile production de l'espril contient une part de mode, celle de sou âge; mais l'impression désagréable qui en résulte, s'atténue à mesure que les années marchent, jusqu'à 1 heure où s'établit et s'impose le passé, ce passé définitif qui nous devienl à peu près étranger, parce que nous n avons presque plus rien de commun avec lui.
Auher esl venu en un temps où les directeurs d< théâtre se préoccupaient, non d'imposer leur goûl à I; foule, mais de suivre le sien pour le mieux satisfaire Comme l'écrivait une Revue de l'époque1 : « Le Publii qui n'est pas un artiste, mais qui esl simplement I» public, ne veuf pas qu'on lasse de l'art pour l'art; il veul qu'on le distraie, qu'on lui lasse oublier le budget el les banqueroutes, qu'on l'amuse enfin; et pour qui en sait trouver le moyen, il a toujours une couronne et son argent tout prêt. »
1 lievue rie Paris, n nnéc 1831.
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Ce point de vue, par sa vulgarité même, nous choque aujourd'hui; l'esthétique s'appuie sur d'autres bases e1 invoque pour sa défense des principes plus sérieux. Par une louable ambition, nous voulons étendre et relever la portée du théâtre, en faisant du lieu de plaisir un lieu d'enseignement. Tel drame ou tel opéra devient un sujet d'étude; on en dégage le symbole, on y puise nue leçon de morale ou <le psychologie. C'est passer quelquefois d'un excès à un autre, sans y trouver toujours un profit réel, car la vérité, comme la vertu, se tient «à égale dislance des extrêmes : in medio stat. Le fruit le plus savoureux n'est pas celui qui fait grincer les dents; le vers le plus éloquent n'est pas celui qui recourt aux mots barbares; la situation la plus pathétique n'est pas celle qui heurte le bon sens; l'harmonie la plus suave n'es! pas celle qui déchire l'oreille. Sans rouvrir ici la vieille controverse de l'idéalisme et du réalisme en art, qui ne comporte guère de solution théorique, malgré la peine que se donnèrent les philosophes au xvme siècle pour la trouver, on peut bien conclure pratiquement que ces deux tendances ressemblent aux deux plateaux d'une balance, entre lesquels le sage doit s'efforcer de maintenir l'équilibre. Il ne faut pas chercher à plaire aux sens, en négligeant l'esprit; niais il ne faul pas non plus se contenter de plaire à l'esprit, en négligeantes sens. Or, entre ces deux limites, Auber se meut avec une aisance remarquable; le sourire aux lèvres, il aborde l'obstacle et franchit le pas difficile. 1*010' lui. la science est le moyen, non le but;
il y puise avec discrétion, il la dissimule presque, loin de l'étaler avec la complaisance du parvenu qui prétend montrer sa richesse: sans effort apparent, ii réussite n'être jamais ni pédant, ni ennuyeux. Ses pieds ne s'embarrassaient pas plus dans les broussailles que su tète ne s'égare dans les nuages; il se contente de marcher sur le sol; au besoin même, il se couperait un peu les ailes, afin de marcher d'un pas plus assuré; mais il choisit de préférence, pour y promener ses rêveries, les allées d'un jardin à la française où les parterres de roses voisinent aimablement avec le gazon vert. Son temps voulait qu'il fût un amuseur; mais, s'il divertit le public, c'est en lui parlant une langue sobre et claire, avec un peu d'émotion et beaucoup d'esprit.
Dans ce Parnasse idéal où l'imagination des hommes se plaît à réunir par la pensée ceux qui se sont illustrés sur la terre, plus d'un sans doute, à l'heure actuelle, refuserait d'admettre l'humble pécheur qui commit le Domino noir et Fra Diavolo : de telles fautes pèsent sur la conscience et méritent à peine le pardon ! L'avenir montrera peut-être plus de justice et moins de sévérité. Certes Auber ne siégera point là-haut parmi les grands et n'occupera nulle place d'honneur; sa modestie naturelle et sa timidité ne lui donnenl ni le goût ni la force d'escalader les sommets; il se tiendra à distance respectueuse des maîtres qu'il vénère et, comme il les aime, il se fera leur très humble serviteur. Est-ce une illusion? il nie semble voir Mozart le rencontrer sur SOU chemin, lui adresser un sourire en passant et lui confier
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en marque d'estime, le soin de porter sa canne ou son manteau.
Les critiques de nos jours ont voulu le diminuer en raillant le déclin progressif de ses ouvrages, en pronostiquant leur disparition prochaine et complète du répertoire. Deux ou trois, disent-ils, subsisteront peut-être quelque temps, et encore! Soit, mais ne subsisterait-il que le Domino noir, il faudrait néanmoins crier : ô merveille! et proclamer son auteur un grand homme. G'esl qu'au théâtre les œuvres musicales ne sauraient s'éterniser; leur existence est éphémère: un siècle représente pour elles ce longum aevi spatium qui suppose une fortune exceptionnelle. Le renouveau dont jouit Gluck à l'heure présente, résulte d'un mouvement historique et littéraire qui ne saurait faire oublier sa longue éclipse pendant un demi siècle, éclipse dont rien n'empêche un retour inopiné. Le crépuscule enveloppe déjà les plus grands noms de la science musicale en France et à l'étranger. Lully ou Rameau, Hasse ou Haendel, Pergolese ou Cimarosa; Mozart seul, par le privilège d'un génie qui l'égale aux dieux, semble connaître l'éternelle jeunesse.
Mais rien n'est éternel de ce qui touche à l'homme : choses et gens disparaissent à leur tour, parfois brusquement, parfois d'une manière lente et presque insensible, sans qu'on en dégage toujours la cause avec exactitude et netteté. Le temps accomplit une œuvre mystérieuse, mais fatale. Les monuments les plus beaux et les plus grands ne sont pas toujours cv\]\ qu'il res-
pecte. A certaines époques le goûl se transforme; des modèles aouveaux s'imposentà l'attenl ion et fonl oublier,
voire même dédaigner les anciens; la faveur alors se détourne des chefs-d'œuvre que l'opinion jugeail intangibles et presque sacrés : la statue se désagrège el tombe en poussière. Par contre, un objet quelquefois bien humlilc. et tenu pour indifférent par les contemporains, se transmet obscurément et dure. C'est l'histoire du roseau qui se courbe sous le vent et résiste à la tempête, lorsque le chêne se brise et s'abat. Telle mélodie que l'humble pâtre chante ou joue sur son chalumeau, esl une cantilène dont l'origine se perd dans la nuit du passé. Le refrain sur lequel le xvme siècle ajusta, comme paroles, la complainte de Malborough, date du moyen âge : les Croisés l'ont importé en Orient, où il a pris racine et fleuri de nouveau. A côté de ces stirvioances dont on s'étonne, que deviennent ou que devien dront les combinaisons harmoniques, les merveilles du contrepoint, tous ces prodiges de symphonie el de polyphonie où se complaît notre actuelle admiration"? Sans doute, ils brilleront toujours sur le papier: mais lot ou tard, la splendeur de leurs sons réels se dissipera dans l'air, comme une vaine fumée, tandis qu'en un coin du monde ignoré sonnera peut-être encore, triste ou gai, l'écho d'un couplet dont Auber fui l'auteur.
Peut-être aussi, rien ne restera -l-il. rien qu'un nom. un simple nom. C'esl peu «le chose, semble-l-il. el c'esl beaucoup pourtant, ce nom qui résume le génie ou le talenl de celui qui l'a porté, ce nom donl la patrie garde
le fier souvenir, ce nom que la jeunesse épèle, et que d'âge en âge les générations prononcent avec respect Le conquérant le plus glorieux, le philosophe le plus profond, le poète le plus inspiré, l'artiste ou le savant dont les travaux ont le mieux servi la cause de l'humanité, ne doit guère attendre autre chose de l'avenir ni prétendre à plus d'honneur. Vivre un peu dans la mémoire des hommes, c'est jouir, en effet, de l'immortalité.