‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 38 sur 224 · Archives de Seine-et-Marne, E · texte numérisé non relu

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MONTYON MAOISTRAT DE 17oi A 1767 39

qu'il siégea, en qualité déjuge, dans diverses commissions ordinaires ou extraordinaires, et notamment dans celle qui fut chargée de la révision de l'affaire Calas, et dans l'Assemblée plénière à laquelle on demanda de donner au procès de La Chalotais et consorts, un dénouement sinon légal, du moins politique.

Nous insisterons sur sa présence à celte dernière réunion, car c'est là qu'il commence à apparaître, d'après des documents authentiques, dans son naturel, avec ses instincts d'indépendance, son amour du quant à soi, sa défiance à l'égard des idées toutes faites et des résolutions toutes préparées, son inclination à se poser en maître, en redresseur des torts, et par suite, en adversaire, son courage à braver l'opinion, et même le ridicule, enfin, la coquetterie qu'il mettait parfois dans ses refus de fléchir au temps et de composer avec les hommes.

On était en 1766 ' : le fameux procès intenté à la demande du duc d'Aiguillon contre Le Garadeuc de La Ghalotais, et plusieurs autres magistrats du parlement de Bretagne, venait d'épuiser six juridictions successives ; ni la cour, ni la ville, ni le palais ne semblaient cependant satisfaits, et le débat demeurait ouvert devant l'opinion'^, qui, d'une manière générale, se passionnait en faveur des accusés. Le 22 novembre au matin, qui était un samedi, Paris apprit, à son réveil, que ceux-ci venaient d'être transférés de la prison de Saint-Malo, à la Bastille. En même temps, les ministres, conseillers d'État, et maîtres des requêtes, trouvèrent dans leur courrier le billet suivant signé du chancelier de Maupeou : « Monsieur est averti

que le Conseil se tiendra à \'ersailles, lundi 27 novembre, à 10 heures du matin, pour une affaire importante •^. »

Ce billet ne surprit aucun de ses destinataires : tous savaient de quoi il retournait, et qu'il s'agissait d évoquer et de terminer devant le Conseil d'Ktat, réuni en Assemblée générale, un pro-

1. Pocquet. Le duc d' Aiguillon et La Chalolais, t. II, p. 444 et suiv.

2. V. notamment, sur l'état de l'opinion, Costa de Beauregard, fa /lomme d'autrefois.

3. Procès instruit extraordinairenient contre MM. de Caradeuc de la Chalotais. de Caradeuc Charette de la Gacherie, etc. Paris, 1768, .3 vol. in- 12, et 1""1. 4 vol. in-12.

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ces qui avait duré trop longtemps pour l'honneur du duc d'Aiguillon et pour la tranquillité du pays. Au reste, les accusés avaient sollicité cette évocation, et peut-être n'y avait-il pas lieu de se montrer plus exigeant qu'eux-mème^, en fait de garanties et de procédures.

Aussi quand les débats furent ouverts, et après que le chancelier Maupeou, qui les présidait, eut fait un court résumé de l'airaire, le rapport du maître des requêtes Lenoir, et le réquisitoire d'ailleurs très modéré de son collègue Esmangard, furent écoutés sans grande attention : la cause paraissait entendue et jugée d'avance.

.4u milieu d'un calme presque indifférent, on alla aux voix : et c'est alors que seul, parmi les cinquante-huit membres présents, Montyon osa poser la question préalable, et « émettre des doutes sur la régularité des formes nouvelles avec lesquelles on avait procédé, contre des magistrats'. »

L'incident fit grand bruit ; le parti janséniste et gallican des vieux parlementaires s'en empara et chanta bien haut les louanges de ce maître des requêtes de trente ans, qui opinait déjà avec la fermeté et la liberté d'un président de l'ancienne école. *« M. de Monthion, dit Nicolas Moreau -, s'est fait beaucoup d'honneur en osant mettre en question si le Conseil pouvait être juge et en prouvant qu'il ne le pouvait pas. » Mais Moreau est obligé d'ajouter aussitôt que nul, dans le Conseil, ne suivit l'auteur de l'incartade ; ceux que, tout à l'heure, nous citions comme ses maitres furent les premiers à le désavouer; M. Gilbert de Voisins, impatienté, s'écria : « On peut se retirer, mais on ne doit pas discourir^ ! » Et, pour la première fois, peut-être, Montyon connut l'inconvénient qu'il y a toujours, dans une société policée, à se passionner pour la raison, à se montrer plus loyaliste que la loi, et plus juste que la justice.

1. Procès instruit, etc., t. III. p. 222, et Jacob-Nicolas Moreau. Mes souvenirs, publiés par M. G. Hermelin.

2. Jacob-Nicolas Moreau, Mes souvenirs. Y. aussi les Lettres de Duclos écrites pendant son voyaçje en Italie ; Duclos écrit à Abeille, le 6 décembre 1766 : « Voilà donc M. de La Chalotais à la Bastille ! II n'y aura que les accusés qui sauveront leur honneur de cette effroyable affaire 1... On parle ici, avec de justes éloges, de M. de Montigny et de M. de Montion: je n'en suis pas surpris. »

■i. Jacob-Nicolas Moreau. Mes souvenirs.

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II est un autre côté par où Montyon commenva, dès cette époque, à manifester l'indépendance et la pénétration de son jugement : nous voulons parler des notes qu'il prenait et qu'il arrang^eait ensuite en « portraits » relatifs aux personnages de son temps, et quelquefois à ses maîtres eux-mêmes : la plupart décèlent un caractère enclin à la sévérité plutôt qu'à la complaisance, et un esprit porté à juger plutôt qu'à respecter... De ces essais, nous citerons deux exemples, un court fragment concernant Malesherbes, et un long morceau concernant Gilbert de Voisins.

Tous les auteurs d'histoires ou de mémoires, qui ont écrit sans parti pris, sont d'accord sur ce qu'il y avait de paradoxal et de antaisists dans la manière dont Malesherbes administrait ; on sait aujourd'hui comment son amour des nouveautés et ses compromissions avec le parti des philosophes entraînèrent parfois cet homme singulier à une véritable méconnaissance du devoir professionnel '. \oici en quels termes le jeune Montyon, avait signalé ce travers dans ses notes, dès 1760, le premier, peutêtre, parmi ses contemporains :

Le président de la cour des aides est M. de Malesherbes, un des hommes les plus vertueux qui aient jamais paru dans la magistrature; doué d'une éloquence entraînante, dune imagination brillante, d'un amour de Ihumanité porté jusqu'à l'enthousiasme, M. de Malesherbes réunit tout ce qu'on peut désirer dans un chef de parti, ou du moins dans le principal champion d'un parti, mais il manque des qualités les plus essentielles au chef d'un corps de magistrature, il a une tendance continuelle au mouvement, il ignore le calme judiciaire et désorganise sa compagnie, à qui il communique son agitation, d'autant plus dangereuse qu'on admire et qu'on estime l'auteur de ces égarements -.

.\u tour maintenant de Gilbert de \'oisins : celui-là passait pour un magistrat de la vieille roche, on vantait la pureté de

J. V. sur ce point l'article de F. Brunetière, La Direction ijénérale delà Librairie sous Malesherbes. Sur l'esprit paradoxal de ce dernier, voir aussi les mémoires de Besenval et surtout ceux de Morellet.

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