D'Haussonville. Le salon de M"" Necker
hommes de robe furent particulièrement éprouvés. La haule société ne leur pardonnait ni d avoir pris les premières places dans les conseils et dans le ministère, ni de s'être enrichis par des spéculations plus fructueuses encore que les grâces royales, ni surtout d'opposer sans cesse aux prodigalités et aux exigences fiscales de X'ersailles, la misère de Paris et des provinces. Aussi, quand ils voulurent traiter de pair avec les courtisans et les grands seigneurs, ceux-ci n'épargnèrent-ils aucune grossièreté pour les ravaler à leur rang, et pour abaisser leurs prétentions. « Faites donc retirer celte canaille », s'écrie le débonnaire Louis Wl, un jour que des maîtres de requêtes assistent en costume à sa chasse, et bornent, il est vrai, leurs offices à effrayer le gibier ^ « Allons, saule, robin ! » répète de son côté, et à tous propos le duc d'Orléans, dont la grosse joie n'est jamais plus bruyante que lorsqu'elle s'exerce aux dépens de quelque président ridicule, mis sur le tréteau par Collé -.
\'ers le même temps, dans la splendeur d'un matin d'été, le carrosse d'un intendant coupa, sur le rempart, le cabriolet du comte de Tilly. Ce modèle des infatués tomba dans la rue Basse- Saint-Denis avec une « princesse de théâtre » qu'il menait aux champs. Ni le jouvenceau, ni la belle n'en furent incommodés; seuls, leur équipage, leur costume et quelques dentelles avaient un peu souffert. Néanmoins il faut entendre de quelles injures et de quels mépris ces intéressantes victimes accablent le malheureux auteur de l'accident. On le nomme « scélérat » et « manant » ; ses chevaux « massifs » deviennent des « éléphants », sa voiture « une maison roulante », une i< burlesque machine », un « poulailler armorié » ; pour son cocher, « en habit marron », on le laissesur la place, après l'avoir roué de coups; aussi bien quelle audace n'était pas la sienne « d'avoir voulu traiter de puissance à puissance avec les cabriolets » ■' !
\. Souvenirs du vicomte de Monlj^aillard.
2. Mémoires de Collé. — V. aussi du même auteur La Vérité lUtns le Vin. comédie.
3. Mémoires de Tilly. — V. aussi ceux de Besenval. — On connaît le mot du duc de Lévis sur Sénac de Meilhan. « Ce ne fui après lout qu'un liominc de robe! » Qu'on se rapjjelle enlin ces li^'^nes de Rivarol : « Qui le croirait ? ce ne sont ni les impôts, ni les lettres de cachet, ni tous les autres
Fils et petil-fils de magistrats anoblis par leurs propres soins, magistrat lui-même, Montyon dut éprouver souvent ce mépris des gens de cour pour la bourgeoisie et pour la robe. Une fois même, certain prince mal élevé usa à son égard d'un procédé si désinvolte, que notre héros perdit patience et laissa entendre des plaintes. L'anecdote est fort connue ; on la cite d'ordinaire d'après Bachaumont ' ; Moreau, toujours renseigné aux meilleures sources, la rapporte comme il suit :
L'histoire de M. de Montyon fait beaucoup de bruit et est très ridicule. On la conte de différentes façons, toutes brodées. Voici comment M. le Comte d'Artois l'a racontée lui-même à ^î"<^ deChâlon, de qui je la tiens :
Ce prince allait, seul, dans le château, dans un endroit détourné. M. de Montyon Fa trouvé, la méconnu et lui a demandé le chemin. M. le Comte d'Artois n'a pu résister à la tentation de lui tourner sa perruque. Le pauvre Montyon, surpris, a cru à un mauvais parti et s'est fâché 2.
Courte fâcherie ! ressentiment d'un jour! Bien loin de l'avoir découragé, la brimade ainsi essuyée semble plutôt avoir confirmé notre héros dans son désir de secouer définitivement la roture, dans son goût pour tout ce qui pouvait le mettre sur le ton d'homme de qualité. C'est vers cette époque, en effet, qu'il
abus do Tautorité, ce ne sont point les vexations des intendants et les longues rumenrs do la justice qui ont le plus irrité la nation: c'est le préjujré de la noblesse pour lequel elle a manifesté le plus de haine, ce qui prouve évidemment que ce sont les bourgeois, les gens de lettres, les gens de finance, et enfin tous ceux qui jalousaient la noblesse qui ont soulevé contre elle Icjietit peuple dans les villes et le paysan dans les campagnes. »
1. Bachaumont. Mémoires secrets, t. XXIX : » On parle beaucoup d'une espièglerie de M. le comte d'Artois. Un intendant de province ayant indiscrètement pénétré chez son Altesse Royale, l'a trouvée dans un déshabillé que tout particulier se permet dans son intérieur, mais qui rendait le prince méconnaissable à ceux qu'il n'admet point dans son intimité, en sorte que le magistrat croyant effectivement avoir affaii^e à un subalterne, encore d'une espèce très inférieure, a répondu d'un ton brusque à une question que lui a faite le quidam prétendu. Le jeune prince, point accoutumé à ce ton peu respectueux, dans un mouvement d'indignation, a fait sauter la perruque de l'homme de robe, a ordonné qu'on le mît à la porte. M. de Montyon — c'est le nom de l'intendant — s'est retiré honteusement : il a été obligé d'essuyer ainsi le persiflage des courtisans. On assure que le roi a fait des reproches à son frère de cette vivacité. »