‹ Auguste Comte au Panthéon [microform]Chapitre 2 sur 6 · QUELQUES IDEES D AUGUSTE COMTE SUR LA GUERRE · texte numérisé non relu

QUELQUES IDEES D AUGUSTE COMTE SUR LA GUERRE

Au début des associations humaines, tout concourt à faire prévaloir Tactivité guerrière sur l'activité pacifique. La répugnance qu'inspire une élaboration régulière et quotidienne, Fimpulsion directe de l'instinci destructeur, beaucoup plus énergique que Tinstinct constructeur, se trouvent développées par l'exercice et entretenues par ralimentation carnassière.

11 n'est pas douteux que le régime guerrier pouvait, seul, développer les qualités primitives de l'homme.

L'attaque suscitant la défense, la guerre constitue bientôt la plus périlleuse mais aussi la plus active et la plus intelligente de toutes les chasses.

L'influence afl'ective de la vie guerrière ne

AUGUSTE COMTE AU PANTIllI^lON

reste pas inférieure. La prépondérance des instincts personnels y pourvoit. Dans un cercle trop restreint, la guerre développe l'attachement mutuel, la vénération envers les chefs éprouvés, la bonté envers les inférieurs. Cette triple réaction sympathique n'apparaît nettement que si Ton examine Tefficacité collective en qui résida longtemps le principal privilège de Texistence militaire.

Avouons-le, ce caractère est admirable. Mais, d'où provient-il? De ce qu'une telle activité ne peut réussir en dehors de Vassociation. Même à rétat rudimentaire, réduite au simple brigandage, la guerre exige la solidarité, au moins partielle, au moins temporaire, mais profonde et tenace. Le besoin d'union pour la défense et surtout pour l'attaque domine toute personnalité. Ainsi s'établit une discipline habituelle, où chacun trouve la principale garantie de sa propre conservation.

Longtemps, la vie guerrière fut la meilleure école de discipline. Elle exigeait le jugement des capacités ; elle savait grouper un ensemble de coopérateurs, assurer le respect des vraies supériorités et le mépris des valeurs fictives. H n'est pas jusqu'à la générosité des chefs qui

^Pyj

n'eût l'occasion de se déployer librement par la distribution des récompenses.

Au contraire, l'exercice de la vie industrielle commence par être essentiellement personnel. Or, c'est la noblesse supérieure de l'instinct constructeur qu'il s'agit d'assurer. L'industrie semble donc, au premier abord, faire échec aux principes.

C'est pourtant de l'existence industrielle que doit surgir une meilleure sociabilité. La guerre ne peut s'organiser que pour la patrie, tandis que le travail ne devient susceptible de systématisation que par rapport à l'humanité. Au lieu que, durant l'âge militaire^ toutes les unités étaient rivales, l'état industriel les rend co7î' vergenics, puisqu'il assigne à chacune un but qui peut et doit devenir universel. Et, en effet, l'exploitation du domaine terrestre comporte, entre les diverses républiques, une répartition d'offices équivalente à celle qui coordonne les différentes classes dont se compose chaque peuple.

C'est ainsi que, fort logiquement, Taclivité pacifique conduit à Vassociation universelle. L'on ne peut que constater, tout à la fois, la supériorité finale de Tétat industriel et la lenteur de son avènement décisif.

Qui ne voit l'opportunité singulière du positivisme, au moment où les syndicats ont une tendance de plus en plus marquée à déplacer, purement et simplement, le vieil état de guerre ?

>gi

.nsw

L'on sait qu'en présence d'une cérémonie telle que le transfert des cendres d'un grand homme au Panthéon, il ne s'agit pas d'un acte administratif : il faut une loi. C'est dire que la question est transportée sur le terrain politique ; or, en fait, depuis les Romains et depuis toujours, Voluntas populi mprcma lex esio — que le peuple s'exprime directement comme en République, ou soit censé s'exprimer par son chef, empereur ou roi.

Mais cette volonté du peuple, qui constituerait, en principe, il faut l'avouer, une sorte d'expropriation pour cause d'utilité publique non pas matérielle, mais morale, n'irait-elle pas à rencontre de la volonté formelle d'Auguste Comte?

C'est la question qu'il nous faut examiner.

26 AUr.USTE COMTE AU PANTHÉON

Dans son testament, Auguste Comte déclare expressément qu'il désire ctre enterré dans le cimetière de l'Est, en compagnie de ses trois anges, près de la tombe d*Ëlisa Mercœur.

Telle est la lettre du testament.

Mais, en fait, et comme l'avait prévu Auguste Comte même (1), la sépulture souhaitée par lui n*a pu être réalisée. La famille de Vaux n'a point codé « Tangélique corps ». La mère d'Auguste Comte est enterrée à Montpellier. La tombe de Sophie, la fidèle servante et fille adoptive, fait face à la tombe d'Auguste Comte, dont elle est entièrement distincte.

Donc, la seule hypothèse intéressante, celle d'une communauté de sépulture entre Auguste Comte et les êtres qu'il a aimés — communauté voulue et réalisée — cette hypothèse n'existe pas.

Indépendamment de la lettre du testament, quel est l'esprit du testateur? Auguste Comte ne pouvait absolument pas prévoir, vu l'ancienne affectation du Panthéon, que sa dépouille serait un jour sollicitée pour y être solennellement inhumée.

(1) C'est pourquoi il deinaiidail subsidiaircmenl de simples cénotaphes avec inscription.

AUr.USTE COMTE AU PANTHÉON

S'il l'avait pu prévoir, en quel sens se serait-il prononcé? Tout est là. Nous ne pouvons raisonner ici que par analogie, mais l'argument est sans réplique.

« Les vains efforts contre la décomposition matérielle, écrit Comte, émanent de la sinthèse absolue et personnelle, surtout depuis que le monothéisme proclame la résurrection corporelle. Quand la religion devient relative et sociale, on dédaigne de telles luttes, parce qu'on n'aspire à revivre que dans et par autrui, si l'on a réellement vécu pour autrui. C'est comme souvenir et comme signe qu'il faut apprécier les restes des êtres chéris, quel que soit leur état spontané ; nous sommes ainsi conduits à les respecter scrupuleusement au lieu de retarder leur inévitable dissolution en profanant leur indivisible structure. En considérant les urnes cinéraires de l'antiquité militaire, et les cénotaphes, privés ou publics, tant employés par les musulmans, le culte des morts se montre indépendant de la co?iservation de leurs formes, dont la contemplation extérieure troublerait l'évolution intérieure (1). »

(1) Testament, p. 9 et 10.

Et encore :

« Malgré l'ingratitude de ceux qui maintenant exploitent mes travaux sans concourir à me préserver de la misère, ils s'empresseront, pour la plupart, de venir à mes funérailles étaler leurs regrets, et peut-être vanter leur reconnaissance. J'inviie mes exécuteurs testamentaire s à ne jamais repousser des ynanifestations qui pourront quelquefois devenir sincères, même avant que le cri public les ait imposées (1). »

La pensée intime d'Auguste Comte est des plus claires. L'intérêt de la doctrine, c'està-dire de l'idéal humanitaire dont elle est le véhicule, l'emporte sur toute autre considération.

Mais il y a plus. A l'heure même où il instituait le culte des grands hommes, Auguste Comte envisagea nettement l'affectation du Panthéon à une sorte d'enseignement moral.

(1) Testament i p. 11.

« On doit seulement demander aux gouvernements bien disposés, écrit-il dans VAppel, une concession pleinement conciliable avec le respect universel de la liberté spirituelle, afin de procurer au culte public de l'Humanité les temples qu'exige son développement. Sans consliîiire des édifices spéciaux, ils peuvent accorder au positivisme un de ceux qui deviendraient naturellement vacants d'après la désuétude croissante des autres fois, quand la suppression du budget théorique permettra de manifester le véritable état des âmes occidentales. En me bornant au cas le plus décisif , j'ose ici demander, comme indice de régénératiouj qu'on me livre le temple solennellemoit voué y dès le début de la crise finale, au culte des grands hommes, que f ai seul systématisé de manière à permettre son essor continu. L'inscription actuelle devrait subsister, sauf à remplacer la Patrie par {'Humanité, pour indiquer l'universalité nécessaire d'un culte, qui, dès son début, embrasse tout l'Occident, et doit ensuite recevoir, envers tous les pays, des extensions graduelles. Cet édifice constitua toujours un programme sociolatrique, dont la réalisation fie pourrait appartenir qu'à la religion positive. Quand le catholicisme tenta de se

l'approprier, Topinion publique reprocha toujours cette usurpatioa aux gouvernements qui l'autorisèrent : on y vit un signe de rétrogradation plus décisif que ne l'indiquait la vaine interdiction d'un office encore impossible. Aucun scrupule ne peut donc empêcher de consacrer ce temple à sa vraie destination, puisque toutes les conditions de doctrine et de culte qu'elle exigeait se trouvent maintenant remplies (1). »

Le culte des ancêtres, et celui des grands hommes, n'est-ce pas, ou peu s'en faut, le tout du positivisme (2)? Et ce culte ne symbolise-t-il pas à merveille la destinée même des nations ? n'en marque-t-il pas le niveau exact et n'en fait^il pas présager la durée approximative?

Le culte des grands hommes représente autre chose encore : la notion d'une humanité nouvelle.

Notion qui va s'élargissant sans cesse, de par cette sociologie que fonda Auguste Comte.

(1) Appel aux conservateurs, pp. 118-119.

(2) Voy. Emile Corra, Le rôle social des morts et Religion de Vhwnanité : le culte public de l'humanité et les pèlerinages positivistes.

Page 1