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UN VAIN EFFORT INTELLECTUEL POUR RATIONNALISER LE NATURISME MODERNE

Après une crise révolutionnaire qui secoua la France jusque dans ses assises vers la fin du XVIII° siècle, plus encore dès le lendemain de Waterloo qui marqua l’échec, au moins provisoire, de la politique révolutionnaire en Europe et laissa saignant l’orgueil national français, les esprits actifs se plurent à chercher les causes d’un avortement qui pouvait paraître définitif à cette date. La Sainte-Alliance régnait en Europe : les Bourbons restaurés prêtaient l’oreille aux suggestions des hommes du passé ; Maistre et Bonald parlaient au nom du mysticisme aristocratique ou traditionnaliste.

Un intéressant novateur, le comte de Saint-Simon, vint alors proposer ses remèdes utopiques, en alliant confusément des convictions rousseauistes de fond à des constatations économiques de surface, mais en manifestant néanmoins un certain sens des nécessités de l’àge moderne. Comme je le dirai de son disciple Comte, il procède surtout de l’Encyclopédie pour la portion scientifique et rationnelle de son œuvre, de Jean-Jacques et de ses continuateurs pour les traits

mystiques et romantiques que les Saint-Siinoniens mettront surtout en saillie dans son héritage. Toutefois son intelligence, insuffisamment disciplinée par de solides études préalables, ne lui permit pas de bâtir une doctrine cohérente et précise. Sa postérité spirituelle se partagea donc en plusieurs branches : l’une, la branche saint-simonienne proprement dite, développa tout d’abord les trois mysticismes passionnel, esthétique et social qui sont les aspects principaux du Naturisme moderne : après quoi, elle s’assagit par le contact des faits et s’attacha davantage aux suggestions sagement économiques de son maître.

Un autre rameau élut Auguste Comte pour son théoricien. Celui-ci était allé chercher du côté des sciences proprement dites une assise sur laquelle appuyer le mysticisme social qu’il continua de cultiver sans le savoir : il se posa en Messie scientifique (au lieu de saluer des Messies artistes et poètes comme c’était la disposition d’âme des Saint-Simoniens de plus stricte observance), mais ne tarda guère à dériver vers le mysticisme esthétique et le mysticisme passionnel à son tour. C’est ce dernier spectacle que je voudrais présenter dans ce volume; c’est la branche dite « positiviste » de l’utopie naturiste moderne que j’ai le projet de scruter dans son chef de file car il me semble n’avoir pas été suffisamment contemplé jusqu’ici sous le jour cru, mais révélateur, de la psychologie expérimentale et rationnelle.

Le positivisme sera considéré dans l’avenir comme un des plus instructifs mais, au total, comme un des plus vains efforts du siècle romantique pour rationnaliser le Naturisme dont ce siècle commençait à connaître, par expérience, le péril moral avec ses conséquences de danger social. La tentative de Comte

a des aspects fort intéressants; elle a proclamé des vérités utiles que je tenterai de mettre en relief; mais elle fut singulièrement incomplète ou même contradictoire, ainsi que je le dirai également; si bien que ses disciples directs, en dépit des corrections tacitement apportées par eux aux leçons par trop mystiques de leur maître, ne sont nullement parvenus à réaliser ses ambitieuses prophéties d’empire universel et prochain pour sa doctrine (1). Le Comtisme laisse presqu’entière à réaliser par le XXe siècle cette tâche de rationnalisation des doctrines morales, sociales et politiques ambiantes dont il constatait l’urgence dès le début du XIXe siècle, sans en avoir jamais nettement aperçu les conditions et les difficultés.

Dès ses premiers pas à la suite de son inspirateur Saint-Simon, Auguste Comte fit fausse route dans ses projets de rectification rationnelle ou positive. Ouvrons, pour nous en convaincre, son opuscule décisif de mai 1822 : Plan des Travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société. A vingt-quatre ans et sous la surveillance de Saint-Simon en personne, il y résume le Saint-Simonisme avec une précoce capacité de synthèse, tout en l’inclinant tacitement vers le Comtisme qui se dessine déjà comme une tentative hérétique et usurpatrice au sein de l’église saint-simonienne naissante. Comte prétend personnellement dès lors au Messianisme social et à la papauté

(i) Les savants dignes de ce nom qui se sont mis à son école ont conservé comme lui des préjugés naturistes latents. Hier un psychologue fort distingué, M. Raymond Lenoir signalait dans la Revue Philosophique (mars i9ik) ces prénotions qui obscurcissent le regard scientifique de certains universitaires, leur tendance, par exemple à rapprocher le communisme primitif de la doctrine fort complexe qui porte aujourd’hui le même nom, ce qui trouble sensiblement le regard jeté par eux sur les origines humaines.

qui en dérive, s’appuyant dans cette prétention sur ce qui le distingue de son maître, sur les études de science exacte qui se sont placées au début de sa carrière. Son projet de schisme transparaît nettement, en effet, à travers la modération nécessaire de son exposé, qu’il imprime dans une revue saint-simonienne orthodoxe. Depuis le moment, dit-il, où commença la grande crise contemporaine des nations civilisées, la tendance à la désorganisation de l’ancien système a été dominante, et même elle est encore la seule qui se soit ouvertement prononcée. Aussi bien était-il dans la nature des choses que la crise révolutionnaire commençât par désorganiser autour d’elle. Cela était utile afin que l’ancien système fût assez affaibli pour permettre de procéder sans obstacle à la formation du nouveau. Tout récemment, les rois (à savoir la Sainte- Alliance et les Bourbons restaurés) ont conçu la réorganisation nécessaire sous l’aspect d’une rétrogradation. Ce procédé est impossible à employer et le jeune Comte n’a pas grand 'peine à l’établir. Mais, la manière dont les peuples, antagonistes des rois, ont jusqu’à ce moment compris la réfection de la société n’est pas moins vicieuse. L’erreur des peuples consiste à présenter comme des principes organiques (c’est-àdire comme des sources possibles de réorganisation ) les vues purement critiques qui ont servi à renverser le système théologique et féodal; car des doctrines conçues dans un esprit critique ne sauraient servir de base à une réorganisation.

Cette idée est saint-simonienne, et elle est fausse. Comte s’est beaucoup trop appuyé sur elle, bien qu’il en ait conçu de moins vaines. Je cherche pour ma part, depuis vingt ans et plus, à faire reconnaître que la doctrine révolutionnaire n’est nullement critique ou

« négative », par essence (Comte emploie à peu près indifféremment les deux épithètes), mais qu’elle est on ne peut plus affirmative (ou positive) au contraire, puisqu’elle essaye d’appliquer une religion nouvelle, le Mysticisme naturiste, à l’organisation des sociétés modernes. Seulement, à mes yeux, comme aux yeux de tous les historiens avertis, son affirmation essentielle, celle de la bonté ou même de la raison naturelles à l’homme, est directement contraire aux faits. Ainsi donc, ni Saint-Simon, ni son continuateur Comte n’ont vu clairement le caractère du mal qu’ils avaient à guérir, ou à pallier tout au moins et à transformer en bien par des corrections nécessaires. Comment s’étonner qu’ils aient trop souvent fait fausse route ? Les naturistes contemporains ne s’étant point reconnus dans le portrait peu ressemblant qu’on leur présentait de leur personne morale, n’ont pas porté grande attention aux avis qui leur étaient offerts pour amender certains traits de leur caractère. Nous verrons en outre qu’à côté d’une réfutation de leur doctrine, ils en trouvaient, avec surprise, dans le Comtisme une apologie non moins décidée. Ils se sont empressés de ne prêter attention qu’à celle-ci.

Après ce premier faux pas, — la conception de la doctrine révolutionnaire comme purement critique et négative, — Comte en fait aussitôt un second dans cet opuscule de 1822 qui reste la base de son édifice intellectuel. Il repousse l’esprit d’examen, la liberté de conscience et la souveraineté de la raison individuelle, revendications qu’il condamne déjà dans le Protestantisme devenu selon lui le père de la Révolution française (ce qui n’est exact que dans de très faibles proportions). Or, de telles récriminations ou restrictions ne peuvent conduire à rien dans notre temps. Ce

sont là des souverainetés qui ne s’abdiquent jamais une fois conquises, étant dans la ligne même de l’évolution vitale. Ce qu’il faut obtenir de chaque raison individuelle, c’est la considération, toujours plus efficace, de ses intérêts à longue échéance.

La souveraineté spirituelle sur la conscience de leurs contemporains, — souveraineté que Saint-Simon, puis Auguste Comte ont rêvé successivement à leur profit, — n’a donc pu leur être acquise; ils ont dû se contenter de régner sur des chapelles, nullement sur une Eglise universelle. Une telle revendication supposait même en eux un certain degré de manie, et cette disposition maniaque de la pensée s’est prononcée chez Comte, à mesure qu’il avançait en âge. Mais encore une fois, le maître et le disciple ont proclamé, chemin faisant, des vérités incontestables à côté de patents sophismes. Je dirai, chez le dernier ces mérites d’abord et ces illusions en second lieu (1).

(i) J’ai eu l'avantage de relire, en vue de ce travail, le Cours de Philosophie positive dans les volumes qui appartiennent à l’Institut de France et qui, tous, portent une dédicace de la main de Comte. Pour cinq d’entre eux, cette dédicace s’adresse à l’Académie des Sciences, objet des ambitions tout d’abord, puis des animadversions de ce bizarre esprit. — Un seul, le V* est offert à l'Académie des Sciences morales et politiques dont l’auteur se croyait également digne ; car il garda rancune au gouvernement de Juillet pour ne l’y avoir pas nommé d’office lors de la restauration de cette compagnie, en i83a. Chose curieuse, le V* volume est celui dans lequel il traite ce corps savant avec le plus injurieux mépris.

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