UN PORTRAIT DE MONTVON 39S
et du Iraiu de vie, fui ainsi conduit à posséder un grand élal de maison, el connaît presque la magnificence. Lui qui aurait dû éprouver une grande répugnance au séjour de la cour, y passe une partie de son temps. Il n'y paraît d'ailleurs pas toujours à son avantage ; car il a oublié que si les vices y sont de peu de conséquence, le moindre ridicule y soulève réprobation. Cependant il s'y complaît encore ; l'espoir d'avoir, un jour ou l'autre, part aux grâces, soutient sa première ardeur et rien n'égale l'enchantement où il est de pouvoir se frotter aux grands, leur parler, attendre leur réponse. Même atteint par l'âge, même brouillé avec le sort, du moins en apparence, il s'évertue au gain d'une gloire fugitive. Ce n'est point Philarète qui quittera la cour : c'est la cour qui le quittera.
A force de blâmer les fautes des uns et d'encourager les mérites de quelques autres, Philarète s'est mis au rang des personnes qui font bruit par leur amour de la vertu. Cet amour ne trouve pas toujours à s'alimenter ici-bas ; c'est par excellence une passion inassouvie. 11 en l'ésulte, pour ceux qui la ressentent, de multiples déceptions, des rancœurs, que Philarète a éprouvées. La plupart des hommes, dit-il, sont méchants, cupides et déloyaux, les femmes sont inconstantes, sensuelles, perfides. D'après de tels discours, on pourrait croire Philarète porté à s'affranchir des lisières de la société, tel un disciple du fameux Rousseau. Il est au contraire porté à se communiquer, à vivre en compagnie, il aime faire les honneurs de son esprit, qui est des plus vifs, de son savoir, qui est des plus complets. On le rencontre dans des cercles brillants et animés. Au courant de tout, ayant ramassé des détails qu'il arrange en anecdotes, il passe pour avoir un grand fonds de conversation. Il n'a d'ailleurs jamais fait le mauvais marché d'abandonner son jugement, pour sa mémoire ; de sa bouche, on recueille plus que des anecdotes ; il a du trait, du caustique, de la sagacité, des vues, il ouvre souvent des avenues vers quelque idée nouvelle ou piquante : rien n'est moins ennuyeux que le commerce de ce prétendu pédant. Son défaut est parfois de s'appesantir sur certains objets dont son esprit semble plein, d'oublier ce qu'on appelle l'intérêt du moment ; il disserte alors fort pesamment, l'ennui prend des droits sur lui et se répand alentour.
11 y a lieu de croire que Philai'ète n'a pas été sans penchant pour le sexe ; mais les objets de ses liaisons ne furent jamais soupçonnés. Sa coutume est d'ailleurs de rendre hommage à l'empire des femmes en essayant de le détruire, et à l'amour, en affectant de le maudire. « Je plains, dit-il, qui n'en connaît pas la douceur ; j'admire qui sait s'en passer. » A la vérité, ayant eu la prudence de ne point s'embarrasser dans les liens du mariage, Philarète a dû se consoler souvent de l'ambition par les plaisirs des sens, les seuls réels, au dire d'un philosophe qu'il aime à citer sur cet article. Mais comme sa sensibilité ne laisse pas d'être vive, et son cœur bien placé, on peut dire qu'il a conservé, malgi'é son expérience du monde, une âme neuve et assez naïve. Ne l'a-t-on pas vu s'adonner à l'amitié avec ingénuité et délicatesse? Ne rapporte-t-on pas qu'il se montra, une fois, plein d'élan, prêt à tout sacrifier pour l'amour d'une personne gauche et infirme, tant il y a chez lui un grand fonds de sentiment et qui ne demande qu'à s'épancher?
Puisque Philarète a publié plusieurs ouvrages, et puisqu'il semble en possession d'une réputation étendue, on a le droit de se demander quelle ti'ace, même légère, il laissera derrière lui, et ce qui rendra sa mémoire durable parmi les hommes. Dans l'ensemble, on peut considérer que son esprit ne présente rien de bien singulier et tient le rôle d'un miroir. Mais le miroir paraît excellent, et on y trouve reflétées au mieux quelquesunes des opinions les plus intéressantes de ce temps. Disciple de Montesquieu, de Buffon, de Cabanis, et en général de tous ceux qui ne se payent pas de pai'oles, Phila-; rète a connu, un des premiers, que ses contemporains n'ayant les idées qu'au plaisir, et point de frein qui leur vienne des superstitions, étaient sur la pente du désordi*e. Il a essayé de la leur faire remonter en prônant le retour à la religion, aux vieilles mœurs, à l'ancienne monarchie. Peut-être a-t-il pai'lé trop tard et doit-on reconnaître qu'il a manqué, là-dessus, de pénétration et de portée. Dédaigneux de l'homme et du public, il leur a fait une confiance imméritée, en croyant ses concitoyens capables de résister à la soif de liberté et d'égalité qui proprement les dévore. Il s'est trompé. Nous lisons d'un ancien, qu'un