‹ Audubon, naturaliste américainChapitre 2 sur 2 · II L · texte numérisé non relu

II L

Nous ne résistons pas au désir de joindre aux extraits pré cédents le récit des migrations du pigeon sauvage ( columba migratoria) que nous empruntons en partie à la traduction de M. Bazin.

« Les pigeons voyageurs volent avec une extrême rapidité. Les faits les plus importants de leur histoire se rapportent à ces migrations, qui ne sont dues qu’à la nécessité où ils se trouvent de se procurer de la nourriture. Du golfe du Mexique à la baie d’Hudson , ils parcourent environ sept cents lieues, à raison de vingt-cinq lieues à l’heure. Leur corps, qui a près de 2 pieds du bec à l’extrémité de la queue, est d’une forme allongée. Leurs ailes sont bien attachées; les muscles sont très-gros et très-forts, eu égard à la taille de l’oiseau. La multitude de ces pigeons dans nos forêts est vraiment étonnante, à ce point que j’hésite à raconter ce que j’ai vu, dans la compagnie de personnes qui, ainsi que moi, en restèrent frappées de stupeur.

'« Pendant l’automne de 1813, je partis de Henderson où

j’habitais, sur les bords de l’Ohio, me dirigeant vers Louisviile. En traversant les landes qu’on trouve à quelques milles au delà d’Hardensbourg, je remarquai des pigeons qui volaient du nord-est vers le sud-ouest, en si grand nombre que je n’avais jamais rien vu de pareil. Voulant compter les troupes qui pourraient passer à portée de mes regards dans l’espace d’une heure, je descendis de cheval, m’assis sur une éminence, et commençai à faire avec mon crayon un point à chaque troupe que j’apercevais ; mais bientôt je reconnus qu’une pareille entreprise était impraticable, car les oiseaux se pressaient en innombrables multitudes. Je comptai les points qui étaient sur mon album ; il y en avait eu cent soixante-trois de marqués en vingt et une minutes ! Je continuai ma route, et plus j’avançais, plus je rencontrais de pigeons. L’air en était littéralement rempli ; la lumière du jour, en plein midi, s’en trouvait obscurcie comme par une éclipse (1). La fiente tombait semblable aux flocons de neige fondante, et le bourdonnement continudes ailes m’étourdissait en me donnant envie de dormir.

« Je m’arrêtai, pour dîner, à l’hôtel de Young, au confluent de la rivière salée avec l’Ohio, et de là je pus voir à loisir d’immenses légions passant toujours, sur un front qui s’étendait bien au delà de l’Ohio, dans l’ouest, et des forêts de hêtres qu’on découvre directement à l’est. Pas un seul de ces oiseaux ne se posa, car on ne voyait ni un gland ni une noix dans le voisinage. Aussi volaient-ils si haut qu’on essayait vainement de les atteindre, même avec la plus forte carabine , et les coups qu’on tirait après eux ne les effrayaient pas le moins du monde. Je renonce à décrire l’admirable spectacle qu’offraient leurs évolutions aériennes, lorsque, par hasard, un faucon venait à

(0 M. Michelet appelle cette migration d'oiseaux s la nue volante .

fondre sur l’arrière-garde de l’une de leurs troupes : tous à la fois, comme un torrent et avec un bruit de tonnerre, se précipitaient en masses compactes, se pressant l’un sur l’autre vers le centre ; et ces masses solides dardaient en avant en lignes brisées ou gracieusement onduleuses, descendaient et rasaient la terre avec une inconcevable rapidité, montaient perpendiculairement de manière à former une immense colonne ; puis, à perte de vue, tournoyaient, en tordant leurs lignes sans fin, qui représentaient la marche sinueuse d’un serpent gigantesque.

« Avant le coucher du soleil, j’atteignis Louisville, éloigné de Hardensbourg de cinquante-cinq milles; les pigeons passaient toujours en même nombre, et continuèrent ainsi pendant trois jours sans cesser. Tout le monde avait pris les armes; les bords de l’Ohio étaient couverts d’hommes et de jeunes garçons fusillant sans relâche les pauvres voyageurs qui volaient plus bas en passant la rivière. Des multitudes furent détruites; pendant une semaine et plus toute la population ne se nourrit que de pigeons, et pendant tout ce temps l’atmosphère resta fortement imprégnée de l’odeur particulière à cette espèce.

« Il est extrêmement intéressant de voir chaque troupe répéter, de point en point, les mêmes évolutions qu’une première troupe a déjà tracées dans les airs. Ainsi, qu’un faucon vienne à donner quelque part sur l’une d’elles, les angles, les courbes et les ondulations que décriront ces oiseaux dans leurs efforts pour échapper aux serres redoutables du ravisseur, seront reproduits sans dévier par ceux de la troupe suivante. Et si , témoin d’une de ces grandes scènes de tumulte et de trouble , frappé de la rapidité et de l’élégance de leurs mouvements, lin amateur est curieux de les voir se reproduire encore, ses désirs seront bientôt satisfaits : qu’il reste seulement en place jusqu’à ce qu’une autre troupe arrive»

« il n’est peut-être pas hors de propos de donner ici un aperçu du nombre des pigeons contenus dans l’une de ces puissantes agglomérations , et de la quantité de nourriture journellement consommée par les oiseaux qui la composent. Cette recherche nous prouvera une fois de plus avec quelle étonnante bonté le grand auteur de la nature a su pourvoir aux besoins de chacun des êtres qu’il a créés. Prenons une colonne d’un mille de large, ce qui est bien au-dessous de la réalité, et concevons-la passant au-dessus de nous, sans interruption, pendant trois heures, à raison également d’un mille par minute ; nous aurons ainsi un parallélogramme de cent quatre-vingt milles de long sur un de large. Supposons deux pigeons par mètre carré, le tout donnera un billion cent quinze millions cent cinquante-six mille pigeons par troupe; et comme chaque pigeon consomme journellement une bonne demi-pinte de nourriture, la quantité nécessaire, pour subvenir à cette immense multitude devra être de huit millions sept cent douze mille boisseaux par jour,

« Aussitôt que s’annonce quelque part une abondance convenable, les pigeons se préparent à descendre et volent d’abord en larges cercles, en passant en revue la contrée au-dessous d’eux. C’est pendant ces évolutions que leurs masses profondes offrent des aspects d’une admirable beauté et déploient, selon qu’ils changent de direction, tantôt un tapis du plus riche azur, tantôt une couche brillante d’un pourpre foncé. Alors ils passent plus bas, par-dessus les bois, et par instants se perdent parmi le feuillage pour reparaître le moment d’après et s’enlever au-dessus de la cime des arbres. Enfin les voilà posés; mais aussitôt, comme saisis d’une terreur panique, ils reprennent leur vol avec un battement d’ailes semblable au roulement lointain du tonnerre, et iis parcourent la forêt en tous sens, comme pour s’assurer qu’il n’y a nulle part de danger. La

faim cependant ies ramène bientôt sur la terre, où on les voit

retournant très-adroitement les feuilles sèches qui cachent les

graines et les fruits tombés des arbres. Sans cesse les derniers

rangs s’enlèvent et passent par-dessus le gros du corps, pour

aller se reposer en avant, et ainsi de suite, d’un mouvement si

rapide et si continu, que toute la troupe semble être en même

temps sur ses ailes. L’étendue du terrain qu’ils balayent est

immense, et la place rendue si nette, que le glaneur qui vou-

drait venir après eux perdrait complètement sa peine. Ils mangent quelquefois avec une telle avidité qu’en s’efforçant d’avaler un gros gland ou une noisette, ils restent là longtemps, en tirant le cou et haletant comme sur le point d’étouffer.

» Suivons-les jusqu’aux lieux qu’ils ont choisis pour leur nocturne rendez-vous. J’en sais un, notamment, digne cle tout votre intérêt : c'est sur ies bords de la rivière Verte et, comme toujours, dans cette partie de la forêt où il y a le moins de taillis et les plus hautes futaies. Je l’ai parcouru sur un espace d’environ cinquante milles, et j’ai trouvé qu’il n’avait pas moins de trois milles de large. La première fois que je le visitai, les pigeons y avaient fait élection de domicile depuis une quinzaine , et il pouvait être deux heures avant le soleil couchant lorsque j’y arrivai. On n’en apercevait encore que très-peu ; mais déjà un grand nombre de personnes avec chevaux, charrettes, fusils et munitions, s’étaient installées sur la lisière de la forêt. Deux fermiers du voisinage de Russelsville , distante de plus de cent milles, avaient amené près de trois cents porcs pour les engraisser de la chair des pigeons qui allaient être massacrés; çà et là on s’occupait à plumer et saler ceux qu’on avait précédemment tués et qui étaient véritablement par monceaux. La fiente sur plusieurs pouces de profondeur couvrait la terre. Je remarquai quantité d’arbres de deux pieds de diamètre, rompus assez près du sol, et les

branches des plus grands et des plus gros avaient été brisées comme si l’ouragan eût dévasté la forêt. En un mot, tout me prouvait que le nombre des oiseaux qui fréquentaient cette partie des bois devait être immense, au delà de toute conception. A mesure qu’approchait le moment où les pigeons devaient arriver, leurs ennemis, sur le qui-vive, se préparaient à les recevoir. Les uns s’étaient munis de marmites de fer remplies de soufre; d’autres, de torches et de pommes de pin; plusieurs de gaules et le reste de fusils. Cependant le soleil était descendu sur l’horizon et rien encore ne paraissait. Chacun se tenait prêt, et le regard dirigé vers le clair firmament qu’on apercevait par échappées à travers le feuillage des grands arbres... Soudain, un cri général a retenti : « Les voici! » Le bruit qu’ils faisaient, bien qu’éloignés, rappelait une forte brise de mer parmi les cordages d’un vaisseau dont les voiles sont ferlées. Quand ils passèrent au-dessus de ma tête, je sentis un courant d’air qui m’étonna. Déjà des milliers étaient abattus par les hommes armés de perches, mais il continuait à en arriver sans relâche. On alluma les feux, et alors ce fut un spectacle fantastique, merveilleux, et plein d’une magnifique épouvante. Les oiseaux se précipitaient par masses et se posaient où ils pouvaient, les uns sur les autres, en tas gros comme des barriques, puis les branches, cédant sous le poids, craquaient et tombaient entraînant par terre et écrasant les troupes serrées qui surchargeaient chaque partie des arbres. C’était une lamentable scène de tumulte et de confusion. En vain aurais-je essayé de parier ou même d’appeler les personnes les plus rapprochées de moi. C’est à grand’peine si l’on entendait les coups de fusil , et je ne m’apercevais qu’on eut tiré qu’en voyant recharger les armes.

« Personne n’osait s’aventurer au milieu du champ de carnage. On avait renfermé les porcs, et l’on remettait au lende-

main pour ramasser morts et blessés 5 mais les pigeons venaient toujours, et il était plus de minuit que je ne remarquais encore aucune diminution dans le nombre des arrivants. Le vacarme continua toute la nuit. J’étais curieux de savoir à quelle distance il parvenait, et j’envoyai un homme habitué à parcourir les forêts. Au bout de deux heures il revint et me dit qu?il Lavait entendu distinctement à trois milles de là. Enfin, aux approches du jour, le bruit s’apaisa un peu, et, longtemps avant qu’on ne pût distinguer les objets, les pigeons commencèrent à se remettre en mouvement dans une direction tout opposée à celle par où ils étaient venus le soir. Au lever du soleil, tous ceux qui étaient capables de s’envoler avaient disparu. C’était maintenant le tour des loups, dont les hurlements frappaient nos oreilles : renards, lynx, cougouars, ours, ratons, opossums et fouines bondissant, courant, rampant, se pressaient à la curée, tandis que des aigles et des faucons de différentes espèces se précipitaient du haut des airs pour les supplanter, ou du moins prendre leur part d’un aussi riche butin. »

u Si l’on ne connaissait pas ces oiseaux, on serait naturellement porté à conclure que d’aussi terribles massacres devraient avoir bientôt mis fin à l’espèce; mais j’ai pu m’assurer, par une longue observation, qu’il n’y a que le défrichement graduel de nos forêts qui puisse réellement les menacer, attendu que, dans la même année, ils quadruplent fréquemment leur nombre, ou tout au moins ne manquent jamais de le doubler. En 1805, j’ai vu des schooners, ayant une cargaison complète de pigeons, pris au haut de la rivière d’Hudson, venir les décharger aux quais de New-York, où ils se vendaient cinq centimes la pièce. En Pensylvanie, j’ai connu un individu qui en prit près de cinq cents douzaines dans une tirasse, et en un seul jour ; il en balayait quelquefois vingt douzaines et plus du même coup de filet. Au mois de mars 1830, ils étaient si abondants sur les

marchés de New-York qu’on en rencontrait par tas dans tontes les directions.

« Le pigeon voyageur n’accomplit ses migrations que par la nécessité où il se trouve de se procurer de la nourriture, et non pour chercher une meilleure température, en sorte qu’elles ne sont point périodiques.

« La grande force de leurs ailes leur permet de parcourir et d’explorer en volant une immense étendue de pays en peu de temps. On en a tué dans les environs de New-York ayant le jabot encore plein de riz, qu’ils ne pouvaient avoir pris que dans la Caroline ou dans la Géorgie. Or comme leur digestion se fait dans moins de douze heures, il s’ensuit qu’ils devaient avoir parcouru trois ou quatre cents milles en six heures environ, en sorte que leur vol ferait un mille à la minute. A ce compte, un de ces oiseaux, s’il en prenait l’envie, pourrait visiter le continent européen en moins de trois jours.

« Cette grande puissance de vol est secondée par une puissance de vue non moins remarquable*, de sorte que tout en voyageant d’un pareil train, il peuvent explorer le pays et reconnaître les lieux où se trouve en abondance la nourriture qu’ils recherchent.

« Leur multitude est vraiment étonnante ; à ce point que moi-même, qui ai pu les observer si souvent et en tant de circonstances , j’hésite encore et me demande si ce que je viens de raconter est bien un fait; et pourtant je l’ai bien vu, et les personnes qui m’accompagnaient en restèrent comme moi, saisies d’étonnement. »

Ce morceau rappelle le récit non moins saisissant qu’a donné M. Ch. Martins, d’après Linné, des migrations du Lenuning dans les contrées septentrionales. Qu’on nous permette ce rapprochement :

Quand les lemmings, dit-il, parviennent plus loin dans la

plaine, ils serrent leurs rangs. Iis tracent des sillons rectilignes parallèles, profonds de deux ou trois doigts, et distants l’un de l’autre de plusieurs aunes. Ils dévorent tout sur leur passage, les herbes, les racines. Rien ne les détourne de leur route. Un homme se met-il sur leur passage, ils glissent entre ses jambes; s’ils rencontrent une meule de foin, ils la rongent et passent à travers ; si c’est un rocher, ils le contournent en demi-cercle et reprennent leur direction rectiligne. Un lac se trouve-t-il sur leur route, ils le traversent en ligne droite, quelle que soit sa largeur, et très-souvent dans son plus grand diamètre. Un bateau est-il sur leur trajet au milieu des eaux, ils grimpent par-dessus, et se rejettent dans l’eau de l’autre côté. Un fleuve rapide ne les arrête pas, ils se précipitent dans les flots, dussent-ils tous y périr. Toutefois, ils n’entrent jamais dans les maisons .

On voit que des citations étendues, trop étendues peut-être , pouvaient seules donner une idée convenable du talent descriptif, comme de l’esprit d’observation qui caractérisent ce naturaliste exceptionnel, Audubon, en effet, n’est pas un ornithologiste autorisé, un savant officiel^ il n’appartient à aucune académie, à aucune école; il n’emprunte rien à ceux qui l’ont précédé. Ce qu’il enseigne pour l’avoir particulièrement étudié, ce sont les moeurs et les habitudes des oiseaux d’Amérique, le caractère de leur vol, de leur chant, leurs goûts, leurs instincts, leurs amours, leurs migrations. Il ne créa ni classification ni nomenclature. « Il existe sans doute, dit-il, une chaîne immense reliant l’une à l’autre chacune des parties de l’œuvre immense du Créateur;

mais, après avoir reçu la vie, chaque être a été laissé en liberté,

pour s’en aller, à son choix, chercher la nourriture la mieux appropriée à ses besoins, ou les conditions de bien-être répandues si abondamment sur la surface du globe. » Bulfon partageait la même opinion.

Audubon est un observateur primitif, tirant tout de ses propres études et ne négligeant aucun genre d’investigation. C’est un amant passionné de la nature américaine, un amateur enthousiaste des oiseaux de son pays : grand chasseur, ardent, résolu, patient, il semble né pour observer et pour décrire sous les couleurs les plus saisissantes les objets de son étude, on pourrait dire de son culte, car il se croit chargé d’une mission divine, ce qui donne à ses peintures une couleur pénétrée, religieuse, qui en double l’intérêt et le mérite. Son compatriote, Cooper, n’a pas mieux décrit certains aspects de cette nature étrange. Audubon le surpasse même souvent par la sincérité et la vérité de ses tableaux. Il ne se borne pas à admirer sa patrie, il l’aime avec ardeur, dans son passé comme dans son avenir, car il accueille la civilisation qui s’avance, tout en donnant un regret aux habitudes qui s’éteignent et à la barbarie qui s’enfuit. Ecoutez-le parler de ses études, de ses recherches, et peindre en quelques traits les belles contrées qu’il explore :

« C’est parmi les hautes herbes des vastes prairies de l’Ouest, les forêts solennelles du Nord, au sommet des montagnes méditerranéennes, sur les rivages de l’Océan , au sein des lacs et de nos magnifiques rivières, que j’ai cherché à découvrir les choses cachées de la nature et les splendides mélancolies de nos solitudes. Comment l’étranger pourrait-il se faire une idée, sans les avoir vues, de l’étendue de nos forêts, de la majesté de ces arbres qui pendant des siècles ont résisté au choc de la tempête, des larges baies de nos côtes de l’Atlantique, remplies par mille cours d’eau de grandeur différente, du contraste de nos plaines de l'Ouest avec nos rivages sablonneux du Sud, entrecoupés de ma-

rais couverts de roseaux, avec les rochers escarpés qui protègent nos côtes de l’Est? comment pourrait-il se représenter les rapides courants du golfe du Mexique, le flot bruyant de la marée dans la baie de Fundy , l’aspect de nos lacs océaniens, de nos fleuves puissants, de nos cataractes tonnantes, de nos montagnes gigantesques? . »

Le style d’Àutiubon est rempli de mouvement. L’auteur est vraiment poëte en même temps que peintre et naturaliste. On voit qu’en écrivant, soit dans son cabinet, soit sur les lieux mêmes de ses recherches, il croit marcher encore ; il voit et retrace les êtres vivants, les accidents de toutes sortes, les arbres, les fleuves, les oiseaux, les poissons, tout ce qui se meut et s’agite autour de lui. Il est ému par ses souvenirs, et le lecteur partage facilement son émotion. Les scènes qu’il a observées se représentent à sa mémoire comme autant de tableaux qu’il veut faire passer sous les yeux des lecteurs, et il y réussit souvent. Ses écrits représentent assez bien son organisation tout américaine : il est entreprenant, résolu, observateur, mais plus habile à recueillir des détails qu’à saisir l’aspect général et l’harmonie de l’ensemble.

Toutefois, ce ne sont pas uniquement les formes et les habitudes des oiseaux d’Amérique qu’il s’est appliqué à décrire ; ce sont aussi des drames intimes, des scènes de la nature humaine, qui montrent qu’il savait comprendre et retracer tout ce qui lui semblait digne de son observation. On peut lui reprocher peut-être de manquer parfois de sensibilité. Il subordonne d’une manière trop prononcée ses sentiments les plus naturels à ses goûts, qui le portaient à vivre dans les forêts, au milieu des grands effets de la nature. Il laisse même entrevoir qu’il préférait ses courses aventureuses aux douceurs du foyer et de la famille. Après avoir décrit, dans l’histoire du pevee , gobemouche, une scène touchante de maternité dont il a observé tous

les détails, il n’en tue pas moins du même eoup le petit et la mère. Il ne montre un attachement réel, un enthousiasme sincère, que pour sa patrie et pour les objets de ses études; il met son fusil et ses pinceaux au-dessus de tout ce qui fait le bonheur de l’homme civilisé. « Mes excursions, dit-il, commençaient invariablement avec l’aube, et, revenir trempé de rosée, accablé de fatigue, mais chargé d’une prise emplumée, faisait et fera toujours les plus ravissantes délices de ma vie. »

C’était d’ailleurs un homme excellent, auquel on s’attache pour lui-même, pour ses qualités personnelles. On admire, en le lisant, sa franchise, sa loyauté, sa générosité, sa modestie, en même temps que son zèle et son courage, qui lui firent surmonter tant d'obstacles pour l’accomplissement de sa vaste et noble entreprise. Ajoutons que jamais homme ne fut plus heureux, Fort et vigoureusement constitué, ardent, désintéressé, enthousiaste, il donne envie de le suivre dans ses courses périlleuses, à travers ces contrées encore toutes nouvelles. On s’assoit près de lui dans la hutte du sauvage , qu’à l’exemple de Labillardière, il finirait par faire aimer * on le suit dans la cabane du défricheur, du bûcheron, du pêcheur; on se livre avec lui au cours du fleuve qui l’entraîne, ou au milieu des grands lacs de l’Union, et l’on partage son bonheur lorsqu’il se retrouve au milieu de sa famille et de ses amis des grands bois.

On ne peut guère expliquer ce naturel que par l’influence toute-puissante des souvenirs de l’enfance. Quand il était encore fort jeune, son père lui avait donné une belle plantation arrosée par le Schuylkil, traversée par un de ces cours d’eau que l’on nomme Creek. Il avait fait de la grotte de Millgrove son cabinet d’étude, et il y passa, dit-il, les plus doux moments de sa vie. Une fois marié, il s’établit à Louisville, dans le Kentucky, au-dessus des rapides de l’Oliio. Plus tard, il alla se fixer sur d’autres bords de l’Ohio, à Henderson. Il y fit de nom»

breux essais de domestication sur la grouse, la sarcelle, les canards de la Caroline; il entreprit quelques spéculations qui réussirent médiocrement. Enfin, après vingt ans d’essais dans la carrière du commerce, il y renonça pour vivre au sein des forêts et suivre sa vocation instinctive, à laquelle désormais il se livra exclusivement, et Ton sait avec quel succès.

Indépendamment de son mérite de naturaliste et d’écrivain, Audubon possédait deux talents qui , dans le cours de ses voyages, lui furent plus d’une fois d’un grand secours : il était dessinateur et musicien. Avec un portrait au crayon et quelques airs de flageolet ou de violon, il se tira souvent des positions les plus difficiles; il se procura parfois un bon souper, un bon gîte, et les moyens de poursuivre sa route.

La Biographie ornithologique est un ouvrage qui ne ressemble à aucun autre. Il a fallu un concours inouï de facultés et de conditions pour donner naissance à une œuvre aussi prodigieuse et aussi magnifique. Malheureusement 7 le prix élevé de ce grand ouvrage l’empêche d’être aussi répandu qu’il mériterait de l’être. Il serait vraiment digne des amis de l’histoire naturelle de former une association analogue à celle des ornithologistes anglais, afin de faire passer ce beau livre dans notre langue, et de le reproduire dans un format qui lui permît de figurer dans la bibliothèque de tous les naturalistes.

Lorsque Audubon arriva pour la première fois en Angleterre, il fit parmi les savants la même sensation que Franklin avait produite, à la fin du dernier siècle, sur les hommes politiques de l’ancien monde. On trouve dans un article de l’époque, inséré dans le Elackwood’s magazine , quelques traits sur sa personne qui nous ont paru saisis avec assez de bonheur, et qui achèveront le portrait de cet homme éminent, mais trop inconnu. « Sa physionomie était franche, calme, la coupe de son visage hardie, son œil vif, pénétrant et fixe; son langage re~

marquable par son accent étranger et par des expressions neuves, pittoresques, colorées, spirituelles. Le costume européen ne pouvait déguiser cette dignité simple et presque sauvage dont le génie prend le caractère au sein de la solitude. Le front haut, l’œil libre et fier, silencieux, modeste, il écoutait quelquefois d’un air dédaigneux, mais jamais caustique, et prenait rarement la parole, si ce n’est pour relever une erreur ou ramener la discussion à son but. Un bon sens naïf animait son discours plein de justesse, de modération et quelquefois de feu. De longs cheveux noirs et ondulés se partageaient naturellement sur ses tempes lisses et blanches, sur son front large et développé* sa toilette était d’une propreté exquise, mais singulière. A son col découvert, à l’indépendance de ses manières, à sa longue chevelure, on reconnaissait l’homme de la solitude. Notre civilisation ne l’avait point marqué de son empreinte vulgaire; l’alliage de la société ne s’y était point mêlé. »

Audubon, mort le 27 janvier 1851, a poussé jusqu’à un âge avancé sa digne et savante carrière. Ii était venu plusieurs fois en France, où les savants l’avaient accueilli avec un empressement plein de cordialité et d’estime. De retour dans sa contrée natale, il y publia une nouvelle édition de son grand ouvrage, et travailla avec le docteur Bachmân, à une Histoire des quadrupèdes , qui fut achevée en 1850. Heureux d’avoir, dans ces deux monuments, donné un mémorable témoignage de son goût passionné pour V histoire naturelle, il est mort paisiblement dans la retraite qu’il s’était choisie sur les bords de l’Hudson , et d’où il pouvait encore contempler cette belle nature que sa plume et ses pinceaux avaient si souvent décrite avec tant de charme et de bonheur.

(A, page 20.) Sans songer à établir aucun parallèle entre les deux écrivains, il nous a paru curieux de rapprocher de cette description celle de Buffon qui passe à juste titre pour l’une des plus élégantes qui soient sorties de la plume du naturaliste français.

L' oiseau-mouche. — * De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature ; elle l’a placé, dans l’ordre des oiseaux, au dernier degré de l'échelle de grandeur : maxime miranda in minimis. Son chef-d’œuvre est le petit oiseau-mouche ; elle l’a comblé de tous les dons qu’elle n'a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté, rapidité, prestesse, grâce et riche parure ; tout appartient à ce petit favori. L'émeraude, le rubis, la topaze, brillent sur ses habits ; il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et, dans sa vie tout aérienne, on le voit à peine toucher le gazon par instants. Il est toujours en l’air, volant de fleurs en fleurs; il a leur fraîcheur comme il a leur éclat, il vit de leur nectar, et n’habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent.

« C’est dans les contrées les plus chaudes du nouveau monde que se trouvent toutes les espèces d’oiseaux-mouches. Elles sont assez nombreuses, et paraissent confinées entre les deux tropiques ; car ceux qui

s’avancent en été dans les zones tempérées n’y font qu’un court séjour : ils semblent suivre le soleil, s’avancer, se retirer avec lui , et voler sur l'aile des zéphyrs à la suite d’un printemps éternel.

« Rien n’égale la vivacité de ces petits oiseaux, si ce n’est leur courage, ou plutôt leur audace : on les voit poursuivre avec furie des oiseaux vingt fois plus gros qu’eux, s’attacher à leur corps, et, se laissant emporter par leur vol, les becqueter à coups redoublés, jusqu’à ce qu’ils aient assouvi leur petite colère. Quelquefois même ils se livrent entre eux de très-vifs combats ; l’impatience paraît être leur âme ; sbls s’approchent d’une fleur et qu'ils la trouvent fanée, ils lui arrachent les pétales avec une précipitation qui marque leur dépit ; ils n’ont point d’autre voix qu’un petit cri ; screp, screp, fréquent et répété. Ils le font entendre dans les bois dès l’aurore, jusqu’à ce que qu’aux premiers rayons du soleil, tous prennent l’essor et se dispersent dans les campagnes. »

Le colibri . — - « La nature, en prodiguant tant de beautés à l’oiseaumouche, n’a pas oublié le colibri son voisin et son proche parent; elle Fa produit dans le même climat, et formé sur le même modèle. Aussi brillant, aussi léger que l’oiseau-mouche et vivant comme lui sur les fleurs, le colibri est paré de même de tout ce que les plus riches couleurs ont d’éclatant, de moelleux, de suave, et ce que nous avons dit de la beauté de l’oiseau-mouche, de sa vivacité, de son vol bourdonnant et rapide, de sa constance à visiter les fleurs , de sa manière de nicher et de vivre, doit s’appliquer également au colibri : un même instinct anime ces deux charmants oiseaux , et comme ils se ressemblent presque en tout, souvent on les a confondus sous un même nom. o

Paris. — Imprimé par E. Thunot et Cc, 26 , rire Racine.

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