‹ Auguste Comte conservateurChapitre 14 sur 29 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

L'universel affranchissement de la presse, et même de la parole, est désormais indispensable à l'organisation spirituelle, pour éteindre l'usurpation théorique à laquelle le pouvoir pratique fut de plus en plus conduit depuis la fin du moyen âge. Cette libération exige que, sauf les ménagements convenables envers les personnes, tous les clergés soient maintenant réduits à la condition actuelle du nouveau sacerdoce, en ne vivant que des libres subsides de leurs adhérents respectifs.

Un tel mode, loin de nuire au catholicisme, peut seul procurer à ses vrais organes l'indépendance indispensable à l'efficacité sociale que la foi du moyen âge doit naturellement conserver jusqu'à la fin de la transition occidentale. La situation matérielle où je me suis irrévocablement placé devient aujourd'hui conforme aux conditions communes de la dignité spirituelle. C'est ainsi que le positivisme instituera la ligue religieuse qui doit graduellement surmonter l'ensemble des tendances irréligieuses, en faisant seule converger le catholicisme, l'islamisme, et même le protestantisme. Nulle autre doctrine ne ferait habituellement prévaloir les sollicitudes spirituelles, quand les gouvernants et les gouvernés ne s'accordent qu'à chercher des solutions purement politiques

à (les questions ossentiollcnicnl morales. Seul le positivisme rétablit et réalise, d'après de meilleures bases, l'iiTévocable programme universel que le moyen âge posa : régler la vie humaine, tant privée (jue publique, on subordonnant au senlimenl riulclligence et raelivité, «lue les modernes ont exclusivement cultivées.

(iraduellement développée par le protestantisme, le déisme et le scepticisme, la maladie occidentale consiste dans une révolte continue de la raison individuelle contre l'ensemble des antécédents humains. Résultée de la décadence nécessaire des croyances propres au moyen âge, elle a pour siège primitif la région spéculative du cerveau .

Mais sa principale gravité provient de son extension spontanée à la région atïeclive, en surexcitant l'orgueil et la vanité, tandis qu'elle comprime la vénération, et, par suite, les deux autres instincts sympathiques. Développant à la fois la présomption intérieure et la déliance extérieure, elle a pour résultats caractéristiques, dans les trois parties du cerveau, l'ennui, le doute et l'irrésolution, que la foi positive fait seule cesser. Loin de se borner aux vrais révolutionnaires, le mal s'étend jusqu'aux plus [)urs rétrogrades, qui, sans admettre le dogme de l'infaillibilité' personnelle, sont involontairement conduits à le pratiquer envers les principales questions habituelles. Ils ont spécialement manifesté cette tendance d'après leur participation croissante au journalisme, qui, résulté de l'interrègne religieux, tend à le perpétuer. Seuls les vrais positivistes s'abstiennent d'employer activement, et môme d'alimenter passivement, une institution radicalement anarchique, dont ils apprécient b^s ravages intellectuels et moraux, en s'elforranl d'eu délivrer l'Occident, d'après un digne usage de la liberté spirituelle.

26i AUGUSTE COMTE CONSERVATEUR

A réminent fondateur de notre Église américaine devait naturellement appartenir le précieux opuscule théorique oîi, vers le milieu de 1856, la religion positive trouva, sous un titre trop modeste, sa meilleure appréciation actuelle. La situation générale d'un tel pays est directement propre à manifester la nature, essentiellement religieuse, de la vraie solution occidentale, en montrant l'inanité sociale des remèdes politiques les plus prônés par les docteurs révolutionnaires. Dépourvue d'antécédents spéciaux, la colonie universelle doit mieux sentir le besoin de se rattacher à l'ensemble de l'Humanité. Ses conservateurs sont naturellement exempts desillusions propres aux nôtres sur l'efficacité politique des clergés officiels et des armées permanentes. En même temps, ses progressistes peuvent aisément reconnaître que la suppression de ce double joug laisse pleinement subsister les difticullés sociales partout propres au prolétariat occidental. Privés du pouvoir officiel par les lettrés et les légistes, les riches, actifs on passifs, y doivent apprécier la religion qui consacre à la fois le capital et le travail, tandis qu'elle y peut davantage détourner les pauvres d'une agitation uniquement profitable aux déclamateurs. Tous ces privilèges de la situation américaine recevront un prochain essor, d'après les travaux continus du digne apôtre qui vient d*e s'y caractériser et du noble prolétaire qu'il a pleinement adjoint à l'association régénératrice.

Je devais spécialement attendre de l'impulsion anglaise le mémorable opuscule politique où l'un de mes meilleurs disciples, profondément imbu de ma théorie historique, a dignement terminé cette année décisive en inaugurant

la (lijdomalie [)osilivislo par I a()[>licali<)ii Ja i)lu.s convciial)Io. Chez le peuple on les vues de détail ont le plus eniiavé les pensées d'eusenihle, le positivisme social ne peut immédialemenl pénétrer d'après une exposition générale, direilement contraire à la confusion oiticioUe des deux pouvoirs. Un régime qui représente rétablissement de la dynastie anglicane comme ayant spécialement préservé ce pays de la grande crise occidentale, doit aujourd'hui repousser toute régénération intérieure. Mais il reste pleinement accessible à la rénovation de sa politique extérieure, actuellement dépourvue d'un plan quelconque. L'anarchie occidentale ayant d'abord alTecté les relations internationales, c'est aussi par elles que la nouvelle spiritualité doit maintenant installer son iniluence sociale. En politique, comme en logique, les principes les plus importants devant d'abord prévaloir envers les questions les plus simples, la politique positiviste ne pouvait convenablement surgir que dans le cas le moins orageux. Tels sont les principaux motifs du ))récieux opuscule qui tend à régénérer la politique britannique en tïétrissant, d'après un rapprochement décisif, l'outrage que subit, depuis un siècle et demi, la plus énergique des nations occidentales.

La réorganisation spirituelle est tellement urgente que le positivisme y devra bientôt obtenir l'appui continu de toutes les âmes vraiment religieuses, qui, surtout féminines, sans partager notre foi, seconderont nos etlorts pour préserver l'Occident du matérialisme universel. Elles peuvent déjà sentir combien la vie humaine, tant privée ([ue publi([ue. a besoin d'être syslématiiiucmeut régb'e, dans une situation où l'empirisme polititjue ne

maintient Tordre matériel qu'en altérant l'ordre moral. Que les vrais positivistes se montrent habituellement dignes d'une telle assistance en élevant leur conduite personnelle, domestique, et civique, au niveau de leur foi, les âmes impartiales ne tarderont pas à leur accorder une admiration qui jyientôt s'étendra de la personne à la croyance. Ils seront ainsi reconnus les seuls hommes véritablement complets que comporte l'anarchie occidentale, et leur présidence sociale, d'abord religieuse, puis politique, sera dès lors incontestée. Mais cet ascendant nécessaire suscite le danger, déjà sensible, de développer en soi la surexcitation continue de l'orgueil et de la vanité d'après nos efforts même pour la guérir en autrui, vu l'opinion exagérée que nous sommes ainsi conduits à concevoir de notre propre mérite. Une telle chute doit maintenant déterminer la principale sollicitude de tous les vrais positivistes, qui déjà prévaudraient s'ils étaient assez unis et disciplinés; leurs sentiments seuls retardent le triomphe social d'une doctrine pleinement adaptée à la situation correspondante. {]ette entrave sera graduellement surmontée d'après une meilleure appréciation de leur destination et de leur croyance, qui concourent à leur prescrire, par dessus tout, le perfectionnement moral, seule source de l'unité réelle, et, par suite, de la dignité comme du bonheur.

Il doit aujourd'hui consister principalement à reconstruire la vénération chez les âmes d'élite, seules vraiment disciplinables dans une génération anarchique, qui ne peut être, sinon transformée, du moins dominée, que d'après leur propre rénovation directe. Les dignes positivistes doivent donc fournir l'exemple continu non seulement d'une subordination religieuse envers leur chef spirituel et ses délégués quelconques, mais aussi d'une obéissance civique à toutes les autorités temporelles, quelle que soit leur origine. Au milieu d'une agitation empirique, ils feront systématiquement sentir l'importance de conserver

II' ciiiiiiiKiiKliMiienl ('[ la richesse cliez leur^ possesseurs ;i( tiiels. ([iii ne peuvent sincèrement élaborer l'avenir - H-ial tant qu'ils restent naturellement |)réoccupés du piésent personnel.

On aurait inconi[)lèlemenl apprécié l'insuffisance spontanée (lu subside occidental, si l'on méconnaissait les avanlaiies, même intellecluels. et surtout moraux, qui jus(|u"ici compensèrent les inconvénients, privés et publics, d "une telle détresse. Klle ma spécialement préservé de loriiueil, écueil ordinaire d'un pouvoir naturellement enclin à la vanité; son inlluence extérieure m'a lait mieux jui::er mon entourage, suivant la naïve remarque spécialement citée dans ma septième circulaire. Je dois même souhaiter que l'accroissement nécessaire du subside sacerdotal ne soit pas plus rapide que celui du service correspondant. Le positivisme est tellement opportun que, à chaque secousse sociale, on a communément supposé qu'il allait bientôt obtenir un grand ascendant, que la confusion des deux puissances dispose à croire plus temporel que spirituel. Souvent le zèle, et quelquefois la souscription, de certains adhérents tinrent à l'espoir d'atteindre ainsi l'élévation qu'ils ambitionnent, ou du moins l'aisance et l'estime qu'ils désirent sans les mériter : si le subside eût été plus large, ils m'auraient peut-être trompé. Quoi qu'il en soit, je me sens assez averti pour oser désormais garantir que le public positiviste n'aura pas davantage à regretter envers autrui, qu'à mon propre égard, l'usage, toujours responsable, du noble appui matériel qu'il fournit à ma mission sociale. Si le subside sacerdotal dépas.se sa destination directe, tant collective que personnelle, j'appliquerai l'excédent à l'utile extension du fonds typogra[)hi([ue, qui, par sa nature, comporte une addition quelconque, sans permettre aucune soustraction.

En terminant ma huitième circulaire, je dois spécialement (b'clarer que la lenteur des progrès sociaux du

positivisme est plus imputable aux positivistes eux-mêmes qu'au public occidental et surtout qu'aux gouvernements actuels, principalement chez le peuple central. Forcée d'émaner du milieu révolutionnaire, pour une rénovation plus mentale que morale, la doctrine qui constitue la religion universelle, daprès la subordination de l'esprit au cœur, n'a pu jusqu'ici toucher le sentiment qu'à travers l'intelligence. Plus convenable au midi qu'au nord, mieux apprécial)le chez les femmes et les prolétaires que parmi les classes spéciales, elle n'a maintenant converti que des âmes exceptionnellement émanées de situations défavorables, en substituant la conviction à la persuasion. Les résultats obtenus suivant un tel mode font assez sentir quelle sera la rapidité du succès quand la prédication positiviste, enfin devenue plus poétique que philosophique, aura directement pris son caractère normal et sa destination naturelle. Grâce à la noble tolérance du dictateur qui produisit la meilleure sentence du xix" siècle, la liberté de mes volumes s'étend à mes opuscules, et même à mes circulaires, où la République occidentale est annuellement proclamée sous le timbre impérial. Une sagesse spontanée a toujours senti que ce frontispice systématique caractérise la prépondérance nécessaire d'une paisible reconstruction spirituelle sur un orageux mouvement temporel. Récemment invoquée pour un besoin exceptionnel, l'occidentalité ne peut normalement renaître qu'en reposant, mieux qu'au moyen âge, sur la combinaison continue de l'indépendance politique avec la communauté d'éducation, de religion et de sacerdoce.

Déjà spontanément désillusionné, quant aux savants, il faut que vous soyez systématiquement émancipé de la

-1 iciice, comme Ac la métapliysiquo et de la tlu'oloj^ie. le point de vue pralique qui, nalurellemenl, domine vos t'tudes médicales, vous fait involontairement sentir l'inanité des spéculations l)iologi([ues. En relisant mon \«dume, vous étendrez cette appréciation à l'autre extrémité plus spécieuse de la philosoj)hie naturelle, en reconnaissant l'impuissance des conceptions mathématiques. Sans être ainsi dégagé de tout prestige scientifique, vous ne pourriez assez conserver la pleine liberté d'esprit qu'exige la régénération tinale. Toutes les sciences n'ont de valeur que comme préparant l'étude de la nature humaine. Même celle-ci n'est vraiment systématisable qu'en la rattachant à sa destination pratique, pour le perfectionnement de l'homme. Tout le reste est \ unité.

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Envers la principale partie de votre admirable lettre, je dois surtout ébaucher la systématisation directe des réflexions générales que je vous ai précédemment indiquées sur Témancipation scientifique, spécialement instituée d'après le cas le plus décisif, quoique sous un mode spontanément latent, dans le volume que vous relisez maintenant. Il faut directement regarder un tel affranchissement comme le complément normal de révolution fondamentale qui caractérise la loi des trois états. Le dernier état doit être, à cet effet, décomposé, dans ses deux modes successifs, l'un scientifique, l'autre philosoplii([ue, respectivement analytique et synthétique. C'est - 'ulement au second qu'appartient la qualification de (Ufimtif d'abord appliquée confusément à leur ensemble. Au fond. Xdisc'iencc proprement dite est aussi préliminaire (|ue la théologie et la métaphysique et doit finalement être autant éliminée i>ar la religion universelle, envers

laquelle ces trois préambules sont Tun provisoire, l'autre transitoire et le dernier préparatoire. J'ose même refuser aux sciences l'attribut de pleine positivité, qui ne consiste pas seulement dans la réalité des spéculations, mais dans la combinaison continue avec ïii/i/ité, toujours rapportée au Grand-Etre, et dès lors ne pouvant jamais être dignement appréciée que d'après la synthèse totale, c'est-à-dire subjective et relative. Dans la construction finale, le début théologique de la préparation humaine n'a pas moins deflicacité que sa terminaison scientifique. Si celle-ci fournit les matériaux extérieurs, l'autre ébauche les dispositions intérieures, en compensant l'imaginarité par la généralité, dont l'absence interdit toute vraie rationalité théorique.

Sous un aspect plus systématique, la première vie est surtout distinguée, chez l'individu comme envers l'espèce, par la vaine recherche continue d'une si/nthèse essentiellement objective, tandis que la seconde construit et développe la stjnthèsf> purement subjective, dont l'autre a spontanément fourni les matériaux nécessaires. Même quand la science a déjà senti l'inanité des causes et fait graduellement prévaloir les lois, elle aspire autant que la théologie et la métaphysique à l'objectivité complète, rêvant l'universalité d'explication extérieure d'après une seule loi, non moins absolue que les dieux et les entités, suivant l'utopie académique. A cet égard, je dois naïvement étendre un mot de ma dernière circulaire, qui prolonge ce reproche jusqu'à moi, d'après mon ouvrage fondamental, où ne fût-ce qu'à ce titre, la postérité ne verra, comme je sais déjà le dire noblement, qu'une construction de début, un travail de première vie, ne tendant vers la seconde que dans le tome final, tous les autres restant plus, ou moins soumis au prestige scientifique, dont l'état pleinement religieux m'a seul all'ranchi.

Ceci me conduit à vous faire mieux préciser la vraie

(li^liiitlion normale cnli'e la llit''()ri(' ci la |)rali(|ii(', (ra|)rès la iiH'i Heure appréeialioii sociale île la division foiulamonlale (les deux puissances, snrtout rapportée au mode spontanément entrevu par M. Dunoyer. Au fond, la théorie et la pratique ne sont nettement séparables qu'envers le domaine inor^'aniijue ; au d(dà de la cosmologie, elles restent nécessairement mêlées, quoique toujoui-s distinctes, comme l'aliièbre et larithmétique. Le pouvoir dit tfu''ori(jiie agit sur lliomme. tandis que le pouvoir purement pratique modilie Tordre matériel : telle est leur -eule diflérence sociale. Dans l'action industrielle, le sacerdoce n'influe que spéculativement d'après les lois générales dont il reste normalement interprète. Mais, pour le perfectionnement humain, il est éminemment ac^til". Ses études sont alors subordonnées à sa destination, suivant l'axiome : Coiinalfi'e pour (uttrliorcr. qui sera la seconde épigraphe de mon prociiain volume, la première étant le fameux vers de Pope : Tlw proper sludf/ of mankind is inan. déjà choisi par Cabanis. Parvenue à la morale, même à son début biologique, la conception positive devient à la fois théorique et pratique.

On peut ainsi concevoir historiquement la restriction spontanée du régime purement scientifique à l'enceinte mathématique et cosmologique, hors de laquelle les méde- < iii< ont. de tout temps, développé des dispositions essentiidlemenl syiitlit'ti(|ues. qui doivent aujourd'hui fournir le meilleur ai)j)ui théorique de la régénération universelle. (Jette concurrence croissante entre les médecins et les savants doit bientôt aboutir à rendre les uns graduellement incorporables au sacerdoce positif, d'où les autres seront autant exclus que les théologiens ou métaphysiciens. Pour se transformer ainsi, les médecins n'ont besoin maintenant (jue de devenir pleinement consé(juenls à li-iir impulsion synthéticiue, en cessant d'asj)irei' à la synthèse corporelle, indépendamment de la synthèse céré-

brale, et reconnaissant l'entière indivisibilité de la vraie systématisation subjective. Nous devons prochainement attendre ce dernier progrès du digne essor des médecins complètement positivistes. La lettre décisive à laquelle j'achève de répondre me confirme, après tant d'autres également précieuses, dans lespoir que vous figurerez au premier rang parmi les dignes inaugurateurs de cette nouvelle médecine, immédiatement incorporable au sacerdoce de l'Humanité.

Nous pouvons ainsi constater combien il est dangereux de s'allier à ces familles, incurablement révolutionnaires, dont le type reste heureusement restreint à la France, où môme il s'étend rarement aux femmes. Sous l'impulsion d'un père stupidement roussien, cette jeune dame pense et dit que la vie humaine n'a nullement besoin d'être systématiquement réglée, et que le sentiment suffit seul pour nous conduire. Dès lors, elle ne professe qu'un déisme vague et stérile, ou plutôt perturbateur, qui ne peut aucunement susciter le mariage mixte, que j'accorderais volontiers à toute femme sincèrement catholique, musulmane, protestante, ou même juive. Je saurai désormais empêcher, autant que je le puis, de telles unions, en refusant, dès le préambule, de marier tout positiviste dont l'épouse serait entièrement dépourvue de religion quelconque. Toutes les âmes vraiment religieuses doivent, sous notre présidence, se concerter pour repousser de pareilles familles, qu'il faut graduellement réduire à ne s'allier qu'entre elles par le seul lien municipal.

ISÔT 273

Je vois que vous ave/ maintenant apprécié mon nouveau volume de manière à l'utiliser plus que personne. La réaction générale sur votre linale émancipation scienlilit(ue m'est surtout précieuse comme garantissant l'intégrité de vos dispositions synthétiques et leur efficacité religieuse. Vous avez dignement senti que la science, loin de constituer l'état positif, se borne à lui fournir, après la théologie et la métaphysique, une dernière préparation nécessaire, qui, comme les deux autres, a ses inconvénients autant que ses avantages et devient profondément nuisible en se prolongeant outre mesure.

Pour caractériser la positivité de nos conceptions, il faut toujours ([ue leur réalité se combine avec leur utilité, laquelle n'est vraiment jugeable que d'après la relation de chaque partie avec l'ensemble. On sent que la science serait moins apte que la théologie à constituer un état fixe, puisque l'entendement ne saurait jamais prendre pour une vraie résidence une simple échelle, uniquement propre à monter et à descendre entre le monde et l'homme, (juand nos besoins l'exigent, et nullement capable de nous fournir un domicile permanent. 11 est temps que les véritables théoriciens s'affranchissent à cet égard dune domination dégradante, ahn de pouvoir dignement installer les grandes notions religieuses, contre laquelle la science sera bientôt insurgée avec plus d'animosité que la théologie et la métaphysique, parce qu'elle aspire davantage à perpétuer l'interrègne spirituel.

D'après votre précieuse lettre de dimanche, que j'ai reçue avant-hier, celle dont vous m'y parlez a cerlainemenl suhi la même mésaventure postale qu'une autre émanée, en décembre dernier, du jeune professeur Ingram de Dublin. Je me sens bien heureux que vous soyez scrupuleusement revenu sur l'importante annonce qu'elle contenait envers votre pleine acceptation finale de la grande tâche que je vous proposai pour consacrer un noble volume à la saine appréciation historique de la vraie révolution anglaise, éternellement admirable, quoique immédiatement avortée par précocité. Cromwell et Milton, sociologiquement inséparables, constituent, avec Alfred, les trois plus grands hommes de l'Angleterre. H vous appartient de faire dignement apprécier l'ensemble de leur nature et de leur intluence, honteusement méconnues jusqu'ici, surtout dans le milieu britannique, malgré les récents efforts du pur littérateur Carlyle. Votre volume ne sera pas moins précieux pour la France, où j'aurai soin qu'il soit immédiatement traduit, afin d'éclairer nos révolutionnaires sur leur meilleur antécédent, resté totalement inconnu, même aux princi[iaux penseurs du xviii* siècle, sans excepter lincomparable Diderot. Ne craignez pas d'y faire justement ressortir combien les républicains anglais surpassèrent les nôtres, oi^i Danton peut seul offrir l'imparfaite miniature de Cromwell. tandis que le type de Milton n'y comporte aucune analogie. En établissant, à travers quatre générations d'apparente discontinuité, l'intime filiation des deux explosions rénovatrices, vous ranimerez les nobles sympathies du prolétariat britannique envers le début de la crise française, à laquelle l'aristocratie anglicane lit

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mic -lierre acharnée, uniquement pour empocher l'essor (h'cisif (Je celle énergique solidarih', mieux sentie chez vous que parmi nous.

Je tlois pleinement ratifier les sages prescriptions de vos médecins, eu regardant l'année de repos que vous allez maintenant commencer comme n'étant nullement contraire à votre helle carrière philosophique et sociale. Outre la préparation directe que vous m'y désignez, j'y sens un préambule plus décisif, quoique indirect, résulté du libre développement spécial de la vie alïective. Puisque vous avez eu le rare bonheur de trouver une compagne Araiment digne de vous, et spontanément devenue déjà -ympathique à votre foi, savourez sans diversion, pendant tout ce chômage apparent, cette incomparable salisfaction, que je pus seulement entrevoir, et dont l'essor n l'st chez moi que subjectif, ce qui me dispose à participer à votre propre félicité. La religion positive érige voire noble épouse en sainte collaboratrice involontaire de toutes vos grandes entreprises philosophiques et sociales. Son tendre ascendant peut seul consolider et développer votre véritable unité, d'après un doux essor habituel du sentiment, d'oi^i dépend, non seulement le bon I iiiploi. mais aussi l'alimentation, de l'intelligence et de 1 activité. Quoique notre religion soit éminemment féminine, elle est jusqu'ici restée trop inconnue au sexe qui fournira son meilleur appui. Malgré que la sainte assistance doive finalement se développer surtout chez les l^pagnoles et les Italiennes, je ne suis pas surpris qu'elle ( "iiimence parmi les Anglaises d'élite, mieux disposées à -'lùter les satisfactions positivistes, d'après les lacunes que le cœur trouve sous le régime aristocratique et prole^lant.

En appuyant sur mon récent volume votre noble résolution de refaire, dès la base, votre éducation théori(iU(\ vous utiliserez ce traité plus qu'aucun de ceux (|ui l'élu-

dient, même avec une inslruction mathématique, souvent devenue plus contraire à Tensemble que favorable aux détails d'une telle appréciation. Suivant la réaction annoncée dans ma dernière circulaire, cette étude vous disposera, mieux que personne, à compléter votre éniancipation en vous affranchissant de la science proprement dite autant que de la métaphysique et de la théologie, après avoir convenablement utilisé, chacun selon sa nature et sa destination, ces trois préambules, dont le plus moderne diffère du véritable état positif comme la synthèse subjective de l'analyse objective, le relatif de l'absolu, les lois des causes. Une telle préparation vous permettra, j'espère, de ne pas borner votre carrière positiviste à l'apostolat théorique, dont vous avez dignement pris possession déjà, tandis que vous pouvez désormais aspirer au sacerdoce complet, que je ne dois jamais conférer avant l'âge de quarante-deux ans, sans aucune limite supérieure.

J'approuve votre interprétation de la réponse que vous me transmettez envers mes récents envois ignaciens. L'initiative et les avances devant naturellement caractériser lasupériorité réelle, il faut peu s'étonner que la grande ligue religieuse des âmes d'élite contre l'irruption anarchique du délire occidental commence par le positivisme, seul capable d'y présider. C'est à la religion que convient la principale application de la loi des troits états, après que toutes les conceptions préliminaires l'ont suffisamment subie. Si, comme sentiment, la religion est immuable et doit seulement se développer continuellement, elle est, en tant que conception, assujettie, dans sa nature, à la marche universelle qui régénère l'ensemble d'après les parties. Or, l'état positif consiste, pour la religion, à

tondre systiMiialiinitMiKMil cl direclement vers sa desliiialion normale, juscjiralors indirccle el spontanée : régler loute la vie hnniaine, privée el publique.

Pour cotte transformation décisive, la philosophie des choses chimériques est irrévocablement remplacée par cidle des lois l'éelles. qui ne peut pleinement prévaloir qu'en dirigeant une telle rénovation de la synthèse universelle. Depuis que le positivisme a dignement rempli celle condition linale, la situation occidentale doit de plus en |)lus susciter son ascendant nécessaire, en manifestant limpuissance sociale des religions provisoires, qui, directement vouées au salutcéleste, sontradicalementincapables de saisir l'ensemble des alTaires terrestres, inappréciable avant notre avènement.

Trente-un ans me séparent des mémorables conférences qui suivirent l'opuscule décisif, où j'avais publiquement consacré ma vie à la fondation occidentale du vrai pouvoir spirituel. Alors, le véritable chef du parti catholique (l'abbé La Mennais) provoqua trois libres entretiens, où, comme dignes adversaires, sans aucun vain espoir de ( «inversion mutuelle, nous fûmes spontanément conduits à l'ébauche de la grande ligue religieuse, maintenant parvemie à sa pleine maturité. Ce souvenir caractéristique xdilient, malgré les déceptions individuelles, mon aspiration générale à la réalisation décisive de ce saint projet, où j'ai désormais rempli les conditions d'une présidence nécessaire, qui sera d'abord acceptée par les meilleurs débris de l'ancien sacerdoce. Pendant que vous ouvrez admirablement à Rome nos relations ignaciennes, mes deux f'minents disciples do Neu'-York ébauchent nos contacts paternels avec les catholiques américains, qui, là, dépourvus de toute doniiiuilion. même idéale, sont mieux accessibles à notre ascondanl. .Mais ce double effort n'instituera la sainte ligue que quand les sympathies féminines y pourront activement seconrlor lesimj)ulsions nuisculines.

Le positivisme n'exalte que les instincts altruistes et comprime tous les penchants égoïstes. Il vient irrésistiblement régler la vie humaine, tant privée que publique, au milieu de l'anarchie universelle. Ses vrais adeptes doivent donc s'attendre au déchaînement des plus violentes animosités chez tous ceux qui, surtout parmi les lettrés et les bourgeois, veulent indéfiniment prolonger l'interrègne spirituel afin de perpétuer l'indiscipline morale. Je sais que, à cet égard, vous avez sagement écarté toute illusion, et noblement résolu de ne jamais accorder aucune attention sérieuse à des attaques aisément prévues. Elles ne vont pas tarder à se dérouler, tant en Amérique qu'en Europe, maintenant que la conspiration du silence se trouve essentiellement surmontée. Nous devons partout attendre les plus ignobles calomnies, sans que leur cours doive jamais troubler l'essor de nos travaux, en laissant à notre vie, privée et publique, le soin de répondre pour nous auprès des âmes vraiment compétentes.

Mais, quoique vous sachiez assez dédaigner nos contemporains, en vivant avec nos descendants et nos ancêtres, vous ne pouvez autant négliger les déceptions résultées de rinsut'fisance ordinaire de vos propres frères actuels. Je ne parle pas de faux positivistes, très nombreux aux Etats-Unis comme en Angleterre, qui rejettent ma Politique en admettant ma Philosophie : ceux-là doivent bientôt devenir nos principaux ennemis, comme je l'ai depuis longtemps annoncé. Les seuls désappointements, vraiment amers, proviennent des positivistes complets, c'està-dire religieux, dont Vesprif ne repousse aucun de nos dogmes, ni même de nos pratiques ou de nos règles, quoique leur cœur nait pas régénéré leurs habitudes.

(Jiii'l«[n('s pénibles froisscnioiils (|iio ooltc insulTi-^ancc tloi\t' vous siisriltM-, il laiit pourlaiil s'cxplicuicr, sans liiii- |>uler aux inipcrlcctious individuelles, une ine(diéreuee propre à la généralion où le posilivisnie surj^it. Klle a spécialement pesé sur moi i)ar suite des luiliitudes m'iiatives spontanément iuhérenlt's au centre initiateur, où le wui" siècle lit tristement prévaloir sa l'atale tendance à la sécheresse morale en exaltant l'essor mental. Une f'inancipalion absolue, qui ne convenait qu'aux âmes capables de concourir à l'avcneraent de la synthèse uuivers(dle, fut indistinclenieut étendue à tous les Occidentaux, surtout en France, de manière à dissoudre toute culture aU'eclive. C'est dans un tel milieu que le positivisme dut pourtant surgir, en sorte que ses adeptes ont ordinairement émané jusqu'ici d une masse indisciplinable, où résidera le pi"incipal obstacle à son ascendant initial.

Si vous avez justement noté la précieuse exception que vous oiïre le noble Lonchami»l. il faut compléter cette observation eu remaripuiut que cet incomparable disciple passa directement du catholicisme au positivisme sans aucune station dans le scepticisme. Malgré l'excellence de sa nature, plusieurs de ses vrais confrères m'auraient pi'utêlre satisfait autant, s'ils eussent été, comme lui, préservés de la fatalité qui fait aujourd'hui passer les jeunes penseurs français par plusieurs années d'indiscipline totale, d'où résulte ensuite la discordance ordinaire entre leur cu,'ur et leur esprit, malgré les convictions les plus complètes et les plus stables. Vous trouverez moins d'obstacle à cet égard chez les positivistes directement émanés du protestantisme, qui, sans être aussi discipliluint que le catholicisme, maintient quelques haldtudes de vraie culture morale.

L'ne telle explication me conduit à commencer mes réponses spéciales, en vous félicitant des heureux con-

tacts que vous savez maintenant instituer avec les catholiques américains, d'où peuvent bientôt provenir de précieux prosélytes. Pendant que ce digne effort s'ébauchait dans un désert transatlantique, une équivalente tentative s'accomplissait, au chef-lieu du catholicisme, envers les meilleurs débris de l'ancien sacerdoce. L'éminent révolutionnaire français, dont j'ai récemment signalé la merveilleuse conversion, M. Alfred Sabatier, noble ami de M. Lonchampt, par lequel il fut d'abord initié, vient de s'aboucher, en mon nom, à Rome, avec le général des jésuites pour commencer la grande ligue religieuse à laquelle le positivisme peut seul présider, de manière à sauver l'Occident de l'immense désordre dont il est maintenant menacé. Dans une admirable lettre officielle, que je saurai finalement publier, mon digne ambassadeur a directement caractérisé notre religion comme plaçant « la dignité dans la soumission, le bonheur dans l'obéissance et la liberté dans le dévouement». Vous apprendrez avec joie que ce précieux disciple élabore, à l'usage du public italien, une judicieuse exposition sommaire du positivisme, qui nous dédommagera du prétentieux opuscule de Douai, dont vous devez maintenant regarder l'auteur comme irrévocablement avorté, par cet excès de présomption et défaut de tendresse qui, combinés, m'ont déjà frustré de tant d'espérances.

Dans une récente lettre, M. Congreve s'est spécialement félicité de l'ouverture de ses relations directes avec vous, qui doivent de plus en plus offrir à tous deux d'importantes satisfactions, de cœur comme d'esprit. Il a noblement accepté la grande proposition que je lui fis, l'an dernier, pour composer un volume décisif sur l'histoire positiviste de la vraie révolution anglaise, afin d'établir la connexité sociologique entre les deux explosions républicaines que personnifient Cromwell et Danton. Accompli dans trois ou quatre ans, avec la perfection que pro-

nicltcnl SOS ilonx îulmirables opuscules historique ri pdlili(|UO,c'{' travail (li>il irrévocaMoment lier les doux prohUarials. douf l'uuiou iiuporlo lopins à la solution occidentale. Mais ce résultat sera spécialement consolidé par la pi*ériouse élaboration que vous allez exécuter sur le socialisme positif, et d'après l'urirenle exposition projetée par votre diune ami M. John Metcalf, qui, comme prolétaire, est M'ul apte à réveiller directement le prolétariat britannique, dont l'apparente torpeur no lient qu'à sa juste défiance dt>s lettrés quelconques, combinée avec son secret instinct (le la |)résidence parisienne, envers la régénération uni- \ erselle.

(Juant à votre noble appréciation finale du vrai positivisme, elle est direclrmenl digne de mon entière approbation. Toute ma mission fut spontanément annoncée J.ins roj)usculo décisif de 1826, où je vouai ma vie à la l' indation du nouveau pouvoir spirituel. C'est là ce qui peut seul condenser et réaliser la doctrine rénovatrice que j'ai pleinement établie. 11 faut regarder comme une pure chimère l'espoir de rallier et régler les hommes (I a|)rès une foi, quobiue complète et démontrable qu'elle -il. (jiii n'aboutirait pas à l'installation du vrai sacerdoce. Une telle conclusion est seule capable do bien distinguer désormais b'S dignes positivistes; même quand les t.iux admettraient tous nos dogmes, leur action sociale -erait essentiellement vaine sans la subordination au pontife universel, unique source du faisceau régénérateur. \'ous devez seulement reconnaître que, hors de son sein, le positivisme doit bientôt trouver un précieux appui dans 1rs svmpathies que son aptitude organique va naturelleiiienl insj)irer aux divers gouvornemonls occidentaux, à

mesure que la situation développera ranarchie virtuellement inhérente aux âmes actuelles. Une telle affinité sera d'abord appréciable chez les praticiens retirés, comme me l'a spécialement confirmé la récente visite d'un vieux capitaine de vaisseau de la marine royale d'Angleterre, dont la noble humilité devant moi formait un admirable contraste avec l'attitude spontanée de dignité que procure la longue habitude du commandement régulier.

La profonde appréciation de votre mémorable lettre envers l'introduction de mon récent volume me fait naturellement espérer que vous saurez pleinement utiliser l'ensemble de ce traité, dont l'étude vous est spécialement facilitée par des habitudes mathématiques, que j'ai lieu de croire exemptes de préjugés académiques, moins enracinés en Angleterre qu'ailleurs. Vous avez dignement senti que, si ma Philosophie manifesta la supériorité théorique du positivisme, ma Politique établit sa prééminence sociale et morale, tandis que ma Synthèse instituera sa prépondérance poétique. Rien d'essentiel ne pourra dès lors manquer à la religion universelle pour surmonter les graves obstacles de tous genres que présente sa substitution iinale aux religions locales et temporaires, qui l'ont spontanément préparée. Quelque difficile que soit une telle rénovation, elle est la conséquence nécessaire de la loi des trois états, que mes trente ans de travaux ont déjà fait admettre par tous les penseurs vraiment au niveau de ce siècle. Car la principale application de cette loi doit naturellement concerner la religion, qui, quoique immuable comme sentiment, est profondément modifiable comme conception. Après que toutes les théories spéciales sont successivement devenues positives, suivant la com-

pliralidii i-i'oissaiilc de Iciiis (Idiiiaiin's, il osl iKirnuilrmciil iiM|t(i<silili' (|U(' la i-(iiico|>(i()ii ^riiéraic des divci-s aspects Inmiains ne soit linaleineiil assiijellit' à la inriiio réii(''iiérali»»n, jusqiralors roslée piirciiu'iit i»r(''pai'al()irc, el radicalomont iiisuflisanlo, sinon (''(|Mivo(|n(' ou iirécaiic. Or, l'incorpnralion sysléniatiiinc^ tin IV'licliismo au positivisme, en éliminant le lliéologisnie, doit aujourd'hui caractériser ra(Conii>lissemenl direct de cette reconstruction décisive.

Tour la religion, l'état positif consiste à poursuivre, imnu'dialenient et rationnellement, sa destination sociale, r(''iilor rensenible de la vie humaine, tant privée que puhlique ; hul que IV'lat théologique ne put jamais ;il teindre que dune manière empirique et détournée. La >iil)stitulion des lois réelles aux causes chimériques ne devient vraiment décisive qu'envers le système général de notre existence. Elle résulte de la doctrine d'ensemhle maintenant construite par le positivisme, où toutes les allai les terrestres sont synthétiquement appréciées, pour la première fois, sans aucune liaison avec les prétendues atVaires célestes, dont il laisse le soin à ceux qui. les conservant, deviennent désormais incapables de participer à la gestion suprême des relations humaines, envers lesqufdles leur abdication coïncide avec l'avènement de la religion sociale et rationnelle.

Dans cette grande rénovation, mon nouveau tome, outre sa corrélation aux suivants, doit déjà remplir un oflice sp('cial. en joignant l'émancipation scientifique à la double ('maucipation, d'abord théologique, i)uis métaj)hysique, aujourd'hui commune aux âmes directrices, (^ette i"('action sponlanée de ma j)hilosophie malhé'malique, iiidi(|U(''e par ma dernier*^ circulaire, va, j"es[)ère, résulter eiiez vous de la lecture qu(^ vous m'annoncez. Les théoriciens ont plus besoin que les praticiens de celte pré|)aration linale, que je recommande à tous les vrais positivistes, comme devenue désormais indispensable à leur

digne ascendant au milieu de l'anarchie occidentale. Si le prestige scientifique survit au joug théologique et métaphysique, on reste encore impropre à diriger la réorganisation finale. 11 faut autant s'affranchir de la science que de l'ontologie et de la théologie, après avoir utilisé chacun de ces préambules selon sa nature et sa destination, l-ln tant qu'analytique et spécial, l'état scientifique ne constitue qu'un dernier passage vers l'état vraiment |)0sitif, oij Vutilitn^ nécessairement synthétique et subjective, complète la ?'éalité, d'abord objective et même absolue tant qu'elle reste particulière, comme l'indique l'inconséquence de tous les savants actuels, aspirant à la cause à travers la loi. Tous les esprits vraiment capables de seconder l'installation décisive du positivisme doivent soigneusement atteindre cette pleine émancipation, parce que les principaux obstacles à notre ascendant vont bientôt émaner de la science, qui déjà réclame contre notre institution du veuvage éternel et du chaste préambule conjugal au nom des prétendues lois physiologiques promulguées par le matérialisme académique ; symptôme très propre à montrer combien il importe que le génie d'ensemble domine l'esprit de détail, sous peine de perpétuer l'interrègne religieux, où consiste la révolution occidentale.

Je suis de plus en plus satisfait de voir votre noble carrière désormais assurée de la plénitude d'essor propre à l'intime concours domestique. Votre office public et votre bonheur privé seront également secondés par les réactions continues d'une telle fusion, si précieuse en tout temps et si rare aujourd'hui. Votre digne compagne vous en deviendra plus chère et votre travail plus facile. La diversité des croyances n'empêche pas la femme qui

ii'iuplil la principale coiulilioii de son sexe, ccsl-à-dire la tendresse, d'èlre tonjonrs letiaidc^e, par nn vrai positiviste, ronimc la personnilicalion spontanée de riluiuanité. Mais ce cnlte devienl plus complet et plus eflicace (juand une sincère conlormilé de convictions seconde le développenieni habituel de la sympathie fondamentale.

L'atî'ectneuse destination ([lie vous avez heureusement annexée à votre [)ropr(> ré|iéiu'ration théoi'ique achève de me rassurer siii' le succès de celte importante et diilicile entreprise, ([ui peut seule vous mettre en pleine valeur. Puis(iue l'éducation encyclopédique doit normalement devenir commune aux deux sexes pour Tuniversalilé des âmes humaines, je ne suis pas surpris qu'une femme d'élite ose aujourd'hui tenter de devancer, à cet égard l'état liual, et je ne doute point que ce noble exemple ne réussisse si l'etrort est assez persévérant. Toutes les dignes mères devant maintenant aspirer à produire des fils vraiment capables de terminer la révolution occidentale, elles doivent spécialement sentir le besoin de remplir les conditions théoriques de la sainte mission exceptionnelle que le Grand-Etre leur assigne envers la prochaine génération. D'ailleurs, la vraiedignité féminine doit toujours être directement indépendante de loflice maternel, dont beaucoup de femmes sont naturellement privées sans perdre leur principale destination

I sociale, plus relative à l'époux qu'au tils. Notre temps fournit nu^'Uie aux femmes dignement exceptionnelles une mission plus intime et plus personnelle, quoique ano-

f maie, en leur réservant l'apostolat le plus décisif po»ir rinstallation de la seule religion où le sexe aimant soit convenablement apprécié.

Si, comme je l'espère, votre précieuse année de chômage vous inspire quelque excursion à Paris, j'aurais beaucoup de satisfaction en causant avec vous de votre important volume sur la révolution anglaise. Plus je la

compare à la nôtre, mieux j'en sens la supériorité radicale. Ni le temps, ni le lieu, ni, par suite, la doctrine dirigeante et la force employée ne pouvaient réellement convenir à la solution occidentale. Mais, malgré son avortement apparent, ou du moins immédiat, l'explosion républicaine de l'Angleterre a mieux posé que celle de la France l'ensemble du problème moderne. L'une ayant été religieuse, tandis, que l'autre fut irréligieuse, la première a seule senti que la révolution occidentale ne pouvait être vraiment terminée que par une nouvelle religion, dont le véritable caractère était alors inappréciable. Depuis que cette solution est irrévocablement trouvée, la révolution française, s'élevant du négatif au positif, tend à devenir aussi digne et plus efficace que l'ébaucbe anglaise. Toutefois, la précocité même de celle-ci lui permit de susciter des types qui resteront toujours incomparables.

Espérant vivre assez pour inaugurer le Panthéon parisien, que j'ai déjà réclamé comme appartenant au positivisme, je compte linalement obtenir la profonde satisfaction d'accomplir, en vrai Grand-Prêtre de l'Humanité, devant un digne auditoire occidental, la solennelle apothéose de Cromwell, de Milton et de leurs énergiques coopérateurs. Alors, à titre de Français, je ferai mieux apprécier la supériorité morale et politique de ces régénérateurs sur les ncMres, dont l'enthousiasme, et môme les convictions, subirent les atteintes propres à leur scepticisme caractéristique, quand les circonstances eurent assez changé pour altérer l'impulsion initiale. Tandis que les guerriers de Cromwell allèrent peupler l'Amérique afin de ne pas lléchir sous la royauté, les soldats de Danton furent bientôt livrés à l'incomparable orgie militaire oii réside la principale souillure de la crise française ; le même contraste surgit, sous d'autres formes, entre les types civils.

h;ins la [(nicliaiii»' rcroulo de volrp ('dncalioii llu''<»ri(iu('. \ lis --aun'/ s[iiiiilaiu'MH('iil siiîiir la l'raclicMi sii;nal(''(\ par Mit ilcrniôre circulaire, ciivors l'cnsiMiible do mon riTcnt \iiliimo. Le prestige scienlilique cnlrave aujoiird'liui la |dnparl des esprits les mieux affranchis du joug Ihéolo- [ue et même mélaphysique. Cette émancipation linale « >( pourtant devenue autant indispensable que les deux pi'(''c«''dent(^s à rinslallation de la religion positive, dont Il - princij)anx adversaires, surtout en France, vont de plus en plus s'appuyer sur la science proprement dite. Sans une digne préparation lhéoriqu(\ qui peut seule -iM monter cette dernière entrave, le nouveau sacerdoce 11'- pourrait assez instituer l'admirable sentence de Pope l'/if proper studij of maiilxind is man), qui formera l'épigraphe spéciale de mon prochain tome, comme elle inaugura le livre de Cabanis. Mais, après avoir pleinement

ilisé le vœu de Bacon sur la construction de la scrt/rt

'•Ih'cdd, nous ferons irrévocablement reconnaître qu'une échelle ne put jamais constituer un domicile, et que la raison humaine peut seulement s'établir au suprême terrain graduellement atteint par l'ascension ' Ijective. Une vraie positivité ne peut linalement résulter (|ue d'une intime combinaison entre la réalité des spéculations et leur utilit<'\ qui n'est pleinement jugeable que d'après une synthèse complète, nécessairement subjective. Quiconque a bien compris la loi des trois états doit toujours regarder sa principale application comme naturellement relative îi la religion, qui, devenue enlin positive, dissipe la prépondérance provisoirement accordée à - '- divers préambules scientifuiues.

Kelativement à votre question sur la Chine, je ne saurais aucunement partager vos inquiétudes envers le prétendu concours du gouvernement français à l'immorale politique des brouillons britanniques. Ses récentes ou prochaines gracieusetés à l'égard de la Russie doivent

directement rassurer là-dessus, et faire même penser que notre dictateur saura bénévolement détourner votre cabinet d'un infâme renouvellement de Tignoble guerre de l'opium en 1841. En cas d'aggravation, la Russie ne manquerait pas de solliciter, et probablement avec succès, contre la puissance britannique, une coalition occidentale moralement analogue à celle que suscita l'incident russe. Au pis aller, cotte réaction se développerait plus que la précédente, en menaçant l'Inde anglaise, d'après une invasion concertée entre la Russie et la Chine par le Thibet. Mais la seule perspective de telles éventualités va probablement prévenir leur réalisation, sans que la nouvelle autorité spirituelle ait spécialement besoin de soulever l'indignation occidentale contre une aristocratie perturbatrice.

La répugnance intérieure que vous me décrivez envers les pratiques religieuses de votre récent compagnon de voyage, ou plutôt de sa famille, me semble un reste inaperçu des habitudes contractées pendant la phase sceptique. 'V^ous avez ainsi laissé trop d'ascendant à l'esprit, et sans assez respecter les besoins du cœur, qui pourtant doivent toujours prévaloir chez le vrai positiviste. Même sous les modes les plus imparfaits, la religion tend nécessairement à régler la vie humaine, surtout en cultivant le sentiment. Quelque arriérée que soit cette cultui'o, ceux qui s'y livrent sincèrement sont plus recommandables et plus heureux que les révolutionnaires qui la laissent aujourd'hui tomber en désuétude totale. Notre résumé général de l'évolution humaine, tant individuelle que collective, dans la loi : Vhomme devient de plus en plus

ir/'nii('tt.i\ doit toujours constilucr la formule cai'actrristiijuede notre conduito, privée et |)ul)li(|ue.

Depuis que j'ai totalement aelievé la l'oH/'njuc jio^itirr (Ml septembre 1851), je termine, chaque mercredi, ma

[ sainte visite subjective par une demi-heure de pieuse station dans l'église Saint-Paul, qui se lie au meilleur souvenir de ma vie intime. Je me suis de plus en plus félicité d'avoir dignement institué cette irrévocable pratique, où ma vie privée se combine mieux avec ma vie publique,

'. sous la commémoration hebdomadaire des affinités spé-

- ciales entre le positivisme et le catholicisme. Quoique le protestantisme ne puisse nous inspirer autant de vénération et de sym|)alliie. cependant, en tant que l'églant, îi sa manière, la vie humaine, il doit aussi trouver place, au troisième rang, dans la grande ligne religieuse dont je conçus la première pensée après quelques mois de pratique de cette paternelle fraternisation avec la meilleure des religions provisoires.

Il me semble que vous avez incomplètement senti la portée sociale du précieux volume promis par M. Congreve. Outre sa grande réaction occidentale en liant les deux prolétariats les plus influents, il doit directement exercer une puissante action britannique en rectifiant la vaine opinion officiellement prépondérante chez votre aristocratie et votre bourgeoisie. Elles regardent l'Angleterre «omme radicalement soustraite d'avance à la crise actuelle de l'Occident par sa révolution dynastique de 1688.

j Aucune élaboration spéciale ne peut donc avoir aujourd'hui plus d'importance pour Finstallation sociale du positivisme occidental (|ue celle qui rétablira la vraie filiation historique entre les deux grandes explosions républicaines de l'Angleterre et de la France.

Quant à votre appréciation générale, radicalement saine, de la ligue religieuse, dont la portée n'est bien sentie que par vous, il faut mieux concevoir le vrai caractère d'une telle alliance, où la présidence positiviste ne comporte aucun partage, et doit pourtant respecter l'indépendance de chaque élément. La conciliation résulte de ce que l'ascendant du positivisme s'y borne à la portion du public occidental, qui représente l'avenir, tandis que les quatre monolbéismes subordonnés, catholicisme, islamisme, judaïsme et protestantisme proprement dit, n'agissent que sur les âmes beaucoup plus nombreuses, mais bien moins influentes, où le passé domine encore. Ils seront naturellement conduits à reconnaître notre suprématie par les mêmes impulsions sociales qui leur feront tinalement souhaiter une ligue religieuse, que le positivisme peut seul instituer et maintenir d'après ses affinités spontanées avec ces divers éléments, tous naturellement incompatibles sans cette présidence commune. Tandis que la ligue du xvi" siècle devait rallier les différentes populations catholiques contre l'imminente invasion du protestantisme, celle du xix'' réunira tous les éléments vraiment religieux de l'Occident contre le concert de plus en plus systématique des âmes radicalement indisciplinables dont l'ascendant social tendrait à dissoudre toute religion et, par suite, tout gouvernement.

Si la première ligue ne put réellement durer au delà d'une génération, faute d'atteindre son but, la seconde ne doit aussi fonctionner que pendant ce même temps, parce qu'Usera pleinement suffisant à sa principale destination, la prépondérance décisive du principe religieux, d'après

riii^lallalii'ii de la loi posilixc. librciiiciil assish'-c par les (livciscs croyances ca(lu(|ucs.

Nous devons déjà coniplor avec conliance sur la lormalion occidentale de cell'^ noble ligue lemporaire, parce que l'anarcliie mentale et morale va bientôt se développer au pniul d'attirer la principale attention continue de toutes les âmes lionnètes vers la terminaison dii-ecle de linlerrègne religieux. J'ai souvent annoncé t|ue nous sommes seulement an début de celle anaicbie (|ui ne pouvait pleinement surgir, tant que l'ordre matériel (dait habituellement menacé, les préoccupations qu'il suscite tendant à suspendre les dissidences spirituelles devant un péril universellement senti. Quoique cet ordre ne puisse aussi durer ([ue sous l'assistance continue de laborieux artifices empiriques, qui laissent toujours redouter sa prochaine dissolution, son nuiinlien reste pourtant assuré, saufles (liages passagers, par riutaligable surveillaucedes divers gouvernements occidentaux, qui, surtout au centre, -'etïorcent avec un succès qui mérile toute noire reconnaissance, d'étouffer, tant au dedans qu'au dehors, les résultats pratiques des tendances anarchiques, dont le traitement ue leur appartient pas. D'après cette précieuse disposition habituelle, principale différence entre les hommes d'Etat du xix" siècle et ceux du xvIll^ le calme matériel se trouve assez assuré pour permettre II' plein développement du désordre spirituel, déjà parvenu, même au sein des familles, a troubler les diverses relations sociales, par une action dissolvante, contre laquelle l'impuissance nécessaire des gouvernements les poussera bientôt à seconder la réorganisation religieuse. C'est du libre essor de ces perturbations radicales que surgira, de plus en plus, le besoin de la sainte ligue propre au XIX' siècle, à l'insu même de la plupart de ceux cjui deviendront ses nu'mbres les mieux dévoués, surtout si mes disciples savent assez remplir, à cet égard, les condi-

292 ArGUSTE COMTE CONSERVATEUR

tiens d'initiative nécessairement liées à leur état systématique, essentiellement stérile jusqu'ici, faute de cœuret de caractère.

D'après la conduite, sagement atrectueusc, que vous me décrivez envers votre noble mère, je vois que vous avez pleinement saisi, de cœur et d'esprit, l'ensemble de la grande ligue religieuse qui peut le mieux seconder l'installation sociale du positivisme et sa mission organique contre la coalition spontanée des natures maintenant indisciplinables. Quoique, dans cette sainte alliance, le catholicisme mérite la principale altention de la présidence positiviste, il n'y faut négliger aucun protestantisme, même le plus voisin de letat purement révolutionnaire. Pourvu que la hiérarchie mutuelle des différentes églises quelconques soit toujours respectée, chacune d'elles comporte des contacts spéciaux avec une religion qui réalise tous les programmes humains, en écartant leurs divergences. Envers les dissidents britanniques, tant américains qu'anglais, la croyance des milléndires, si développée chez les républicains de Cromwell et Milton, me semble, comme à vous, remplir les conditions naturelles d'une telle affinité. La durée ainsi marquée au règne personnel du divin inaugurateur de l'âge des saints coïncidant avec celle de notre transition organique, on peut utilement exploiter ce vague aperçu comme un confus pressentiment de la régénération occidentale.

Il faut déjà regarder la digne institution de la sainte ligue du xix^ siècle comme la principale affaire spécialement commune à tous les vrais positivistes, tant pratiques que théoriques. Car le positivisme ne pouvant aujourd'hui prévaloir que chez une minorité d'élite, son

oriic;icil('' sorialc (Icviciidrail hifiitôl insiiffisiinle sans l'assislatuo indirecte <les diverses croyances caduques, dont la viilirarilé peut seule nous permettre de prévenir ou surnioiiler, chez les dilTérenles masses occidentales, l'ensemble des impulsions anarchiques. Le catholicisme, liop aveuijlé jiarla proleclion orficielh», ne pourra, ]'<» le crains, assez appi'écier une telle ligue que sous la dure pression des prochains événements; tandis que le protcslanlisme, dépourvu d'autorité légale, est mieux susceptible de devancer cette pénible nécessité.

Dans voire lettre de dimanche soir, reçue hier matin, je suis spécialement touché de la noble appréciation où je pressens le jugement final de la Postérité sur ma sainte collègue éternelle. J'ai récemment acquis à cet égard une sécurité complète, en reconnaissant que sa glorification morale est irrévocablement liée à la conviction intellectuelle de lincomparable supériorité de ma. Poli/if/itc snv ma Philosophie. Afin de mieux mesurer cette prééminence dt'cisive. j'ai spécialement relu, ces jours-ci, la meilleure partie de la Philosophie positive, c'esi-k-dirc les trois chapitres extrêmes des conclusions générales que je n'avais jamais regardés depuis quinze ans. Outre leur sécheresse moiale, qui m'a fait immédiatement lire un chant iVArioste, pour me remonter, j'ai profondément senti leur infériorité mentale, par rapport au vrai point de vue philosophique où le cœur m'a |)l('Lnement établi. Nul digne penseur ne saurail niaintennul méconnaître un tel contraste, ni, par suite. oiiMicr rang(''Ii([U(' influence qui le produisit d'après une liliaticju dont toutes les phases essentielles sont neltcment appréciables. Je ne pourrais jamais trouver une meilleure occasion de vous communiquer mon juge-

ment final, que ma biographie consacrera, mais qui déjà circule depuis six mois parmi mes disciples parisiens. Il consiste en ce que, quoique j'aie dû professer et mênje ccfire le Cours ch philosophie positive, je ne devais pas le publier, sauf à la fin de ma carrière, à titre de pur document historique, avec mon volume personnel de 1864. La préparation qu'il accomplit m'était réellement indispensable, mais je pouvais et devais l'éviter au public, où la marche du positivisme eût certainement été plus ferme et plus rapide, si je ne m'étais directement çianifesté que par ma Politique positive, après ma régénération morale, d'une manière pleinement conforme au principal esprit de mes opuscules fondamentaux, directement dirigés vers une destination sociale, sans susciter une station intellectuelle qui fait maintenant surgir, surtout en Angleterre, de graves entraves à notre installation religieuse.

Cette faute primitive ne ma finalement laissé de vraie compensalion durable que de mieux signaler, d'après un irrécusable contraste, la profonde réaction [)hilosophique due à l'ascendant spontané de mon incomparable patronne ; en ce sens, je ne dois rien regretter. Personne ne s'attend à me voir finalement juger ma propre carrière avec une telle sévérité, qui, pourtant, n'est pas exagérée. Si le prétendu positivisme intellectuel nous suscite tant d'embarras, c'est surtout à moi qu'on doit aujourd'hui reprocher l'apparente consistance que ses chétifs adeptes n'auraient jamais acquise sans la consécration systématique que mon premier grand ouvrage semble leur offrir, et qui suffirait pour vous expliquer le soin spécial que je mets, depuis quelques années, à détourner les nouveaux disciples d'une telle lecture, à laquelle les anciens doivent leurs principales imperfections.

Vous avez dignement apprécié la mort de M. yieillard, auquel je consacrerai quelques pages définitives dans la préface de mon volume de l'an prochain. Me voilà per-

sonnelk'menl privo du seul adliriciil. ([iii. depuis mon ojtusculo foiulaïueiilal lmi 18'i2, ail Iniijours siii\i ICiiscinble de ma carrière avec une nol)le et conslanlc sollicitude; il fui môme l'audileur, à mon insu, de mes principaux cours, et surtout de celui de 18i7, où surgit ma transformation linale. Le positivisme perd son unique patron ofliciel, (jui sera diriicilement remplacé, ([uoique incomplet et faible, parce (ju'il rlail inlègrc et persévérant.

Huant à sa résolulion mortuaire, je regrclle qu'il ne m'ait pas demandé là-dessus les conseils qu'il avait noblement sollicités en d'autres affaires graves. Je l'aurais probablement détourné d'une manifestation purement négative, où ce vrai conservateur semble se confondre avec de purs révolutionnaires. Sans qu'il eût encore poussé sa conversion positiviste jusqu'à l'étal ploiaenient religieux, il avait assez subi mon ascendant philosophi(|ue pour surmonter, envers le catholicisme, les préjugés du dernier siècle. Dès lors une déclaration testamentaire de ses véritables convictions actuelles lui permettait, en évitant toute hypocrisie comme toute protestation, d'avoir dignement recours à l'inhumation catholique, en un cas très propre à bien montrer que le culte le plus caduc est pratiquement préférable à l'absence de tout culte, surtout en un temps de reconstruction. Cette déclaration, que j'eusse, au besoin, rédigée, pouvait se borner à la double loi d'évolution et de classement, dont mon civique patron s'était profondément imbu, depuis qu'il l'avait vue naître. En adressant aux autorités ecclésiastiques et civiles des copies imprimées d'une telle pièce, ainsi qu'à chaque assistant du convoi funèbre, mais sans aucun recours aux journaux quelconques, une décente inhumation eût été vraisemblablement accordée, etl'allitude du mort eut été certainement préservée d'une fâcheuse é([uivoque, même quand le clergé n'aurait pas

voulu concourir. Il faut avoir été, comme moi, le douloureux témoin de lindécente incohérence où le caractère irréligieux a naturellement conduit le convoi de vendredi dernier pour être assez pénétré du prix qu'aurait maintenant acquis la marche que je viens ainsi d'indiquer envers tous les positivistes sincèrement incomplets.

Quand on s'établit au vrai point de vue social sans donner trop d'importance aux dissidences intellectuelles, on reconnaît qu'il n'existe au fond, aujourd'hui comme toujours, et même plus que jamais, que deux partis : celui de l'ordre et celui du désordre: les conservateurs et les révolutionnaires, ceux qui veulent sincèrement résoudre l'anarchie occidentale, et ceux dont le vœu secret consiste à perpétuer, sous prétexte de progrès, l'interrègne religieux afin d'éviter la discipline spirituelle, à laquelle ils veulent indéfiniment soustraire leur existence personnelle, domestique et civique. Les chefs de ces derniers sentent l'épuisement radical de la métaphysique, sur laquelle ils ont systématiquement fondé leurs tendances subversives ; ils commencent à soupçonner l'avenir du positivisme et reconnaissent le besoin d'emprunter sa couleur pour entraver avec succès la reconstruction qui les etïraie en un siècle nécessairement organique. En Angleterre, où l'opinion officielle représente le milieu britannique comme préservé de la révolution actuelle par l'avènement antérieur de la dynastie anglicane, ces roués ont ouvertement pris la qualité de positivistes intellectuels en adoptant ma philosophie positive, pour mieux rejeter ma politique positive, ce qui me fait davantage regretler d'avoir non pas écrit, mais publié, mon ouvrage préparatoire, ainsi devenu le point d'appui systématique d'un coupable com-

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plut. .Mais en Fruiici'. ([iiui([ii(' le Toiul des disposiliuus mni i'ssentu'IlLMiK'iil seniblaMo, la situation oblijjjc à prendre en considération apparente la destination sociale du positivisme: alors les taux positivistes doivent désormais feindre d'adopter la religion de lllumanité, mais ils s'etïorcent de prolonger l'interrègne spirituel en ajournant la formation du sacerdoce régénérateur, et le faisant même diriger par un comité, sans le reconnaître chez un pontife ; tel est le vrai liut de la compilation B..., peut-être à l'insu du fat et sot auteur ([ui n'a principalement pensé qu'à satisfaire son inqualiliable vanité. Tout cela vient trop tard, et nous pouvons laisser librement développer les intrigues anarchiques, comme je le dis à la fin de ma lettre de flétrissure; rien ne pouvait, sauf une mort immédiate, empêcher le fondaleur de la religion universelle de devenir aussitôt, et par cela même, sans aucune réclamation directe, [a ( i rand-Prèt le de T H itniani I é . Pour mieux manifester cet avènement, mes circulaires annuelles seront dorénavant signées de ce double titre; et voilà tout ce qu'aura gagné la coterie Liltré.

Maintenant installés au vrai point de vue social, sans trop s'arrêter aux dissidences intellectuelles, les dignes théoriciens doivent systématicjuement consacrer la sagesse spontanée des meilleurs praticiens de tous les temps, en reconnaissant que, aujourd'hui comme toujours, et même plus que jamais, il n'existe, au fond, que deux partis réels : celui de l'ordre et celui du désordre ; les conservateurs et les révolutionnaires; ceux qui veulent sincèrement terni inei" l'anarchie occidentale, et vqxw di>nl, sous pi'étexte du |)rogrès, la secrète lendanci' aspiie à jierpéluer l'état de non-gouvernement, surtout spirituel. Notre prin-

cipale mission actuelle consiste à former et diriger, en Occident, le véritable parti de Tordre, qui n'a jusqu'ici ni tète ni queue, puisqu'il est simultanément çittaqué par les lettrés et les prolétaires : les agitateurs des ditïérentes nations occidentales se concertent mieux que les pacificateurs, ceux-ci restant partout dépourvus de principes et de guides, que le positivisme peut seul leur fournir. Dans cette noble attitude finale, je me sens mieux sympathiser avec M. Bonaparte, ou même M. Henri V, ou tout autre de ceux qui maintiennent ou maintiendront l'ordre matériel au milieu du désordre spirituel, qu'avec mes prétendus auxiliaires Mill, Littré, Lewes, etc., quelle que soit la dose de théorèmes positivistes que ceux-ci puissent sincèrement admettre, tandis que ceux-là les ignorent; dès ma jeunesse, j'ai toujours préféré le Gouvernement h V Opposition.

Je suis de plus en plus touché de votre zèle actif et permanent, et satisfait des précieuses acquisitions, latentes ou patentes, mais égalemert irrécusables, qu'il ma récemment procurées. Toutes proviennent d'Oxford, tandis que Cambridge ne m'a jamais produit qu'une visite insignifiante. Ce contraste inattendu peut nous faciliter la rectification des préjugés actuels sur le mérite respectif des études littéraires et scientifiques. A la manière dont celles-ci sont aujourd'hui dirigées, elles méritent autant que celles-là le reproche de développer la funeste habileté d'exposer ce qu'on ne comprend pas : dix-neuf ans d'officielle exploration journalière me l'ont trop prouvé dans la fameuse Ecole polytechnique. Sous tout autre aspect, les études littéraires sont réellement supérieures, en excitant davantage, quoique vaguement, l'esprit d'ensemble, pendant que l'instruction mathématique cultive et con-

1 s.")? 2 ou

>aiiT lospril île di'laiL [)riiu'i|)al llûau du sircio actuel. Le positivisiiio lormiuo colle longue conlrovcrso en [tlaranL ilaus lélat normal, la poésie au-dessus de la philoso|)liie, comuie étant plus près de la relij^Mon ; c'esl-àdire plus syuliiélique el plus syni[)allii(|ue.

Les judicieuses remarques de M... sur rinutililé des piétcMulues expositions générales du positivisme et les • inbarras quelles peuvent susciter acquièrent un nouveau poids en considérant Fextrème difficulté de les accomplir dignement. S'il n'en fallaitjuger que par rexpcrience des syntlièses antérieures, on serait même tenté de déclarer ces résumés radicalement impossibles; car VErposiiion de la doctrine calliolique constitue un très faible opuscule du grand Bossuel, qui n'y fait aucunement -enlir le génie social du catholicisme. On n'a pas mieux sur l'islamisme ou le judaïsme ; en sorte que les trois synthèses monothéistes ne peuvent être encore dignement inmprises qu'en relisant les lettres de saint Paul, le (loran. el la Bible ; mais cela ne lient qu'à leur nature incomplète, incohérente el spontanée. En vertu de sa plénitude, de son indivisibilité, de sa systématisation, le positivisme doit lînalement comporter des sommaires satisfaisants, quand son ensemble sera mieux saisissable, chez les fils de mes vrais disciples actuels ; j'en verrai peut-être d'heureux essais, si je vis autant que Fontenelle, nu môme que Hobbes. Jusque-là, la propagande générale doit uniquement s'alimenter d'après le commentaire oral., public ou pi-ivé, des résumés (pie j'ai moi-même construits à divers degrés, personne ne pouvant aujourd'hui se trouver assez imbibé de \'rnsnid)le du positivisme pour eu écrire convenablement. Cet ensemble doit surtout

pénétrer dans les âmes occidentales par le développement de l'essor poétique qu'il tend à susciter chez les grandes natures convenablement préparées. Telle sera, j'espère, la glorieuse carrière, encore susceptible d'avorlement, d'un de mes meilleurs disciples français, qui maintenant, à Rome, sait dignement préparer, de cœur et d'esprit, la haute mission poétique que je lui crois réservée.

D'après la triste expérience récemment accomplie, le public d'élite doit désormais se tenir en garde contre l'hypocrisie positiviste, dont l'essor va bientôt devenir imminent. Les niais restent seuls dupes de l'hypocrisie théologique (ou cant), et même, du moins en France, de l'hypocrisie métaphysique, les docteurs en nivellement ayant été trop éprouvés pour retrouver des succès sérieux. Il en est autrement de l'hypocrisie positiviste, fondée sur le nouveau jargon senlimenlal et religieux que la synthèse universelle aura bionlùl accrédité ; vous voyez avec quelle déplorable facilité les plus vulgaires roués peuvent déjà le parler sans être immédiatement démasqués.

Je suis profondément touché de la noble déclaration collective que vous me transmettez comme chef spontané des positivistes britanniques, dont j'espère que vous garderez longtemps la présidence involontaire. Mon pontiticat devait tellement succéder au suffisant accom|)lissement de ma construction religieuse qu'une mort immédiate aurait pu seule m'en priver. Néanmoins, c'est un grand mérite, de cœur plus que desprit, d'avoir dignement reconnu cet enchaînement nécessaire, qui sera longtemps contesté, quoique en vain, par les brouillons finalement forcés de plier sous Auguste, faute d'avoir su se soumettre à César.

En approiivaul vulic naissaiil lecucil di- inuximcs vraiment caractéristiques graduellement émanées de tous les temps et de tous les pays, je vous invite à le compléter cl systématiser. Alors il pourrait vraiment réaliser le projet que j'ai plusieurs fois indiqué devant la Société Positiviste, depuis cinq ou six ans, et qui convenait surtout au malheureux Jund/ill, pour composer un utile volume durable, publié sous le titre de: /es Oracles sjjo/i/a/ic.s de rHumanitt'. Je suis d'avance persuade que les poètes et les femmes en fourniraient la meilleure partie. Dante m'a toujours paru plus fécond en véritables sentences décisives que même Thomas à Kempis;leur lecture journalière me lail de plus penser ainsi, parce que l'un était plus près ([ue l'autre du moyeu âge. ([uoi([u'il ne le comprît pas.

Mon heureuse dédicace au véui'rable Daniel Encontre n'a réellemeul modilié mon opinion sur le protestantisme ([u "envers les protestants français, en me faisant mieux apprécier la réaction sociale, aujourd'hui développable, de la position exceptionnelle qui les priva de la domination indispensable à leur secte. Néanmoins, je >uis })leinement convaincu que les dignes protestants de tout genre figurent, à divers degrés, dans le véritable parti de l'ordre, que le positivisme vient irrévocablement constituer; les déistes, les athées et les scepti([ues, >urtout les deux extrêmes de ces trois groupes, doivent -culs être définitivement renvoyés au parti du désordre, dont ils sont les vrais meneurs actuels. En approuvant la plupart de vos remarques sur le protestantisme, j'excepte celle qui concerne la Bible; la substitution de cette dangereuse lecture, dont la vraie valeur est purement historique, à celle de Vlmi/atioiu constitue une rétrogradation anarchique.

W-2 AIGUSTE COMTE CONSERVATEUR

Votre lettre du 20 Charlemagne, reçue hier, m'a profondément satisfait par votre digne acceptation de la carrière normale que je vous ai finalement conseillée, d'après l'ensemble de votre nature et de vos antécédents, pour fournir aujourd'hui le vrai type décisif du prolétaire positiviste. Combinée avec la noble résolution de votre éminent ami M. Edger envers le sacerdoce, cette décision peut finalement puiser chez les Anglais, transplantés en Amérique, les meilleurs modèles de la régénération occidentale, qui, devant nécessairement surgii" à Paris, ne pouvait cependant y trouver ses premiers types complets, théoriques ou pratiques, vu le scepticisme trop prolongé par lequel y furent naturellement précédées les conversions initiales.

Déjà vous avez compris tous les devoirs que cette mission vous impose dans l'existence personnelle, et même domestique. Sous ce second aspect, je vous félicite d'avoir noblement ferminé vos différends de famille par un sage sacrilice, en remboursant à votre frère tout ce qu'il avait lui-même fixé. L'intervention d'arbitres quelconques, quoiqu'elle vous eût probablement épargné quelque argent, n'aurait pas autant satisfait votre conscience, ni manifesté votre dignité.

C'est donc sur l'existence civique que je dois seulement insister pour avoir assez caractérisé l'ensemble de vos devoirs. Elle vous offre deux sortes d'obligations, les unes spéciales, les autres générales, qui sont également impérieuses, quoique rarement conciliées chez les prolétaires actuels. Votre premier devoir civique concerne vos occupations professionnelles, par lesquelles vous devenez, dans la religion positive, un vrai fonctionnaire public,

• quand iin'Miu' Ic^ aulros ne \nus apprécicraicnl pas ainsi. Le dijiçne accomplissement de voire travail journalier, une noble vénération continue envers vos chefs industriels, vous fourniront les meilleurs moyens habituels de faire tacitement sentir la supériorité morale et sociale du positivisme. Mais (ont le temps <[ue vos fonctions sj)(''ciales rendent vraiuu'ul dispi^nihle doit normalement appai'tenir à la saine appréciation et culture des plus vastes relations lunnaines. où la providence systématique du sacerdoce doit toujours être assistée, surtout aujourd'hui, par l'active spontanéité des prolétaires et l'intluence affective lies femmes. Avant de considérer les trois aspects sociaux sous lesquels vous devez maintenant contempler cet oflice

■ «lénéral. je dois d'abord indiquer la prescription qui leur • st commune.

Klle Ci^nsiste à combattre les deux tendances, également funestes et profondément connexes, par lesquelles le prolétariat occidental est radicalement corrompu, surtout chez le peuph- central : d'une part, la disposition au déclassement; d'une autre part, le penchant à l'emploi de la violence numérique pour résoudre les conllits ([uelconques. L'incorporation sociale du prolétariat occidental ne sera jamais réalisée, malgré tous les etTorts du sacerdoce, tant que les meilleurs prolétaires n'auront pas irrévocablement abandonné tout projet de déserter leur classe en passant dans la bourgeoisie. Toutes les réclamations du prolétariat doivent maintenant sembler déclamatoires, quand on sait que la plupart des prolétaires actuels ne travaillent que par force, sans aucunement sentir la dignité du travail industriel, auquel chacun d'eux |)réfère -t'crètement l'existence égoïste et fainéante qu'ils reprochent iiux riches. Il faut donc faire d'abord apprécier à tous \os frères occidentaux que lulopie où tous les hornuK^s vivi-aient d'un revenu (juidconijue est autant immoialc qu.ibsurde. et (pie l'existence mati'rielle de l'immense

majorité des citoyens doit uniquement reposer sur un salaire périodique.

En second lieu, tout recours à la violence devient un contresens politique, quand on aspire à fonder le régime final de Tactivité pacifique : en se conduisant ainsi, les prolétaires occidentaux perpétuent, autant que possible, le système militaire qu'on doit partout éteindre en le transformant. Sans doute le positivisme consacre, et même développe en le systématisant, l'emploi des ligues ouvrières pour faire convenablement hausser les salaires, surtout aujourd'hui ; mais il le représente toujours comme un moyen extrême et l'oblige à respecter la libre spontanéité de chaque travailleur. Quant à la violence politique, elle est aussi contraire que possible à la vraie cause populaire et ne profite qu'aux ambitions lettrées ou bourgeoises; parce qu'elle empêche la formation et l'essor de la véritable opinion publique, qui, sous la direction sacerdotale, deviendra la meilleure ressource sociale du prolétariat.

Tels sont les principes généraux que vous devez spécialement appliquer aux trois contacts successifs que comporte votre précieuse situation actuelle, d'abord envers les prolétaires américains, puis vis-à-vis de ceux de l'Angleterre, enfin h l'égard des prolétaires français.

Quant aux premiers, qu'il faut soigneusement séparer de tous les intrus européens, sans excepter les meilleurs, vous devez surtout vous attacher à discerner, au sein de la population yankee^ les vrais descendants des dignes coopérateurs du grand Cromwell, qui préférèrent émigrer, par milliers, en Amérique, plutôt que de tléchir sous la royauté britannique. Malgré son attitude habituellement passive, il est moralement impossible que cette noble raca ait jamais abandonné des aspirations sociales auxquelles on ne renonce que quand elles sont satisfaites. Cette classe n'est encore intervenue dans la politique amé-

1857 .lor.

licaino (iiio \Mmv la guerre de riiidépendanco, doul le succès lui fui surtout dû, parce ([U(dle scnlait la niplure d'un lien essentiollemeiit arislocralicjue, comme alors indispensable à la régénération radicale qu'elle ne cessait de souhaiter. Retournée ensuite à son activité purement iiidustri<'lle. elle attend une doctrine systématiquement capable de réaliser le programme spontané des cromwelliens. 11 faut donc lui re|U"ésenler le positivisme comme remplissant toutes les conditions, politiques et religieuses, de la construction qu'elle souhaite.

Des dispositions analogues doivent, à plus forte raison, exister au fond du prolétariat anglais. Sa torpeur apparente est surtout fondée sur le juste dédain qu'il applique à toutes les doctrines en circulation, et sur sa légitime défiance des lettrés quelconques, tous plus ou moins complices de l'oppression qu'il subit. Mais la même disposition reste aussi nuiintenue par la conviction instinctive que '•"est îi Paris, et non à Londres, qu'appartient l'élaboration de la doctrine propre à la régénération occidentale, l/ardeur unanime avei; laquelle les prolétaires anglais accueillirent le début de ia crise française a spontanément manifesté ce pressentiment tacite. Il suffit donc qu'une voix nullement suspecte, en tant qu'émanée de leur sein, leur dévoile l'accomplissement actuel de la grande construction religieuse que Paris pouvait seul établir, et qu'ils doivent maintenant approprier à leur situation, en se concertant avec les prolétaires français.

Relativement à ceux-ci, vos consciencieuses remontrances fraternelles doivent surtout consister à leur faire dignement sentir combien ils sont encore au-dessous de la mission rénovatrice dont l'ensemble du passé leur confère ia noble initiative. Il est vraiment honteux que M. Magnin -oit jusqu'ici le seul prolétaire français que le positivisme ail protVtndé'ment converti, (juoi(iue ses anciennes habitudes révolutionnaires restent souvent prépondérantes

dans les détails de la vie civique. L'attitude silencieuse des prolétaires anglais me semble infiniment préférable à la bruyante agitation empirique de leurs frères français, qui, d'après la dernière expérience officielle, n'ont pas fait, depuis neuf ans, un seul pas décisif hors de la métaphysique anarchique, et seraient tout prêts à seconder les mêmes aberrations, si nous avions le malheur de perdre, avant le temps normal, le salutaire dictateur où réside aujourd'hui notre unique garantie d'ordre public.

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