Mémoires de Duclos
et les jouissances comme une sorte d'apanajje réservé aux grands seigneurs. Vers le temps qui nous occupe, M"'" de Genlis pouvait affirmer sans paradoxe, que « des prétentions, même peu fondées, finissent toujours par assurer dans le monde une situation honorable, lorsqu'on a de l'argent pour les appuyer ' ».
En répandant sa richesse et en la mettant au service de ses vœux ambitieux, notre héros ne fit donc que suivre le courant du siècle. Toutefois il lui en coûta peut-être un peu plus de peine qu'à un autre. Montyon, en effet, ne s'était pas marié; non point qu'il éprouvât le moindre éloignement pour les femmes et pour les passions de l'amour ; mais il tenait que le mariage défend les vastes pensées et les grandes entreprises : « Une femme, des enfants, écrit-il quelque part, sont des otages donnés à la fortune, des liens qui retiennent sur la pente du bien comme sur celle du mal, et les bons athlètes se privent du commerce régulier des femmes, afin d'être plus sûrs de vaincre. » Même après que sa nomination au Conseil dEtat eut, pour ainsi dire, fixé sa vie, il était donc demeuré célibataire, et quand il dut organiser son intérieur, force lui fut d'assumer le rôle et les soins qui incombent d'ordinaire à une maîtresse de maison. Il conserva dans l'hôtel de GharoUes -, rue des Francs-Bourgeois, près la Vieille-rue-du-Temple, l'appartement qu'il occupait déjà depuis quelques années, et pour lequel il payait à son beau-frère, M. de Fourqueux, principal locataire de l'hôtel, un loyer annuel de 2.400 livres. Puis il s'occupa d'augmenter ou renouveler l'ameublement, la livrée, l'écurie et les remises, la cave elle-même, si bien qu'ici encore, tout proteste contre lalégende dun Montyon, à peine dégrossi, enfermé dans son avarice comme dans une gangue indéfectible, et possédant pour tout équipage, une demidouzaine de robes flétries ou de perruques démodées.
Coupés par Hermée qui fut quelque temps tailleur de la cour, les habits de M. le Conseiller d'Etat de Montyon sont au contraire du drap le plus fin : on les lève « chez d'Ardeville et Du-