Audubon, naturaliste américain
L’Amérique jusqu’ici n’a pas été très-féconde en savants. Depuis l’élan que Franklin donna à la physique, vers la fin du dernier siècle, et celui que la navigation à vapeur reçut de Fuiton, au commencement du siècle actuel, le Nouveau-Monde n’a pas souvent fait faire à la science de ces pas gigantesques qui maintiennent à un rang si élevé les peuples du vieux continent. Aussi ces derniers sont-ils justement fiers d’avoir arraché à la nature la plupart de ses grands secrets, et d’appuyer sur cette conquête leurs droits aussi anciens qu’ils sont incontestables au développement progressif de la civilisation. Un peuple qui, à peine, a eu le temps de fonder son indépendance, sa nationalité, sa vie intérieure, sa législation, n’a pas encore joui d’assez de repos et de loisir pour se livrer, avec la suite et le calme nécessaires, au culte assidu de la science. Ce n’est pas la capacité ni
l’aptitude qui manquent à cette population intelligente et cou-
rageuse,, c’est le temps. Or le temps pour elle est de l’argent ( time is money) , et l’argent est l’objet de ses plus instantes préoccupations. Les Américains voulaient avant tout assurer leur exislence physique; or le commerce , les entreprises hardies devaient y réussir plus vite que l’étude et la réflexion, mieux que les arts et l’industrie elle-même, qui ne sont que l’application des fruits de la science au commerce et au bienêtre des individus.
Cependant d’heureuses tentatives se sont déjà produites dans cette voie, des institutions importantes ont été fondées, quelques académies ont fait de nobles efforts pour imprimer une vive impulsion aux études scientifiques. Des hommes pleins de savoir et de zèle y donnent chaque jour les gages les plus sérieux à l’avenir des hautes études, et si le mouvement politique n’entrave pas trop longtemps ces heureuses tendances, le moment n’est pas éloigné peut-être où ces belles contrées rivaliseront avec l’ancien monde pour concourir à l’essor de la science avec la même ardeur et le même succès (1).
L’histoire naturelle a fait en Amérique, il y a dix ans, une perte considérable, qui a frappé d’un coup fatal la science et les naturalistes des deux hémisphères : c’est celle d’AüDUBON, ornithologiste de premier ordre, dont le nom et les travaux sont trop peu connus en France. Cependant ce nom a déjà assez retenti pour que le moment soit venu de rendre à cette grande mémoire les justes hommages qui lui sont dus, en répandant la connaissance des faits nombreux dont il a enrichi la science de la nature. C’est ce qui va faire l’objet de cette rapide étude biographique et scientifique.
Jean-Jacques Audubon était né à la Nouvelle-Orléans, en
(ï) Cet article, écrit avant le commencement de la guerre actuelle, a été retardé par l’abondance des matériaux parvenus à la rédaction.
1780. Ses parents étaient français, d’origine bretonne. Ses goûts, ses instincts se révélèrent dès sa plus tendre enfance, et furent secondés par la tendresse et les encouragements de son père. La préface de son grand ouvrage (1) contient, sur les premières années de sa vie, des détails du plus vif intérêt, présentés avec un charme que nous sommes bien sûrs de faire partager au lecteur, en nous bornant à les traduire littéralement,
« Avant d’avoir des amis, dit-il, les objets de la nature matérielle frappèrent mon attention et émurent mon cœur. Avant de comprendre les rapports de l’homme avec son semblable, je connus, je sentis les rapports de l’homme avec la nature. On me montrait la fleur, l’arbre, le gazon, et non-seulement je m’en amusais comme le font les autres enfants, mais je m’attachais à eux; ils devenaient mes camarades. Dans ma naïveté, je leur prêtais une vie supérieure à la mienne, et mon respect, mon affection pour ces choses inanimées, datent d’une époque que je puis à peine me rappeler. Cette singularité a influé, dans tout le cours de ma vie , sur mes idées , sur mes sentiments. Je bégayais à peine ces premiers mots qui causent tant de joie à une mère, je pouvais à peine faire quelques pas, que les teintes diverses du feuillage et la nuance azurée du ciel me pénétraient d’une joie enfantine; mon intimité commençait à naître avec cette nature que j’ai tant aimée, et qui m’en a récompensé par tant de vives jouissances; intimité qui ne s’est jamais affaiblie, et qui ne s’éteindra qu’avec moi-même. Aucun abri ne me semblait plus sûr et plus agréable que les ombrages qui recelaient les familles ailées que j’admirais, que les rocs et les cavernes qui
(i) Qrnithological biograpi-iy, or an account of the habits of thebirds of United States of America , accompanied by description of the objects represented in the work , intitled : The birds of America. Edinburgh, 1 83 I j, 5 vol, grand in-8°.
servaient d'asiles aux mouettes et aux cormorans. Mon père m’accompagnait souvent ; il aimait à me procurer des fleurs et des oiseaux ; il me faisait admirer leurs* formes, leurs couleurs, leur beauté. Mon excellent précepteur me parlait de leurs habitudes, de leurs mœurs, me faisait admirer la variété de leur aspect, selon les saisons; il m’encourageait ainsi, non-seulement à les étudier, mais à admirer en elles l’œuvre du Créateur.
« Une joie vive et pure, une sorte de volupté paisible remplit ainsi mes jeunes années. Pendant des heures entières, mon attention charmée se fixait sur les œufs brillants et lustrés des oiseaux, sur le lit de mousse qui renfermait et protégeait leurs perles chatoyantes, sur les rameaux qui les soutenaient balancés et suspendus sur les roches nues et battues des vents des rivages atlantiques. Je veillais avec une sorte d’extase sur le développement qui suivait le moment de leur naissance. Les uns venaient au monde les yeux ouverts, les autres ne les ouvraient que plusieurs jours après avoir brisé leur enveloppe. J’attachais mon esprit et mon aine à ces phénomènes dont la variété me surprenait toujours ; j’aimais à observer les progrès lents de quelques oiseaux vers la perfection de leur être, et à voir certaines espèces, à peine écloses, fuir à tire-d’aile, et secouer en volant les débris de leur coque transparente.
« Je grandis, et ma passion pour l’histoire naturelle grandit avec moi. Tout ce que je voyais, j’aurais voulu me l’approprier. Plus ambitieux que les conquérants, je désirais le monde, et mes vœux n’avaient pas de bornes. Je me révoltais contre la mort qui dépouillait de ses formes les plus belles et de ses plus aimables couleurs l’animal et l'oiseau que j’étais parvenu à saisir.
« J’inventais mille moyens pour combattre ce monstre , la mort, qui venait rendre tous mes travaux inutiles et détruire les objets de mes affections. J’essayais de lutter contre elle,
mais les constantes réparations qu’exigeaient mes oiseaux empaillés prouvaient que la mort était plus forte que moi. Je fis part de mon chagrin à mon excellent père, qui voulut m’en consoler en m’apportant un volume de planches coloriées, où je retrouvai avec bonheur les images assez exactes des oiseaux qui faisaient mes délices, et dont les tristes momies décoraient jusque-là les murs de mon petit appartement.
<• Ce fut pour moi une vive et ardente joie. Je retrouvais enfin, non, il est vrai, les êtres que j’aimais et dont j’avais fait les compagnons de ma première enfance, mais du moins leur image. Je compris que le moyen de m’approprier la nature, c’était de la copier. Me voilà donc dessinateur imberbe et inexpérimenté, copiant tout ce qui se présentait à mes yeux , mais, malheureusement, le copiant fort mal.
« Pendant plusieurs années, je fis et refis des oiseaux : ces oiseaux ressemblaient tour à tour à des quadrupèdes ou à des poissons; je finis par être honteux de voir mes patients efforts n’aboutir qu’à des résultats misérables, car à peine pouvais- je reconnaître moi-même l oiseau que je venais de dessiner. Mon pinceau, créateur de races inouïes et disproportionnées, me faisait pitié. Loin de me décourager, ce désappointement irrita ma passion. Plus mes oiseaux étaient mal peints, plus les originaux me semblaient admirables. En copiant et recopiant leurs formes, leur plumage et leurs diverses particularités, je continuais, sans le savoir, l’étude la plus minutieuse de l’ornithologie comparée. J’étudiais d’autant mieux les détails de l’organisation des oiseaux, que je cherchais avec plus de patience à les reproduire avec exactitude. Telle était la vivacité de cette passion puérile, mais qui n’a pas diminué avec l’âge, que si l’on m’eût enlevé mes esquisses, je crois que Ton m’eût donné la mort.
« Mon père crut découvrir dans ce penchant si prononcé
une aptitude naturelle pour les arts du dessin. A quinze ans il m’envoya à Paris où j’étudiai quelque temps dans l’atelier de David. Je copiai des nez gigantesques , des bouches colossales, des têtes de chevaux d’après l’antique, qui lassèrent mon crayon, et eussent fini par me dégoûter de l’art. Je m’empressai de revenir à mes forêts natales, et, de retour en Amérique, je recommençai à me livrer avec ardeur, mais avec plus de succès, aux études qui avaient tant de charme pour moi.
« Je reçus alors de mon père un don qui me fut doublement agréable , et par la valeur même du cadeau et par la délicatesse d’une attention qui flattait mes goûts les plus prononcés. Il me fit présent d’une plantation magnifique située en Pensylvanie, arrosée par la rivière Schuylkil et traversée par le ruisseau de Perkyoming. Je me mariai dans ce délicieux séjour, dont les hautes futaies, les champs onduleux, les collines boisées offrent aux paysagistes de si pittoresques modèles. Dieu bénit mon union; les soins du ménage, la tendresse que je ressentais pour ma femme et la naissance de deux enfants ne diminuèrent pas ma passion ornithologique. Mes amis la désapprouvaient hautement. Mes recherches et mes études occasionnaient des dépenses assez considérables que rien ne compensait. Des revers de fortune m’assaillirent , mais mon enthousiasme me soutenait, et vingt années d’investigations et d’observations augmentèrent encore cette flamme secrète qui m’animait. C’était vers les forêts antiques du continent américain qu’un invincible attrait me précipitait. J’entreprenais seul de longs et périlleux voyages, je battais les bois, je m’égarais dans les solitudes séculaires. Les rives de nos lacs immenses, nos vastes prairies, les plages de l’Atlantique me voyaient sans cesse errant dans leurs secrets asiles. Des années entières s’écoulèrent ainsi.
« Ce n’était pas une vaine pensée de gloire qui me préoccupait alors ; je ne voulais que jouir de la nature. Enfant, j’avais
voulu la posséder tout entière; homme fait* les mêmes désirs, la même ivresse remplissaient mon cœur. Je n’avais pas encore l’idée que mes efforts pussent devenir utiles à mes semblables. Le prince de Musignano (Lucien Bonaparte), que je rencontrai à Philadelphie , m’engagea vivement à publier mes essais , et changea le cours de mes idées. C’était le premier encouragement que l’on me donnait. D’ailleurs Philadelphie et New- York, où je reçus un excellent accueil, ne m’offraient aucun moyen pécuniaire de continuer mon entreprise. Je remontai le large courant de PHudson; ma barque glissa de nouveau sur ces lacs qui me semblaient des océans, et je m’enfonçai plus que jamais dans mes solitudes chéries.
« Le nombre de mes dessins augmentait; ma collection se complétait ; je commençai à rêver la gloire. Le burin d’un graveur européen ne pouvait-il pas éterniser l’œuvre de ma jeunesse , le résultat de ce labeur continu et de ce zèle persévérant? Ces chimères caressant mon imagination, je sentis mon courage redoubler et mon avenir s’agrandir à mes yeux. Après avoir habité pendant plusieurs années le village d’Henderson, dans le Kentucky, sur les rives de l’Ohio, je partis pour Philadelphie. Mes dessins, mon trésor, mon espoir étaient soigneu-r sement emballés dans une malle que je fermai et que je confiai à l’un de mes parents, non sans le prier de veiller avec le plus grand soin sur ce dépôt si précieux pour moi. Mon absence dura six semaines ; aussitôt après mon retour, je demandai ce qu’était devenue ma malle. On me l’apporta; je l’ouvris; jugez de mon désespoir : il n’y avait plus dans la malle que des lambeaux de papier déchiré, mouillé , presque en poussière ; lit commode et doux, sur lequel reposait toute une couvée de rats de Norwége. Un couple de ces animaux avait rongé le bois, s’était introduit dans la boîte et y avait installé sa famille. Voilà tout ce qui me restait de mes travaux ; près de deux mille habi-
tants de l’air, dessinés et coloriés de ma main, étaient anéantis. Une ardeur brûlante traversa mon cerveau comme une flèche de feu; tous mes nerfs ébranlés frémirent : j’eus la fièvre pendant plusieurs semaines. Enfin la force physique et la force morale se réveillèrent en moi. Je repris mon fusil, ma gibecière, mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts, comme si rien ne fût arrivé. Me voilà recommençant tous mes dessins, et charmé de voir qu’ils réussissaient mieux qu’auparavant. Il me fallut trois années pour réparer le dommage cSusé par les rats de Norwége. Ce furent trois années de bonheur.
« Plus mon catalogue grossissait, plus les lacunes qui s’y trouvaient me causaient de regrets et de chagrins. Je désirais vivement être en état de le compléter. Seul et sans secours, comment mettre fin à une si vaste entreprise? Je me promis de ne rien négliger de ce que ma bourse, mon temps et mes peines pourraient accomplir. De jour en jour je m’éloignais davantage des lieux habités par les hommes. Au bout de dix-liuit mois, ma tâche était remplie; j’avais exploré toutes les retraites de nos forêts. J’allai visiter ma famille, qui habitait alors la Louisiane, et, emportant avec moi tous les oiseaux du nouveau continent, je fis voile pour le vieux monde. Une heureuse traversée me conduisit en Angleterre. A l’aspect de ces côtes blanchissantes , en face de cette ville opulente dont le patronage pouvait me payer de tant de peines, dont l’indifférence pouvait aussi me laisser languir dans l’indigence et l’oubli , je ne pus m’empêcher de ressentir une terreur et une anxiété profondes. Je songeai à ma situation précaire, à mon isolement dans un pays où je n’avais pas un seul ami, à ce désert peuplé d’hommes inconnus, peut-être hostiles» Je regrettai mes bois, la dépense de ce long voyage ; et mon entreprise, qui m’avait paru aventureuse jusqu’à l’héroïsme, me sembla folle jusqu’à la démence. Dieu soit loué! A Liverpool, les Roscoé, les Rathbones,
les T rail, les Chorley, les Mellie; à Manchester, les Gregg , les
Lloyd, les Sergeant, les Holme, les Blackwall , les Bentley
m’accueillirent, me soutinrent, et ma gratitude se plaît à leur
offrir ici le tribut que leur doit mon cœur. Edimbourg ne m’a pas offert des patrons moins ardents et moins généreux. »
C’est à Edimbourg, en effet, que fut publié ce splendide ouvrage que Cuvier présenta à l’Institut « comme le plus ma- « gnifique monument que l’art ait jamais élevé à la nature, » Les cinq volumes de texte dont il se compose, sont accompagnés d’un atlas de 400 planches , d’une dimension extraordinaire, où les oiseaux d’Amérique sont représentés dans leur grandeur naturelle, depuis le colibri et le troglodyte, jusqu’au faucon et à l’aigle. Ces dessins sont entourés de tous les détails qui se rapportent à l’organisation, aux mœurs, aux habitudes des oiseaux qui y sont reproduits. Le nid, les œufs, le mâle, la femelle, l’arbre qui leur sert d’abri, les plantes dont ils se nourrissent, les insectes auxquels ils font la guerre, chaque objet est placé dans sa position habituelle et représenté dans l’attitude qui lui est familière.
On les voit en repos, en mouvement , planant dans les airs, effleurant les ondes; on suit leur vol, on entend presque leur voix dans le bocage. Il en résulte des scènes pleines d’intérêt et de vérité tout empreintes de couleur locale, et qui, avec les développements du texte, forment le tableau le plus complet de la grande famille ornithologique du nouveau monde. L’ouvrage fut publié aux frais et sous les auspices de 75 souscripteurs, nobles amis de la science, qui s’empressèrent de patronner cette vaste entreprise. Le prix de chaque souscription était de mille dollars ( 5,000 francs ).
La Biographie ornithologique n’est pas seulement un ouvrage d’histoire naturelle, c’est un tableau aussi varié qu’attachant des sites et des aspects du continent américain ; c’est le
fruit d’observations rassemblées, pendant tout le cours de sa vie, par un ami passionné de la nature, qui a apporté dans ses recherches la persévérance du savant, l’intelligence de l’artiste et le talent de l’écrivain. Audubon vous y associe à son existence nomade; on pénètre sur ses pas dans ces vastes savanes , on navigue avec lui sur les fleuves immenses qui divisent ces belles contrées, on parcourt comme en réalité ces solitudes grandioses, avec leur végétation vigoureuse, primitive , leur population un peu sauvage , leurs aspects étranges et majestueux. Ce n’est pas l’œuvre d’un savant de cabinet ou d’un voyageur curieux, visitant et comparant les objets réunis dans les collections et les musées ; c’est celle d’un observateur patient, à la fois peintre habile, chasseur déterminé, et en même temps d’un poète qui a choisi la nature pour sa muse et qui lui a voué son existence. 11 a passé la nuit au pied de l’arbre qui servait d’asile à l’oiseau qu’il voulait étudier, il a traversé le fleuve à la nage pour atteindre celui qui fuyait sa poursuite. Les fatigues, les privations, les dangers n’ont jamais lassé sa persévérance. Il a quitté pour ces recherches sa contrée natale, sa famille, négligé ses intérêts personnels. De quel nom faut-il caractériser un pareil zèle, une telle abnégation? Est-ce dévouement à la science, est-ce instinct d’observateur ? Est-ce une mission providentielle qui lui fut assignée ?... Mais laissons-le parier lui-même, car son journal d’observations est en même temps celui de ses émotions, de ses joies, de ses souffrances ; écoutons-le nous retracer quelqu’une des phases de sa vie aventureuse, avec ce coloris et ce charme que la passion qui le domine répandent si abondamment sur ses tableaux.
« Lorsque je quittai la Pensyivanie, dit-il, pour retourner dans le Kentucky, j’emmenai avec moi ma femme et mon fils aîné alors en bas âge. Les eaux étaient très-basses. J’achetai un
skiff, bateau plat, large et commode. Nous fîmes nos provisions, et deux nègres vigoureux nous accompagnèrent.
« C’était vers la fin d’octobre; l’Ohio, le roi des fleuves, reflétait dans son onde paisible ces belles teintes automnales qui
bronzent le feuillage aux approches de l’hiver. Des pampres de vigne, étincelant comme l’acier bruni, ou rouges comme l’airain frappé du soleil, suspendaient leurs festons aux arbres de la rive. Les clartés du jour, tombant sur les ondes limpides, sc réfléchissaient sur le feuillage, ici d’une verdure fraîche et vive, là d’une couleur ardente et safranée. L’atmosphère était tiède, le disque du soleil était couleur de feu. Notre rame seule agitait et ridait la surface de l’eau. Nous avancions paisibles et silencieux, admirant la magnificence sauvage des scènes qui nous entouraient. Quelquefois des myriades de petits poissons poursuivis par le chat aquatique, s’élancaient comme des flèches hors du fleuve et retombaient en pluie d’argent ; la perche, à l’écaille argentée, battait de ses nageoires la quille de notre bateau et nous suivait par troupes bruyantes. J’ai rarement éprouvé une sensation plus délicieuse. J’avais là tous les objets de mes affections, et cette belle nature n’avait pour nous que des aspects riants.
« D’un côté de l’Ohio s’élèvent de hautes collines aux croupes élégantes et aux pentes mollement inclinées; sur la gauche, de vastes plaines fertiles et boisées se prolongent jusqu’à l’horizon. Du sein du fleuve, des îles de toutes les dimensions surgissent verdoyantes comme des corbeilles; le fleuve serpente doucement autour de ces îles dont les sinuosités et les courbes sont si bizarrement onduleuses que souvent vous croiriez voguer sur un grand lac et non sur une rivière. Quelques défrichements sur les rivages s’offrirent à nos regards; ils menaçaient d’un envahissement prochain la beauté primitive de ces solitutudes et je ne pus les voir sans regret»
« À l’approche de la nuit, à mesure que l’ombre se répandait sur le fleuve, une plus profonde émotion nous saisissait. La clochette des troupeaux tintait au loin ; le cornet du batelier suivant les détours de la rivière arrivait jusqu’à nous; le long cri de guerre du grand hibou, le frôlement sourd de ses ailes fendant l’air silencieux : tous ces bruits devenaient plus distincts à mesure que le jour baissait ; nous les écoutions avec un intérêt puissant et une curiosité indicible. Le soleil reparaissait enfin; quelques notes éparses, échappées aux habitants des bois, nous annonçaient l’éveil de la nature. Le daim traversant le fleuve nous apprenait que bientôt la neige couvrirait les champs; çà et là l’habitation du colon révélait une civilisation naissante. Nous rencontrions de temps à autre quelques bateaux plats chargés de bois ou de marchandises, que nous ne tardions pas à dépasser; d’autres nacelles plus petites étaient chargées d’émigrés de toutes les parties du monde, qui allaient chercher au loin un asile, et planter leur tente dans ces solitudes.
« Les pintades, qui abondent sur ces rives, venaient sans défiance voltiger autour de nous et servaient à nos repas. D’un coup de fusil nous nous procurions un festin splendide. Nous choisissions pour salie à manger quelque buisson ombreux tapissé de mousse ; nous allumions du feu avec des branches sèches, et je doute en vérité que jamais gastronome ait trouvé dans le luxe de sa table de plus exquises voluptés.
« Ce voyage de deux cents milles m’a laissé de délicieux souvenirs. Depuis vingt années, ces rives désertes ont changé de physionomie; leur grandeur native, leur primitive beauté s’est effacée; plus de rameaux épais qui viennent dessiner leur arcade verdoyante au-dessus du fleuve. Les vieux arbres ont disparu; la hache éclaircit tous les jours ces belles forêts, qui. décoraient d’un long feston mobile le sommet de ces coteaux. Le sang des indigènes et des nouveaux habitants s’est mêlé aux ondes du
fleuve dont ils se disputaient la possession. Vous n’y rencontrerez plus ni l’Indien couronné de son diadème de plumes, ni ces troupeaux de buffles et de daims traversant en caravanes bruyantes les clairières des bois. Des villages, des hameaux et des vides ont envahi ces domaines. Le marteau y retentit, la scie y prépare en criant de nouvelles habitations. Quand les instruments du charpentier se reposent et se taisent, l’incendie dévore des forêts tout entières, et la civilisation s’annonce par des ravages. Le sein calme de l’Ohio est sillonné par une foule de bateaux à vapeur qui troublent ses ondes et obscurcissent l’air de leur trace de fumée. Le commerce vient s’asseoir sur ces rochers antiques, et l’Europe nous jette tous les ans le surplus de sa population, comme pour nous aider dans cet envahissement, dans cette conquête progressive et inévitable. »
Si les détails qu’Audubon a donnés lui-même sur sa personne ont rendu facile la tâche du biographe , il n’en est pas tout «à fait de même à l’égard de ses travaux. Sa Biographie ornithologique se compose de cinq volumes de texte, grand in-8°, accompagnés d’un magnifique atlas de la plus grande dimension. Le texte n’a pas été traduit complètement en français, mais un traducteur assez bien inspiré, M. Bazin, a fait choix d’un certain nombre de fragments, dont il a formé deux volumes in-8°. A cette édition, ainsi réduite, nous avons emprunté quelques-uns des morceaux qui nous ont paru les plus saillants. Nous en avons traduit nous- même quelques autres, afin de donner une idée générale du talent de Fauteur américain, et d’inspirer aux amateurs le désir de compléter la lecture de cet ouvrage original autant qu’instructif.
Les citations que nous en a vons déjà faites suffiraient;, à la rigueur, pour montrer la manière de ce brillant naturaliste ; mais nous devons y joindre quelques-unes de ses descriptions, parce qu’elles feront mieux connaître la forme qu’il aime à donner à ses tableaux, et les riches couleurs dont il sait les revêtir. Âudubon ne néglige jamais d’étaler aux yeux du lecteur les beautés naturelles de la contrée qu’il parcourt et les traits principaux qui la caractérisent. En même temps qu’il décrit les oiseaux qui la peuplent, il en esquisse le paysage, les accidents et l’aspect général. Les arbres, les fleurs, les prairies, les teintes du ciel et des eaux se reproduisent avec autant de vérité que d’éclat sous sa plume fidèle et élégante : son style anime et complète des scènes que le crayon seul eût frappées d’immobilité. Tel est le morceau suivant, où il décrit d’une manière vraiment dramatique un de ces orages si communs sous cette latitude, et qui laissent après eux des traces si terribles et si profondes :
« Je voyageais à cheval; je me trouvais entre Shawenay et la crique du Canot. Le temps était beau, je chevauchais lentement. Â peine fus-je entré dans la gorge ou vallée qui sépare la crique du Canot de celle d’Highland, que le ciel s’obscurcit ; un brouillard dense simula la nuit la plus obscure. Je m’arrêtai plein d’étonnement; je sentais une soif ardente que j’étanchai dans le ruisseau voisin. Bientôt un long murmure se fit entendre. Une tache ovale et livide parut sur le fond ténébreux du ciel. Les branches supérieures des arbres tressaillirent; puis ce mouvement se communiqua aux branches inférieures. Je vis bientôt les troncs voler en éclats, se déraciner, s’enlever, fuir devant le souffle du vent, et toute la forêt passer devant moi comme un torrent de gigantesques et effrayants fantômes. Les troncs se heurtaient, se broyaient dans leur route. Au centre du courant tempétueux, les têtes des plus gros arbres se
trouvaient forcées de prendre une direction oblique et de fléchir. Au-dessous et au-dessus d’eux une masse épaisse de branchages, de rameaux brisés et de poussière soulevée fuyait sous la même impulsion. L’espace occupé naguère par tous ces arbres, n’était plus qu’une arène vide, semée de racines et de débris. Vous eussiez dit le lit du Meschacébé mis à nu. Les cataractes du Niagara ne hurlent pas avec plus de violence; l’impétuosité de leur chute n’est pas plus terrible.
« Quand la première violence de l'ouragan fut apaisée et comme assouvie, des milliers de rameaux fracassés volaient encore dans l’air, et la marche de la colonne dense qui signalait le passage de la tempête dura encore quelques heures, comme déterminée par une force d’attraction. Le ciel s’était couvert d’un voile verdâtre et lugubre, une odeur de soufre très-désagréable imprégnait l’atmosphère. J’attendis en silence et dans la stupeur que la nature bouleversée eût repris, sinon sa forme première, du moins son aspect accoutumé. Mes affaires m’appelaient à Morgantown ; j’osai traverser le lit du torrent aérien, conduisant par la bride mon cheval qu’effrayaient tous ces cadavres d’arbres dépouillés et renversés. Les ruines de la forêt détruite étaient entassées sur le sol, où elles formaient un si épais rempart que, souventobligé de me frayer un sentier dans ce labyrinthe, et tantôt de me glisser sous les branches enlacées, tantôt de les franchir d’un élan, j’éprouvai pendant le temps que je consacrai à ce travail une mortelle fatigue.
« Cette bouffée de vent, dont la colonne occupait environ un quart de mille, emporta des maisons, souleva des toitures, força des troupeaux entiers d’émigrer violemment à travers les airs. On trouva une pauvre vache morte sur la cime d’un sapin où l’avait portée l’aile de l’ouragan. La vallée est encore aujourd’hui un lieu désolé , couvert de mousse et de ronces,
inaccessible aux hommes; les bêtes de proie l’ont choisie pour leur asile. »
Telle est encore une scène vraiment saisissante qu’Audubon a introduite dans la description de Y aigle à tête blanche ( the white head eagle), la terreur des races ailées dans les deux hémisphères. C’est une page remarquable que nous n’avons pu lire sans une émotion que nous serions heureux, dans une traduction rapide, de faire partager à nos lecteurs.
« x\ux Approches de l’hiver, au moment où des milliers d’oiseaux fuient le nord pour gagner les climats échauffés par le soleil, si vous laissez votre barque glisser au courant du Mississipi, jetez les yeux sur l’arbre dont le sommet dépasse sur l’ug des bords toutes les autres cimes. L’aigle est là, perché sur le faîte de cet arbre ; son œil étincelant et terrible se promène sur cette vaste étendue. Souvent son regard s’arrête sur un point ; il observe, il écoute et recueille tous les bruits; la course légère du daim qui effleure le feuillage n’échappe pas à son oreille. Sur le bord opposé, l’aigle femelle, perchée comme lui sur une cime élevée, fait également sentinelle. De moment en moment elle pousse un cri, comme pour soutenir sa vigilance. L’aigle y répond par le battement de ses ailes, en abaissant son cou qu’il promène à la ronde, et par un glapissement qui ressemble assez au lire d’un maniaque. Puis il s’arrête, et, à son immobilité, à son silence, on le prendrait pour une statue. Les sarcelles, les poules d’eau, les outardes fuient par bataillons, emportés par le courant, proie que l’aigle dédaigne, car son attention est fixée ailleurs. Tout à coup un son sauvage et métallique se fait entendre au loin : c’est le chant du cygne. Un cri perçant de la femelle, qui l’a entendu la première, avertit le mâle. Celui-ci se redresse, tout son corps a frémi, il donne une secousse à son plumage ; il va prendre son vol.
« Le cygne aux ailes de neige, s’avance le cou étendu, l’œil
aussi attentif que celui de son ennemi. Le mouvement de ses ailes a peine à soutenir la masse de son corps ; ses pattes sont repliées sous lui pour faciliter son vol. Il approche, mais l’aigle a déjà marqué sa proie, A peine est-il près du redoutable couple, que l’aigle, plein d’ardeur guerrière, s’élance de sa retraite en poussant un cri plus terrible pour le cygne que ne serait le coup de fusil d’un chasseur. Il fond avec la rapidité de l’éclair sur sa proie qui, dans l’agonie du désespoir, manœuvre pour éviter ses coups. Le cygne abaisse son col, décrit un demi-cercle et cherche à échapper à la mort en plongeant dans le fleuve. Mais l’aigle a prévu la ruse, il force le cygne à rester dans l’air en se tenant sans relâche au-dessous de lui, et en le menaçant de le frapper au ventre ou sous les ailes. Cette habile tactique ne manque jamais son but. Le cygne se lasse et perd de ses forces à mesure qu’il reconnaît la supériorité de son antagoniste. Celui-ci qui craint encore de le voir tomber dans le fleuve, le harcèle, le frappe obliquement d’un coup de serre et oblige sa victime épuisée et mourante à tomber sur le rivage voisin.
« C’est alors qu’on peut voir, non sans effroi, le triomphe de ce terrible ennemi des races ailées. Il se précipite sur le cadavre de l’oiseau vaincu; il enfonce profondément ses serres d’airain dans son cœur, il bat des ailes, il hurle de joie et s’enivre des dernières convulsions du cygne mourant; ses yeux s’injectent de sang et s’enflamment d’orgueil. Sa femelle, qui a suivi tous ses mouvements, pleine de confiance dans le succès, vient alors le rejoindre 5 tous deux ils retournent le cygne, plongent leurs serres dans ses flancs et se gorgent du sang qui jaillit de sa poitrine encore palpitante. >»
Yoilà de quels traits ce savant, ce philosophe sait peindre les grandes scènes de la nature. Non-seulement il décrit les oiseaux du nouveau inonde, mais il reproduit tous les objets ,
tous les aspects qui se rapportent à son étude favorite. Il encadre ses races ailées dans des tableaux pleins de variété et de couleur locale. Quelques fragments de ses descriptions ornithologiques vont nous fournir à la fois les preuves de sa sagacité d’observateur et de son talent d’écrivain.
« U oiseau-mouche à gorge de rubis. — Est-il un homme qui, à la vue de cette mignonne créature, balancée sur ses petites ailes bourdonnantes, au sein des airs où elle est suspendue comme par magie, voltigeant d’une fleur à l’autre, d’un mouvement à la fois gracieux, vif et léger, poursuivant sa course d’un bout à l’autre de notre vaste continent, et produisant partout où elle se montre des ravissements toujours nouveaux ; est-il un homme, dis-je, qui, apercevant cette étincelante particule de l’arc-en-ciel, ne s’arrête pour l’admirer, tournant aussitôt sa pensée pleine d’adoration vers celui dont chacun de nos pas découvre les merveilleux ouvrages, et dont les conceptions sublimes se manifestent de toutes parts?
*< Le soleil n’a pas plutôt ramené le printemps et la vie dans ces millions de plantes qui s’épanouissent à ses rayons, qu’on voit s’avancer, sur ses ailes féeriques, le petit oiseau-mouche, visitant avec amour chaque calice embaumé qui s’entrouvre, et, tel qu’un fleuriste soigneux, en retirant les insectes dont la présence les eût bientôt flétries. Se balançant dans l’air, on le voit plonger son œil attentif et brillant jusque dans leurs plus secrets replis, tandis que, du bout de ses ailes rapides et légères, il évente et rafraîchit la fleur sans en offenser la structure délicate. Il introduit dans la coupe fleurie son bec long, armé d’une langue à double tube, imprégnée d’une salive glutineuse, il en touche chaque insecte et la retire pour engloutir sa proie. L’éclat et la beauté de son plumage varie à chaque instant d’une manière éblouissante; tantôt elle étincelle des reflets du rubis le plus ardent; l’instant d’après elle passe au noir
de velours le plus foncé, ou bien resplendit du vert le plus éclatant. Il fend l’air avec une prestesse et une agilité inconcevables; quand il passe d’une fleur à l’autre, on dirait un rayon de lumière. S’il approche de sa femelle, il gonfle ses plumes, sa gorge et sa crête; il tourbillonne autour d’elle, se précipite sur une fleur et revient le bec chargé de miel ou d’insectes pour en faire hommage à l’objet de ses désirs, en l’éventant de ses ailes. Lorsque ses soins ont paru acceptés, il redouble de courage et donne la chasse à des oiseaux beaucoup plus gros que lui; tels que le gobe-mouche, le martin et l’oiseau bleu. Lien n’égale le soin que ces oiseaux prennent de leurs œufs. La rapidité de leur vol est telle qu’il est difficile de les suivre de la vue au delà de cinquante ou soixante pas, même avec une lunette. Ils ne se posent jamais à terre, mais sur les jeunes branches, où ils se balancent de côté et comme en cadence, ouvrant et refermant leurs ailes, se secouant et faisant leur petite toilette avec adresse et propreté. Ils étendent d’abord une aile, puis l’autre, en passant chaque tuyau de plume en travers de leur bec, et l’aile, ainsi lissée, resplendit au soleil d’un éclat merveilleux. Ils paraissent jouir d’une remarquable puissance de vue, car ils poussent droit sur les autres oiseaux, leurs ennemis , qui ne s’aperçoivent pas de leur approche. Ils sont à la vérité pourchassés, à leur tour, par les bourdons, mais ils leur échappent facilement, grâce à la supériorité de leur vol.
« Le nid de l’oiseau-mouche se compose à l’extérieur d’une légère couche de lichen gris, ce qui la fait facilement confondre avec la branche à laquelle il est attaché. Ces écailies de lichen ont été agglutinées ensemble avec la salive de l’oiseau. La couche suivante est formée de substances cotonneuses, et la plus intérieure de fibres de diverses plantes encore plus fines et plus molles. La femelle y dépose deux œufs très-blancs qui éclosent au bout de six jours; en une semaine les petits sont prêts à
voler; mais ils ont besoin d’être nourris pendant une semaine encore. Ils reçoivent l’aliment du bec du père ou de la mère qui le leur dégorgent à la manière des canards et des pigeons. Ce n’est qu’au printemps suivant que leurs couleurs prennent tout leur éclat.
« L’oiseau mouche à gorge de rubis a une prédilection toute particulière pour les fleurs à corolle tubulée , comme la pomme épineuse* la trompette ( bignonia radicans), le chèvrefeuille, la balsamine et même la violette des champs. Il paraît que le miel du nectar qu’il y puise sert uniquement à étancher sa soif, et que les insectes seuls peuvent suffire à son alimentation. L’oiseau-mouche ne fuit pas l’homme, comme la plupart des autres oiseaux. Il s’approche souvent des fleurs qui garnissent les fenêtres et vient même les chercher jusque dans les appartements. Cette espèce abonde à la Louisiane , au printemps et pendant l’été, pour émigrer vers le sud, à l’approche des premiers froids. L’oiseau-mouche est assez querelleur, et les mâles se livrent fréquemment entre eux de vifs combats au milieu des airs. Que l’un d’eux soit occupé à butiner dans une fleur, et qu'un autre s’en approche , on les voit aussitôt s’enlever tout les deux, en poussant de petits cris et en tournoyant en spirale jusqu’à ce qu’ils disparaissent à la vue. La bataille terminée, le vainqueur revient triomphant à la fleur qui a été l’occasion du combat (A).
L’oiseau moqueur a été décrit par tous les ornithologistes, mais Audubon y ajoute quelques caractères, qui nous semblent ajouter un véritable intérêt à l’histoire de ce charmant oiseau, que les naturalistes d’Europe ne peuvent avoir étudié aussi bien que lui. Yoici quelques-uns de ses traits les plus saillants :
« L’oiseau moqueur (turdus polyglottus) habite la Louisiane: c’est le roi du chant, un musicien accompli, sans rival. (Au* dubon n’excepte pas même le rossignol.) Ses qualités musi-
cales sont telles qu’il peut imiter le cliant de tous les autres oiseaux. Loin de fuir l’approche de l’homme, il fixe sa demeure dans le voisinage des habitations, parfois sur l’arbre le plus rapproché d’une fenêtre, et se laisse prendre avec facilité.
« L’oiseau moqueur n’émigre pas. Il reste dans la Louisiane toute l’année. C’est au commencement d’avril qu’il s’accouple et construit son nid , dans les arbres, dans les buissons, quelquefois dans les champs, au milieu des ronces. La femelle pond d’abord cinq à six œufs, puis quatre à cinq, et la troisième couvée n’est guère que de trois œufs. Ces œufs sont, courts, ovales, d’un vert clair, pointillés de taches couleurterre d’ombre...
« Pendant l’incubation , la femelle remarque si exactement la position dans laquelle elle laisse ses œufs, quand elle s’éloigne, qu’à son retour elle s’aperçoit bien si l’un d’eux a été déplacé. Aussitôt elle pousse un cri bas et plaintif, à l’appel duquel le mâle accourt pour gémir avec elle. Dès lors, elle redouble de vigilance et de soins, et si les œufs sont près d’éclore, elle se laisse plutôt prendre que de les quitter.
« Leurs plus grands ennemis sont les serpents et les cbats. Les enfants n’y touchent point; les planteurs les protègent; dans la Louisiane, on ne permet d’en tuer presque en aucun temps.
« Quand ils marchent, leur queue s’ouvre comme un éventail et se referme presque aussitôt. Leur cri habituel est une note plaintive comme celle du merle de France. — Le moqueur est quelquefois attaqué par le faucon, mais il se défend bien * si le faucon manque son coup, le moqueur l’attaque à son tour, et s’il ne peut en triompher, il appelle à son secours les moqueurs d’alentour qui ne tardent pas à l’en délivrer. Son cri d’alarme est comme le garde à vous des sentinelles sous les armes. Il est facile à apprivoiser, il devient familier et s’alfectionne à son maître au point de le suivre partout dans la maison. Ces oiseaux vivent longtemps et sont de très-agréables compagnons.
« Leur faculté d’imitation est vraiment surprenante. Ils imitent facilement tous leurs frères des bois et des eaux, et même bon nombre de quadrupèdes. On assure qu’ils savent également imiter la voix humaine , mais je ne saurais l’affirmer : quelques soins que l’on prenne pour développer leur talent vocal, quand ils sont prisonniers, ils semblent au contraire perdre quelque chose de leur chant naturel. De bons chanteurs de cette espèce sont très-recherchés et atteignent parfois à un prix fort élevé. » Audubon a cherché à réhabiliter le corbeau, comme Bufïbn etTopffer ont fait à l’égard de l’âne. Après avoir donné tous les détails qu’il a observés sur les mœurs de cet oiseau, il ajoute :
a . Malgré toutes ses précautions, son nid est envahi par¬
tout où on le trouve; on oublie qu’il n’est d’aucun usage, et l’on ne se souvient que de ses méfaits, que l’imagination grossit. En quelque lieu qu’il se présente, on le tue, parce que, de temps immémorial, l’ignorance, les préjugés et l’amour de la destruction ont préoccupé l’esprit de l’homme, même à son détriment. Les paysans exposent leur vie pour atteindre son nid , sans avoir contre lui d’autre grief que la mort de quelques brebis. Les uns détruisent les corbeaux parce qu’ils sont noirs; d’autres, parce que leur croassement est désagréable et passe pour être de mauvais augure ; leurs petits sont les souffre-douleurs de quelque enfant cruel ! . Quant à moi, j’admire le corbeau, parce que je
vois en lui beaucoup de choses dignes de notre étonnement. S’il attaque parfois quelque chétif oiseau, s’il mange les œufs des autres oiseaux, et même ceux de quelques basses-cours, nos fermiers savent bien qu’il détruit un nombre prodigieux d’insectes, de larves et de vers; qu’il tue les souris , les taupes et les rats; qu’il attaque la belette, la jeune sarigue et la moufette; qu’il guette avec la persévérance du chat la tanière du renard, dont il enlève les petits; enfin qu’il avertit les cultivateurs de la présence du loup rôdant autour des vergers. Il est
vigilant, industrieux, susceptible d’éducation. 11 aime à vivre en société. Quand il est apprivoisé et bien traité, il s’attache à son maître et le suit familièrement. Quelques-uns apprenent, comme le merle et le perroquet, à prononcer quelques paroles , etc. »
Audubon tient également en grande estime le pic à bec d'ivoire (picus principalis) , espèce très-rapprocliée de notre pic d’ Europe, dont les mœurs etles habitudes sont à peu près les mêmes*,
long et singulier débat, dont il est sorti du reste très-honorablement. Il s’agissait de savoir si notre pic vert était un animal plus nuisible qu’utile. On l’accusait d’attaquer et de détériorer à plaisir certains arbres de nos forêts, sans tenir compte des services qu’il rendait à l’agriculture, en détruisant une quantité considérable d’insectes qui percent et habitent les arbres les plus beaux et les plus sains. Après une enquête et une discussion approfondie, le pic vert a été réhabilité; l’assemblée a émis l’opinion que cet oiseau était un insectivore éminemment utile, et exprimé le vœu que les administrations locales s’opposent à sa destruction.
Quant au pic à bec d’ivoire , après la description qu’il en donne, Audubon ajoute : S’ils viennent à découvrir quelque gros tronc mort, à moitié gisant et brisé, ils se jettent dessus et le travaillent avec une telle vigueur qu’en peu de jours iis l’ont complètement détruit. J’ai vu les restes de quelques-uns de ces antiques monarques de nos forêts, ainsi minés et d’une façon si singulière, que le tronc chancelant et haché semblait n’être plus soutenu que par l’énorme tas de copeaux qui l’entouraità sa base. Leur becestsi puissant et ils en frappent d’une telle force que d’un seul coup ils enlèvent des morceaux d’écorce de 7 à 8 pouces de long et peuvent dans quelques heures dépouiller une branche de 20 à 30 pieds, etc.
Qu’on nous permette d’ajouter quelques mots pour corroborer l’opinion des ornithologistes qui regardent le pic comme l’un des oiseaux les plus utiles et les plus dignes d’admiration :« La guerre obstinée que le pic fait à ces tribus destructives, dit M. Michelet (1), est un service signalé qu’il nous rend. L’Etat lui devrait, sinon les appointements, du moins le titre honorifique de conservateur des forêts... C’est l’idéal du travailleur. Sa corporation modeste, répartie dans les deux mondes, sert l’homme, l’enseigne et l’édifie... C’est le héros pacifique du travail... » C’est lui qui a inventé l’auscultation. Ce procédé, si récent. en médecine, était l’art principal du pic depuis des milliers d’années. Il interrogeait, sondait, voyait par l’ouïe les lacunes caverneuses qu’offrait le tissu de l’arbre. Tel, sain et fort en apparence, que, pour sa taille gigantesque, a désigné le marteau de la marine, le pic, bien autrement habile, le juge véreux, carié, susceptible de manquer de la manière la plus funeste, de plier en construction, ou de faire une voie d’eau et de causer un naufrage.
« L’arbre éprouvé mûrement, le pic se l’adjuge, s’y établit : là il exerce son art. Ce bois est creux, donc gâté, donc peuplé; une tribu d’insectes y habite ; il faut frapper à la porte de la cité. Les citoyens en tumulte voudront fuir par-dessus ou pardessous les murailles. L’assiégeant unique saisit les fugitifs au passage, à quoi sert parfaitement une langue d’une extrême longueur qu’il darde comme un petit serpent. »
Wilson ne tarit pas sur l’industrie et le courage de cet oiseau, que la Providence semble avoir préposé à la garde de nos vergers et de nos forêts, contre ces myriades d’ennemis imperceptibles qui souvent, en une saison, détruisent les arbres les
(i) L’Oiseau.
plus gigantesques. « Jusqu’à ce qu’on ait découvert, dit-il, quelque meilleur moyen d’extirper les insectes et leurs larves, il faut accueillir et favoriser cette tribu de beaux oiseaux. Le pic noir choisit les plus beaux arbres; en peu d’instants les débris s’accumulent à leurs pieds; il est presque impossible de croire qu’un oiseau seul ait pu faire ce qui semblerait l’ouvrage d’une demi-douzaine de forts bûcherons travaillant à la hache toute une matinée. Mais si l’on examine l’arbre, on verra que, infecté de vermine, il marchait à la putréfaction. Le pic l’avait découvert en enlevant son écorce et le sondant avec sagacité... »