Archives communales de La Rochelle, B.B
MONTVON A LA VILLE ET A LA COUR DE 1776 A 1789. LE CONSEILLER d'ÉTAT.
I. Monlyon cpi-ouve un retour d'ambition. — Ses études de cabinet. — Recherches et considérations sur la population de la France. — A'oyage en Angleterre. — Les eaux de Bath, au xvm'= siècle. — Notes sur Londres et les usages anglais. — Retour à Paris.
IL Souci de marquer et de tenir son rang. — Le « préjugé de noblesse » au XVIII'' siècle. — Confort et luxe des magistrats. — Train de vie de Montyon à Pai'is. — Sa garde-robe. — Sa livrée. — Son écurie et sa carrosserie. — Les soupers qu'il donne. — On joue chez Montyon. — Train de vie de Montyon dans sa terre. — Montyon veut encore s'agrandir. — Il achète, à Paris, l'hôtel de Maurepas.
III. Montyon dans le monde. — Chez M""' de Maurepas. — Un portrait inédit de Maurepas. — Chez M""' de Genlis. — Un portrait inédit de cette dame. — Chez M""* de Créqui. — Un pari de Montyon avec Sénac de Meilhan.
En 1776, cest-à-dire vers le moment où il commença de siéger au Conseil d'Etat, deux partis s'offraient à Montyon : ou bien, considérer sa nouvelle place comme une retraite honorable et tâcher dendormir dans le calme et la monotonie des délibérations et des audiences les restes d'une ardeur jadis impétueuse; ou bien, s'efforcer de reconquérir la faveur et se hausser peu à peu jusqu'au ministère. C'est au second parti qu'il s'arrêta : pendant près de quinze ans, nous allons le trouver plus que jamais à l'allut des occasions de faire sa cour, de montrer ses talents, de prouver son zèle ; suivant une expression du temps, nous le verrons comme tant d'autres, « galoper le contrôle général » et, comme tant d'autres, il rêvera d'appliquer, aux blessures de la monarchie chancelante, la panacée d'une réforme financière et administrative. La différence entre ses compétiteurs et lui sera dans la bonne foi, la gravité, la conscience, avec lesquelles il
essayera de servir son pays et son roi ; ambitieux, certes, Montyon Test encore ; mais il prétend mériter les titres, les honneurs, les places qu'il convoite ; il ne veut point d'une gloire usurpée.
Dans ces sentiments et dès les premiers moisde 1776 ', le voilà qui s'occupe de parfaii'e et de généraliser ses connaissances économiques ou politiques, en les étendant à toutes les branches de l'administration française. Avec l'aide d'un de ses secrétaires, Moheau, il achève des Recherches sur la Population de la France'^, où il essaye d'analyser les principales causes d'accroissement ou de diminution dans la natalité, ainsi que lesmeilleures méthodes de dénombrement et classification. Le livre parut sous Je seul nom de Moheau : mais on y reconnut vite, dans le monde et dans les bureaux, « l'esprit de chilîres » qui caractérisait l'ancien intendant d'Aunis ; on lui en fit compliment, et sa veine laborieuse se trouva du même coup si bien encouragée qu'il entreprit deux gros traités, l'un sur la Dépense, l'autre sur V Administration.
L'idée mère du premier semble assez originale et voici comment l'auteur lui-môme l'a exposée :
Il n'en est pas de la fortune pul)lique comme de la fortvuie particulière ; tandis ({ue dans la gestion de la richesse privée, la dépense
1. Toutes les citations et tous les détails de ce chapitre, pour lesquels il n'est pas indiqué de référence spéciale, ont été empruntés aux Archives de r Assistance Publique.
2. Recherches et Considérations sur la population de la France, par M. Moheau, Paris, chez Moutard, Imprimeurs de la Heine, rue des Malhurins, à l'Hôtel de Cluny, 2 vol. portant pour épigraphe : " f'^rgo rem quamayo, non opiniojiem. sed opus esse, eamque non seclae alicujus aul pUtciti, sed utilitatis esse et ampliludinis immensae fundnmenla. Bacon. » Monlyon lui-même a reconnu la paternité de cet ouvrage dans plusieurs listes de ses travaux écrites de sa main et qui sont conservées au.\ .Irekives de l'Assistance Publique. Mais dès le mois de mai 1779, le Journal des Savants (édition de Hollande, in-18) avait dénoncé cette paternité. L'ouvrage paraît avoir été inexactement daté et c'est pourquoi nous en avons parlé au début de notre chapitre : l'épitre dédicatoire à un roi est. en effet, du 12 novembre 177 5 ; Grimm rend compte des deux volumes au ' mois de décembre 1777 ; l'édition porte : 1778.
LE CONSKILLEU D.ÉTAT 161
est arljilrairc l'I la recette indé|)en(Iante de la volonté, dans léconomie polilique, la dépense est presque toujours forcée et la recette peut être augmentée par voie d'autorité. Aussi le revenu règle la dépense, chez un propriétaire sensé, mais dans les affaires publiques, la dépense commande à la recette : il est donc naturel de porter ses premiers regards sur cette opération, puisqu elle est la base et le germe des autres.
Pour réalit^er ce programme Monlyon dut mener à travers les ministères, et les bureaux de finance, une vaste et minutieuse enquête sur les dépenses engagées par le roi et ses agents ; ou ne peut guère concevoir avec quelle curiosité ingénieuse etquelle persévérance opiniâtre ce travail fut conduit, si ce n'est en comparant le nouveau Conseiller d'État, à nos modernes informateurs. Il en a la souplesse insinuante, l'audace heureuse, parfois aussi l'indiscrétion. Quand un directeur général refuse de lui livrer le secret d'un virement, ou de dévoiler, à son intention, les mystères d'un déficit, il s'adresse à des commis, à des scribes; il inonde la gent bureaucratique de questionnaires et de lettres ; et, comme on lui répond presque toujours avec l'empressement que commandent son rang et sa personne, les notes, les statistiques, les mémoires et les tableaux débordent ses cartons, défiant, par leur abondance, tout elîort de mise au point. Le Traité de la Dépense demeura en efîet inachevé, et c'est dommage : car, bien mieux que dans Warroquier, et surtout dans le fameux Compte Rendu de Necker, on aurait probablement trouvé là le répertoire exact des dépenses de l'ancien régime.
Aux études de cabinet ainsi poussées à fond, et sans ccss3 corroborées par la lecture des historiens ou des économistes. Monlyon préférait l'expérience et les observations personnelles, et voulait au besoin que ces dernières fussent comparatives, c'es!à-dire étendues aux nations étrangères. Nous le vîmes jadis répc 1er le rôle d'intendant en administrant ses domaines de la Hric ; pareillement, nous allons le voir aujourd'hui se préparer au m • tier d'homme d'Etat, en accomplissant le voyage d'Angleterre.
Ce vovage et le séjour de quatre mois qu'il fit outre Manche,