L. GuiMBAUi>. — Augel de Monlyon. Il
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durant Télé de 1777, n'ont été signalés par aucun de ses biographes; et pourtant riiistoire en est singulière et renferme maintsdétails piquants: le prétexte du départ, les notes recueillies et la manière de les recueillir, renseignement et les suggestions qu'en retira Montyon, pour l'avenir.
Le prétexte fut une cure auxeaûx de Bath '. Ce petit mot n'est plus guère aujourdhui qu'une expression géographique ; mais pour la bonne compagnie du xvni* siècle, il évoquait la plus renommée et la mieux fréquentée de toutes les stations thermales, l'éclatant foyer de l'élégance britannique, le rendez-vous de tous ceux que nous appelons des snobs et qu'on appelait alors des enqoués. Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, la qualité des eaux n'avait aucune part dans leur succès ; aux bains français de Bourbon-Lancy, les médecins attribuaient la même vertu curative qu'à ceux de Bath. Mais nulle part autant que dans la petite ville anglaise, l'homme à la mode ne se sentait chez lui, lout en étant aux eaux; nulle part il ne trouvait plus à souhait les instruments nécessaires de son plaisir : femmes, philosophes et mignons, théâtres, cabarets et tripots ; nulle part, enfin, il ne s'instruisait mieux dans la connaissance des nouveautés inédites: habits sans galons, courses de chevaux, pamphlets orduriers. Avec tout cela, un grand relâchement des mœurs, une folie de sensualité, des vices d'autant plus eH'rénés, que tantôt on les dissimulait sous les dehors d'une étiquette minutieuse, et tantôt on lesétalait, comme des fleurs d'aristocratie; n'étaient-ce pas les sources de Bath qu'Halmiton louait pour la propriété qu'elles avaient de <■ distiller le scandale » ? Et n'était-ce pas à elles que le poète français Pavillon, découvrit jadis un pouvoir mystérieux, celui d'amollir les cruelles?
Ces eaux portent au cœur de si douces vapeurs Qu'une belle, en buvant, presque sansqu'elle y pense Guérit en un moment de toutes ses rigueurs Et le galant de sa souffrance.
On imagine difficilement notre Conseiller d'État menant pareil train de vie ; on se le figure mal, dans les piscines à ciel ouvert,
1. Voir A. Barbeau, Une ville d'eaux anglaise au XVllI' siècle: la Société élégante et lilléraire à /}<t</i, Paris, 189.S.
OÙ les belles dames tenaient leur cour, « le corps demi-vêtu d'une robe de toile brune, la tête couverte d'un chapeau tressé, et devant elles, un plateau de bois flottant qui supportait leur mouchoir, leurs dragées, leurs mouches » . Néanmoins il faut retenir comme une nouvelle indication sur son caractère et sur le coin de vanité qu'il y avait en lui, son départ hautement annoncé pour la ville d'eaux à la mode, le soin qu'il se donne de faire inscrire la destination de Bath sur son passeport et son brevet de permission, le plaisir évident qu'il éprouve à l'idée de figurer dans un cercle aussi fameux, asile des renommées anciennes, temple dévolu à la consécration des gloires naissantes. Montyon, sans doute, n'est allé à Bath, ni pour s'adonner au plaisir, ni pour prendre les eaux ; il y est allé parce que, suivant un mot de Thacqueray, toute l'histoire venait s'y baigner, et qu'il entendait bien, tôt ou tard, faire partie intégrante de l'histoire.
Sur son chemin, beaucoup de villes et de contrées sollicitaient l'attention et l'étude ; il les visita toutes, en homme qui sait que Técole buissonnière est parfois la plus instructive et pour qui les arbres de la route l'emportent souvent par la beauté sur le monument qui est au bout. «Le pays que j'ai parcouru, écrit-il, va de Douvres à Londres, de Londres à Bath, de Bath à Bristol, de Bristol à Oxford et les environs de Birmingham, de Birmingham à Liverpool, de Liverpool à Manchester, de Manchester à Derby, de Derby à Windsor. »
A Londres, son temps semble particulièrement rempli; il avait obtenu du vicomte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, une lettre de recommandation pour le marquis de Noailles, ambassadeur de France '. Ce fut un viatique merveilleux; on pré-
1 . Voici la lettre flatteuse que lui adressa Vergennes à ce sujet :
A Versailles le 27 juin 1777.
Jai l'honneur de vous envoyer, Monsieur, un passeport à l'occasion du voyage que vous vous proposez de faire en Angleterre à l'effet d'y prendre les eaux. J'y joins avec plaisir la lettre que vous avez désirée pour M. le Marquis de Noailles, ambassadeur du Roy à Londres. Vous pouvez être assuré d'avance de l'accueil le plus favorable de la part de cet ambassadeur, je le prie d ailleurs de vous procurer pendant votre séjour en Angleterre,
senta le nouveau venu à toute la haute société londonnienne, on le mena dîner chez lady Montaigue, une des professional heauties du moment, on l'accrédita auprès des juges, des fonctionnaires et des savants capables de satisfaire sa curiosité. Celle-ci n'était jamais lasse et parfois Montyon, après avoir éprouvé, durant le jour, la patience et l'érudition de ses guides, s'en allait, tout seul, le soir, à travers la foule anglaise, afin de l'observer plus à l'aise et pour ainsi dire coude à coude:
les agréments qui dépendront de lui, et les facilités dont vous pourrez avoir besoin.
J "ai l'honneur d'être, avec un très parfait attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
DE Vergenxes.
P. S. Vous recevrez, en outre, par M. le Garde des Sceaux, un brevet de permission qu'il ma demandé pour vous.
Le passeport suivant était joint :
De par le Roy,
A tous Gouverneurs et nos Lieutenants généraux en nos provinces et armées. Gouverneurs particuliers et commandants de nos villes, places et troupes et à tous autres nos officiers, justiciers et sujets qu'il appartiendra, Salut.
Nous vous ordonnons et vous mandons très expressément que vous ayez à laisser librement passer le sieur de Monthion, Conseiller d'Etat, allant en Angleterre avec sa suite, ses domestiques et ses chevaux ; sans lui donner ni souffrir qu'il lui soit donné aucun empêchement ; le présent passeport valable pour quatre mois seulement. Car tel est notre bon [)laisir.
Donné à Versailles le 17 juin 1777 Louis.
Pour le Roy :
DE A'ergexnes.
Montyon reçut, le premier juillet, son " brevet de permission >> ainsi libellé :' '
Aujourd'hui 28 juin 1777 à Versailles, le Koy ayant égard à la très humble supplication que lui a fait faire le sieur de Monthyon, conseiller d'Etat de lui permettre d'aller en Angleterre pour y prendre les Eaux, Sa Majesté lui a accordé à cet efl'et le temps de quatre mois à compter de ce jour, pendant lequel temps elle lui permet d'y résider sans que pour raison de ce il puisse lui être imputé d'avoir contrevenu aux ordonnances de S. M. qui défendent à ses officiers et sujets de s'absenter du royaume sans permission et de la rigueur desquelles elle l'a relevé et dispensé pendant le dit temps par le présent brevet qu'elle a, pour assurance de sa volonté, signé de sa main et fait contresigner par moi Conseiller secrétaire d'Etat et de ses Commandements et Finances.
Louis.
Gr.wier de Vergenxes.
Montyon n'arriva cependant que le 20 juillet, à Dunkerque, et le 23 à Douvres.
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A huit heures et demie, écrit-il, dans son journal de voyage, je suis entré dans un théâtre qui est l'équivalent de Nicolet, et d'ailleurs le seul qui soit ouvert en ce moment. N'ayant pas trouvé de place aux premières loges, j'ai été au plus honnête des paradis, où l'on est avec le peuple ; j'étais désireux de savoir quelle était la sensation que pouvait faire la gaîté sur les visages anglais et quel serait sur moi l'effet d'une pièce dont les paroles ne sont pas entendues... Or, de temps en temps, la scène est troublée par quelques cris ou quelques mots échappés de ce paradis ou de celui d'en dessus ; mais ni les acteurs, ni les voisins des crieurs ne s'en inquiètent: on ne retourne seulement pas la tête, on ne rit point avec éclat : les femmes, quand elles rient, ont sur le visage l'impression de la bonté.
Un peu plus loin, il écrit encore:
J"ai été chez les quakers ; leur habit est remarquable, par la simplicité seulement ; point d'autel, on est assis, les femmes séparées des hommes, dont quelques-uns sont debout : au fond est un banc plus élevé, pour des personnes qui paraissent considérables, au moins par la gravité de leur maintien. Une voix femelle s'est élevée sans que j'aie pu découvrir d'où elle venait ; elle était entrecoupée» sanglotante et fortement expressive ; autour de moi, on écoutait plus décemment que dans nos églises : on ne causait point.
Tant de zèle fureteur, une volonté aussi mai'quée d'observer de près et de peindre au vif, devaient nécessairement amener Montyon à des conclusions touchant la psychologie et les mœurs du peuple ang-lais. Voici, en effet, là-dessus, quelques formules assez heureuses :
Pour juger un Anglais il faut le voir en Angleterre, celui qui a passé la mer, cclui-même qui parle français est un Anglais détérioré...
L'Anglais a une haute opinion de lui-même et de ses forces, on croirait qu'il méprise le Français, s'il ne le haïssait pas ; cette fierté nationale tient à la supériorité de ses lois, à ses constitutions, à ses succès, c'est le sentiment du peuple romain.
Le fond d'un romain, pour ainsi parler, était l'amour de sa liberté et de sa patrie, l'une de ces choses lui faisait aimer l'autre, car,
comme il aimait sa liberté, il aimait aussi sa patrie, comme un mère qui l'entretenait dans les sentiments généreux... Telle estl'idée que Bonnet nous donne des Romains; mais s'il est un peuple dans l'univers, auquel ce portrait ressemble, c'est certainement la nation anglaise. Toutes les actions grandes, hardies, ou cruelles, que peuvent produire l'esprit patriotique et l'amour de l'indépendance se trouvent dans l'histoire moderne de l'Angleterre...
Le caractère anglais est de ne souffrir patiemment aucun frein, mais d'être soumis à la loi parce qu'il la connaît comme son ouvrage...
On reconnaît chez l'Anglais une indifférence profonde pour toute action d'autrui qui n'influe pas sur les siennes, et un défaut de curiosité ; au spectacle on jette un cri, on dit quelques paroles d'approbation oud'improbation, personne ne tourne seulement la tête pour voir d'où vient la voix...
Son art de jouir est également mieux entendu ; car l'indifférence pour l'opinion d'autrui fait qu'on ne dépense ici que pour ce qui fait réellement plaisir ; peu d'ostentation, mais de la profusion, rarement on mène six chevaux, mais on a des chevaux très vîtes...
En France, un homme qui souffre trouve autant de sensibilité ; mais en Angleterre, il obtient plus de secours ; en France, le pauvre demande l'aumône en suppliant; en Angleterre, il est moins humble, et le riche croit voir en lui un créancier dont le titre est le malheur.
En France, la religion seule a fait donner. L'amour de Dieu ou la crainte de l'Enfer ont fondé des hôpitaux et des églises, mais les dons sont petits et rares, ils n'émanent guère que des fortunes médiocres; rarement les hommes riches se portent à de grands sacrifices, et presque jamais ces dons n'ont eu pour objet une utilité purement temporelle, les arts, les lettres ou quelques monuments publics et pi'ofanos.
Il ne s'agit point ici de patriotisme, mais d'amour de l'humanité ; on ne peut considérer sans un sentiment de respect et d'admiration, un pays où l'on voit de tous côtés des dons faits par de simples citoyens en faveur de l'humanité indigente, souffrante, malheureuse, en faveur des arts, des sciences, des lettres; une ville d'Oxford pavée de monuments érigés par des citoyens obscurs ; des dons, des prix, des récompenses accordés par les particuliers à toute espèce de talent et de chef-d'œuvre ; un simple libraire fonda à Londres un hôpital dont la bâtisse a coûté près de 700.000 g, et dont le revenu est d'environ 230.000 g, des particuliers ont secouru des Français réfugiés par une souscription de 1.500.000 g, et, dans la dernière
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guerre, habillèrent à leurs frais les prisonniers français. Que ma pairie donne des preuves de << sentiments » aussi grands, aussi nobles, el mon admiration sera partagée.
Apparemment, il y a là autre chose que des notes de voyag'e, et Ton sent comme une vocation qui se dessine dans un pareil éloge de la philanthropie désintéressée et éclairée. On aurait tort pourtant d'en conclure qu'aussitôt rentré à Paris, Montyon vendit ses biens et donna le prix aux pauvres. Des préoccupations l'attendaient, qui semblent d'un ordre moins éleA'é, et qu'inspirait surtout le besoin où il était de tenir son nouveau rang.
En homme qui sait le monde, Montyon ne dédaignait, en effet, ni la représentation, ni les dehors brillants et les qualités de surface; dès longtemps il avait aperçu que le mérite triomphant n'est pas toujours celui que Ion fortifie dans le recueillement et Le mystère, mais plutôt celui qu'on porte en ville, ou qu'on étale chez soi, parmi les réceptions et les soupers. Tel nous vîmes autrefois le maitre des requêtes se poussant à travers les salons, les galeries, ou même les ruelles, tel nous allons donc retrouver maintenant le Conseiller d'Etat, occupé d'assurer sa fortune publique sur un judicieux emploi de ses biens privés, et s'eiforçant d'égaler les plus grands seigneurs par l'habit, l'équipage, le train de maison, la noblesse elle-même.
La noblesse daboi^d : c'est un fait singulier et sur quoi nos historiens n'insistèrent peut-être pas assez, que le surcroît de vigueur dont bénéficia l'orgueil du nom, vers la fin de l'ancien régime. A cette société si légère qu'elle a, pour ainsi dire, mis sa coquetterie dans les déchéances et dans les compromissions, à ces princes et à ces duchesses qui ont accueilli sur le pied d'égalité les philosophes et les aventuriers, les comédiens et les filles, on dirait qu'il vient tout à coup comme un regret de l'étiquette abolie, et comme une pudeur des contacts autrefois recherchés.
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Les nobles se retranchent alors derrière l'ancienneté de leur maison, comme dans une forteresse imprenable ; la morg-ue gfonfle les plus spirituels parmi les hommes vraiment nés, et, à tous moments, on trouve la Cour et le Faubourg- s'érigeant en face du Marais et delà rue Saint-Antoine, pour dire aux robins et aux marchands : « Vous avez acheté nos fiefs, nos charg^es et nos dignités ; vous égalez ou vous dépassez notre luxe et ses raffinements, vous imitez le mieux du monde notre langage, nos façons, nos modes; mais il reste du moins quelque chose que vous ne pourrez jamais ni acquérir, ni usurper: c'est la vertu du sang qui coule dans nos veines, ce sont les signes ou les tares inscrits sur nos visages dont ils dénotent la race, ce sont encore nos traditions ininterrompues, nos souvenirs transmis de l'aïeul au père et du père au fils, nos titres d'honneur, reconnus par les rois, chantés par les poètes, attestés par l'histoire. »
11 faut ajouter très vite qu'avec une vanité naïve et presque toujours lidicule, la bourgeoisie française releva hardiment un tel défi. Jamais on ne vit autant de magistrats, de financiers et d'administrateurs, que la qualité entêtait, qui enrageaient d'avoir vu le jour près d'un comptoir ou dans le fond de quelque arrière-boutique, qui « portaient trois noms de peur d'en manquer », et qui eussent donné la moitié de leurs biens pour un certificat de Chérin, attestant l'authenticité et 1 antiquité de leur prétendue noblesse.
i.cs plus spirituels et les plus philosophes, ou soi-disant tels, partageaient, ici encore, l'universelle folie ; et, tandis que Turgot souffrait qu'on fît remonter sa généalogie au nommé Togut, roi mille ans avant l'ère chrétienne ', M""® Necker rêvait d'établir un lien de descendance entre M. Curchod son père, et « Batardo Curchodi, écuyer du roi de Savoie en l'an 1300 - ».
Cette course au parchemin ne réussit d'ailleurs qu'à inquiéter davantage la noblesse et à l'encourager dans son attitude méprisante ; plus les gens sans naissance donnèrent dans la manie de la titulature, plus leur amour-propre dut subir d'échecs. Les