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XXX VI

Destini'e à terminer la révolution commencée, dans tout rOccidenl. au xiv' siècle, la crise on la France se trouve plongée depuis 1789 n'a point encore acquis un caractère décisif. Elle continue d'osciller entre la rétrogradation et l'anarchie, eu laissant toujours redouter des orages sans solution. Le besoin de concilier radicalement

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l'ordre et le progrès est pourtant senti do plus en plus depuis soixante ans. Il a fait graduellement surgir, sous le nom de conservateurs, un parti nombreux et puissant, qui s'efforce sincèrement d'écarter à la fois les révolutionnaires et les rétrogrades. C'est là que réside habituellement l'autorité politique, qui ne passe en d'autres mains qu'au moment des orages. Mais une telle prépondérance reste essentiellement neutralisée par l'absence d'une doctrine appropriée à celle destination. Un parli qui semble devoir irrévocablement éteindre l'état révolutionnaire ne tend jusqu'ici qu'à le faire indéliniment durer, en consacrant à la fois la rétrogradation tliéologique et l'anarchie métaphysique, afin de pouvoir toujours opposer l'une à l'autre.

La prolongation d'une crise qui s'aggrave de plus en plus ne résulte pas du défaut de volonté, ni même de puissance. Elle est surtout due, malgré Taltération croissante des sentiments, à l'interrègne intellectuel déterminé par l'entier épuisement du théologisme et l'impuissance organique de l'ontologisme. Dès son début, l'explosion française fit également ressortir la caducité d'une religion incapable de prévenir ou d'arrêter un tel ébranlement et le danger d'une philosophie qui ne peut rien construire. Sous cette double démonstration, les deux opinions, dont la lutte remplit les cinq siècles de la révolution occidentale, sont également discréditées chez tous les esprits actifs. Néanmoins, jusqu'à l'installation d'une doctrine vraiment adaptée à la situation, l'empirisme se trouve forcé de rattacher l'ordre au type rétrograde et le progrès aux inspirations anarchiques, sans aucune conviction réelle. Ceux qui croient conduire ne peuvent obtenir ou conserver l'autorité que d'après une hypocrisie dégradante, où les inférieurs imposent leur état aux supérieurs. Voilà comment, depuis que le besoin de construire est devenu prépondérant, le scepti-

oisiiif, liai lit' coiivoiuiil ([U au siècle île la déiiKililiuii, coMslilue le principal obstacle à la véritable émancipation.

Xttii moins contraire à la sécurité qu'à la dignité, la situation contradictoire des hommes d'Etat les empêche autant de retenir (jue de pousser. En temps ordinaire, ils cuipinicnl les cntyances rétrogrades et les dogmes anarciruiues à se neutraliser mutuellement, sans pouvoii" nullr [)art trouver des principes de prévision ni de con- <luite. Ils ne peuvent éviter les déviations (lu'en demeurant passifs, quoi(iue la situation les force souvent d'agir. Toujours incapables de guider ou d'arrêter le public, ils se bornent à le seconder, soit quand les vices de la rétrogradation suscitent des secousses anarchiques, soit lorsque les désastres résultés de celles-ci disposent à rétrograder davantage. C'est ainsi que, faute de doctrine pro[)ri'. les conservateurs actuels n'ont réellement concilié ([ue les dangers ilu di'oit divin et ceux de la souveraineté populaire.

Ils ne peuvent changer celte attitude qu'en devenant sagement systématiques, d'après une théorie vraiment capable d'éclairer la pratique, afin d'instituer la réorganisation spirituelle, qui seule terminera la révolution occidentale. Mais une telle solution devait exclusivement émaner des [)hilosophes, sans que les hommes d'Etat, tous uniquement préoccupés de considérations matérielles, pussent aucunement la seconder. Elle exigeait que la raison moderne surmontât le plus universel et le plus profond <les préjugés révolutionnaires, en osant concevoir, entre les deux j)uissances, une division fondamentale, destinée à combiner le programme du moyen âge avec celui ilr ranti([uité.

(Juelle que soit rimportance de la discipline spéculative que l'Humanité vient ainsi fonder au milieu d'une anarchie essentiellement intellectuelle, je dois ici faire davantage sentir l'efficacité sociale, d'abord morale, puis politique, de la foi régénératrice, dont un tel service peut mieux caractériser l'urgence.

Attaquant, à sa vraie source, la révolution moderne, elle institue, plus qu'au moyen âge, la culture du sentiment, graduellement etTacée sous l'essor désordonné de l'intelligence et de l'activité. Cette reconstruction s'y trouve préservée de toute mysticité, parce qu'elle est toujours rapportée au développement direct de la discipline humaine. Le progrès final étant ainsi conçu comme devant surtout régler des forces déjà surgies, sa concilialion avec Tordre normal ressort aussitôt d'un tel régime, qui dissipe autant la rétrogradation que l'anarchie, en satisfaisant mieux que chacune d'elles à la destination corres|>ondante.

Politiquement envisagé, le principe de l'Humanité fournit à des pouvoirs empiriques, tant privés que publics, la consécration et le régulateur qui leur manquent, en systématisant la domination nécessaire que les morts exercent de plus en plus sur les vivants. Dissimulé sous l'interposition théologique, ce joug a toujours régi l'essor spontané de la sociabilité préliminaire, et maintenant il limite l'anarchie, malgré les dénégations sophistiques qu'elle lui suscite.

On ne peut assez apprécier un tel service qu'en se formant une juste idée de l'étendue et de la gravité des ravages développés par l'état révolutionnaire, même chez

les ànios qui s'en croieiil le mieux préservées. Jusqu'au moyen àjie, la conlinuilé générale n'avait jamais été radicalement méconnue, quoique le fétichisme eût seul institué provisoirement une religirm vraiment universelle, en tant que commune à tous les peuples dans leur première enfance. Hn succédant au régime initial, la théocratie l'avait profondément consacré, d'après une véritahle incorporation, fondée sur ses anli'cédents astrolatritjues. Dans l'évolution propre à l'Occident, le mode social du théologisme progressif finit par se concilier essentiellement avec son mode int(dlectuel. (jui pourtant avait du le précéder.

Mais quanti le mode alfectif eut assez prévalu sur les deux autres, la continuité se li"oiiva directement compromise, d'après l'atlilude radicalement hostile du catholicisme envers tous les états précédents, sans excepter ceux d'où devait spécialement résulter sa propre élaboration. Sous une telle déviation, que l'islamisme a vainement tenté de réparer, l'instinct pratique est devenu le seul organe d'une tradition qui ne })eut jamais être entièrement suspendne. La raison théorique se trouva de plus en plus entraînée à briser le joug du passé, d'abord envers le moyen âge, quand le protestantisme eut surgi, puis relativement k l'ensemble des ancêtres, lorsque tous les Occidentaux du centre, investis de l'initialive régénératrice, furent livrés au déisme.

D'après cette suite d'altérations, la transmission sociale a subi de telles atteintes, surtout chez le peuple chargé de la solution universelle, qu'aucun parti n'y saurait invoquer l'autorité de quelques siècles. Le plus souvent même, on n'y peut plus remonter au delà de l'explosion fran(;aise, et la chaîne des temps s'y trouve autant rompue dans le camp conservateur que parmi les révolutionnaires, les rétrogrades offrant seuls^une vaine apparence de continuité. Tandis que l'épuisement du principe divin, à mesure qu'il

laissa surgir et développer l'anarchie, est généralement senti, le principe humain ne peut fournir une suffisante protection que d'après la systématisation accomplie par le positivisme.

Celte garantie est déjà devenue aussi nécessaire à la propriété qu'à l'autorité, pareillement exposées à Tensemble des tendances subversives, contre lesquelles l'Humanité doit seule réparer l'impuissance de Dieu, Destinée à régler les forces quelconques, la religion positive se trouve d'abord obligée de les consolider; mais elle ne les consacre qu'en les disciplinant, de manière à ne laisser aucun prétexte aux sophismes anarchiques. Son empire sur le présent ne peut résulter que d'une pleine justice envers l'ensemble du passé, qui ne comportait pas plus de gloriiication que d'explication, jusqu'à ce que l'avenir en eût été déduit. Un tel privilège se trouve surtout caractérisé par l'aptitude nécessaire du principe positiviste à consacrer toutes les croyances antérieures, comme des institutions spontanées que l'instinct du Grand- Etre fit successivement surgir pour guider son incomparable préparation. Quelque difficile qu'on juge aujourd'hui d'accepter l'ensemble de la succession humaine, ce devoir constitue l'obligation universelle d'une religion qui, privée de révélation quelconque, ne peut dominer l'avenir qu'en absorbant tous les programmes du passé, de manière à les faire finalement converger.

Je n'ai plus besoin d'insister sur l'appréciation directe du principe universel, que tout le reste de cet opuscule devra naturellement développer d'après des applications décisives. Pour compléter l'explication abstraite de la doctrine propre aux vrais conservateurs, il faut maintenant signaler les trois institutions qui caractérisent l'ensemble du régime, intellectuel et social, systématisé par la religion de l'Humanité.

Toutes sont destinées à combiner les deux programmes,

l'un romain. I anir»' calliMlico-fi'odal. ofi sclronscnl sponlan«''auMit condonsés reux dos autres àgos pi'épaialoircs. Kn ell'ol, le programme romain avait essentiellement absorbé celui de révolution grecque; le programme du moyen âge tendait, spirituellement, vers celui de l'état théocratique, et, tempor(»llement, vers celui de la révolution moderne. Or les deux programmes auxquels on peut ainsi réduire l'ensemble des aspirations humaines consistent surtout, l'un à faire prévaloir l'action sur la spéculation, pour compléter la subordination de la vie privée à la vie publique; l'autre à discipliner l'intelligence et l'activité d'après le sentiment. Dans leur essor successif, les deux conditions de la véritable unité devaient longtemps sembler radicalement inconciliables. Les trois institut ii»ns qui caractérisent le régime positif sont surtout destinées à régler leur combinaison nécessaire, suivant les lois propres aux aspects correspondants de notre nature, spéculative, active, affective, respectivement élaborés par les trois âges de la transition occidentale.

1 " Préponddrancc de la ))wrale. — Rien ne peut fai ro mieu \ apprécier la puissance organique de la nouvelle synthèse que son aptitude spontanée à placer la morale au sommet de la hiérarchie encyclopédique, comme résumé, théorique et pratique, de tout le savoir humain. Car le caractère anarchique de l'évolution moderne réside surtout dans l'intfdligence, puisque l'activité, quoique trop disposée à négliger ou dédaigner la culture atlective. n'est pas en révolte directe contre le sentiment. L'état révolutionnaire ne ])0uvait donc être irrévocablement terminé qu'en systématisant la soumission de l'esprit au cœur par la suprématie encyclopédique de la morale, suivant la loi de classement surgie de l'ensemble des études réelles.

Au point de vue positif, tout le problème humain consiste à constituer l'unité, personnelle et sociale, par la .subordination continue de régo'isme à l'altruisme. C'est

ainsi que les individus, les familles et les peuples se trouvent entièrement voués au service de l'Humanité, comme l'exigent à la fois leur devoir et leur bonheur. Directement destinée à guider notre conduite, la morale ne peut être érigée en suprême étude sans que la subordination de la spéculation à Faction ne se trouve normalement établie. Poussée, par sa nature et sa destination, à s'occuper surtout des sentiments, comme moteurs nécessaires de toute l'existence, elle fait spontanément prévaloir le cœur sur l'esprit et le caractère. Le double programme du passé se trouve ainsi réalisé, sans susciter aucune tendance ascétique ou quiétiste. puisque la théorie n'est aloi's cultivée qu'en vue immédiate de la pratique. Quoique la connaissance de la nature humaine offre plus de réalité, d'importance et de difficulté qu'aucune autre, elle reste toujours rapportée à l'être éternel et composé dont l'individu doit objectivement devenir le digne serviteur afin d'y demeurer subjectivement incorporé. Son étude consacre et discipline toutes nos spéculations; l'ordre moral repose sur l'ordre social, qui dépend de l'ordre vital, comme celui-ci de l'ordre matériel, première base de la vraie synthèse, tant pratique que théorique, oi^i tout progrès consiste à développer Tordre.

Voilà comment la sociocratie systématise la discipline ébauchée par la théocratie envers la culture intellectuelle, afin que l'esprit ne puisse jamais éluder sa destination. Tout le contraste du régime final avec le mode provisoire peut donc se rattacher à cette maxime :

Entre rHonime et le Monde, il faut rHumanilé.

Le premier hémistiche ayant consacré le dualisme de l'ancienne synthèse, le second institue la progression qui distingue la nouvelle, en intercalant le Grand-Ètre, sans lequel le monde ne pourrait assez dominer l'homme, ni

riiomme assoz modilior lo monde, pour établir riiainidnic universelle.

2° Srpnrationdrs doux puissances. — Quoique la révolution moderne ait radicalement méconnu l'admirable clTort du moyen âge envers la division normale des ileux |)ouvoirs sociaux, la précocité de cette tentative ne pouvait éteindre la tendance la mieux appropriée au programme occiilenlal. On ne peut régler l'ensemble des forces humaines qu'en érigeant, au-dessus des diverses autorités pratiques, une même inlluence théorique, destinée à subordonner les activités partielles à la providence générale, dont le vrai sacerdoce constitue l'interprète systémati({ue. Cette hiérarchie, normalement conforme à la loi naturelle de tout classement, se trouve spécialement fondée, en politique, sur l'extension territoriale des pouvoirs correspondants. Après que les rois eurent annulé la papauté, leurs désastreuses aspirations à l'universalité de la domination temporelle tirent partout surgir des tendances irrésistibles vers la dislocation finale des grands l'^tats provisoirement résultés de la révolution occiilentale. Malgré le protestantisme et le déisme, les mœurs modernes sont ainsi disposées à ratifier la solution décisive que le positivisme vient offrir envers la question, irrévocablement posée au moyen âge, pour une digne conciliation entre l'indépendance et le concours. D'une part, le monothéisme oriental, après d'incomparables succès, a dû renoncer, autant que le polythéisme romain, à fonder l'association universelle sur la confusion des deux pouvoirs humains. En môme temps le monothéisme occidental n a pu résoudre, par leur séparation, la question d'universalité, qu'il avait dignement posée, et qui n'a jamais cesse d'être de plus en plus poursuivie chez toutes les populations avancées, d'où les autres peuples en attendent l'issue.

Puisque les deux formes propres au mode final du

théologisme progressif onl également échoué dans une entreprise qui persistera toujours jusqu'à ce qu'elle soit accomplie, la raison publique ne tardera point à reconnaître, tant en Orient qu'en Occident, que le positivisme peut seul y réussir. Il proclame, avec les Occidentaux, que l'association universelle doit exclusivement reposer sur une séparation réelle et durable entre l'autorité pratique et l'influence théorique. Mais il confirme le jugement des Orientaux envers l'inaptitude radicale du catholicisme à séparer le commandement et le conseil. Cette division était plus incompatible avec l'absolutisme du sacerdoce théologique qu'avec celui des gouvernements militaires. Elle ne peut s'établir que quand les croyances surnaturelles et l'activité guerrière se trouvent essentiellement éteintes. Alors elle doit spontanément surgir de l'universalité propre à la foi démontrable et de la liberté, qui distingue l'activité pacifique. Dans un tel milieu, la religion positive vient aisément systématiser une séparation normale entre deux puissances dont chacune se sent nécessairement incapable d'absorber l'autre, quels que puissent jamais être leurs conflits privés ou publics,

3° Dignifé de la femme. — Il est facile de sentir combien le dernier caractère du régime positif se lie naturellement aux deux autres. Car on aurait vainement proclamé l'universelle prépondérance de la morale, si le sexe nctif et spéculatif n'accordait point au sexe afTectif un digne ascendant. De même, la séparation des deux puissances deviendrait illusoire dans la cité, si le comman lement n'était pas convenablement modifié par le conseil au sein des familles.

Mais le privilège du positivisme a peu besoin d'explication envers son caractère final, où l'impuissance de l'ancienne synthèse est facilement appréciable. Parmi tous les modes propres au régime provisoire, le fétichisme, seul incorporable au régime définitif, fut aussi le

seul ([iii pi'i'sscnlil la (lii;nil('' l'i'iniiiinc, (l'aprî's la sii|)irniatic spontaiu''c (juil accordait ati cd'iir. Soiis les aiilirs pliasos, sans oxccplcr l'c-lat llu''ufrali(|ii(\ l"(''voliili(tii sociale (lu soxe allcclil", (jiii lournil la nicillciirc nicsuro du progrès humain, ne se trouva réellement secondée que par l'ensemble des instincts pratiqiies. C'est ainsi que, d'après la polygamie initiale, surgirent d'abord l'inslilulion, puis le perfectionnemenl, de la monogamie. Li' pas (|ue lirenl, au moyen âge, les nneurs occidenlalrs résulta des impulsions ciievaieresques, le catholicisme ne l'ayant préparé qu'en systématisant la pureté, sans pouvoii' consacrer la tendresse, qui, repoussée par son dogme et même son régime, ne trouva d'accès que dans son culte.

Ces aspirations sont directement réalisées et développées dans la religion positive, où, l'existence du Grandl'Ire étant toujours fondée sur l'amour, le sexe aimant fiturnil sa meilleure personnification. La femme, qui pré- -iMite.à tous égards, le vrai type de notre espèce, constitue un médiateur nécessaire entre l'homme et l'Humanité, comme le sacerdoce s'interpose entre les deux sexes. J']n vertu de sa prééminence affective, l'épouse accomplit, au nom du Grand-Etre, l'intime perfectionnement de l'époux, et la mère préside cà l'éducation des enfants quelconques, -auf le complénu'nt théorique qui doit toujours émaner du clergé. Mais ce double office ne saurait être dignement exercé, si la situation sociale du sexe aimant lu^ se trouvait sans cesse en suffisante harmonie avec sa nature et sa destination. Pour y pourvoir, le positivisme, systématisant les tendances occidentales, supprime à la fois les dots et les successions féminines, en fondant l'économie domestique, et par suite civique, sur l'axiome : L^hniioiif (/oit notfrrlr la fcmmo.

Les conservateurs empiriques, en s'etforçant de surmonter à la fois les rétrogrades et les révolutionnaires, ont toujours montré plus d'eslime et d'affinité pour ceux-là que pour ceux-ci. Cette préférence se trouve systématisée par le positivisme, qui la consolide et la développe en la liant à la politique destinée à fonder la transilion finale des Occidentaux. Quelque vicieuses que soient les tendances rétrogrades, elles sont, à tous égards, moins contraires que les dispositions révolutionnaires à la grande construction qui doit caractériser le xix^ siècle. En représentant un régime irrévocablement déchu, mais dont les services ont mérité l'éternelle reconnaissance de. riiumanité, les unes rappellent nécessairement les conditions d'ordre communes à tous les Etats possibles. Au contraire, les autres, résultées d'une décomposition croissante, n'indiquent vaguement les aspirations au progrès qu'en les liant à des doctrines purement subversives, qui font radicalement méconnaitre la nature et le caractère de la régénération occidentale.

Cette comparaison se trouve actuellement représentée par la composition spontanée des partis correspondants. Dans la population investie de l'initiative régénératrice, les rétrogrades ont pour principal appui le sexe le mieux apte à caractériser l'état normal. Parmi les quatre nations placées autour du centre occidental, ils prévalent chez le couple méridional, qui, resté nominalement catholique, est réellement supérieur, sous les aspects les plus essentiels, aux deux peuples devenus officiellement protestants.

Afin de mieux apprécier l'ensemble des tendances rétrogrades, il faut reconnaître qu'aucun grand problème ne peut être vraiment posé que d'après une solution

([iicUiiiKiiio. (Icllc nécessiti', seiisildc envers les nn»iiulros clomainos, doit surtout convenir au monde moral et social, où les ([uestii»ns sont spontani'menl néj:lif;»''cs tant ([u'ellos restent dépourvues de toute réponse. Outre le liesoin pratique de s'appuyer sur la rétrogradation pour combatre ranarchie, on voit ainsi surgir un motif théorique qui représente lesdispositions à rétablir le régime déchu comme provisoirement nécessaires à l'élaboration de la doctrine régénératrice.

D'après cette connexité, les conservateurs peuvent désormais inspirer d'activés sympathies aux rétrogrades, qu'ils n'ont jusqu'ici ralliés que passivement, pour éviter les révolutionnaires. Le positivisme doit bientôt toucher les partisans sincères du régime propre au moyen âge, en rendant une pleine justice à tous les services du catholicisme et de la féodalité. Rien ne peut mieux caractériser la synthèse rehitive que son aptitude spontanée à glorifier simultanément les divers régimes quelconques, sans aucune inconséquence, en les rapportant aux destinations correspondantes, qui durent toujours converger vers le règne de l'Humanité. Ce privilège est surtout applicable au moyen âge, où le programme général de la réorganisation occidentale dut provisoirement résulter d'une ébauche prématurée, mais décisive. Quoique les rétrogrades, entravés par une doctrine absolue, ne puissent rendre aux positivistes une justice équivalente à celle qu'ils en reçoivent, ils sentiront que l'ensemble du régime catholico-féodal, condensé dans la chevalerie, ne ])ut être assez apprécié que d'après la synthèse universelle.

Fin dévelo|)pant une telle affinité, la religion de l'Humanité doit graduellement pénétrer chez ses meilleurs adversaires, au nom des sollicitudes qu'ils représentent, quand un fanatisme exceptionnel ne détourne pas vers les moyens 1 attention d'abord lixée sur le but. Le problème de la réorganisation étant éminemment indivisible, ceux

qu'il préoccupe sont ainsi disposés à reconnaître que le positivisme en a seul embrassé l'ensemble. Instituant le progrès comme le développement de l'ordre, la nouvelle synthèse fait nécessairement sentir que la rétrogradation ne comporte jamais un caractère pleinement organique.

On peut conduire les rétrogrades à reconnaître que leur état est contradictoire, puisqu'ils aspirent à l'unité sans remplir ses principales conditions. Elle doit être autant mentale que sociale, pour terminer une révolution plus spiriluelle que temporelle. Rien ne peut désormais dispenser la religion de reposer sur la philosophie, et celle-ci sur la science ; comme, en sens inverse, notre siècle rejette la science incapable d'aboutir à la philosophie, et la philosophie qui ne peut se transformer en religion. La stagnation subversive, qu'on déplore envers les théories morales et politiques, s'étend déjà sur les domaines moins éminents, en proportion de lour propre complication. Bientôt elle atteindrait les doctrines les plus élémentaires, si la vraie discipline n'émanait à temps d'une systématisation qui, pour devenir eflicace, devait tout embrasser, en subordonnant au sentiment l'intelligence et l'activité.

Tandis que les rétrogrades restreignent vicieusement la conception abstraite de Tordre, ils sont plus impuissants envers son appréciation concrète. On ne saurait désormais méconnaître, entre toutes les populations humaines, une intime solidarité, que les événements journaliers font graduellement ressortir. L'universalité religieuse, déjà cherchée depuis vingt siècles, constitue maintenant une question urgente, que les rétrogrades ne peuvent pas plus résoudre qu'éluder.

Mais, pour être suffisamment apprécié, le problème de l'unité doit subir une dernière extension, naturellement propre à condenser les deux précédentes. Il faut que la vraie synthèse puisse autant embrasser tous les temps que tous les lieux et tous les modes : la continuité propre- I

mont ililtM'sl niènio supérieure à la simple solidarilc". \ai vt-riliiMe unité n'étant pas davantage immobile ((u'absolue, les phases quelconques de l'évolution humaine durent lie plus en plus tendre vers une harmonie (jui ne saurait jamais être j)leinement réalisée.

Sous cet aspect, qui résume tous les autres, le positivisme peut faire mieux sentir aux rétrogrades combien ils méconnaissent les conditions fondamentales de l'ordre <|u'ils recommandent. L'irrécusal)lc obligation d'accepter l'ensemble de la succession humaine doit d'abord s'appliquer au siècle immédiatement précédent, qui nous a nécessairement transmis le résultat général des évolutions antérieures. Or, les rétrogrades conçoivent le XIX'' siècle en l'isolant du xvui% de manière à rompre la chaîne des temps dès son premier anneau. D'une autre part, ils apprécient le moyen âge en écartant sa filiation nécessaire envers l'antiquité. C'est ainsi que, méconnaissant l'indivisibilité de l'ordre humain, les rétrogrades veulent instituer une synthèse partielle, locale et temporaire, qui ne peut dominer l'avenir faute d'embrasser le passé.

Dès le début de la révolution moderne, le régime occidental s'est ouvertement dégagé des liens du moyen âge, en renonçant à la longue lutte entre le catholicisme et l'islamisme; il a paisiblement accepté l'absorption nécessaire de l'empire grec sous la domination musulmane. Cette transformation décisive a directement constaté la décadence sociale d'une religion dont le meilleur titre résultait de son aspiration directe à l'universalité, simultanément interdite aux deux monothéismes. Ainsi réduit ;i la moitié du monde romain, le domaine officiel du catho-

licisme subit, deux siècles après, une seconde restriction, quand la sagesse diplomatique termina des conflits sans issue par la répartition légale de l'Occident entre le papisme et le protestantisme. La religion absolue a dès lors été nécessairement écartée d'un régime où devaient habituellement concourir les infidèles et les hérétiques. On reconnaît ainsi que la déchéance politique des rétrogrades se trouve irrévocablement établie depuis deux siècles, malgré leurs protestations continues contre les tendances anarchiques des gouvernements occidentaux. Incapable de prévenir et de surmonter l'ébranlement français, qui compléta sa décadence graduelle, ce parti reste habituellement à l'état d'opposition. Mais son influence passive constitue un élément nécessaire de la transition qui doit terminer la crise linale, jusqu à ce que la doctrine régénératrice ait assez modifié les révolutionnaires pour dissiper, les craintes permanentes de subversion sociale.

Quand une telle destination sera convenablement acceptée, les représentants du régime catholico-féodal, renonçant à de vains projets, seront dignement accueillis par les vrais conservateurs, dont ils pourront utilement seconder la domination systématique. Les sympathies féminines, cessant de négliger le but pour les moyens, sanctionneront une construction relisieuse oii leurs meilleures aspirations se trouvent directement consolidées et développées. En même temps, l'élément aristocratique du parti rétrograde sentira l'aptitude spontanée de la politique positive à réorganiser le patriciat, de manière à surmonter toutes les tendances subversives. Sans aspirer au gouvernement, h?s dignes aristocrates concourront à préparer la sociocratie en secondant l'instinct nécessaire de la continuité, qu'ils doivent spécialement représenter jusqu'à ce que les mœurs occidentales soient régénérées. Par un sage emploi de leurs richesses,

ils jK'iivonl profondément faciliter rcxlinclion spontant'c d'uiu' bourgoisie iM-iliii-ltaliicc cl ravcnemenl iinniial des \ rais palriciens. sui'loiil envers I ai;iieulture.

XLÏI

Maltrré les inimortids elVorls de recelé rétroi;iade à laqnelle le xix* siècle dut une noble inauguration, sa juste défense du catbolicisnie fut tellement altérée par son opposition au progrès que les positivistes l'ont seuls comprise et sanctionnée en la complétant.

•le crois devoir sjiécifier cette consécration en indi([uant le contraste que présentent les positivistes et les protestants envers l'appréciation du cbef-d'œuvre catholique. Les I retendus réformateurs prouvèrent autant leur incompétence religieuse en dédaignant l'incomparable résumé du nionolliéisme occidental qu'en prescrivant la lecture universelle et journalière des livres sacrés du judaïsme. Mais le j)Ositivisme. outre qu'il justifie l'ancienne interdiction, est plus propre que le catholicisme à s'incorporer la mystique ébauche où la morale théorique et pratique reçut, d'après l'ensemble du moyen âge, la meilleure idéalisation compatible avec la synthèse provisoire.

Accordant leur principale vénération au mode normal du monothéisme occidental, les conservateurs doivent sincèrement respecter, suivant l'étendue et la durée des églises correspondantes, les fois incomplètes qui ne comj>ni(aient pas une vraie consistance. En attribuant à tout croyant l'infaillibilité retirée aux papes, chacune d'elles stimule l'orgueil et la vanité jusqu'au degré voisin de la folie, tandis qu'elle pousse l'inlelligence à des divagations illimitées sur des questions insolubles. Mais, quoique tous les protestants soient ainsi rangés parmi les révolutionnaires, l'inconséquence qui les caractérise leur permet

aussi dètre vraiment rétrogrades, d'après la tendance de chacun d'eux à repousser toute émancipation plus avancée que la sienne. Cette disposition devient im mérite, aux yeux du vrai philosophe, quand elle émane réellement du besoin d'éviter l'anarchie, vers laquelle les Occidentaux furent graduellement entraînés en sortant du catholicisme. Une telle règle conduit à placer les épiscopaux au-dessus des presbytériens, comme ayant moins altéré la discipline et plus conservé le culte, quelles que soient d'ailleurs les atteintes portées au dogme. Sans doute la distinction de ces deux degrés deviendra plus apparente que réelle, aussitôt que le clergé protestant, ayant perdu toute suprématie officielle, fondera la subsistance sur de libres subsides. Néanmoins, l'expérience a déjà montré que, chez les Occidentaux les plus arriérés, où l'imminence de l'anarchie fait mieux apprécier les tendances organiques, les épiscopaux peuvent, d'après ce mode, surpasser réellement les presbytériens.

On doit aujourd'hui placer au dernier rang de l'échelle théologique toutes les sectes indisciplinables, qui, sous les vagues dénominations de déiste, panthéiste, et môme athée, ne s'accordent, en maintenant la synthèse absolue, qu'à la priver de toutes ses garanties mentales et morales. Quand ces fois sans culte deviennent assez intenses pour éviter l'état purement négatif, elles restent autant impropres à rallier qu'à régler, et n'aboutissent qu'à consacrer l'individualisme complet. Plus hostiles que toutes les autres à la religion positive, ces âmes, heureusement exceptionnelles, aspirent à la plus profonde rétrogradation, en rêvant la confusion, théocratiquc ou pédantocratique, des deux pouvoirs provisoirement séparés au moyen âge.

Outre les vices propres à cliacuiie des deux tendances entre lesquelles (lotte la situation occidentale, elles ollVent surtout un commun danger, qui consiste à s'alimenter mutuellement. L'explosion française avait manifesté rimpossibilité de maintenir le réj^ime graduellement décomposé depuis la fin du moyen âge. Mais le triomphe politique de la révolution moderne dévoila son impuissance organique, dissimulée sous les luttes antérieures. Dès lors, l'imminence de l'anarchie ranima les dispositions rétrogrades, malgré l'extinction croissante de la loi qu'elles exigeaient. Quand la situation parut avoir repris le caractère antérieur à la crise, les impulsions révolutionnaires se réveillèrent pour lutter contre la rétrogradation, quoique les illusions qu'elles avaient d'abord suscitées se trouvassent dissipées. Sans convictions d'aucune espèce, deux doctrines également épuisées furent plus destinées à se neutraliser mutuellement qu'à développer leurs offices respectifs, consistant à représenter, provisoirement, l'une les conditions d'ordre, l'autre le besoin du progrès. Cette orageuse stagnation persistera jusqu'à ce que les conservateurs, au lieu de perpétuer passivement un déplorable antagonisme, puissent activement surmonter la rétrogradation et l'anarchie, qui ne s'éteindront que simultanément.

Ouoique les trois partis actuels concourent à prolonger une telle situation, elle doit être surtout reprochée aux révolutionnaires, naturellement investie de l'initiative régénératrice. Les inlluences rétrogrades, théoriques ou pratiques, habituellement développées par les conservateurs, se bornent réellement à résister s;ms diriger, vu leur incompatibilité sentie avec la destination de noire -iècle. C'est aux tendances révolutionnaires qu'il apparie

2i2 AUGUSTE COMTE CONSERVATEUR

tient de pousser, d'après la décomposition exceptionnelle que le mouvement moderne a graduellement introduite dans l'action politique, qui doit, normalement, être à la fois répressive et directrice. Depuis que l'expérience a constaté l'inanité sociale du négativisme, la théorie a doublement expliqué son avortement politique, d'après la démonstration ébauchée, au début du xix" siècle, dans l'école rétrograde, et complétée, en 1822, par le positivisme naissant. Une telle appréciation, où le progrès concourut avec l'ordre, rendit inexcusable l'usage ultérieur d'une métaphysique radicalement discréditée, qui, loin de pouvoir conduire la révolution moderne à son but nécessaire, ne tend qu'à perpétuer la crise occidentale.

L'empirique persistance des révolutionnaires mérite d'autant plus de blâme que la solution systématique dut surgir dans leur camp, et même y trouver son premier accueil, en un temps où les deux autres milieux repoussent sans examen toute nouvelle doctrine. Emané de l'ensemble du passé, sous l'impulsion nécessaire qui résulta de l'ébranlement français, le positivisme institue la régénération vers laquelle tendit le double mouvement moderne. Cependant la seule doctrine qui rende impossible toute rétrogradation a bientôt trouvé ses principales entraves parmi les défenseurs du progrès, parce qu'elle éteint aussi la métaphysique subversive, dont ils restent préoccupés.

Une impartiale comparaison fait donc reconnaître que la représentation provisoire des instincts de perfectionnement est inférieure à celle des conditions de conser\''ation. Aspirant à construire, quoique d'après un mode vicieux, les rétrogrades se montrent plus conformes au vrai caractère de notre temps que les révolutionnaires tendant à perpétuer le siècle de la démolition. Les uns ne repoussent que la régénération brusquement accomplie, tandis que tes autres ne cherchent des réformes radicales qu'en les voulant immédiates.

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