Auget de Montyon, 1733-1820
L'exemple de Montyon servirait fort bien cette théorie sceptique d'après laquelle la vertu fait, ici-bas, de ses adeptes, autant de pitoyables dupes. Pour avoir voulu, en effet, qu'un certain nombre d'actes g-énéreux fussent publiquement loués et matériellement récompensés, le fondateur des prix de vertu subit, depuis près d'un siècle, une disgrâce cruelle : toujours précédé du mot « monsieur », son nom ne sert guère qu'à évoquer ceux de parents prolifiques et de fils reconnaissants ; composée de légendes, racontée sur un ton de patenôtre, son histoire reste inséparable des anecdotes par où s'illustrent la ponctualité des gardesmalades, le zèle des maîtres d'école. Quant à la renommée, Montyon est de moitié, sur cet article, a^ec les « servantes au grand cœur » et les fidèles valets ; eux seuls paraissent capables de lui faire l'aumône d'un peu de gloire ; le prix de ses vertus personnelles consiste à partager leur notoriété.
Passe encore, s'il s'agissait de quelque pédant, enflé de philanthropie ; la récompense serait suffisante, voire excessive. Combien ne semble-t-elle pas dérisoire, si l'on réfléchit qu'il s'agit d'un homme d'esprit, travaillé par de respectables ambitions, ardent à les réaliser, soucieux du jugement de la postérité, et auquel la postérité répond à présent par l'ignorance de tout ce qu'il voulait être, de tout ce qu'il a été !