‹ AuberChapitre 4 sur 9 · GO AIDER · texte numérisé non relu

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pistes, et rapporte, à minuit, la nouvelle ouverture au grand complet

— Tenez, dit-il. Peut-être scra-t-elle plus mauvaise que la première.

— Oh! ce n'est pas possible! répond naïvement le régisseur.

— Bien obligé! fit notre musicien, riant aux éclats.

— Pardon, monsieur Auber, oh! pardon... Je n'ai pas voulu dire...

— Sans doute, mais vous Pavez dit.

C'est bien, c'est bien, vous ne me devez pas d'excuses. La vérité sort quelquefois involontairement de la bouche, . . des régisseurs. Vite, répétons!

L'ouverture était magnifique.

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Elle fut bissée le lendemain. Ceux qui apprirent comment elle avait été faite crièrent au sortilège.

Auber a beaucoup d'esprit naturel, qu'il enveloppe sous les dehors délicats et sous les manières distinguées de l'homme du monde.

On cite de lui nombre de mots charmants.

— Je vous annonce, dit-il un soir chez Duponchel, que Y Académie vient d'accoucher d'un dictionnaire. L'enfant se porte bien, la mère est malade.

Beaucoup de nos journalistes, qui sont toujours à la recherche de ce qui leur manque, aiment à faire causer le spirituel

compositeur. Celui-ci leur prête souvent, mais ils ne rendent pas.

Le trait, dans la bouche d'Àuber, est frappé au coin du vieil esprit français. Jamais il ne le cherche, cela coule de source.

Le Moniteur annonçait un jour de hautes nominations dans l'armée.

*— Ah çà, le bâton se donne aux maréchaux; mais c'est aux piinistres qu'il faudrait l'offrir, dit Auber.

— Pourquoi? demanda madame Aiboni, dans le salon de laquelle on se trouvait alors.

— Eh! parce qu'ils sont aveugles!

Quand la République de 1848 décida la question des honoraires en faveur des citoyens représentants, le maestro dit avec un malicieux sourire :

.— Allonc donc! vingt-cinq francs par jour à ces gens-là? C'est une erreur, lis sont impayables.

Et quand M. de la Roehejaqueleîn, Fillustre légitimiste, salua le drapeau du gouvernement de Février :

— Son adhésion, dit Auber, fera époque dans l'histoire. Elle émane d'un homme d'honneur qui n'a jamais renié ses serment.

Raspail eut soin de recueillir cette

phrase piquante et de l'insérer dans son Ami du peuple.

Auber se moque volontiers des hommes i politiques.

C'est lui qui a dit, au mois de décembre 1848, quand Odilon Darrot, ce général \ fameux de ia campagne des banquets, , reçut le portefeuille des mains de Louis Bonaparte :

— Encore un avocat au conseil des ministres ! La France a perdu sa cause.

Dix mois après il s'écria :

— Ma parole d'honneur, ce diable d'Odilon est né coiffé. Comment! on le destitue?

Nous pourrions en citer bien d'autres,

Auber, tout en fournissant à nos théâtres lyriques chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre, a la prétention d'être grand ami de la paresse.

— Je n'aime que les femmes, dit-il, les chevaux, les boulevards et le bois de Boulogne.

Et la musique, monsieur, l'oubliez-vous dans cette profession de foi, légèrement épicurienne? Il serait curieux qu'un homme de votre mérite dédaignât son art, et que Fauteur de la Biographie des musiciens1 fut dans le vrai, lorsqu'il certifie que vous écrivez toutes vos partitions avec fatigue et presque avec dégoût.

Véritablement, il y a là de quoi nous confondre.

fb AUBER

Tous les témoignages s'accordent sur l'indifférence inouïe du célèbre maestro pour sa renommée musicale. Une de ses anciennes amies, dont l'album complaisant a bien voulu nous laisser reproduire l'autographe qui se trouve à la fin de ce volume, assure qu'il hausse les épaules quand on lui parle de sa gloire.

Est-ce un genre qu'il se donne, à l'imitation de Rossini?

L'auteur de Guillaume Tell, personne ne l'ignore, simule une attaque de nerfs dès qu'il entend de la musique, et les pianos sont impitoyablement exclus de sa maison.

Toutefois, pour Auber, un fait est là,] fait incontestable, auquel on n'a rien à répondre.

Jamais, au grand jamais, il n'assiste à une de ses pièces.

Tombez des nues, récriez-vous; dites que c'est extravagant, impossible, absurde; vous ne changerez rien à la chose : elle est formelle et positive.

A aucune époque, l'auteur de la Muette, de Y Ambassadrice, du Domino noir et de trente autres opéras, n'est entré dans la salle quand on y jouait ses œuvres.

Il ne sait pas quelle figure ont ses enfants à la clarté du lustre.

Le spectacle émouvant d'un public enthousiaste, il se refuse à le voir; cette joio de l'artiste auquel s'adressent les bravos, il ne tient pas à la ressentir.

Expliquez le phénomène, essayez de comprendre ou cette répugnance folle, ou cette timidité sans nom, vains efforts!

Vous jetez votre langue aux chiens, et nous faisons comme vous.

— Si j'assistais à un de mes ouvrages, dit Auber, je n'écrirais de ma vie une note de musique.

Ne lui demandez rien de plus.

L'explication que vous cherchez, il est moins capable que tout autre de la fournir. Un homme qui a le nez camus ne peut donner aucun renseignement sur cette singularité, pas plus que l'homme qui a le nez long ne vous rend compte de ce surcroît de cartilage.

Écoutez le Bourgeois de Paris, lui

seul a deviné ce que nous ne devinons pas.

Cet écrivain révélateur, qui joint à tant de finesse native une clairvoyance dont n'approchait pas feu le Solitaire, nous apprend que notre compositeur « ne peut entendre sa musique, parce que cette musique le fait souffrir. »

0 Véron-la-Palice!

Mais pourquoi le fait-elle souffrir ? Là est le mystère, ami Fontanarose, et vous ne l'expliquez pas. Pourquoi le fait-elle souffrir quand des centaines de représentations la consacrent et quand l'Europe entière l'applaudit?

Assez et trop de paroles sur ce logogriphe.

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En 1850, — nous avons oublie d'en faire mention, — le roi des barricades appela Tauteur de la Muette au palais.

— - Âh ! monsieur Auber, dit Louis- Philippe, le prenant à part dans l'embrasure d'une fenêtre, vous nous avez été plus utile que vous ne paraissez le croire!

— Comment cela, sire?

—Toutes les révolutions se ressemblent, monsieur Auber : chanter l'une, c'est provoquer l'autre. Que puis-je faire pour vous être agréable?

— Ah ! sire, je ne suis pas ambitieux.

— J'ai l'intention de vous nommer di* recteur des concerts de la cour.

Le maestro s'inclina.

— Soyez tranquille, j'aurai de la mémoire *. Mais, ajouta Louis Philippe en lui prenant le bras d'un air tout à fait cordial bour le ramener au milieu des salons, à Jater de ce jour, vous comprenez, monsieur Auber, je tiens à ce que la Muette soit jouée un peu moins souvent,

G vieil Ulysse de la branche cadette ! )ïous aurions le bonheur de vivre encore sous ton règne, si chez toi la ruse avait été doublée de courage.

Les faveurs de la cour citoyenne tombèrent effectivement sur le virtuose. En 1835, la Légion d'honneur lui envoya la rosette d'officier; puis, en 1842, ilsuccécla à Che-

4 Cette promesse ne se réalisa qu'en 1839.

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rubini dans la direction du Conservatoire.

Depuis quinze ans, il est à la tête de notre première école lyrique.

« La gestion de M. Auber, dit Loménie, a été signalée par quelques améliorations de détail. Ainsi il a donné plus de solennité aux exercices des élèves, en leur faisant jouer des opéras entiers sur le théâtre de rétablissement. Il a joint à cette mesure une autre innovation non moins utile et non moins judicieuse, qui consiste a faire mettre à l'étude au Conservatoire les partitions des premiers prix de Rome qui, au retour d'Italie, ont tant de peine à obtenir un début, soit à l'Opéra, soit à l'Opéra-Comique.

« Ces améliorations sont incontestablement très-louables.

« Mais,— ajoute le biographe, abordant un point de vue trop moral pour que nous lui entêtions l'honneur de l'avoir envisagé •îo premier, — puisque M. Auber est en train de réformer et d'innover, que n'essaye-t-il de réformer un peu plus profondément?

« Nous vivons dans un temps où Ton ne considère plus l'artiste comme un paria maie ou femelle, exclusivement chargé d'amuser la société , qui le tient à distance. On ne demande plus compte à un acteur ou à une actrice de sa profession, mais bien de son éducation, de sa tenue, de son caractère et de sa moralité, pour savoir si le monde peut, oui ou non, l'admettre dans son sein.

« Cette manière de voir est beaucoup

plus judicieuse que l'ancienne; mais, jusqu'ici, elle a eu, à peu d'exceptions près, le même résultat.

« L'exclusion, qui portait jadis sur la profession, porte aujourd'hui sur ses conséquences, c'est-à-dire sur une tenue généralement ignoble, et sur des mœurs généralement corrompues. Ces conséquences sont-elles donc indispensablement liées à la profession, et l'immoralité la plus effrontée est elle à toujours Tapanage des personnes qui se livrent à la carrière théâtrale? Nous ne le pensons pas.

« Il nous semble au contraire que nonseulement la position sociale de ces personnes gagnerait à ce qu'il en fût autre-

ment, mais encore que leur (aient n'y perdrait rien. La vie cynique n'est pas un moyen heureux d'acquérir le sens des idées et des situations dramatiques dont se nourrit le théâtre, et l'on souffre de voir la grande majorité de nos artistes si vulgaire, si misérable dans l'expression des sentiments élevés ou passionnés.

«Or serait-il absolument impossible qu'il en fût autrement? Nous ne le pen« sons pas davantage.

« Le Conservatoire, cette grande pépinière qui fournit non-seulement Paris, mais la France et l'Europe, de chanteurs et de cantatrices, d'acteurs et d'actrices, au lieu d'être ce qu'il est aujourd'hui, c'està-dire une école dangereuse où les fa-

milles répugnent à envoyer leurs enfants, pourrait devenir une maison sévèrement tenue sous le rapport des mœurs, interdite aux vagabonds, aux filles de débauche, et où Ton n'admettrait les postulants qu'à certaines conditions de moralité faciles à constater.

« Le Conservatoire, au lieu d'offrir le spectacle d'un foyer de dépravation, où l'obscénité du propos le dispute à l'effronterie de la tenue, présenterait l'aspect d'une maison honnête, où la décence du maintien et du langage serait non moins exigée, non moins honorée que le travail et le talent.

« Si les professeurs, comme cela n'est que trop vrai pour quelques-uns, au lieu de faire de leurs classes une espèce de

harem à leur usage, dont ils travaillent eux-mêmes à bannir toute pudeur par la détestable influence de leurs manières et de leur langage, donnaient les premiers l'exemple du sentiment et du respect des convenances; si les faveurs, les soins, au lieu d'être le prix de capitulations honteuses entre le professeur et l'élève, étaient strictement réservés au talent accompagné de l'honnêteté, le Conservatoire ne lancerait plus chaque année sur tous les théâtres de France nombre d'individus des deux sexes aussi grossiers que dépravés; le Conservatoire exercerait au contraire une influence très-heureuse, et, à la longue, très-puissante, sur le mérite, Ja vie et la classification sociale des artistes dramatiques.

(( Ce n'est pas que M. Àuber soit reste complètement indifférent à ce côté de la question.

«Il a fait en ce genre quelques réformes. Par exemple, dans les classes de chant, les hommes ne sont plus, nous a-t-on dit, réunis aux femmes. Les uns et les autres prennent leurs leçons séparément. Dans les classes d'ensemble , où la réunion devient nécessaire, la surveillance est plus stricte qu'autrefois. Mais combien d'autres réformes restent à effectuer, et dans les conditions d'admission à l'externat, et dans la surveillance générale de l'établissement, et dans la tenue des élèves et des professeurs eux-mêmes ! »

Rien n'est change depuis cette diatribe [

de Lomênie contre les moeurs déplorables du Conservatoire.

Nous engageons l'illustre directeur à y réfléchir.

Après la représentation d'Haydée, en décembre 1847, Louis-Philippe envoya au maestro la croix de commandeur.

M. Scribe, trouvant que TOpéra-Comique avait eu des recettes en suffisance, décida pour la troisième fois Auber à reprendre le chemin de la rue Lepelletier,

Car M. Scribe est tenace dans ses opinions.

V Enfant prodigue, joue en 1850, et a Corbeille d'oranges, offerte l'année suivante à M. Nestor Roqueplan, n'eurent ju'un nombre assez restreint de représen-

talions, surtout la dernière pièce, écrite entièrement pour Alboni.

La mort vint briser les cordes de cette voix mélodieuse, et la Corbeille d'oranges disparut de l'affiche.

Tout ceci n'était point encourageant.

Enfin M. Scribe parut se résigner à ne< plus mettre d'entraves à la vocation d'Auberpour l'opéra-comique. Marco Spada1, — Jenny Bell, — Manon Lescaut, — vinrent en donner la preuve.

Le compositeur est rentré dans le genre

* La Confessiondu brigand, par Horace Vernet, a donné à Scribe et à Auber l'idée de Marco Spada. Une scènq du dernier acte reproduit scrupuleusement le tableau! du peintre. En ce moment, le maestro prépare sur k même sujet un grand ballet-pan [omime en trois actes que le public ira bientôt applaudir.

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qu'il aime, et, malgré son âge, il nous réserve encore plus d'un chef-d'œuvre.

Si nous approuvons Loménie pour les idées morales qu'il a développées tout à l'heure, il n'en est pas de même pour son appréciation critique.

U affirme magistralement que, dans un certain nombre de ses opéras, Auber s'est inspiré de Grétry, de Dalayrac et de Monsigny, en rajeunissant leur méthode un peu vieille par un heureux emploi des formes modernes.

Or ceci n'est rien moins qu'exact.

Si jamais musicien fut lui-même, c'est Auber.

Avant tout, sa phrase est originale et

coule de source. Vif, spirituel, sémillant, léger d'allures, il est bien le compositeur français par excellence.

L'accuser d'imitation ou de plagiat est un acte en dehors de toute logique. Autant vaudrait dire que la fauvette emprunte les notes que Dion lui a mises dans la voix.

D'autres Aristarques prétendent qu'Auber ne fut jamais qu'un écho de Rossini, sans doute parce qu'il possède, comme ce maître, le don mélodique. Alors pourquoi ne pas soutenir que le rossignol, ce virtuose de nos bois, est un plagiaire ou un imitateur du bengali, ce chantre aimé des tropiques?

De pareils jugements tombent sous le

ridicule. On est presque naïf en essayant de les combattre.

Ni la musique italienne, ni la musique allemande, Dieu merci ! n'ont rien à récla mer à Àuber. Il est nôtre, c'est incontestable. Les étrangers eux-mêmes saluent dans son talent l'esprit de la France.

Toutes ses qualités sont françaises : il brille par le mouvement, par la gaieté du rhythme, par l'élégance, par la finesse, par la 'grâce. Au besoin, le sentiment dramatique ne lui fait pas défaut; le goût le plus pur est sa règle, et ceux qui aiment la musique opiacée ou la musique pesante peuvent aller à Naples ou 5 Berlin.

« Il y a dans l'art certaines époques d'invasion étrangère où, pour devenir ori-

ginal entre tous, il suffit de faire la chose du monde la plus simple, d'être de son pays, par exemple. Nous savons que c'est là, chez l'auteur de la Muette, affaire de vocation pure et de goût naturel; mais agirait-il de la sorte par spéculation et de parti pris, que l'expédient serait des plus ingénieux. »

On trouve cette courte appréciation dans la Revue des Deux-Mondes1, qui, une fois par hasard, est de notre avis.

Nous l'en félicitons sincèrement.

Retiré dans sa paisible maison de la rue Saint-Georges, le grand compositeur mène une vie très-douce, entre de vieux domes-

« Avril 1839

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tiques attachés à lui depuis trente ans, et ses chevaux favoris, qu'il va caresser à chaque heure du jour et qui l'appellent par des hennissements familiers lorsqu'il met trop d'intervalle entre ses visites.

Comme Scribe, Auber est décoré de tous les ordres du globe.

Outre sa croix de commandeur, il porte la croix de l'Étoile et de la Couronne de chêne, celle d'officier de l'Ordre de Léopold, et une foule d'autres, sans compter qu'il est membre de ce fameux ordre de Prusse, dont le nom nous échappe, et qui se compose de soixante titulaires seulement, trente Prussiens et trente étrangers.

Il faut qu'un membre meure pour qu'un autre lui succède.

Après le ruban national, c'est le plus bel ornement de la brochette du maestro.

Napoléon III, en 1852, a nommé Auber grand maître de sa musique, et chacun, aux soirées de la cour, témoigne à l'auteur de la Muette une sympathie pleine d'admiration.

Doué, comme nous l'avons dit plus haut, d'une élégance de manières charmante et d'un esprit de bon aloi, le vieux compositeur fait encore florès dans les cercles parisiens.

Sa galanterie pour le beau sexe est devenue proverbiale.

On dit que les rois amoureux ont été les plus grands rois. S'il en est de même des musiciens, Àuber est le plus grand virtuose des temps passés et des temps modernes.

riK.

àïêSêÈÊÊhÊmmÊÊm

Jmp. Iith. Y Jansonjm Dunphim, 18, Paris.

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