Archives des Bouches-du-Rhône. C
autre pays ne montrait une orig-inalité aussi g^rande et ne se détachait avec un relief aussi accusé sur l'ensemble du royaume ' .
Léguée au roi de France en 1486, par Charles d'Anjou, la Provence s'était donnée « d'un cœur franc, » mais en stipulant le maintien de ses statuts, coutumes et privilèges, en mentionnant qu'elle devenait une province unie et non sahalternée, et en ajoutant quelle reconnaitrait dans son nouveau souverain, le comte de Pr(>vence d'abord, le roi de France ensuite et s'il y avait lieu. De fait, elle garda ses états jusqu'en 1639, et, jusqu'à la Révolution, son administration autonome et directe.
Celle-ci comportait un pou\ oir délibérant et un pouvoir exécutif : le premier était dévolu aune sorte de succédané des États, V assemblée générale des communautés, le second, à une sorte de directoire, dont les origines se perdent jusque dans l'histoire des niiinicipes romains, et qu'on appelait les procureurs du pays. L assemblée générale des communautés comprenait larchevéque d'.Aix, président-né, deux évèques de Provence représentant le clergé, deux gentilshommes possédant fiefs, représentant la noblesse, les premier et second consuls et l'assesseur d'Aix, les premier et second consuls de Tarascon, les maire et premier consul de Forcalquier, Sisteron, Grasse, Hyères, Draguignan, Toulon, Digne, Saint-Paul, Moustiers, Castellane, Apt, Saint- Maximin, Brignoles, Barjols, Annot, Colmars, La Seyne, Fréjus, Riez. Pertuis, Manosque, Lorgues, Aups, Saint-Remy, Reillane, Les Mées, .\ntibes, \'alensolle, Lambesc, ïrets, Cuers, OlHoules, Martigues et Aubagne. Elle se réunissait une fois par an à Lambesc, véritable capitale parlementaire de la Provence. Elle exerçait avant tout, le cas échéant, le droit de remontrance, si cher aux anciens Etats. Puis elle votait l'impôt, ou plutôt les impôts que réclamait le roi, elle en faisait la ré|)artilion entre
1 . Sur la constitution provençale, v. de Coriolis, Dissertation sur les étals de Provence : Mart-hand, Un intendant sous Louis XI \'. Etude sur l'administration de Lehret en Provence ; Ch. de Ribbe, Pascalis ; G. Guibal, Mirabeau et la Provence en 17S9 : Maurice Raimbault, Les médailles et les jetons des états de Provence, etc., etc. Il existe un discours de rentrée, dû à la plume de M. G. de Monj;ins-Roquefort, et intitulé M. de .Monlyon, intendant de Provence, (Aix, Remondet, iS87j. C'est une œuvre d'éloquence.
les communautés d'habitants, elle en assurait la rentrée. Elle votait aussi les dépenses dordre local, c'est-à-dire celles qui intéressent les travaux publics et de voirie, Tassistance et l'hygiène publiques, le logement des troupes, l'entretien de la milice et de la maréchaussée. Enfin, elle entendait le compte moral et financier des opérations effectuées pendant Tannée p;ir les procureurs du pays.
Ces magistrats formaient le pouvoir exécutif, mais un pouvoir exécutif dont la responsabilité devant l'assemblée était fort limitée, et dont le prestige et l'autorité semblaient d'autant plus considérables. Il y avait deux sortes de procureurs : les procureurs nés, qui étaient l'archevêque, les consuls, et l'assesseur d'Aix, et les procureurs Joints é\u^ par l'assemblée, au nombre de deux pour la noblesse, un ou deux pour le clergé, et un ou deux pour le tiers. Aux procureurs appartenait tout ce qui constitue l'administration proprement dite, c est-à-dire le contrôle des recettes, l'ordonnancement des dépenses, l'exécution des travaux publics, l'aménagement des garnisons, la distribution des secours, la correspondance générale avec le Conseil, avec la cour, et avec les représentants du roi, qui étaient, là comme ailleurs, le lieutenant général de la province et l'intendant.
D'après ce qui précède, on devine aisément combien les prérogatives d'un commissaire royal paraissaient diminuées, dès qu'il était chargé de la généralité d'Aix ; la plus banale des fonctions qui lui incombaient dans les autres provinces, le « dèpantenient des tailles » lui échappait ici ; une fois prises les délibérations de l'assemblée des communautés, il ne restait plus à l'intendant de Provence qu'à empêcher leur exécution, au nom et par ordre du roi, ou bien à contempler silencieusement les démarches et les actes des procureurs. Le choix lui était donné entre le rôle d'un gêneur et celui d'un inutile. Parfois on n'attendait même pas qu'il eût adopté ce dernier parti, et qu'il gardât l'immobilité classique du soliveau ; on lui faisait sentir, dès l'abord, que sa seule présence constituait un abus injurieux.
En 16.31, le premier intendant de Provence, Daubray, fut reçu dans Aix, à coups de pierres et vit son hôtel assiégé, son
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valet assassiné, son carrosse et ses hardes brûlés sur la place des Prêcheurs. Il dut s'échapper par les toits et n'eut la vie sauve que grâce à l'humanité de l'un des consuls. Encore celui-ci futil traité de vendeur de patrie, cependant qu'un de ses collaborateurs immédiats, l'assesseur, s'écriait dans l'assemblée des Etats : » De telles résistances sont dues, non à un esprit de révolte, mais à un juste et naturel sentiment de la liberté. » Et, en elFet, ce sentiment est si vif chez les Provençaux qu'ils conservent aujourd'hui encore, le souvenir de l'intendant Daubray et de ses malheurs ; il faut entendre de quel accent et de quel style, des gens moyennement instruits racontent dans les cercles, à Aix et à Tarascon, cette vieille et lugubre histoire !
.Afin d'éviter au représentant du roi d'aussi cruelles avanies, ou avait imaginé, dès la première moitié du xvni*' siècle, de confier les fonctions d'intendant au président du Parlement de Provence, c'est-à-dire à un magistrat autochtone, naturellemeut respecté, et désigné par son état pour maintenir l'harmonie et le calme. Mais ce procédé conciliant produisit tous les effets d'une abdication. Car lorsqu'il s'agissait de faire front devant les injonctions royales, le Parlement d'Aix s'unissait invariablement à l'assemblée des communautés et aux procureurs du pays, et fournissait à la résistance ses meilleures recrues. N'était-ce pas dans le barreau d'Aix que l'on choisissait obligatoirement l'assesseur des consuls, et, par suite, un des procureurs nés? N'étaient-ce pas deux avocats au Parlement qui avaient jadis ameuté la foule autour du carrosse de Daubray ? N'était-ce pas le Parlement lui-même, qui, plus tard, en 1656, avait rendu et fait publier, à son de trompe, un arrêt en forme, interdisant aux communautés d'exécuter les ordonnances de l'intendant d'Orgeval ? Le Palais de j ustice d'Aix n'élait-il pas enfin l'asile et le temple de l'éloquence provençale? Faite d'action, ou même de gesticulation, violemment colorée, assaisonnée de sel et d'ail, celle-ci débordait volontiers jusque sur la place publique ; séduits et entraînés par elle, les compatriotes de Mirabeau se sentaient intimement liés à ces magistrats qui parlaient comme des tribuns ; acclamés et enhardis, les juges se découvraient des âmes romaines, prenaient des attitudes antiques ; et tout ce monde.
bourgeois et robins, artisans et paysans, finissait par glisser d'ensemble sur sa pente naturelle, qui est celle de la fronde, de la bravade, des démonstrations excessives, ou comme on disait alors, des outrer les.
Dans le moment où Montyon se disposait à gagner la Provence, la fermentation était précisément à son comble parmi les magistrats, les avocats et le peuple d'Aix; après avoir éliminé et remplacé le Parlement de Paris, suivant la méthode et les procédés que nous avons rappelés plus haut, Maupeou s'en prenait en etfet aux parlements de province, et leur substituait à eux aussi des Conseils supérieurs. Tous les parlementaires qui refusaient de siéger dans ces nouveaux tribunaux étaient exilés et expropriés de leurs offices : on conservait les autres et on les encadrait par quelques personnalités dociles, sinon éminentes, que Ton recrutait, tant bien que mal, dans les cours secondaires, les bureaux de finances, les chapitres, les univei'sités, voire même les régiments. A Aix ', comme à Clermont-Ferrand, ce furent les membres de la cour des Aides qui fournirent au Conseil Supérieur le plus grand nombre de magistrats, et ce fut aussi le président de la cour des Aides, M. d'Albertas, qur devint président du Conseil Supérieur. L'ancien président du Parlement et intendant de Provence, M. des Gallois de La Tour, fut révoqué de ces dernières fonctions; son exil fut décidé en principe a\ec celui de ses conseillers.
De telles mesures ne pouvaient être exécutées sans des négociations, des menaces, voire même quelques opérations de maréchaussée. Pas plus à Aix qu'à Clermont, Montyon ne voulut être mêlé à ces besognes. Il refusa énergiquement le titre et les fonctions de commissaire du roi, chargé de notifier Tédit de suppression du Parlement de Provence, et il n'assuma les devoirs d'intendant qu'à la condition d'arriver dans sa généralité, « quand tout serait terminé ». De même, s'il accepta de faire le voyage de Paris à Aix, en compagnie de Moreau, principal
1. Sur la crise parlementaire en Provence, voir Flammermont, up. cil.: J.-N. Moreau, Mes Souvenirs, et parmi les manuscrits. \e Journal des nouvelles du marquis d'Albertas, Bibliothèfiue nationale, ms. N. A. F., n"' 4386 et suiv.
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ambassadeur de Maupeou auprès des Provençaux, et conducteur de toute lalFaire, ce fut sous la réserve que Ton se séparerait à Avignon, Montyon devant y attendre les nouvelles, et Moreau devant continuer la route tout seul '.
Jacob-Nicolas Moreau était un Bourguignon très fin, rompu aux intrigues et aux marchandages, beaucoup plus cultivé que la plupart des grands seigneurs et des ministres qui l'ont employé, et fort habile à ménager leurs préjugés, leurs vanités, leurs vices. Dune charge de Conseiller à la Cour des Aides de Provence, il avait su s'élever peu à peu au rôle de député de cette compagnie à Paris : puis, il s'était poussé dans la cour ; on en avait fait le bibliothécaire de Mesdames, larchiviste des affaires étrangères ; on devait plus tard découvrir chez lui létolfe d'un historiographe royal. En attendant, comme il passait pour bon chrétien, Mesdames et le Dauphin l'introduisirent dans le parti de Maupeou, des Jésuites et de La Dubarry. Moreau servait ainsi des gens qu'il méprisait : mais il y mettait quelque bonne humeur, et, quand on le charge de recruter les membres du Conseil Supérieur d'Aix, parmi ses collègues de la Cour des Aides, de préparer l'exil des parlementaires récalcitrants, et au besoin de requérir main-forte auprès de M. de Rochechouart, lieutenant général de Provence, il entre d'un cœur léger et d'un air amusé dans tous les projets qu'on lui expose, heureux s'il peut le premier se gaudir de son ambassade et rire des circonstances qui l'ont attaché à la cause d'un chancelier sans dignité et d'une fille publique devenue maîtresse royale.
Moreau prétend quesoncompagnonde route partageait sajovialité. 11 est permis d'en douter. Toutporte à croire, au contraire, que Montyon menait des sentiments mélancoliques, à la seule idée des difficultés qui l'attendaient au delà de la Durance. Quoi qu'il en fût, Moreau et l'intendant se quittèrent à Avignon, selon leurs conventions. Le premier parvint à Aix, le 30 septembre, il eut vite fait de distribuer la besogne, et, dès le lendemain, tandis que M. Lenoir, maître des requêtes, commissaire du roi, notifiait aux parlementaires assemblés ledit portant suppression de leur com-