VI AVANT-PROPOS
Il voulait être d'abord un administrateur, c'est-à-dire un manieur d'hommes et de ressources, quelque chose comme le machiniste habile qui dirige les passions de l'individu, de façon à les faire concourir au bien de la collectivité. Mais c'est à peine si les bénéficiaires des prix Montyon savent qu'il a dépensé son temps, sa santé, le nieilleur de son zèle, dans l'administration de trois provinces françaises, et qu il a ensuite composé cent ouvrages, imprimés ou manuscrits, « sur les matières d'administration ».
Il avait des lettres, et il les aimait : tourmenté du besoin d'écrire correctement, probe jusque devant sa rame de papier, il s'appliquait volontiers à polir et rythmer un style d'ailleurs fortement nourri de pensée. Mais nul ne lit ce qu'il a publié, encore moins ce qu'il a gardé en portefeuille, ou abandonné aux liasses d archives ; tour à tour, les membres de l'Académie Française payent, chaque année, le tribut d'éloges qu ils doivent à l'honnête homme, au donateur magnifique. Jamais aucun d'eux ne s'avisa de citer une ligne de l'écrivain. On dirait que leurs discours s'attachent ici à justifier, en la retournant, une formule, qui est de Montyon lui-même : ses vertus ont leur récompense, ses talents, seuls, n'en ont pas.
Enfin, s'il ne l'aima point sans réserves, surtout dans la deuxième partie de sa vie, il connut du moins son temps, et il en observa, de très près, tous les événements grandioses ou mesquins, pathétiques ou ridicules, depuis le procès La Chalotais, jusqu'à l'élection de la Chambre Introuvable, en passant par l'essai des Parlements Maupeou, la réunion des Etats Généraux, l'Emigration. Tantôt acteur et tantôt spectateur, toujours attentif et réfléchi, disert et courtois, il incarna, pendant les deux tiers d'une vie qui dura quatre-vingt-sept ans, un type assez fréquent au xyiii*^ siècle, mais à la vérité fort mal étudié, celui du monarchiste réaliste et physicien, qui ne tire ses principes ni delà religion
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ni de la philosophie, mais de la tradition et de Futilité ; il fut, d'un mot, l'homme qui aurait pu rapporter à l'auteur de La Monarchie selon la Charte les propos familiers du « président de Montesquieu » ou les enseignements privés de « M. Cabanis ». Nul pourtant ne s'est mêlé de le considérer sous cet angle ; à lire ses biographes et ses panégyristes, on croirait qu'il ne représente son siècle que par la sensibilité ; les circonstances les plus singulières de sa vie ont été négligées et controuvées, afin que la fureur apologétique dont il est l'objet se donnât plus librement carrière ; il demeure un bienfaiteur perpétuel ; il n'a jamais passé pour une individualité historique.
Au long des pages qui vont suivre, nous avons essayé, d après les documents originaux, le portrait d'un Montyon qui ne fût plus un vieux Monsieur, riche, maniaque, sans cesse occupé de distribuer des couronnes, mais qui fût un personnage de son pays et de son époque. Dans ce but, nous lui avons d'abord restitué cette qualité d'administrateur, à laquelle il tenait si fort, et après avoir exposé comment son enfance et son éducation le préparèrent aux magistratures, nous l'avons suivi, année par année, presque jour par jour et pas à pas, dans toutes ses intendances, dans toutes ses charges de cour. Que si la Révolution l'empêcha de parcourir entièrement la carrière administrative, ce n'était pas une raison pour qu'il l'eût abandonnée. Après comme avant la Révolution, nous avons donc recherché et analysé les manifestations de son activité politique, à peine ralentie, les essais de sa plume infatigable, les traits de son humeur, toujours semblable à elle-même, et par suite toujours curieuse.
En tout cela, nous devons l'avouer, le philanthrope est un peu noyé : il disparaît presque. Qu'importe, si l'homme demeure 1 La mode n'est plus aux statues de piédestal ; elle favorise les statues de plain-pied, familières et accueil-
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lantes, qui paraissent venir à nous du fond d'une allée, et de qui l'on attend quelque parole vivante. C'est la maquette d'un monument de ce genre que nous avons voulu ébaucher à la mémoire de Montyon.
11 nous reste à indiquer les nombreux fonds d'archives auxquels nous avons puisé, et que nous désespérons d'ailleurs d'avoir tous découverts, tant la vie de Montyon a été long-ue, tant il a voyagé et surtout tant il a écrit. Nous les énumérerons dans leur ordre d'importance :
1° Le fonds des Archives du Puy-de-Dôme, et principalement, le fonds de l'ancienne intendance d'Auvergne. C'est le plus précieux pour nous, et par la quantité, et par la qualité. Fort abondant, admirablement classé par les soins de M. Ronchon, archiviste départemental, il ne renferme que des pièces sûres, contemporaines de ce que nous appellerions volontiers la belle époque de Montyon, et, par suite, très instructives. Malheureusement, ce fonds ne se rapporte qu'à trois ou quatre années de la vie d'un homme qui en a vécu quatre-vingt-sept.
2° Le fonds des Archives de V Administration Générale de l'Assistance Publique, à Paris. Il renferme les papiers que Montyon a laissés après sa mort'. Il est lui aussi très
1. Ce sont probablement les mêmes papiers que ceux dont Montyoïi voulait coulier le dépôt à un ami de Lausanne, M. de Sévery, pendant les vicissitudes que lui fit traverser rémigration. (V. Aloys de Molin, Les pro ces de M. de Montyon dans le Canton de Vaiid, p. 96.) Ce sont aussi les mêmes que ceux dont Quérard signale l'existence à larticle Montyon de la France Littéraire, et qui, d'après lui, auraient été abandonnés, dans un grenier d'hôpital, à la merci des rats. Est-il besoin d'ajouter que c'est là une pure calomnie ? L'administration hospitalière a toujours pieusement conservé les papiers de Montyon, dans un local et des cartons convenables. Depuis la réorganisation de ses archives, elle en a même fait établir » un classement sommaire, propre à faciliter les recherches ». (V. Compte Moral de V Assistance Publique, pour Vexercice 1906, p. 49.)