Auguste Choisy et l'art de bâtir chez les anciens
Auguste Choisy. Ce nom n’a guère pénétré dans le public. Aux yeux même de bien des polytechniciens ayant passé par l'Ecole entre les années 1881 et 1901 (alors que Chôïsy y était répétiteur), il s’est presque effacé derrière Le sobriquet qu'y avaient substitué les élèves (1). Or, c’est Le nom d’un sage qui vécut volontairement dans l'ombre, fuyant les occasions de faire éclater audehors sa rare supériorité, et c’est celui d’un homme qui a grandement honoré la science et l’intelligence françaises, ayant même, en certain genre, — on peut le dire sans exagération — fait montre d’un véritable génie. Ce nom mériterait de vivre dans la mémoire, sinon du grand public, du moins de l'élite intellectuelle française, et, plus particulièrement, de la famille polytechnicienne.
Ayant fort bien connu Choisy, ayant même été de sa familiarité, celui qui écrit ces lignes serait heureux de contribuer à rendre plus générale la connaissance de l’homme et de son œuvre, de tout point admirable.
Ingénieur doublé d'un fort bon mathématicien, architecte d’une extraordinaire érudition, dessinateur d’une rare habileté, théoricien avisé de la musique, humaniste dans la plus large, la plus complète acception du terme, explorateur à ses heures, écrivain de la plus fine qualité, il est apparu, sous chacun de ces aspects très divers, comme doué d’un talent de premier ordre, et qui aurait dù lui valoir une belle renommée, si la renommée était en raison directe du vrai mérite. Par-dessus tout, 1l a su restituer avec la plus sûre maîtrise les procédés de construction en usage chez les anciens, par un effort génial de divination, appuyé d’une part, sur une observation approfondie des monuments,
(1) Ce sobriquet, « le sous-Dart », tenait à ce que le professeur du cours d'architecture (dont Choisy était répétiteur), M. de Dartein. avait, par “4, élèves. êté surnommé « le Dart »,
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d'autre part, sur certaines interprétations de textes dont nul n’était venu à bout avant lui, effort qui n’est pas sans analogie, avec celui par lequel Champollion est parvenu à arracher leur secret aux hiéroglyphes. Mais, avant d'aborder l'étude de cette œuvre d’une valeur si exceptionnelle, peut-être n’est-il pas sans intérèt de pénétrer un peu dans la conhaissance de l’homme.
Néà Vitry-Le-François le février 1841, Auguste Choisy était le fils d’un architecte de talent, très érudit des choses de son art et qui sut lui en inculquer de bonne heure la connaissance et le goût. Par ailleurs, le jeune Choisy montra, dès son jeune âge, de brillantes dispositions pour les mathématiques, et cela décida de sa
carrière. Comme il arrive presque fatalement en pareil cas, il se
trouva, en effet, ainsi aiguillé vers l'Ecole polytechnique où il fut reçu, en très bon rang, en 1861, pour en sortir, deux ans plus tard, dans Le corps des Ponts et MEL
Envoyé en 1865, comme élève ingénieur, en mission d'été dans la vallée du Rhône, de Lyon à Marseille, il ne manqua certes pas de s’y intéresser aux travaux de chemins de fer, de canaux, de rivières navigables, de ports ; mais, entraîné par son Lempérament, il ne prêta pas une moindre attention aux monuments de l’art médiéval et de l’art romain, qui foisonnent en cette région, et se trouva ainsi en mesure de parfaire par lui-même son éducation artistique et archéologique. Tout ce qui lui tombait sous les yeux était de sa part l’objet du plus intelligent examen, de la critique la plus sagace, le préparant à sa future carrière scientifique. La tentation était trop forte pour fui d’aller jeter un regard aux richesses artistiques qui sollicitaient son étude, au-delà des Alpes,
pour qu’il ÿ püt résister, et même, une fois venu là, pour qu'il ne
cédât pas à l’aitirance de cet art grec qui devait par la suite si puissamment le captiver.
C’est dès ce premier contact avec l'art antique qu'il a, peut-on dire, été pris dans l’engrenage qui ne devait plus jamais le lâcher.
Sorti le second de l'Ecole des Ponts et Chaussées, en 1866, il fut suivant l'usage, gralifié d’une bourse de voyage. C'étail primitivement l’Europe centrale qui avait été assignée comme but à ce voyage d'étude ; mais la guerre qui mettait aux prises l’Autriche avec la Prusse fit refouler le jeune missionnaire vers l'Italie, sans qu'il en ressenfit le moindre déplaisir, Il, devait en rapporter les
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éléments de ces belles études sur l’art de bâtir chez les Romains dont il sera question plus loin.
Mais il lui fallut bien aussi se plier aux exigences de sa carrière officielle. Cette carrière pouvait certes lui offrir des occasions de donner plein essor à ses hautes facultés, mais, évidemment, pas dès le début, avant qu’il ne fût pourvu d’un de ces grands services de construction qu'un ingénieur n’oblient pas sans avoir acquis une suffisante pratique du mélier. A la résidence de Rethel où il fut envoyé le 1* janvier 1868, il ne se trouvait chargé que des besognes banales d'un service ordinaire. Un tempérament comme le sien ne se pouvait accommoder de suivre tout uniment, même pour une courte période, des sentiers aussi battus. Aussi s’en évada-t-il dès la première heure — intellectuellement s'entend — pour s’adonner aux études toutes personnelles où il devait atteindre à une si superbe maîtrise.
Toutefois, les choses ne tardèrent pas à s’arranger pour lui de façon à favoriser pleinement cette évolution. Arraché à son poste de Rethel par la guerre de 4870 — pendant laquelle il servit avec distinction comme officier du Génie — il ne devait plus, à partir de là, en dehors des missions qu'il lui fut donné de remplir l'étranger, qu’occuper à Paris des emplois spéciaux, où ses qualités particulières lui permettaient de rendre de signalés services, mais où il avait toute liberté de poursuivre, dans Les conditions les plus favorables, ses travaux personnels.
Le beau succès de sa mission d'Italie lui valut, enM875, la faveur d’être officiellement gratifié d’une nouvelle mission, celle-ci dans l'Orient méditerranéen, qui le conduisit d’abord en Europe à Salonique, au Mont-Athos et à Constantinople, puis en Asie Mineure, dans l’ancienne Phrygie, de Brousse à Kara-Hissar et à Smyrne, à Magnésie du Méandre, à Ephèse, Pergame et Sardes, enfin à Beyrouth, Damas, Jérusalem, Djeddah et Jaffa. IL a, de ce beau voyage, donné un récit des plus attachants, rempli d’aperçus originaux (1). Mais il en rapportait surtout, comme de son voyage en Italie, une ample récolte de résultats scienlifiques de premier ordre, touchant cette fois l’art de bâtir chez les Byzantins.
Au reste, c’est toujours sur place, en ulilisant, par la suite, les loisirs que lui laissaient, après la fin de ses cours, ses fonctions HhGfess orales, qu’il est allé recueillir les éléments de ses curieuses
(1) L'Asie Mineure et les Turcs en 1875, chez Didot (1876).