‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 219 sur 224 · UN PORTRAIT DE MONTYON · texte numérisé non relu

UN PORTRAIT DE MONTYON

Plusieurs personnes de mérite se sont essayées au portrait de Montyon : mais, n'ayant guère distingué dans Foriginal que les traits du philanthrope, elles nous donnèrent tantôt une peinture exagérément aimable et recouverte d'un éclatant vernis, tantôt un de ces dessins poussés au noir, où l'artiste s'applique surtout à restituer les tares d'une physionomie trop embellie par la légende ou par l'histoire. Dans les lignes qui vont suivre, et, sans nous dissimuler ce qu'un pareil ouvrage offre de scolastique, nous avons tenté de présenter Montyon tel qu'aurait pu le comprendre un homme de son époque et de sa condition, ni ami, ni ennemi, possédant assez de finesse pour le pénétrer, assez d'esprit pour ne pas l'envier ou le dénigrer à plaisir, par exemple, et à supposer qu'il eût vécu aussi longtemps que lui, ce délicieux Sénac de Meilhan, qui fut peut-être, en son temps, le piùnce des moralistes.

Il y a de la conti'adiction et du je ne sais quoi dans le caractère de Philarèle. On y trouve des aspirations qui se combattent, des faiblesses qui font tort aux talents et aux vertus. Ce mélange vient, sans doute, de ce que Philarète, élevé dans les anciennes mœurs, nourri aux vieux principes, dès son enfance, curieux pourtant de mener la vie du siècle et d'y briller, ne trouve pas le moyen d'établir un accord entre ses maximes et son ambition, entre son humeur native et le désir où il est de s'élever.

D'une naissance fort peu illustre, ayant du moins hérité de ses pères le génie de l'économie domestique, Philarète s'est mis en devoir de conduire sa maison avec exactitude, de gouverner sagement son domaine, et, dans le moment même que chacun se ruinait, à force de prodigalités, il a eu le succès d'augmenter son bien par les calculs de la sagesse et les chances du bonheur. Il prétend d'ailleurs que rien n'était plus propre à faire de lui un administrateur de la chose publique, et pi'ofesse là-dessus la doctrine du célèbre Sully. Mais, le monde dont nous dépendons tous les jours davantage, n'entend plus ces raisons ; ceux qui règlent leur opinion sur les apparences taxent Philarète d'un excessif attachement pour les biens de fortune, et disent qu'il pèse toutes choses à la balance de son intérêt. D'autres lui reprochent l'ordre et la prudence, avec lesquels il répand l'aumône. J'appréhende fort qu'un temps arrive où l'on se montrera plus sévère encore :à mesure qu'ils se proclament égaux entre eux, les Français menacent de devenir furieusement sensibles et généreux; craignons de lesentendre, quelque jour, blâmant chez Philarète jusqu'au sentiment de la propriété, et l'accusant de n'avoir point monti'é ce parfait désintéressement, qui est, diton, vertu commune, dans la démocratie.

Issu d'une famille de i-obe, ayant suivi lui-même la carrière du Conseil et des intendances, Philarète est demeuré magistx^at jusqu'au fond de l'âme. Il n'a pas seulement l'esprit de son état ; il en a aussi les gestes, aujourd'hui pleins de gravité, demain inspirés par le goût de l'indépendance et de la fronde ; il tient que les magistrats sont destinés à défendre les peuples et leur servir de truchements auprès des rois ; il se mêle volontiers de conseiller ces derniers ou de redresser leurs torts. Sa manière manque alors de souplesse, on dirait un pédant qui l'est de fondation. Quand on lui en fait reproche, il répond que « la magistrature perdrait la notion de sa destination et de son état, si par des manièi'es légères, elle cessait d'encourir certains ridicules ». Dans ces sentiments, on pourrait croire qu'il se conline aux audiences et aux conseils. Mais il a bien trop d'ambition et de vanité. La rage des titres, des fonctions et de la faveur le tint toule sa vie. Lui qui pi'ôna souvent la sévérité de l'habit

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