Auber
Si nous classions nos personnages par ordre de mérite, et si nous suivions la hiérarchie de la gloire, depuis longtemps le patriarche de la musique française devrait figurer dans notre galerie,
Mais il arrive souvent que la moisson des notes est loin d'être mûre à droite,
quand, à gauche, elle se rassemble en gerbes nombreuses.
Et puis, disons-le, nous n'avons pas la prétention de posséder la science infuse , et de traiter à première vue toutes les matières.
Avant de juger un homme, il faut étudier suffisamment la spécialité dans laquelle il se distingue. Il est bon de se mettre en garde contre les jugements faux , contre les appréciations malveillantes ou niaises.
Une sottise est bientôt dite, quand on parle sur la foi d'autrui.
L'essentiel est d'examiner soi-même sous toutes les faces le talent qu'on veut peindre. Cette étude achevée, si Ton
n'est pas sûr d'être dans le vrai absolu, du moins ne tombera-t-on pas dans les ornières où la critique patauge , en voulant résoudre ex abrupto les questions artistiques les plus délicates. Se rapprocher du sens commun, c'est toujours cela de gagné sur elle.
Auber, notre illustre compositeur, est né à Caen *, le 29 janvier 1784.
11 se nomme Daniel-François-Esprit; et Ton pourrait croire, si le règne des fées durait encore, que l'une d'elles a voulu lui servir de marraine, afin de joindre à son acte de naissance un nom prophétique.
1 Pendant un voyage que sa mère fit dans cette ville.
Son grand-père, Normand d'origine, quitta fort jeune le pays natal, et vint chercher fortune à Paris. En 1775, on le nomma peintre décorateur des carrosses de Louis XVI, avec permission de loger aux Petites-Écuries, royal édifice où se trouvaient les équipages de la cour.
Les Petites-Écuries donnaient leur nom à la rue qui existe encore.
Bientôt le peintre de carrosses eut amassé trente mille livres de rente; mais la Révolution les lui enleva brutalement, comme elle fit à bien d'autres. Le père de Daniel-François-Esprit, voyant la tempête de 93 disperser son héritage, établit un commerce de gravures rue Saint-
Lazare ■ , et parvint à jeter la base d'une nouvelle fortune.
C'était un homme fort instruit , grand amateur de belles choses et bon musicien. La fleur des pois des artistes se réunissait chez lui; son salon retentissait de perpétuels concerts.
Voilà ce qui a sans doute inoculé le goût de la musique à son fils.
Auber eut une enfance tourmentée.
Les septembriseurs persécutaient sa famille. A cette époque, tout ce qui avait eu des relations avec la cour excitait l'ombrage.
1 Sur l'emplacement où se trouve aujourd'hui la cité d'Orléans.
Le maître du magasin de gravures se cacha pour échapper aux hommes qui argumentaient avec la hache, et gouvernaient les pieds dans le sang.
Plus tranquille sous le Directoire, il reprit son commerce, rappela ses amis dispersés par l'orage révolutionnaire, et tâcha de réparer le tort causé à l'éducation de son fils.
Dès l'âge le plus tendre, l'enfant montra pour la science musicale un goût décidé.
Les maîtres ne lui manquèrent pas,
Il reçut principalement des leçons de Landurner, et devint bientôt de première force sur le violon , sans compter la basse
et le piano, qu'il faisait marcher sur la même ligne.
A onze ans , le futur auteur de la Muette composait déjà de fort gentilles romances, que les nymphes décolletées du Directoire chantaient, entre deux valses, chez la Reveillère-Lepeaux ou chez Barras.
Une de ces romances, intitulée le Bonjour, eut une vogue étourdissante.
D'une timidité de caractère poussée au delà des bornes , et qu'il n'a point encore perdue au moment où nous écrivons, Daniel-François-Esprit, loin de se laisser entraîner par ce premier succès, parut au contraire en ressentir du découragement.
n AUBER
La défiance qu'il avait de lui-même était incompréhensible.
Il n'osa point aborder la carrière artistique, et supplia son père de le mettre au commerce.
Mais à peine eut-il savouré les douceurs de la tenue des livres, qu'il se sentit pris d'un désir violent d'abandonner le magasin.
N'osant point encore avouer son dégoût, il prétexta qu'il avait besoin de mieux acquérir la triture des affaires, et partit pour Londres en compagnie d'un jeune banquier dont le voyage avait également pour but de se façonner outre-Manche aux mœurs du comptoir.
Auber laissa son compagnon fréquenter les maisons de banque.
Il brûla toutes les lettres de recommandation qu'il avait reçues au départ pour les négociants de la cité, ne visita pas un entrepôt, et répondit à l'accueil flatteur des salons anglais, qui s'ouvraient devant son talent musical.
De charmantes ladies fredonnaient ses romances, et l'on exécutait des quatuors de son cru pour harpe, violon, basse et piano.
Ceci avait lieu pendant la paix que venait de signer la Grande-Bretagne avec le premier consul.
Auber avait dix-huit ans, aimable tournure et cœur tendre.
U AUBEB
Il retrouvait près du beau sexe l'audace qui lui manquait pour aborder la gloire, et les filles d'Albion ne furent point insensibles.
Mais la rupture du traité d'Amiens ef-l faroucha ses amours.
Le jeune homme , après seize moisi de résidence au bord de la Tamise ,j revint à Paris, beaucoup moins apte aui commerce qu'il ne l'était avant de partir
— Corbleuî dit son père, tu nous ramènes là, certes, un joli négociant!
Laisse-nous tranquille, avec ta vocation commerciale, et fais de la musique eni amateur, si tu ne veux pas en foire par état.
AUBEK 15
Aubercéda volontiers à cette argumentation.
Tous les quatuor qu'il avait composés en Angleterre furent joués au Conservatoire à la fin de 1804, et lui valurent d'unanimes applaudissements.
Un célèbre violoncelliste, appelé Lamarre, faisait alors courir tout Paris à ses concerts.
Lamarre n'avait pas une seule idée musicale dans le cerveau.
Comme compositeur, il était d'un médiocre insoutenable, et son habileté d'exécutant ne pouvait racheter l'absence de mélodies qui affligeait ses œuvres.
Émerveillé de la facilité prodigieuse
d Auber, il lui propose d'écrire tous ses concerto de basse.
Le jeune homme accepte.
Chose étrange, on le voit travailler pour la renommée d'un autre avec plus d'enthousiasme qu'il n'eût travaillé pour la sienne propre. Les concerto font fureur, et Lamarre les signe avec orgueil.
Hélas ! il y a des Alexandre Dumas partout... même en musique!
Or les artistes se connaissent entre eux : il est difficile de leur faire prendre le change. On découvrit le nom du jeune virtuose, et chacun le cria sur les toits.
Un autre exécutant célèbre, M. Mazas, demande à Auber un concerto de violon.
— Vous le signerez, lui dit-il, et je veux l'exécuter moi-même à la distribution de prix du Conservatoire.
Il tient parole.
On déclare le morceau superbe. L'auteur est porté aux nues. Tous les musiciens de 1a capitale font l'éloge de ce talent précoce, et le marchand de gravures s'écrie :
— Malheureux! si tu ne travailles pas pour le théâtre, je te donne ma malédiction!
L'effroi s'empare de nouveau de 1 ame du jeune homme; il hésite, il cherche par mille subterfuges a échapper aux exigences paternelles.
18 AUBEK
Enfin on transige.
Il est convenu que, sans plus de retard, Auber va recomposer la musique de l'ancien opéra de Julie pour une société d'amateurs qui jouaient chez Doyen, rue des Francs-Bourgeois, au Marais.
En moins d'une semaine il écrit la partition et la distribue sur les pupitres.
Faisant répéter l'œuvre, il aperçoit à l'orchestre un gros violon joufflu qui laisse aller son archet au hasard et contemple avec extase l'actrice chargée du rôle de Julie.
Auber s'approche.
— Monsieur, dit-il au violon, soyez, je vous prie, assez aimable pour suivre la
AUBER ft
musique. Vous n'allez pas tout à fait en mesure, ajouta-t-il avec timidité.
— C'est possible, monsieur, c'est possible!... Mais regardez, je vous prie, cette jeune femme... A-t-on jamais rencontré de galbe plus pur?... Hein?... N'ètes-vous pas de mon avis?... Et que dites-vous du contour de ses bras?
— Permettez, fit Auber...
— Ah! permettez vous-même!... Avant id être musicien, je suis peintre, et, lorsqu'une Vénus antique me tombe sous les yeux, que diable, je l'admire !
Ce gros violon joufflu n'était rien autre [pie M. Ingres.
Voilà de quelle façon singulière les deux ëlèbres artistes firent connaissance.
Ils sont restés grands amis depuis cette époque, c'est-à-dire depuis cinquante-deux ans1, car Topera de Julie fut représenté chez Doyen en 1805.
Âuber en avait fait la musique pour deux violons, deux altos, un violoncelle et une contre-basse, en tout six musiciens à l'orchestre, et l'effet obtenu fut délicieux.
Certains morceaux n'eussent pas été désavoués par le plus grand maître d'à lors.
— Eh bien, que pensez-vous de mon fils? demanda le père du jeune homme à Cherubini, l'un des hôtes les plus intimes de la maison.
* Âuber était auss fort lié avec Paul Delaroche.
— Je pense qu'il a du talent, répondit l'auteur de Lodoïska; mais ou voit qu'il n'a pas fait de grandes études musicales.
— Par exemple! A quoi songez- vous?
jje l'ai mis sous la direction de nos premiers artistes.
Cherubini lui frappa sur l'épaule.
— Mon vieux père Auber, dit-il, sachez tine chose : les artistes ne vendent pas leur secret, ils le donnent.
— Ainsi mon fils...
— Votre fils, dès à présent, fera bien le passer l'éponge sur tous ses petits succès.
— Consentez-vous à le diriger dans ses louvelles études?
— Oui., mais il faut qu'il en revienne tout simplement à l'A B G. La condition est de rigueur.
— Tope! c'est convenu! fit le mardi and de gravures.
Le jeune homme souscrivit à rengagement que son père avait pris en son nom,
Cherubini, ce maître illustre qui sut marier si habilement la forme italienne au goût français, lui transmit sa science musicale et traça la route brillante où son élève devait bientôt marcher de triomphe en triomphe,
Àuber allait chaque année passer cinq ou six mois de la belle saison chez le comte de Caramaii, depuis prince de Chimay.
AUBER 2b
Ce grand seigneur venait de s'unir à la célèbre madame Tallien, toujours exclue de la cour de Napoléon.
Les époux vivaient en Belgique et attiraient chez eux le plus de monde possible, afin d'égayer leur manoir héréditaire.
C'était une maison charmante, un Eldorado délicieux, un temple où les artistes aimaient à se réfugier pour ne plus entendre le tumulte des armes et le bruit du canon de César.
Il y avait là cercle littéraire en permanence ,
On lisait des poëmes, on jouait la comédie. Le prince était bon dessinateur et grand partisan de musique française.
Auber composa pour la chapelle du
château une messe remarquable, où il a puisé, depuis, la magnifique prière de la Muette.
Le petit théâtre de Chimay, jaloux de la chapelle, voulut avoir aussi une œuvre du jeune musicien.
On somma Népomucène Lemercier, l'un des hôtes du prince, de versifier un livret, sur lequel Auber composa la partition réclamée à grands cris par une foule de nobles amateurs.
Cette fois il écrivit sa musique pour un orchestre complet1.
Le château tout entier fut dans le ravis-
1 Presque tous les morceaux de cet opéra furent transportés dans ses autres compositions.
AUBER l2à
sèment, et le succès de la pièce dura d'un bout à l'autre du mois de septembre 1812.
On ignorait que les Russes venaient de brûler Moscou, et que la grande armée, en retraite, marchait au désastre de la Bérésina.
Auber, excité de nouveau par sa famille et par Cherubini lui-même, qui le jugeait enfin capable de prendre hardiment son vol, essaya de vaincre ses terreurs en abordant un vrai théâtre et un public sérieux.
Mais, soit que la crainte bridât son génie, soit que le sujet fût antipathique à ses inspirations, il échoua dans sa première tentative à la salle Feydeau.
Le Séjour militaire, joué en 1815, eut un succès médiocre.
Tranchons le mot, ce fut une chute.
De longtemps le jeune homme ne put obtenir un libretto. Cinq années entières il tourmenta Planard, qui promettait toujours et ne donnait rien.
Pour comble de mauvaise chance, le père de notre compositeur, ayant eu l'idée malheureuse de se livrer à la spéculation, perdit tout d'un coup l'aisance qu'il avait péniblement acquise dans son commerce.
Obligé de courir le cachet pour vivre, Àuber donna des leçons de piano.
Cependant Cherubini, sûr de i élève qu'il avait formé, décida Planard à un se-
AUBEK 27
cond essai, dont le résultat fut également défavorable.
Le Testament et les Billets doux, ope* rette signée des auteurs du Séjour militaire, n'obtint pas à Feydeau plus de réussite que la première pièce.
En vérité, c'était jouer de malheur.
Musique d'Âuber et condamnation d'un poëme allaient devenir .synonymes.
— Voyons, dit Cherubini à Planard, un troisième effort! Nous serons désensorcelés cette fois, je vous le jure. Mais ne lésinez pas, donnez un bon poëme. S'il tombe..., eh bien, je referai la partition î
L'année suivante, c'est-à-dire en 1820, la Bergère châtelaine, opéra-comique en
2g AUBER
trois actes, eut un succès gigantesque à Feydeau; le nombre des représentations fut incalculable.
Cherubini avait été prophète.
Évidemment la faiblesse des deux premiers livrets était pour beaucoup dans les chutes précédentes.
Génie tout d'initiative et de verve, Auber a besoin de ne pas être retenu dans les entraves glacées d'une poésie morte. Il faut ou que le vers l'inspire ou que luimême astreigne le vers à ses idées mélodiques.
Il ne pouvait, au début, contraindre les auteurs de paroles à se courber sous le joug musical; mais, depuis, il a su prendre sa revanche.
Scribe en sait quelque chose *.
La Bergère châtelaine est une œuvre qui abonde en mélodies fines, en motifs heureux, et dont l'instrumentation ne laisse rien à désirer.
D'un seul coup, la renommée d'Auber fut au comble.
— Mon ami, lui dit un jour Adolphe Adam, je vous demande en grâce vos deux premières partitions.
— Juste ciel! qu'en ferez-vous?
— C'est mon secret.
* Un grand nombre des plus jolis morceaux d'Auber sont composes avant «les paroles. Il donne des mons* très à son collaborateur, c'est-à-dire des modèles de texte sans aucune suite et sans aucun sens en disant : « Je veux à tel vers une syllabe sonore. » Et Scribe trouve la svllabe.
— Mais elles sont détestables.
— Raison de plus.
— Je ne vous comprends pas. Ou vous perciez l'esprit, mon cher, ou vous vous moquez de moi,
— Allons, vous tenez à savoir ce que j'en ferai, dit Adam. Eh bien, je veux les montrer à mes élèves, quand ils se décourageront. Cette vue leur rendra du cœur. . f Me comprenez-vous maintenant?
Le père de notre musicien mourut trois mois après la représentation de la Bergère châtelaine, remerciant le ciel, à sa dernière heure, d'avoir donné à son fils le succès, en échange de la fortune qu'il n'avait plus.
AUBER Si
On peut dire que la perte de cette fortune fut pour Auber un accident heureux.
Avec sa timidité persévérante et ses craintes perpétuelles, il est probable qu'on l'aurait vu se reposer sous les lauriers de son premier triomphe.
La nécessité du travail le contraignit à poursuivre sa tâche glorieuse.
Emma ou la Promesse imprudente, jouée en 1821, eut une vogue aussi longue et aussi méritée que celle de la Bergère châtelaine.
Jusqu'alors on avait reproché aux compositeurs d'opéras-comiques une certaine vulgarité de style qui semblait une conséquence forcée du genre ; Auber prouva que des innovations élégantes pouvaient y
être introduites, et qu'on ne devait en exclure ni l'originalité ni la grâce.
Parmi les auteurs de paroles, se distinguait déjà, comme puissance d'exploitation théâtrale, un vaudevilliste dont la renommée est aujourd'hui européenne.
On devine que nous parlons de Scribe.
Celui-ci ne tarda pas à comprendre qu'en signant avec Auber un pacte d'alliance le succès pouvait devenir à tout jamais leur esclave.
Notre virtuose reçut une lettre fort aimable, par laquelle on lui demandait s'il voulait permettre qu'on empruntât un chant de la Bergère pour une pièce du Gymnase.
Réponse affirmative d'Auber.
Visite de remercîment de M. Scribe.
Les relations se nouent, et voilà l'alliance consommée.
Que d'opéras admirables ne devons-nous pas au rapprochement de ces deux hommes!
Entre eux existe une sympathie que l'on est tenté de croire providentielle. Doués l'un et l'autre d'un talent varié, flexible et populaire, ils se prêtent mutuellement appui. On croit voir deux arbres, dissemblables de leur nature, qui, après avoir mêlé leurs branches, paraissent n'en plus former qu'un seul et présentent aux lèvres du voyageur des fruits différents et savoureux.
L'année même où ils se connurent, en 1825, deux opéras virent le jour, et l'affiche maria deux fois les noms d'Auber et de Scribe.
Ces opéras ont pour titre Leicester et la Neige.
Ils obtinrent un succès que les annales lyriques de l'époque enregistrent avec pompe. La Neige surtout fit des recettes; colossales. Peu s'en fallut pourtant que la pièce ne lut compromise, voici à quelle occasion.
Les musiciens ont toujours des morceaux favoris, qu'ils cherchent à placer quand même, et souvent en dépit du sens commun.
Nous ne disons pas cela pour Àuber,
dont le tact et la droiture de jugement sont reconnus.
Mais, cette fois, il se laissa prendre à une fantaisie ultramontaine, qui manqua de lui être fatale.
On répétait la Neige.
— Vous n'avez pas l'air satisfait de votre dénoûment? dit notre compositeur à Scribe.
— Je l'avoue, murmura celui-ci. Depuis vingt-quatre heures je m'évertue à trouver une péripétie plus ingénieuse...
Rien, je ne vois rien!
— Bon ! ne vous inquiétez pas; j'ai no- ,re affaire.
— Quoi donc.
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— Un morceau magnifique.
— Pour la fin?
— Oui, je le placerai après le dénoûment, comme c'est l'usage en Italie
— Hum! grommela Scribe en hochant la tête.
— Ne craignez rien. Si la péripétie est sifflée, on applaudira ce morceau, je vous le jure.
Tout le contraire arriva.
Le public français, routinier dans ses habitudes et guidé d'ailleurs par un goût d'une délicatesse extrême, n'admet pas les importations italiennes, dès qu'elles ressemblent à celle qu'Auber voulait introduire.
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On applaudit le dénouaient et le morceau fut sifflé.
— Allons donc! cria le parterre, est-ce que ce n'est pas fini? Paix à l'orchestre!
Et les sifflets de résonner de plus belle.
Le lendemain, on retrancha cette excroissance harmonique; puis la Neige marcha sans encombre.
Du reste, le compositeur ne se trompait pas sur le mérite intrinsèque de la )artie finale. Plus tard, le même morceau, glissé dans la Fiancée, à une place mieux choisie, reçut de légitimes éloges.
A dater de 1823, Auber n'accepta que brt peu de livrets étrangers à la plume de Scribe, et, quand il céda, de temps à
autre, à la tentation de lui être infidèle, il en fut presque toujours puni par un succès moindre.
Quand on sut à Paris la victoire du duc d'Angoulême sous les murs du Trocadero, MM. Empis et Mennechet, deux partisans reconnus de tous les pouvoirs en vigueur, imaginèrent une pièce de circonstance ayant pour titre Vendôme en Espagne.
Àuber en fit la musique.
Il eut Finsigne honneur d'être complimenté par Louis XVIII ; mais le parterre ne lui adressa pas le moindre éloge, car» ce lihretto royaliste n'avait inspiré qu'une partition médiocre.
Nous le voyons revenir à M. Scribe, et consêquemment au succès.
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Le Concert à la cour, — Léocadie, — le Maçon, — Fiorella, — le Nouveau Séducteur, joués de 1824 à 1827, reçurent bon accueil.
Auber conquit le ruban rouge et fut enrôlé dans la Légion d'honneur sur la même liste que Piccini.
La plupart des journaux, dont la mission, ici-bas, est d'aiguillonner les hommes célèbres d'injustes attaques, — Dieu le veut ainsi pour que le talent ne s'endorme pas sur le chemin de la paresse et donne au monde tout ce qu'il peut donner, ~ la plupart des journaux, disons-nous, tourmentaient sans cesse Auber.
— Ce n'est pas un musicien, disaientils, c'est un habilleur de flonflons, il n'a
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pas de nerf, il manque d'haleine, et nous le condamnons à l'Opéra-Comique à perpétuité.
— Décidément il faut leur imposer silence, dit le compositeur à Scribe. Avezvous un sujet qui puisse comporter cinq actes?
— Non, mais nous en trouverons un.
— Le plus tôt possible, je vous prie,
— Comptez sur moi.
Tout en devisant de la sorte, ils entraient à Feydeau, où l'on donnait une représentation au bénéfice de madame Desbrosses.
La bénéficiaire avait prié sa camarade Bigotini, talent de mime du premier or-
dre, de jouer un rôle de son emploi dans un petit opéra-comique intitulé Deux Mots dans la forêt.
Scribe, à la fin de cette pièce, frappa sur Tépaule de son collaborateur.
— J'ai notre sujet, mon cher, lui dit-il.
— Vraiment?
— L'Opéra manque de première cantatrice. Un rôle de danseuse, un rôle mimé, ferait merveille. Qu'en dites-vous?
— C'est possible. Avez-vous un titre?
— • Un titre excellent, tiré du sujet même : la Muette.
— Bravo! dit Auber, Mettons*nous à
l'œuvre. II s'agit de prouver aux feuilletonnistes que nous restons à Feydeau par goût, mais non par impuissance.
Voilà comment la Muette vint au monde.
Scribe et Germain Delavigne écrivirent en huit jours le livret tout entier. Quant à la partition, elle fut remise à l'Opéra dans le cours de décembre 1827, et les premiers mois de l'année suivante annoncèrent à l'Europe le chef-d'œuvre du maestro.
La critique anéantie baissa le front et laissa (omber sa plume.
Jamais concert de louanges plus universel ne chanta la gloire d'un compositeur. Àuber avait gravi les sommets les
plus élevés de l'art musical, révélant à l'improviste mie énergie victorieuse, une sublimité dans la passion que personne jusque-là ne lui soupçonnait.
Amour sacré de la patrie, ce chant d'une si haute magnificence, que Rossini lui-même, en l'écoutant, disait : « Je n'ai rien fait d'aussi beau ! » souleva la salle entière par une secousse électrique.
On se penchait hors des loges, on se dressait sur les banquettes.
Une pluie de fleurs tomba aux pieds de Nourrit. C'était un délire. Le tonnerre des applaudissements se fit entendre jusqu'au boulevard.
— À présent, dit Àuber à Scribe, mes-
sieurs les journalistes vont se taire, j'imagine. Retournons à l'Opéra-Comique.
Il y donna la Fiancée en 1829.
Cet opéra fut sifflé pendant six représentations successives, attendu que M. Scribe, à son tour, avait eu la singulière fantaisie d'amener sur le théâtre une berline à deux chevaux, dans laquelle son héroïne montait au dénoûment.
— Vous verrez, disait Àuber, on nous accusera de charlatanisme. Ce genre d'exhibitions ne convient qu'au Cirque ou à l'Ambigu.
— Quelle fausse idée vous avez là ! répondait Scribe. Mais cette voiture, mon cher, est tout un enseignement philosophique.
— Bah?
— Sans doute. Les compagnes de la Fiancée l'abreuvent d'humiliations. Jugez de leur déconvenue, quand elles l'aperçoivent riche, heureuse, emmenée dans un splendide équipage!
— Vous croyez que le public saisira l'intention?
— Parbleu !
M. Scribe se trompait.
11 lui fallut, pour s'en convaincre, une tempête de six jours et des cris interminables de : «A bas la voiture! Les chevaux à l'écurie ! »
— Décidément c'est la berline qu'on
siffle, dit-il enfin : qu'elle ne reparaisse plus.
La Fiancée n'en marcha que mieux.
« Dans cette œuvre, dit un critique, on remarque une grande richesse d'instrumentation, une ouverture brillante, un joli duo avec fifre et tambour, les couplets et le chœur de la patrouille, un air tyrolien, un terzetto spirituel et original , et une foule de charmants passages. »
En même temps que la Fiancée voyait le jour, Gossec, l'auteur de la Blesse des morts, descendait dans la tombe.
Auber hérita du fauteuil vacant à l'Institut.
L'année suivante, son théâtre favori
AUBER Al
donna Fra Diavolo, ou V Auberge de Terracine, autre chef-d'œuvre dont il est inutile de citer les morceaux remarquables.
Toute la France les connaît.
M. Scribe n'était pas du goût d'Auber.
Il préférait l'Académie royale de musique ^ la salie Feydea u.
Des gens qui se mêlent de parler sur tout disent que l'amour de la poésie seul lie lui inspirait pas cette prédilection. Ils goûtent que les droits d'auteur étaient )eaucoup plus considérables rue Lepelleier.
Nous ne voyons rien là qui déshonore I. Scribe. Le prêtre vit de l'autel, et le oëte des inspirations de sa muse.
— Ah! la muse de M. Scribe! vont crier ces méchantes langues.
Laissons-les dire.
Toujours est-il qu'Auber et son collaborateur revinrent au grand Opéra.
De 1830 à 1835, on y représenta le Dieu et la Bayadère,— le Philtre, — le Serment, — et Gustave.
Ce fut à la première représentation du Philtre que ce malheureux docteur Véron fut baplisé du sobriquet de Fontanarose, dont il n'a jamais pu se dépêtrer depuis lors.
Fontanarose est le personnage amusant qui chante dans la pièce les burlesques couplets que voici r
AUBER 4g
Approchez tous, venez m'cntendre!
Moi, l'ami de l'humanité, A juste prix je viens vous vendre Et le bonheur et la santé.
Monélixirodontalgique Détruit partout, c'est authentique, Et les insectes et les rats, Dont j'ai là les certificats.
Par cet admirable breuvage Un capitoul de soixante ans Est devenu, malgré son fige, Grand-père de dix-huit enfants
{S' adressant aux vieilles femme?..)
0 vous, matrones rigides Qui regrettez le bon temps, Voulez-vous, malgré vos rides, Voir revenir le printemps?
{Aux jeunes filles.)
Voulez-vous, mesdemoiselles Rester et jeunes et behesJ
50 AUBEF
[Aux garçons.)
Voulez -vous, beaux jeunes gens, Plaire et séduire en tout temps?
Prenez, prenez mon élixir!
Il peut tout guérir, La paralysie Et l'apoplexie Et la pleurésie Et tous les tourments; Jusqu'à la folie, La mélancolie Et la jalousie Et le mal de dents !
Ceux qui auraient voulu juger le Philtre par les articles des journaux d'alors se fussent trouvés dans un grave embarras.
ï.... Une misérable école mesquine, dit Y Avenir, journal de M. de Lamen
nais, s'est greffée sur le grand système introduit par Rossini ; et c'est cette fange qu'on est allé remuer, c'est cette écume avec laquelle on espère badigeonner un opéra : des plagiats honteux, des airs, des phrases qui n'ont pas même le mérite l'être populaires1.... »
Il paraît que le rédacteur en chef de 'Avenir n'avait pas obtenu ses entrées à 'Opéra.
Le National est plus convenable,
« .... M. Àuber, dit-il, a orné ce fonds êgerd'unemusiquespirituelleetpiquante.
Tout en obéissant aux exigences de l'épo- }ue où il écrit, un compositeur ne doit
« Juin 1831
pas perdre de vue le genre de l'ouvrage qui lui esl confié : il y aurait de la maladresse à prendre un ton élevé pour une Muette que ses proportions ne destinent pas à être classée parmi les grandes productions de Fart. Ne nous étonnons donc point que M. Auber ait borné ses prêtent tions, dansla musique du Philtre, à trouve des chants naturels et gracieux, et à les accompagner d'un orchestre élégant J mais simple, au lieu de se jeter dans les formes sévères d'un grand opéra drama tique *. »
Nous présumons que le grand citoyen Marrast, plus heureux que M. de Lamennais, avait à TOpéra sa loge réservée.
1 National du 23 juin 1831.