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maître de maison prêt à courir les routes, il l'embauche, il l'accoste d'un deuxième domestique, Jean Dussaud, et aux premiers jours du mois d'août, nous les retrouvons tous les trois, à Lausanne, congrûment notés sur les recensements d'émigrés, qu'avait ordonnés le gouvernement bernois '.
«< Ayant pu observer d'assez près quelques milliers d'émigrés «, l'excellent Bonstetten exprimera bientôt son étonnement de voir <( combien de vertus utiles » existent à l'état latent « dans les mœurs aimables des Français »> -. Qu'eût-il dit s'il avait connu Montyon ! Jamais exilé n'employa plus sérieusement le temps de son exil, et ne pratiqua plus assidûment « les vertus utiles », par préférence aux talents frivoles qui passaient pour le lot ordinaire de ses compatriotes. Soit qu'il dispute ses biens immeubles à l'avidité des gouvernements révolutionnaires, soit qu'il essaye d'en atténuer la perte, en plaçant à l'étranger des ressources hâtivement réalisées, soit enfin qu'un retour d'ambition le ramène aux spéculations politiques et aux études de cabinet, nous allons le voir toujours strict, toujours ami d'une justice extrême, et parfois bien près de compromettre sa réputation d'honnête homme, à force d'exiger de ses contemporains qu'ils fussent tous des hommes honnêtes. Il n'est pas jusqu'à son affection et jusqu'à son commerce qui n'aient pris alors le ton et les expressions d'une gravité attristée ; comme si les deuils, les déceptions et l'exil eussent complètement fané son cœur de vieillard, Montyon va perdre peu à peu le don français par excellence, celui du sourire.
Nous avons déjà dit jusqu'à quel point Montyon fut possédé par le génie de l'économie domestique, et qu'avant de prétendre
1. Archives d'Etat, à Berne, citées par M. Alovs de Molin, dans Les procès de M. de Montyon dans le canton de Vaud, p. 26. Montyon, ou plutôt, « M. de Monliond, de Paris, Conseiller d'Etal », est indiqué comme habitant Lausanne, rue de Bourg, maison Masméjan, aujourd'hui maison Winandy, au n" 31.
2. Bonstetten, L'an 17S9 et (l'an) tSi-'i, cité par Sainte-Beuve, au t. XIV, des Causeries du Lundi, p. 430.
à g-ouverner les hommes, il s'était contraint lui-même à bien f/fouverner son patrimoine. Nous ne serions point revenus sur ce sujet, si, par fortune, l'histoire du domaine de Monthyon-en-Brie ne se trouvait liée, pendant les années 1791 et 1792, à l'histoire f^énérale de notre pays. Cette dernière représente assez fréquemment la Révolution comme une œuvre surhumaine, sorte de gigantomachie déployée sur ce qu'on est convenu d'appeler le terrain des principes. Il faut croire cependant qu'il existait encore des coins maudits, où les plus belles choses trouvaient le pire destin, car, à Monthyon-en-Brie, on n'aperçoit ni principes propres à régenter des géants, ni géants capables de lutter pour des principes. On ne voit que besoins, passions ou intérêts, menant des hommes, c'est-à-dire des êtres plus ou moins près de l'animalité,, à peine façonnés par la vie sociale, et que la Déclaration des droits promut à la dignité de citoyens, sans qu'ils eussent d'ailleurs essayé de mériter cette dernière. L'épopée, farcie de métaphysique ', qu'on nous raconte à l'ordinaire, se résout dès lors, en un drame, simple et naturel, dont les acteurs sont, au premier plan, la foule impersonnelle et l'ancien seigneur de village, au second, quelques artisans ou fermiers.
Lasse d'une misère séculaire, éperonnée par des famines, qui se renouvellent depuis près d'un siècle, avec une régularité que l'on croyait réservée aux saisons, la foule est prête à tout, aussi bien à braver héroïquement la mort, devant l'étranger enva-
1. Dans un des ouvrages les plus précis et les plus méthodiques que nous connaissions sur la Révolution française, — nous voulons parler de ÏHistoire politique de la Révolution française, par M. Aulard, — on lit encore des phrases comme celle-ci fp. 191, il s'agit de la proclamation de la patrie en danger) : « La nation se lève avec une confiance virile, une sorte d'allég-resse. Où est ce paysan, qui, trois ans plus tôt, se cacliait aux forêts et aux cavernes, comme un esclave ? Cette fois, c'est un homme libre, qui se lève, qui se sent soldat, et qui ne s'assiéra qu'après avoir vaincu l'Europe, >> — Ainsi, voilà un maître savant et scrupuleux, qui estime de bonne foi : !<> qu'en 1789, le paysan était un esclave, ce qui est au moins exagéré : qu'en 1792, le paysan est devenu un homme libre, c'està-dire sans doute un être capable de commander ses passions, c'est-à-dire un être métaphysique. Trois ans de troubles et de désordre ont suffi pour opérer la métamorphose 1 C'est ici le cas ou jamais d'emprunter le style des hagiographes de la Révolution et de dire avec Madame Sand : « La Révolution est une phase de l'histoire évangéliquc, »
MONTVOX PENDANT LA RÉVOLLTION 24'.»
hisseur, qu'à piller des caves ou des garde-manger '. Emigré de bonne heure, aussi mal instruit que possible des événements et du droit nouveau qui les a légitimés, incapable d'ailleurs d'imaginer'sa petite patrie autrement qu'il ne l'a quittée -, l'ancien seigneur du village croit à quelque jacquerie, assez éphémère ; d'un gouvernement, qui n'est peut-être plus l'ami des rois, mais qui ne saurait être l'ennemi de l'ordre, — du moins à ce qu'il pense, — il attend le geste de répression, l'arrêt de châtiment. Artisans et fermiers le laissent attendre, de même qu'ils laissent « la populace », comme ils disent', se ruera l'assaut du manoir. Un sentiment obscur et sourd les avertit que, peu à peu, l'heure viendra de tirer, ainsi qu'ils disent encore, leur épingle hors du jeu : ils entrevoient qu'on vendra, peut-être, les terres du seigneur, à l'instar de celles du moine ; tapis dans leur médiocrité, ils supputent d'avance le bas prix de l'achat. Ils n'ont pas tort : l'expropriation sera faite, et aussi la vente ; un des leurs, le charpentier, deviendra maître du beau domaine, où le seigneur ne mettra plus les pieds ; pour la foule, buveuse iconoclaste, elle devra se contenter de son butin primitif, savoir: quelques bouteilles de vin, les débris d'un buste de Louis XV, plus un peuplier, capable, paraît-il, de symboliser la Liberté !
Tel est, en raccourci, le tableau que présente la Révolution, à Monthyon-en-Brie, si l'on s'en rapporte à la correspondance du châtelain avec ses fermiers, de 1789 à 1793 *. Nous allons
1. On connaît le mot de Sénac de Meilhan, dans l'Emigré : « L'espoir du pillage faisait alors le patriotisme de la multitude. » Sénac n'a oublie qu'un fait ; cette multitude souffrait matériellement depuis toujours. Quels crimes sa misère ne pourrait-elle pas excuser"?