QUELQUES IDÉES D* AUGUSTE COMTE SUR LE PAUPÉRISME
Quels que soient les bienfaits des progrès déjà réalisés, l'ambition des prolétaires ne saurait être illimitée: elle doit être raisonnée. Il y va non seulement de leur devoir, mais de leur bonheur. Le respect et l'attachement ne sont pas de vains mots : ils constituent la condition essentielle d'un office social, aussi bien que de la dignité personnelle.
Réciproquement, les riches — les patriciens — doivent à ceux qu'ils emploient une juste sécurité. En concourant au but commun, les ouvriers participent mieux encore à l'existence domestique, indissolublement liée à la vie civique. L'important est de ne point faire de déclassés ; quant aux condensations, elles sont non
seulement inévitables mais utiles à l'amélioration progressive de la situation même des prolétaires. Il appartient au positivisme de faire des pauvres d'hier des hommes assurés du lendemain, riches de cœur, volontairement associés à la conservation du trésor humain.
L'économie positive doit s'appliquer à charger un agent quelconque de toutes les attributions qu'il comporte, sans jamais y appliquer des forces susceptibles d'une destination supérieure.
D'après ce principe, l'industrie occidentale tend à considérer comme barbare l'emploi de l'homme comme poids ou moteur. Déjà cette industrie a transporté hors de nous les services matériels, statiques et dynamiques, d'après l'heureuse institution des machines.
La dignité personnelle en même temps que l'activité générale sont ainsi améliorées et une valeur à la fois mentale et morale, jadis perdue
pour l'espèce et douloureuse pour l'individu, est enfin utilisée.
Cependant, les progrès accomplis, quelque merveilleux qu'ils paraissent, demeurent imparfaits ; la substitution de l'animal à l'homme est encore un mal, et l'utilisation des forces inorganiques s'accentue trop lentement. L'essor de la mécanique industrielle doit être plus complet, mieux dirigé, plus général. De grandes énergies restent inemployées ; les marées, par exemple.
En principe et en fait, toute destination automatique doit être abandonnée, aussi bien à l'égard des animaux qu'à l'égard de l'homme, comme contraire à l'économie non moins qu'à la moralité même. Toute force de cœur et d'esprit doit être précieusement recueillie et utilisée. C'est à ce prix seulement que se développera la fraternité terrestre.
Or, c'est à ce développement que toutes les classes de l'humanité nouvelle doivent spontanément concourir.
Pour que l'unité sympathique devienne aussi complète que possible, il faut savoir l'étendre jusqu'au domaine inorganique, d'après cette règle que nous devons toujours subordonner la destruction à la construction.
Fort aisément, le mépris et l'oppression s'étendent de la matière au corps, puis à l'âme. Les vrais positivistes respectent jusqu'aux produits de l'industrie, jusqu'aux matériaux. Tout ne doit-il pas concourir à améliorer autant qu'il se peut le régime terrestre?
D'un autr? côté, tous les perfectionnements qu'il nous est permis d'envisager ne peuvent, on l'a vu, se produire que grâce à notre soumission à Tordre universel. Ce sont les lois de ce même ordre qui nous fournissent les bases inévitables de notre conduite. Toute révolte irréfléchie apparaît comme un gaspillage de force, donc une faute.
Dépendants envers l'ensemble des êtres connus, le sentiment nous fait apprécier notre di-
gnité; il nous invite à élever la destination de notre activité par la modification des hiérarchies, au commun avantage des divers éléments qui les composent.
Les deux termes du problème social restent, à l'heure actuelle, nettement définis : attachement de la part des prolétaires, juste sécurité assurée de la part des patriciens, — c'est-à-dire dévouement réciproque, sincère, se traduisant par des actes ; hors de là nul salut, ni pour les patriciens, ni pour les prolétaires.