‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 106 sur 224 · Archives de la Charente-Inférieure, C · texte numérisé non relu

Archives de la Charente-Inférieure, C

2. Ibid. On leur interdisait d'acquérir, crainte de les voir prendre de l'influence, mais on leur défendait de vendre, crainte de les voir passer à l'étranger, une fois leurs biens réalisés.

3. Le baron de Laval de Montmorency, lieutenant général de l'Aunis,. depuis 1771.

4. Archives de la Charenle-Inférieure, C. 140. Nous devons ajouter à l'honneur de Sénac de Meilhan qu'il défendit les protestants de Royan, dans cette circonstance, et qu'il s'en tira, selon sa coutume, avec beaucoup d'esprit.

L IMENDANCK D AUMS 153

Du rapprochement de ces trois noms, Malesherbes, Turgot, Montyon, il ne faudrait cependant pas conclure, ainsi qu'on l'a fait bien souvent, que ceux qui les portaient vécurent sur le pied de l'amitié ou même d'une entente continue.

Nous savons ce que Montyon pensait de Malesherbes, et qu'il raillait Turgot avec une malignité à peine déguisée. De leur côté, les deux ministres de Louis XVI ne traitèrent jamais notre héros avec plus de bienveillance ou de faveur que n'avait fait l'abbé Terray, et Montyon dut par deux fois leur rappeler les promesses du feu roi.

La première fois, ce fut au mois d'août 1775 ; un grand mouvement venait d'avoir lieu dans les intendances et dans le Conseil, l'intendant d'Aunis n'y figurait pas. A sa réclamation, Turgot répondit par la lettre suivante, dont on remarquera le ton réservé :

23 septembre 1775.

J'ai reçu, monsieur, la lettre par laquelle vous me faites part de rimpression qu'ont fait sur vous les mouvements arrivés dans le conseil et les intendances. Je crois que vous vous exagérez beaucoup le désagrément de rester intendant de La Rochelle avec un traitement très considérable. J'aurais désiré que les arrangements de M. le garde des sceaux eussent pu lui permettre de vous i^anger parmi les nouveaux conseillers d'Etat. Quant à ce qui concernait mon département, vous savez que les événements me faisaient une nécessité de l'endre à M. do La Tour sa place ; vous savez que j'avais des engagements avec M. de Clugny et que M. Esmangard désirait un changement avantageux d'ailleurs au bien de la chose; je ne pouvais le changer qu'en lui donnant Caen, j'ai été obligé de me déterminer dans cette occasion par des considérations étrangères aux titres que vous avez, mais qui ne les détruisent pas; il doit naturellement se présenter d'autres occasions de vous dédommager : je vous prie d'être persuadé que je les saisirai avec plaisir.

Rendez, je vous prie, justice à l'ancien attachement avec lequel je suis,monsieur,votre très humble et très obéissant serviteur,

TuRGOT '.

1. Archives rie l'Assistance Publique. Le document est une copie, tout entière de la main de Montyon.

Ainsi exhorté par le ministre à la patience et à la soumission, Montyon résolut de s'adresser directement au Roi. Et c'est alors qu'il écrivit sa fameuse Lettre nu roi Louis XVL si souvent imprimée et citée, mais que le souci de l'exactitude nous oblige de reproduire ici :

Sire, il n'est pas surprenant que, dans un grand Etat comme celui de Votre Majesté, quelques actions louables restent inconnues ou sans récompense ; mais, si tel était Tordre des choses, que le zèle et les services fussent traités comme des fautes et ne fussent payés que par des disgrâces, le malheur d'un particulier deviendi'ait la cause publique ; il deviendrait celle même du souverain, puisque ces exemples énerveraient un des plus grands moyens qu'il ait en ses mains pour assurer le bien de son service.

Tels sont les motifs qui me déterminent à mettre ma situation sous les yeux de Votie Majesté, à user du droit qui appartient à chacun de vos sujets et plus particulièrement aux commissaires que Votre Majesté envoie dans les provinces.

Depuis que j'ai Thonneur d'être revêtu de ce titre, j'ai été dépouillé trois fois de mon état : sort inouï jusqu'à moi. Il faut que je sois ou le plus méchant des hommes, ou l'un des plus malheureux. Il m'est important que ma conduite soit connue et qu'elle soit mise en parallèle avec le sort que j'éprouve; car, sous un gouvernement aussi respecté que celui de Votre Majesté, un traitement rigoureux peut être considéré comme un acte de justice.

Pendant que j'étais intendant en Auvergne, cette province, celle du royaume qui supporte la taille la plus forte proportionnellement à son revenu, vit se joindre à ce malheur celui d'une disette telle que, dans ces derniers temps, aucun autre pays en France ne l'a connue; le blé a été porté à 72 livres le setier de Paris, et plusieurs habitants ont été réduits à manger de l'herbe.

Les crises de l'humanité sont toujours des moments fâcheux et dangereux pour l'administration ; j'ai été assez heureux pour que toutes les mesures que j'ai pinses dans l'intérêt de la province aient réussi. Le ministère a été satisfait de ma conduite, et les cantons affligés de ce fléau m'ont marqué leur reconnaissance (même depuis que j'ai quitté ce département) par des preuves publiques, qui font plus d'honneur à leurs sentiments qu'à mes soins, qui n'étaient qu'une dette.

Les peines que me causaient ces circonstances cruelles altérèrent ma santé; une fièvre accompagnée d'accidents graves me menaçait

l'intendance D AUNIS loa

d'une mort prochaine et cependant n'interrompait pas mon travail ; dans un redoublement de quatorze heures où Ton parlait de m'administrer, j'en ai passé sept à travailler; c'est ce jour ou le lendemain qu'on a pris pour m'ôter mon intendance.

Une lettre ministérielle m'apprit que les cii'constances avaient exigé que je fusse privé de ma place pour qu'un autre en fût gratifié; le ministre, en accordant des éloges à ma conduite, ajoutait que le roi avait pensé que je me prêterais à cet arrangement, d'autant que Sa Majesté, dès l'année précédente, m'avait assuré la première intendance qui viendrait à vaquer.

Dans le mois de septembre 1771, je fus nommé à celle de Provence, et j'eus ordre de m'y rendre.

Le port de commerce le plus considérable que Votre Majesté ait sur la Méditerranée était en ce moment dans la détresse ; un impôt dont le produit était destiné au curage avait été supprimé, les ministres des finances et de la marine se renvoyaient la charge de fournir les fonds, cependant le port s'encombrait, et un navire y échoua. Le commerce était désolé ; mais il n'était pas en mon pouvoir de remédier au mal. Ce que je ne pouvais pas comme administrateur, je l'ai fait comme particulier, j'ai donné des ordres pour le curage du port dans la forme ordinaire, et j'ai payé de mon argent; depuis, cette dépense m'a été remboursée par les ordres du ministère.

Les craintes sur la subsistance des peuples étaient encore très vives; elles portèrent le contrôleur général à donner, au nom du roi, un ordre qu'il écrivit de sa main pour en rendre l'exécution plus assurée et dont l'objet était de suspendre la liberté du commerce de Marseille ; cette ville, effrayée de ces défenses, eut recours à moi, et ses administrateurs me demandèrent de les tirer de la situation pénible dans laquelle ils se trouvaient, se voyant obligés de compromettre l'existence de la province et d'une partie du royaume, ou de répondre des événements et d'encourir l'animadversion du roi.

Je leur répondis, et ma lettrées! déposée dans leurs archives, ijue je sentais combien leur situation était difficile; mais que, commissaire du roi, je n'avais et ne pouvais avoir de volontés ([ue les siennes, qui venaient de leur être manifestées directement par mon ministère ; que je ne me dissimulais pourtant pas que cette réponse, qui me tirait d'embarras, les y laissait, et qu'elle ne répondait ni à mon amitié pour eux, ni à mon zèle pour la province ; que je sentais qu'il était des circonstances graves où il fallait s'exposer, et qu'ils allaient me connaître ; qu'ils pouvaient laisser subsister dans leui'

port la liberté pour l'entrée et la sortie des grains, comme avant les ordres de la cour ; que je prenais révénement sur moi ; que, pour leur décharge, ils étaient libres de déposer ma lettre dans leurs archives et d'en envoyer copie au ministre.

En même temps, je pris différentes mesures pour prévenir et les malheurs et les inquiétudes ; j'envoyai à M. le Contrôleur général copie de ma lettre, et, après lui avoir rappelé les obstacles que j'avais rencontrés, je terminai ainsi : « Ma conduite doit vous prouver que nulle considération ne peut me rendre timide lorsqu'il s'agit du bien du service. » Je fus plus d'un mois sans avoir réponse : cependant mes spéculations réussirent ; il entra à Marseille huit ou dix fois plus de grains qu'il n'en sortit, et je reçus une longue lettre de la main du ministre approbative du parti que j'avais pris.

Six semaines après, une autre lettre du même ministre m'apprit que le roi m'ôtait ma place et m'envoyait à La Rochelle.

Né sans ambition, ennuyé et fatigué des contradictions et des revers, je pris le parti de renoncer à tout état : je le déclarai au ministre, qui refusa d'en l'endre compte à Sa Majesté, et l'intendance de La Rochelle resta vacante ; enfin les sollicitations et l'opinion de mes amis l'emportèrent sur mes sentiments : je pris cette intendance. Mon traitement me fut conservé ; il fut déclaré que je n'étais à La Rochelle que jusqu'à ce qu'il vaquât une des places qui m'étaient assurées, et jusqu'à ce moment je fus dispensé de m'y rendre. Ces arrangements sont consignés dans une lettre ministérielle écrite d'après l'ordre du roi.

Cependant j'ai cru que ma présence pourrait être utile à La Rochelle ;je n'ai consulté que l'intérêt de l'Etat ; le ministre de Votre Majesté m'a écrit à cette occasion qu'il lui en rendrait compte et m'a répondu de la satisfaction quelle aurait de cette marque de zèle.

La fièvre et le renouvellement d'anciens accidents de poitrine ont pensé me rendre mon dévouement funeste, j'ai du moins la consolation que mon travail n'a pas été infructueux. Je suis en état de prouver que toutes les parties d'administration de ce département sont sur un meilleur pied qu'elles n'étaient lorsque je l'ai pris.

J ai fait plusieurs opérations dont il est réclamé pour Votre Majesté, ou pour la province, des avantages de trente, quarante ou cinquante pour cent ; le bénéfice que la ville de La Rochelle a retiré du changement de son bail des octi'ois est estimé monter à 399.000 livres.

Tandis que je me livrais ainsi tout entier à l'accomplissement de

mes devoirs, Votre Majesté que l'on n"a pas instruite, j'en suis convaincu, des paroles sacrées et réitérées que j"ai reçues, a disposé de la place qui m'était assurée de la manière la plus authentique.

Je ne crois devoir ajouter à cet exposé aucune réflexion, aucune demande, aucune plainte. Du reste, si, dans les trois départements que j'ai servis, il est une seule personne qui puisse articuler la moindre injustice qui procède de moi ; si, dans ce mémoire, il est uu seul fait qui soit contraire à la vérité, je consens à perdre la vie, mes biens et l'honneur.

On a parfois raillé ce long morceau de solennelle éloquence ; on a comparé son auteur à « ces tiers Romains qui, au lieu de se défendre, invitaient le peuple à monter au Capitule afin de rendre grâces aux dieux des victoires remportées par lui sur les ennemis de la République » '.

Pour nous, nous ne ferons ici qu'une simple remarque ; Montyon écrivit sa lettre au mois d'octobre 1775, c'est-à-dire en un temps qui justifiait toutes les espérances et que l'on s'accordait à considérer comme le commencement d'un nouvel âge d'or. Liberté, justice, bien-être semblaient assurés aux sujets de celui que l'on appelait déjà le Titus français et Voltaire lui-même, dans ses lettres à Turgot, se forgeait une félicité qui changeait sa grimace en sourire de tendresse. Gomment Montyon n'auraitil pas partagé les illusions du moment ? Et pourquoi lui interdire le ton de l'apologétique, alors que tous ses compatriotes prenaient à Tenvi celui de l'idylle ?

Aussi bien, sa tentative réussit, pour si hardie et si originale qu'elle pût être ; le 30 octobre il fut nommé Conseiller d'Etat, et voici la dernière trace que nous ayons trouvée de son passage à La Rochelle :

Aujourd'hui seizième de Novembre mil sept cent soixante quinze, le corps de ville de La Rochelle, assemblé à la manière accoutumée pour délibérer sur les atTaires qui lui seraient proposées, a pris lecture d'une lettre de M. de Montyon, intendant de la province, écrit»' de Fontainebleau, le huit du mois, par laquelle il apprend sa nonii-

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