‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 211 sur 224 · V., plus haut, p. 351, la fin de la lettre à Rosenstein · texte numérisé non relu

V., plus haut, p. 351, la fin de la lettre à Rosenstein

3. Nous donnons cette lettre et la suivante d'après Alissan de Chazet. {Vie de M. de Monlyon, p. S6.; Selon sa coutume, cet auteur ne dit pas d'où il les a tirées. Mais nous indiquâmes plus haut, p. .368, note, les raisons que nous avons de le croire sérieusement documenté.

En dépit de ses quatre-vingt-deux ans, Montyon répondit dès le lendemain :

Madajme,

Vous m'avez écrit une lettre dure et violente ; vous paraissez fort animée : permettez que je m'en rapporte au jugement que vous-même porterez de cette lettre quand vous serez plus à froid.

Le livre par lequel j'ai eu le malheur de vous déplaire a été écrit dans l'intention de rendre l'inaction à laquelle me réduisait ma position, utile à ma patrie autant qu'il était en mon pouvoir; et j'ai rempli cet objet en observant des fautes dans l'administration, science que j"ai étudiée pendant presque toute ma vie.

J'ai dit et dû dire ce que je pensais, et, sur un sujet aussi important que celui que je traitais, il eût été coupable de taire ou dissimuler ma pensée. Depuis l'âge de huit ans, il ne m'est pas arrivé de dire un seul mot que je ne crusse vrai, et dans cette occasion-ci, je n'ai, pas plus que dans les autres, manqué à ce principe, mais il est très possible que je me sois trompé.

J'ai prévu que mon livre pourrait exciter des contradictions et des animosités, mais j'ai cru devoir faire ce sacrifice à votre patriotisme.

Vous m'avez reproché verbalement d'avoir été ingrat envers Monsieur votre père ; vous ne saviez pas apparemment que j'avais eu plus à me plaindre qu'à me louer des procédés ministériels de M. Necker, et c'est de ma part une expression modérée ; au reste, que j'aie eu à me louer ou à me plaindre des personnes, cette considération n'a nullement influé sur le jugement que j'ai porté de leurs opérations.

Je me suis refusé à publier mes opinions tant que ceux qu'elles pouvaient intéresser ont existé, parce que cela répugne à ma sensibilité.

Les parents de MM. Silhouette, Terray, etc., etc., auraient des reproches à me faire plutôt que les parents de M. Necker, si aucun d'eux avait le moindre sujet de se plaindre, et s'il n'était pas permis de produire son opinion au moins sur les fautes d'une administration passée, moyen nécessaire pour son perfectionnement.

Non seulement je ne me suis point expliqué sur M. Necker avec humeur, mais je n'ai pas dit tout ce qui peut être susceptible de critique. S'il y avait une seconde édition, je ne pourrais m'empêcher d'y faire une addition, parce qu'il est indispensable de mettre au jour ce dont la notion peut être utile.

J'ai éprouvé une vraie satisfaction en rendant justice à la force de tête de M. Necker, mais il n'est pas dans la nature de pénétrer, par la seule vigueur de la pensée, toute létcndue d'une science, sans avoir lu les livres qui en traitent, sans en avoir conféré avec les personnes qui en sont les plus instruites, sans avoir suppléé par l'expérience au défaut d'instruction ; le génie même a son territoire circonscrit, et Newton, quand il a traité de la chronologie, n'a plus été égal à lui-même traitant du monde physique.

Vous avez pu remarquer que je me suis fait un devoir de justifier M. Necker sur l'origine subite de sa fortune, et, même à cet égard, j'ai su des particularités certaines et peu connues, qui auraient pu, quoique mal à propos, faire une impression désavantageuse sur les esprits envieux de la gloire des hommes célèbres.

La longueur de cette lettre doit au moins, Madame, vous convaincre du prix que j'attache à vos sentiments, et la manière modérée dont je réponds à l'amertume de vos reproches prouve que je ne les mérite pas. Vos torts exigent de l'indulgence, puisque l'amour filial en est le germe. Tant que je vivrai, je vous aimerai, fût-ce malgré vous, parce que vous êtes bonne ; je dis plus, lors même que vous n'êtes ni juste ni raisonnable, votre bonté, jointe à la supériorité de votre esprit, forme de vous un être à part auquel tout honnête homme doit estime et affection.

Daignez agréer cet hommage,

A. DE MONTYON

Certes, ce sont là des querelles dont l'intérêt aurait pu diminuer, à partir de 1815 ; si pourlant, l'on veut bien réfléchir qu'elles s'allumaient dans un monde condamné à vivre de souvenirs, plutôt que d'espérances, on comprendra leur vivacité, et comment elles demeuraient actuelles, même après la Révolution, même après l'Empire, même après l'oubli relatif dans lequel le nom de Necker semblait tombé.

Rien d'ailleurs ne précise mieux que sa réponse à Madame de Staël l'attitude que prit Montyon, dans la société de la Restauration, quand il y fit sa rentrée.

Il se posa de suite, en homme qui n'abandonne rien de ses anciens principes, qui ne pratique ni la religion du fait accompli, ni le culte du succès, et pour lequel, par exemple, Necker demeurait toujours, un ministre égoïste et vain, cajiable de

376 Cil APURE X

déchaîner réineule, pour le plaisir d'entendre l'énieule hurler son nom. Celte position était dailleurs plus facile à g^arder, parmi les fidèles du parti ultra, chez lesquels Montyon fréquentait exclusivement, qu'elle ne l'eût été à la cour, où le succès du vieillard fut, comme nous l'avons vu, celui d'un trouble fête. Tandis qu'aux Tuileries, en effet, soit intérêt, soit ambition, les personnages se mêlaient, confondant les rangs et les rôles ; tandis qu'on y voyait, d'anciens lieutenants généraux « promus à la garde des lièvres » et qu'on y entendait des régicides soutenant le dogme saci^éde la légitimité ', certains salons ultra se piquaient de n'ouvrir leurs portes qu'à des « purs », et continuaient les traditions commencées pendant l'émigration à Londres, à Goblentz ou à Hand^ourg. Là les choses et les êtres fanés paraissaient seuls en honneur ; il n'y avait pas jusqu'aux faiblesses et aux infirmités qui ne devinssent un brevet d'élégance ; la grâce était de ressentir ou daffecter une grande débilité physique, de montrer une démarche incertaine, de prononcer des paroles chevrotantes ; impertinent, celui qui savait encore fermer une porte, sans l'aide des laquais; mal éduquée, celle qui soulevait elle-même une bûche pour la mettre au feu ^ ! Auprès de gens ainsi bâtis, Montyon prit tout de suite de l'importance ; il représenta, pour ainsi dire, le passé vivant ; anachronique et monstrueuse, en 1780, sa « perruque magistrale » devint, en 1815, une suprême coquetterie ; on lui sut bon gré de porter encore l'habit brodé, ou, tout au moins, l'habit à galons d'or, on vanta son art de prendre une prise de tabac, selon les règles de l'ancien bon ton, on soumit à son jugement éclairé des imitations de révérences...

Fallait-il tenir conversation ? Nul n'était plus à même d'en fournir, à la fois, la trame et le dessin, den indiquer le fond et d'en procurer les ornements. Ne possédait-il pas, sur le bout du doigt la pure doctrine monarchique, celle que le roi luimême avait adultérée, sinon faute de vocation, du uHiins faute de fermeté, celle dont l'enseignement devenait de plus en plus

Page 1