LIVRE I
L’ASPECT RATIONNEL DU COMTISME OU LE PROGRÈS SOCIAL APPUYÉ SUR LE PROGRÈS DES SCIENCES. —
OUTILLAGE LOGIQUE DE L’ESPRIT HUMAIN ET ENCYCLOPÉDIE MÉTHODIQUE (1819-1838)
Comte s’est reconnu de fort bonne heure la vocation de réformateur social, en vertu d’une iniluence mystérieuse qu’il se gardera de nommer divine, puisque l’athéisme était dès ce temps son attitude mentale affichée, mais qui ne pouvait être autre, en son fond, qu’un mysticisme d’alliance avec quelque puissance métaphysique mal définie. Il a quelque temps appuyé ostensiblement ses espoirs d’avenir sur le progrès méthodique des sciences et c’a été la période le plus féconde, la plus riche en résultats durables de son activité théorique. Pourtant ses premiers écrits de jeunesse laissent entrevoir quelles seront, sur plus d’une voie, les futures évolutions de son mysticisme vital; à ce titre, ils méritent un attentif examen.
Les deux opuscules de philosophie sociale qu’il a publiés en 1819 et 1820, sous la directe influence de Saint-Simon dont il était devenu le secrétaire (1),
(i) Leur litre est : Séparation générale entre les opinions et les désirs. — Sommaire appréciation de l’ensemble du passé moderne.
inclinent déjà toute la doctrine de son inspirateur vers l’une des propositions que celui-ci n’avait pas mise en très saillant relief, peut-être parce que, mieux que son jeune adhérent, il en sentait l’outrecuidance; la constitution nécessaire d’un nouveau pouvoir spirituel, d’une papauté scientifique conçue à peu près sur le modèle du pontificat romain. Saint-Simon professait que le pouvoir temporel devait changer de mains dans la société de l’avenir et passer des militaires aux industriels. Une telle réforme, indique le polytechnicien fraîchement émoulu qu’il a chargé de défendre ses vues, une telle réforme ne saurait s’accomplir sans qu’un changement homologue s’effectue aussitôt dans le pouvoir spirituel. Ne voit-on point que la confiance jadis accordée au clergé chrétien se porte chaque jour vers les savants davantage ? Ce sont désormais ces derniers que l’on croit sur parole, et sans aucun danger d’erreur, en conséquence des réserves que la raison indépendante se sent toujours en droit de formuler à l’égard de leurs affirmations doctrinales. Aujourd’hui, le peuple se montre spirituellement confiant et subordonné à V égard des chefs scientifiques, de même qu’il l’est, temporellement, vis-à-vis de ses chefs industriels : — (un sentiment que le peuple n’a pas longtemps conservé, indiquons-le dès à présent; il suffit, pour s’en convaincre de donner un regard à l’évolution sociale du XIX’ siècle.)
De cette double remarque, poursuit Comte, on est en droit de conclure que la confiance se trouve organisée, dans le nouveau système, aussi bien que la subordination. La capacité scientifique positive sera le mérite qui conférera désormais le pouvoir spirituel. Jadis les théologiens étaient seuls compétents en matière de métaphysique générale. Les savants leur
ont été substitués par le progrès dans ce rôle. Dès le XI' siècle de notre ère, tandis que les artisans des communes libérées commençaient de miner le pouvoir temporel féodal, la science, empruntée par l’Occident des Arabes, menaçait le pouvoir spirituel des papes. Dans le nouveau système social, ces deux pouvoirs, production et savoir qui sont aussi deux capacités, se partageront le gouvernement de la chose publique.
Ainsi le jeune Comte, savant ou qui se croit tel, réclame dès lors le pouvoir spirituel pour la science, tandis que le Saint-Simonisme proprement dit, penchera plus tard à le confier aux artistes, ainsi qu’on le sait. Avec le progrès des années — qui fut aussi pour lui le progrès de la manie mystique, par malheur, — il se considérera de plus en plus comme le savant par excellence, à titre d’inventeur de la plus haute des sciences à ses yeux, la Sociologie. Il se regardera donc comme le Messie délégué par le Dieu-Progrès au gouvernement du monde, comme le souverain pontife de la religion qui en ce temps sera constituée par ses soins de toutes pièces, et dans son dogme et même dans ses rites. Je vais dire par quels chemins il marcha d’abord vers cette conception singulière et audacieuse de son activité vitale.