‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 182 sur 224 · L. GuninALD. — .Auyel de .Monti/on · texte numérisé non relu

L. GuninALD. — .Auyel de .Monti/on

nous le vîmes jadis, faisant voter la double représentation du tiers, dans le bui'eau qu'il présidait, à l'assemblée des notables de 1788, ou refusant, quelques semaines après, de signer le Mémoire des Princes nous aurions pu le surprendre en 1789 et 1790, flagornant la populace et promettant de ne jamais émigré r.

Mais dès qu'il eut passé la frontière et, surtout dès qu'il pressentit la perte de Louis XVI et des siens, ses comportements changèrent. Ce n'était plus au peuple qu'il lui fallait plaire, c'était aux émigrés : l'armée qu'il devait ménager n'était plus celle des porteurs de piques, elle se formait sur nos frontières, et se composait de gentilshommes éperdument engagés dans la contre-révolution. Plus ou moins d'accord avec son cadet, le comte d'Artois, voilà donc le futur monarque constitutionnel qui s'installe à Goblentz, en 1792, entouré d'un conseil d'absolutistes où brillent Conzié, évèque d'Arras, de Broglie, de Jaucourt, de ^'audreuil, Galonné. La nouvelle des victoires républicaines, celle de l'exécution de J^ouis Wl réunissent bientôt tout ce monde, dans le sentiment d'un danger commun et dans un même elTort de défense et de réaction, si bien que le 28 janvier 1793, lorsque le comte de Provence s'octroie la régence, il proclame comme but de sa politique : la libération de son neveu, de sa nièce et de sa belle-sœur ; le « rétablissement de la monarchie sur les bases inaltérables de la constitution » ; la « réintégration de tous les Français dans la jouissance de leurs propriétés envahies et usurpées », une « sévère et exemplaire punition des crimes ».

Ni les événements de l'année 1793, ni, par contre, ceux des premiers mois de l'année 1794 ne permirent de réaliser ce vaste progi'amme ; ceux du 9 thermidor an II ,27 juillet 1794) et des mois qui suivirent permirent de l'amplifier. Le 9 thermidor, en etTet, un peu de liberté politique rentra dans les mœurs françaises : l'espoir fut rendu aux royalistes de combattre pour leurs idées, sans risquer la décapitation immédiate ; le 23 prairial an II (12 juin 1795), le fils de Louis X\'I mourut au Temple ; au lieu d'un roi enfant et prisonnier, les émigrés eurent dès lors, un roi âgé, mûri en tout cas par l'infortune, et

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qui leur avait déjà fourni des g"ag;es de sa complaisance. On conçoit donc quau milieu de 1795, nonobstant ses malheurs passés, nonobstant la fortune constante des armées républicaines, nonobstant la pénurie d"arj,'-ent et dalliances, le parti royaliste pouvait se croire en bonne posture, et devait nécessairement redoubler d'activité.

Louis X\'11I l'entendit ainsi : tant pour tenir ses fidèles en haleine qu'en vue de gag-ner les autres Français, il lança le manifeste du 27 juin 1795, dans lequel il se proclamait roi de France et donnait un nouvel exposé de ses théories et de ses desseins.

Déclamatoire et peu nourri de faits, ce document semble, à première vue, ne rien ajouter et ne rien retrancher à la proclamation du 28 janvier 1793, que nous analysions plus haut '. Mais, quand on l'examine de près, on s'aperçoit qu'il reste muet sur un point important du programme de 1793, la réintégration des émigrés dans leurs anciens biens. La menace suspendue jadis, par le régent, sur la tète des acquéreurs de biens nationaux, le roi la retire aujourd'hui purement et simplement, sans commentaire d'aucune sorte.

Autre différence et cette fois, par adjonction. La proclamation de 1793 ne parlait ni de clémence, ni de ralliement ; elle ne parlait que de punir. Le manifeste de 1795 dislingue entre les régicides et les autres criminels : aux premiers, il refuse tout pardon, aux seconds, il promet l'indulgente bonté que méritent toujours les coupables égarés, séduits ou terrorisés.

Enfin, tandis que la proclamation de 1793, semblait l'œuvre d'une personne demeurée dans l'ignorance des armées républicaines et de leurs victoires, le manifeste de 1795 glorifie ces héroïques troupes « dont les succès ont prouvé que le sentiment du courage est ineffaçable dans le cœur des Français ».

Pour tout le reste, les deux documents se ressend^lent et contiennent l'affirmation d'une doctrine politique, qui avait défravé les travaux théoriques du Conseil d'État, dans les dernières

1 . MM. Ernest Daudet et Aulard semblent sètre tenus à cette apparence : ils nientioniicnl les deux documents comme deux manifestât ions dune égale intransigeance. Nous nous séparons là-dessus de ces auteurs.

années de l'ancien régime, et qui consiste essentiellement clans les trois propositions suivantes ; 1° Si absolue qu'ait pu devenir la monarchie française, il y a toujours eu une constitution capable de borner le pouvoir royal, au besoin même de le mettre en échec. 2° Excellente en soi, cette constitution n'appelle aucun chanfi^ement ; elle n'exij,''e que d'être rétablie dans son inléf,''ralité. 3° Elle n'a pas toujours été respectée, des abus se sont introduits dans son fonctionnement. L'œuvre d'un gouvernement réformateur et pratique sera de supprimer les a/jus, sans porter atteinte à la constitution, et de maintenir la constitution sans permettre le renouvellement des abus.

Au résumé, le manifeste de 1795 marque un premier pas de fait sur le chemin de la conciliation ; aux Français républicanisés, Louis X\"III olfre expressément le pardon de leur infidélité, et tacitement, le respect des propriétés qu'ils ont acquises pendant la Terreur ; aux émigrés, il renouvelle l'assurance que l'ancienne constitution sera maintenue dans son intégralité.

Ainsi qu'il arrive presque toujours, cette cote mal taillée ne satisfit personne; en France, et surtout à Paris, le royalisme ne fit pas une recrue de plus ; en Angleterre, et généralement, dans tous les foyers d'émigration, on fut indigné, on jugea que le roi s'encanaillait et Louis XVIII vit bientôt grossir autour de lui la foule de ces officieux, qui s'attachèrent de tous temps à reculer pour mieux s'y mouvoir, les bornes de l'absurdité. Il y en avait jusque dans son Conseil, jusque dans ses familiers ; celui-ci ^ demandait que quarante-quatre mille exécutions, « une par municipalité », fussent le signal de la rentrée des autorités légitimes, dans la France réduite à merci ; celui-là - voulait que l'on pendît tout ce qui restait de la Constituante ; Louis XMII aurait certes fini par être le plus tiède et le plus suspect des royalistes de sa propre cour, s'il n'avait fait alors un émule aussi dangereux qu'inattendu, dans la personne de Calonne. Ce fantaisiste avait eu, depuis le commencement de l'émigia-

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