CHAPITRE IV
Histoire de la philosophie positive. » Kant. — Gondorcet.
Ranty dans Topuscule qu*on va lire, dit, en parlant de la fondation de Thistoire générale ou philosophique : c Nous allons Yoir si nous réussirons à trouver un fil qui mène à une telle histoire, laissant dès lors à la nature le soin de produire un homme qui soit en état de concevoir de la sorte l'enchaînement des faits historiques. C'est ainsi qu'elle produisit un Kepler qui soumit les orbites excentriques des planètes à des lois précises, et un Newton qui expliqua ces lois par une cause générale de la nature. > Cet homme prévu par Kant est H. Comte, et il est bien remarquable que le philosophe allemand ait eu une si claire idée et une si ferme persuasion, au point d'annoncer que quelqu'un réaliserait un jour ce qui n'était, chez lui, qu'intuition philpsophique.
H. Comte eut connaissance de cet opuscule par M. Gustave d'Eichthal, qui lui en communiqua une traduction. On Terra l'expression de son admiration (5 août 1824) dans une lettre où il remercie H. d'Eichthal de sa communication. L'opuscule de Kant est inconnu en France; il forme un morceau important dans le développement de l'histoire abstraite avant Auguste Comte. C'est pourquoi je le mets ici sous les yeux du lecteur, en entier, sauf quelques suppressions qui abrègent sans nuire au développement de l'idée.
trine téléologique de la nature. Car, si nous nous départons de ce principe, nous n'avons plus une nature régulière, mais une nature qui se joue sans dessein; et le désespérant hasard prend la place du fil de la raison.
Deuxième proposition.
c Chez rhomme, qui est la seule créature raisonnable sur la terrej les dispositions naturelles dont la destination est Vusage de sa raison^ devaient se développer non dans Findividu^ mais seulement dans V espèce. — La raison dans une créature est la faculté de dépasser Tinstinct de nature, sans connaître aucune limite à cette extension. Elle-même n'agit point instinctivement; elle a besoin d'essais, d'exercice et d'instruction pour cheminer successivement d'un degré de clairvoyance à un autre. Aussi faudrait-il qu'un homme vécût un temps démesurément long pour apprendre comment il doit faire un usage complet de toutes ses dispositions naturelles ; ou, si la nature, ce qui est le cas réel, ne lui a octroyé qu'une courte mesure de vie, il faudra une série peut-être incalculable de générations se transmettant de Tune à l'autre leurs lumières, pour que les germes déposés en notre espèce atteignent leur plein développement. Du moins ce terme doit être dans l'idée de l'homme le but de ses efforts ; car, autrement, les dispositions naturelles devraient être considérées en grande partie comme vaines et sans but; ce qui détruirait tous les principes pratiques, et rendrait la nature suspecte d'un jeu puéril en l'homme seul; la nature dont la sagesse doit servir de base au jugement de tout le reste de l'économie.
Troiai&me proposition.
< La nature a voulu que Fhomme tirât absolument de lui-mime et de son propre fonds tout ce qui dépasse la constitution méca-
nique de son être animal^ et n'obtint aucune autre félicité ou perfection que celle qu'il se procure^ affranchi de rinstinct par sa propre raison. — La nature ne fait rien dMnutile, et elle n'est pas prodigue dans l'emploi des moyens d'atteindre ses fins. Ayant donné à Thomme la raison et le libre arbitre qui s'y fonde, c'était dès lors clairement indiquer comment elle entendait qu'il parvint à sa destinée: il ne devait pas être guidé par l'instinct ni muni et éclairé d'une connaissance innée ; mais il devait tout tirer de lui-même. L'art de se vêtir, l'habileté à se mettre en sûreté et à se défendre, tous les amusements qui rendent la vie agréable, sa sagacité même, sa prudence et jusqu'à la bienveillance de sa volonté, tout doit être absolument son œuvre. La nature paratt ici s'être complu dans sa plus grande parcimonie, et n'avoir pas dépassé, dans la répartition de ses dons, l'extrême et chiche limite des besoins d'une existence commençante; comme si, voulant que les hommes ne fussent redevables qu'à eux-mêmes de s'être élevés de la dernière grossièreté à la perfection intime de la pensée et, par là, à toute la somme de bonheur possible sur cette terre, elle avait plus tenu à ce qu*ils eussent, d'eux-mêmes, une estime fondée sur la raison qu'à ce qu'ils fussent dans le bien-être. Car à cette marche des affaires humaines est liée toute une multitude de peines qui attendent l'homme. Mais la nature parait s'être souciée, non pas aucunement qu'il eût une vie aisée, mais qu'il s'efforçât de manière à devenir digne, par sa conduite, delà vie et du bien-être. Toutefois, il n'en reste pas moins étrange que les générations antérieures semblent ne poursuivre leur pénible besogne que pour les générations postérieures, c'est-à-dire leur préparer un échelon qui leur permette de porter à une plus grande hauteur l'édifice projeté par la nature. De sorte que ce seront seulement les générations les plus lointaines qui auront le bonheur d'habiter dans l'édifice auquel une longue suite d'ancêtres auront
travaillé, iAsciemmeDt il est vrai, sans avoir part eux-mêmes aubonbemr qu'ils préparèrent. Mais cela, tout énigmatique que ce soit, est en même temps non moins nécessaire, si Ton admet qu'une espèce animale doit avoir la raison, et arriver, en tant que classe d'êtres raisonnables qui tous meurent, mais dont l'espèce est durable, à la plénitude du développement de ses dispositions innées.
Quatrième proposition.
c Le moyen dont la nature se sert pour mettre à ^ff^t le développement de toutes les dispositions humaines est Vantagonisme de ces dispositions dans la société; antagonisme quiy finalement^ devient la cau>se d*un ordre social régulier. — Par antagonisme, j'entends ici rinsociable sociabilité desbommes, c'està-dire leur pencbant à se réunir en société, lié à une perpétuelle résistance qui menace constamment de dissoudre cette société. Telle est en effet, évidemment, la disposition de la nature bumaine. L'homme est enclin à s'associer ; car, dans l'association, il se sent plus bomme, c'est-à-dire plus apte au développement de ses facultés naturelles. Hais il est aussi très-enclin à s'isoler ; car il trouve simultanément en lui rinsociable disposition à vouloir tout régler à son gré, et dès lors il s'attend de toutes parts à la résistance, de même que, de son côté, son penchant le porte à la résistance contre les autres. Or, c'est justement cette résistance qui éveille toutes les forces de l'homme, le pousse à surmonter sa paresse, et à conquérir, pressé par le désir de l'honneur , de la domination ou des richesses , un rang parmi ses semblables qu'il ne peut ni souffrir ni quitter. Là se font en réalité les premiers pas hors de la rudesse vers la culture, qui gtt essentiellement dans la valeur sociale de l'homme ; là se développent peu à peu tous les talents» là se forme le goût, là se fait le travail de civilisation
quiy avec le temps, transforme le consentement forcé, et, pour ainsi dire, pathologique à l'association en un ensemble moral. Sans ces qualités d'insociabilité, en soi peu aimables, d'où naît la résistance que chacun doit trouver nécessairement à rencontre de ses prétentions égoïstes, on verrait se produire une vie de bergers d'Arcadie, dans la plénitude de l'union, du consentement et de l'amour réciproque ; vie où tous les talents demeureraient éternellement enfouis dans leurs gernoes ; les hommes, doux comme les brebis qu'ils paissent, procureraient à peine à leur existence plus de valeur que n'en a celle de ce bétail ; il resterait dans la création, en tant que nature rationnelle, quant au but, un vide qui ne serait pas comblé. Grâces donc soient rendues à la nature pour les incompatibilités, pour les luttes de la vanité malveillante, pour la cupidité insatiable, même pour la pas* sion de commander 1 Sans tout cela, les excellentes dispositions qui sont dans l'humanité dormiraient éternellement enveloppées. L*homme veut la concorde; mais la nature, sachant ce qui est bon pour l'espèce, veut la discorde. Il veut vivre à l'aise et satisfait ; la nature veut qu'il sorte de l'indolence et d'un contentement inactif et se précipite dans le travail et dans la peine pour inventer des moyens de s'en dégager par son habileté. Tout cela décèle l'arrangement d'un sage Créateur et non sans doute la main d'un esprit malfaisant qui a maladroitement gâté ou envieusement corrompu l'œuvre magnifique de la Divinité.
Cinquième proposition.
€ U pittf grand problème pour la race humaine^ problème à la sobiHon duquel la nature contraint fhommef est iaUemdfre une fOciiU civile administrant le droit d'une manière tifiitm^selle. — La société est un ordre où la liberté de diacun est assujettie à coexister avec la liberté des autres ; en termes
difTérents, un ordre où la liberté se combine avec dMmpéi:ieuses et inflexibles conditions. Tel est le théâtre où s'ac* complissent les vues suprêmes de la nature sur l'humanité, tel est le thème qui se réalise par la lutte des penchants contraires. La société civile est un enclos où le développement humain trouve ses causes et ses règles. C'est ainsi que, dans un bois, les arbres, justement parce que chacun cherche à 6ter à l'autre l'air et le soleil, se forcent l'un l'autre de chercher air et soleil au-dessus d'eux, et prennent de la sorte une belle et droite croissance ; au lieu que ceux qui, en liberté et isolés, poussent leurs branches à leur gré, sont rabougris et tortus. Art, culture, arrangement social, tout ce qui pare l'humanité est fruit de Tinsociabilité qui est contrainte par elle-même de se discipliner et de développer complètement, grâce à un travail imposé par la force des choses, les germes de la nature.
Sixième proposition.
« Ce problème est en mime temps le plus difficile et celui qui est le plus tardivement résolu par Vespèce humaine, — L'homme, toujours porté à usurper et abuser , a besoin d'une autorité qui, rompant sa volonté, le contraigne d'obéir à une volonté générale, seule condition de la liberté de chacun. Où prendre cette autorité? nulle part ailleurs que dans l'espèce humaine. Mais ce maître, interprète de la volonté générale, ce chef suprême de la justice publique, représenté par un seul individu ou par plusieurs, n'échappe pas à la condition humaine et aurait lui-même besoin d'un mattre et d'un chef qui le forçât à être toujours juste. La solution absolue du problème estdonc impossible ; s'en approcher incessamment est la seule obligation à nous imposée par la nature; obligation à laquelle il n'est satisfait qu'en dernier lieu; car elle exige des idées justes sur la constitution sociale.
une expérience étendue et exercée, et surtout une bonne volonté prête à réaliser les bons projets. Ces trois éléments ne commencent i se rencontrer ensemble que très-tard et après beaucoup de tentatives infructueuses.
Septième proposition.
« Le problème d'une parfaite constitution sociale implique le probUme cTune constitution régulière des rapports intematio^ nauXf etnepeutitrerésolusans que celuUci le soit.^ Que sert-il de travailler à établir une constitution régulière parmi les individus, c'est-à-dire à fonder une chose publique? Cette même insociabilité qui exista jadis entre les individus existe encore entre les États ; et ces mêmes maux qui forcèrent les individus à entrer dans la régularité des lois civiles forceront les États ou êtres collectifs à entrer dans la régularité des lois politiques. C'est«*à-dire que par les guerres, par un appareil militaire exagéré et qui n'est jamais mis de cêté, par la gêne qui finalement en résulte pour chaque État, même au milieu de la paix, elle les pousse à des essais d*abord imparfaits, et puis, après beaucoup de dévastations, de renversements, d'épuisements, à ce que la raison, sans tant de tristes expériences, aurait pu leur dire : qu'il faut sortir de la sauvagerie sans loi, et entrer dans une fédération de peuples, où chaque peuple, même le plus petit, attendrait sa sûreté et l'exercice de ses droits, non de sa propre force ou de sa propre décision, mais seulement de la grande fédération et de la volonté collective. Quelque visionnaire que paraisse une telle idée, objet de raillerie dans les écrits d'un abbé de Saint*Pierre ou de Rousseau (peutêtre parce quUls en crurent la mise à exécution trop voisine), néanmoins elle est l'issue inévitable de la gêne où les hommes se mettent réciproquement, et qui forcera les Etats, quelque peine qu*ils y aient, à prendre une résolution qui
ne coûta pas moins à Thomme sauvage : }e veux dire renoncer à une liberté brutale et chercher repos et sécurité dans une constitution régulière. Toutes les guerres sont donc autant de tentatives (non dans l'intention des hommes, mais dans celle de la nature) pour procurer de nouveaux rapports entre les États.
« La liberté barbare des États produit à son tour ce que produisit la liberté barbare des premiers hommes; grâce à l'emploi de toutes les ressources en préparatifs militaires et grâce aux ravages que la guerre cause, elle contraint notre espèce à trouver un principe d'équilibre et des conditions d'association qui fassent cesser un désastreux antagonisme.
< Avant que ce dernier pas s'accomplisse, la nature humaine souffre les maux les plus durs, sous l'apparence trompeuse d'un bien-être extérieur; et Rousseau n*avait pas tellement tort de préférer l'état sauvage, dès lors qu'on laisse de côté ce dernier échelon que notre espèce a encore à franchir. Nous sommes cultivés à un haut point par l'art et la science; nous sommes civilisés, jusqu'à la surcharge, en toute sorte d'agréments et de bienséances sociales. Mais il s'en faut encore de beaucoup que nous devions nous tenir pour moralises. Aussi longtemps que les États employent toutes leurs forces à leurs vaines et vicdentes vues d'agrandissement, gênant sans cesse le lent effort de l'amélioration interne et l'œuvre de l'opinion publique, il est impossible de rien attendre de satisfaisant. Le progrès, en ceci, consiste en un long remaniement de diaqoe asBodatîan politique au profit de la culture des citoymis ; et tout bien qui n'est pas enté sur des dispositifs moralement bonnes, n'est qu'apparence trompense et reluisante misère. Le genre humain demeurera dans tme telle condition provisoire jusqu'à ce qu'il se soit retiré, de la façon que j'ai dit, ^ du diaos de ses relations politiques.
Huitième propoâtioiu
« Onpeuty en sormnôy considérer l* histoire de la race humaine eamme raccamplissement d'un plan caché de la nature^ à t effet de produire une constitution politique parfaite ^ aussi bien dans les rapports intérieurs que dans les rapports extérieurs, consH-hUion qui est Funiqi^ théâtre où elle puisse développer toutes ks dispositions mises par elle en l* humanité. *- Cette proposition est une conséquence de la précédente, et on voit que la philosophie a, elle aussi, son millénaire, mais un millénaire à l'accomplissement duquel elle peut contribuer par son idée, et qui, conséquemment, n'est rien moins qu*une Tiâon. n ne faut plus qu'un point, c'est que Texpérience découvre quelque chose d*une telle marche du dessein de la nature, {e dis quelque chose; car ce cycle semble exiger, pour se clore, un si long temps, que la petite portion que l'humanité en a déjà parcourue ne permet pas d*en déterminer la forme et de conclure la relation des parties au tout, avec plus de sûreté que toutes les observations célestes, faites jusqu'à présent, ne permettent d'assigner la trajectoire que suit, dans le ciel étoile, notre soleil avec toute l'armée de ses satellites. Et cependant, remar* quons qu'avec le principe général de la constitution systématique de l'univers et avec le peu qu'on a observé, on est autorisé à condure qu'il existe en effet une telle trajectoire. Qu(M qu'il en soit, la nature humaine est ainsi faite, qu'elle n'aura aucune indifférence pour la plus lointaine phase que notre espèce doive atteindre, pourvu qu'il y ait assurance suffisante d'atteindre cette phase; et il est ici d'autant moins à craindre qu'elle ne soit indifférente, que noua pouvoBs, ce semble, par le sage emploi de notre propre raison, hflter un avènement si fortuné pour nos descendants. De là vient que les moindres indices d'une approche
vers ce terme nous sont très-importants. Aujourd'hui les États sont dans un rapport si arliiîciel entre eux, qu'aucun ne peut se négliger dans la culture intérieure, sans déchoir, vis-à-vis des autres, en force et en influence ; conséquemment le progrès ou du moins le maintien de ce but de la nature est passablement assuré même par les vues ambitieuses des politiques. De plus, la liberté civile ne peut plus guère maintenant être entamée, sans qu'on en éprouve dommage dans les industries et particulièrement dans le commerce ; ce qui est derechef une cause d'affaiblissement de l'État dans ses relations extérieures. Or cette liberté civile croit progressivement; si l'on empêche le citoyen de chercher sa prospérité de la façon qu'il lui plaît, compatible avec la liberté des autres, on empêche du même coup l'activité courante des affaires; ce qui a aussi pour contre-coup de diminuer les forces de l'État. Ainsi s'en va de plus en plus toute limitation imposée aux faits et gestes de chacun; ainsi est accordée la liberté universelle de religion; ainsi surgit peu à peu, avec caprices et folies intercurrentes, une époque de lumières; lumières qui sont un grand bien, et qui doivent soustraire le genre humain aux ambitions conquérantes de ses chefs, ne fût-ce que par le seul motif de l'intérêt. Ces lumières et, avec elles, une certaine participation du cœur, dont l'homme éclairé ne peut se défendre pour le bien parfaitement compris de lui, doivent peu à peu monter jusqu'aux trônes et influer sur les principes de gouvernement. Bien que, par exemple, les maîtres du monde n'aient, présentement, point d'argent pour l'amélioration du monde, et en particulier pour l'éducation, parce que d'avance tout est absorbé par les prévisions des prochaines guerres, pourtant ils trouveront leur propre avantage à ne pas entraver du moins les faibles et lents efforts de leurs peuples dans cette voie. Enfin, la guerre devient de plus en plus une en-
ireprise non-seulement tout artificielle et pleine d'incertitude, quant à Tissue entre les parties, mais encore singulièrement grave à cause des arrière-souffrances imposées à TËtat par une dette toujours croissante et dont l'extinc* tion ne peut plus se prévoir. En outre, chaque ébranlement en un point se fait sentir à tous les États voisins dans notre partie du monde, où Tindustrie a tellement lié les intérêts ; si bien que les voisins, pressés par leur propre danger, s'offrent, quoique sans autorité légale, pour arbitres, et, de la sorte, de loin préparent tout pour la formation future d*un grand corps sans modèle dans le passé. Bien que ce grand corps politique ne soit, quant à présent, que tout à fait rudimentaire, cependant un commun sentiment commence à pénétrer dans tous les membres dont chacun est intéressé à la conservation du tout ; et cela fait espérer qu'après bien des remaniements il s'établira, ce qui est la vue suprême de la nature , une association politique de Thumanité, devenue le sein où se développeront toutes les dispositions primordiales de Tespèce humaine.
Neunôme proposition*
c Une tentative philosophique pour traiterVhistoire universelle, selon un plan de la nature ayant pour but la pleine association civile dans F espèce humaine j doit être considérée non-seulement comme possible^ mais aussi comme favorable mime à ce plan de la nature. — G*est, à la vérité, une proposition étrange et, en apparence, absurde que de vouloir composer une histoire selon l'idée qu'on devrait se faire de la marche du monde si le monde obéissait à certains buts rationnels ; il semble qu'une pareille conception ne peut aboutir qu'à un roman. Cependant, si l'on admet que la nature, même dans le jeu de la liberté humaine, ne procède pas sans plan et sans finalité, cette idée pourrait n'être pas dépourvue d'utilité ; A. c. 5
elle nous servirait, encore que notre yue soit trop faible pour pénétrer le secret mécanisme des choses» à présenter comme un système, du moins en gros, un ap*égat confus d'actes humains. Si l'on part de l'histoire grecque en tant que celle qui nous a conservé ou du moins certifié ' les annales plus anciennes ou contemporaines; si l'on en poursuit l'influence sur la formation et déformation du corps social romain , qui absorbe l'État grec; enfin, si l'on passe à l'action de Rome sur les barbares qui détruisirent son empire, et qu'on arrive à nos temps, en intercalant épisodiquement l'histoire d'autres peuples à mesure que la connaissance nous en est parvenue, on découvrira que l'amélioration de la constitution politique marche régulièrement dans notre partie du monde , qui probablement donnera un jour des lois aux autres. Le regard porté sur la constitution intérieure des États et sur leur rapport extérieur y aperçoit deux conditions alternantes : d'un côté, le bien de ces institutions éleva et ennoblit les peuples, et, avec eux, les arts et les sciences; d'autre côté, des défectuosités qui y étaient inhérentes précipitèrent les peuples dans les catastrophes^ si bien pourtant qu'un germe de civilisation restait, qui, développé par chaque révolution, préparait un nouveau et plus ample développement. Là apparaîtra, je crois, ce qui permettra d'expliquer le jeu si embrouillé des choses humaines, ou de prédire les modifi-
1. Seul un pabiic éclairé qui , depuis soD origine , s'est perpétué jusqu'à nous sans interruption, peut certifier Tancienne histoire. Au delà tout est terre inconnue ; et Thistoire des peuples qui vécurent en dehors ne peut être commencée qu*à fur et à mesure qu'ils 8*y incorporèrent; cela advint pour le peuple juif au temps des Ptolémées, par la traduction grecque de la Bible, sans laquelle on aurait accordé peu de confiance à ses documents isolés. A. partir de là , quand ce point d'attache est suffisamment établi, on peut en remontant suivre les récits. La première page de Thucydide, dit Hume, est l'unique début de toute véritable histoire.
HISTORIQUE. — KANT. — CONDORGET. 67
cations futures des États, utilité qu'on a déjà d'ailleurs tirée de l'histoire, alors même qu'on n*y voyait que TeiTet incohérent d'une liberté sans règle. Ce n'est pas tout : une vue consolante, s'ouvrant vers l'avenir, montrera dans un grand éloignement l'espèce humaine ^'élevant à une condition où tous les germes déposés en elle peuvent se développer complètement. Une telle justification de la nature, ou mieux de la Providence, n'est pas un motif sans importance pour choisir un point de vue particulier d'où Ton contemple le monde. A quoi sert de vanter la magnificence et la sagesse de la création dans le règne brut, et de les recommander à la contemplation, si la partie du grand théâtre de la sagesse suprême qui contient le but de tout le reste, à savoir l'histoire de la race humaine, doit demeurer une objection éternelle, et si, forcés d'en détourner le regard avec mécontentement, et désespérant d'y apercevoir jamais une intention pleinement raisonnable, il nous faut ne l'attendre, cette intention, que dans un autre monde?
c Penser que par cette idée d'une histoire universelle qui, d'une certaine façon, a un fil à priori^ je veuille expulser les travaux de l'histoire proprement dite, de celle qui raconte les événements, ce serait se méprendre sur mon projet; ce n'est qu'un aperçu de ce qu'une tète philosophique, pourvue d'ailleurs de très-amples connaissances historiques, pourrait tenter à un autre point de vue que celui de l'empirisme. Au reste, le détail, d'ailleurs fort louable, avec lequel nous écrivons présentementThistoire de notre temps, doit naturellement faire que chacun se demande, non sans inquiétude, comment nos arrière-descendants s'y prendront pour embrasser la masse d'histoire que nous leur transmettrons au bout de quelques siècles. Sans aucun doute, ils n'apprécieront celle des époques les plus an- -dennes, dont les documents auront depuis longtemps péri, qu'au point de vue qui les intéressera» c'est-à-dire
celui OÙ Ton examine les services rendus ou les dommages causés par les peuples et par les gouvernements au corps même de l'humanité. Partir de là pour faire appel à l'ambition des chefs d'État et de leurs serviteurs^ et pour la diriger vers le seul moyen qui doit transmettre leur glorieux souvenir aux temps les plus reculés, ce peut être par surcroît un petit motif de tenter une telle histoire philosophique. >
Ici finit l'esquisse de Kant. Il importe d'en réunir sous les yeux des lecteurs les points principaux. Kant admet que des lois constantes, qu'il nomme le dessein de la nature, régissent le développement du genre humain, autrement dit l'histoire; comme l'essence de ce développement est un progrès, une amélioration, il en résulte que les générations antérieures, insciemment mais réellement, travaillent pour l'avantage des générations postérieures ; et la philosophie, en ouvrant cette perspective, procure aux hommes qui passent le salutaire sentiment d'une association avec le lointain avenir.
Cette pensée le conduit à une autre. Tandis que les hommes commencent, dans l'enclos, comme il dit, de la société civile, à secouer l'antique sauvagerie, cette sauvagerie continue à exister dans les rapports d'Ëtat à État. Pour en sortir, il faudra qu'il se forme une grande fédération qui fasse pour ces êtres collectifs ce qui a été fait pour les êtres individuels.
Kant a très-bien vu que les nations européennes et leurs filles devenaient de plus en plus les arbitres du sort des autres populations, et qu'à elles allait appartenir la gestion des intérêts communs.
Il a conçu que la formation d'un grand corps politique, sans modèle dans le passé, était le résultat nécessaire du progrès qui transportait la morale civile dans la politique.
Enfin la solidarité de tous les membres de la famille hu-
maine lui est apparue aussi clairement qu'elle nous apparaît aujourd'hui à la lumière de tant d'événements.
D*une autre part, il n'est pas difificile, malgré l'éminence du philosophe de Kœnigsberg, de faire une juste critique de son esquisse. C'est la philosophie positive et les principes trouvés par M. Comte qui me donnent cette confiance, n est certain que l'histoire est un phénomène naturel soumis à des conditions déterminées ; il est certain que Kant a vu qu'il en devait être ainsi ; mais il est certain aussi que le fondement qu'il donne à sa conception est tout à fait ruineux. Ce fondement n'est autre qu'un principe métaphysique, à savoir : que la nature ne fait rien en vain, et que comme les facultés humaines n'ont pas leur développement dans l'individu qui est éphémère, elles doivent l'avoir dans l'espèce qui est durable. Je n'ai pas besoin de dire à'des esprits nourris des doctrines positives, que nous ne savons en aucune façon si la nature veut ou ne veut pas quelque diose en vain. C'est une vue subjective indûment transportée dans le domaine objectif. La conception de Kant est donc une intuition, non une démonstration, qui, après lui, restait à trouver ; il n'avait fait que poser le problème.
Et cependant la solution était à côté de lui. Ou bien il ne connut pas Turgot ; ou, le connaissant, l'importance du passage que j'ai cité lui fut masquée par les habitudes métaphysiques, et il préféra une démonstration subjective et illusoire à une démonstration objective et réelle. Au lieu d'imaginer un hypothétique dessein de la nature, il n'avait qu'à voir chez son illustre devancier comment les conceptions humaines, en tant que concernant l'interprétation du monde, furent successivement théologiques, métaphysiques, positives. A ce fSût général ou loi il aurait rattaché le prin* dpe de l'histoire.
Il est encore un point qui ne peut être laissé sans observation. Kant, après avoir noté, avec toute raison, l'instinct
sociable qui oblige les hommes à se réunir, ne parait plus faire entrer dans les causes du développement que les mauvaises passions et les sentiments égoïstes* C'est une grave méprise sur la nature humaine. Sans vouloir rien Ater à l'importance des penchants égoïstes, on doit présentement affirmer que la société et son développement dépendent surtout de ce que M. Comte a heureusement nommé les penchants altruistes.
Malgré ces critiques faites à un point de vue qui n'existait pas encore pour Kant, son opuscule demeure une preuve éclatante de son vigoureux esprit, le plus voisin, parmi les métaphysiciens, de la philosophie positive. C'est un vrai précurseur ; il annonce la lumière.
L*œuvre de Condorcet succède dans l'ordre des temps à celle de Kant. Ici, je serai très-bref. Condorcet est dans les mains de tout le monde, et M. Comte a toujours signalé le Tabkau des progrès de Fesprit humain comme un échelon sur lequel il avait posé le pied. Il en a fait la critique de main de maître S et il sufSt de la résumer en peu de mots.
Il lui reproche de n'avoir pas vu que la distribution des époques, qui est ici la partie la plus importante du plan, exige un premier travail général, le [dus difficfle de ceux auxquels la politique positive doit donner lieu. Condorcet a cru pouvoir coordonner convenablement les faits en prenant, presque au hasard, pour origine de chaque époque, un événement remarquable, tantôt industriel, tantôt scientifique, tantôt politique. En procédant ainsi, il ne sortait pas du cercle des historiens littérateurs. Il hii était impossiUe de former une vraie théorie, c'est-à-dire d'établir entre les faits un enchaînement réel; puisque ceux qui devaient servir à lier tous les autres étaient déjà isolés entre eux.
Avec non moins de force, H. Comte objecte contre Con-
U 9y9lèmi depélilique pofOt^, p. 133 et suiT.
dorcet de n^avoir pas sa se dépouiller irrévocablement des préjugés critiques de la philosophie du dix-huitième siècle* Cette philosophie, en lutte contre la théologie et contre la féodalité, condamnait l'une et l'autre dans le passé comme elle &isait dans le présent. Gondorcet s'est laissé dominer par de prétendus dogmes qui alors remplissaient toutes les têtes ; il a fait le procès à l'histoire au lieu de l'observer, et son ouvrage est devenu en partie une déclamation dont il ne résulte réellement aucune instruction positive.
n y a plus : son travail présente une contradiction génér raie et continue. D'un côté, il proclame hautement que la civilisation au dix-huitième siècle est infiniment supérieure à ce qu'elle était à l'origine. Hais ce progrès total ne saurait Atre que la somme des progrès partiels faits par la civili^ sation dans tous les états précédents. Or, d'un autre c&té, en exaioiinant successivement ces divers états, Gondorcet les présente presque toujours comme ayant été, aux points de vue les plus essentiels, des temps de rétrogradation. Il y a donc miracle perpétuel, et la marche de la civilisation devient un efiet sans cause.
M. Comte conclut en disant que le but a été manqué, d'ab<Mrd quant à la théorie, puis quant à la pratique, et que œ travail doit être de nouveau conçu en totalité d'après des vues vraiment philosophiques, en ne regardant la tentative de Gondorcet que comme marquant le but réel de la politique scientifique.
Voilà la critique, voici l'éloge : « La conception générale du travail propre à élever la politique au rang des sciences d'observation, dit M. Comte, p. 132, a été découverte par Gondorcet. n a vu nettement le premier que la civilisation est assigettie à une marche progressive dont tous les pas sont rigoureusement enchaînés les uns aux autres suivant des lois naturelles que peut dévoiler l'observation philosophique du passé, et qui déterminent, pour chaque
li PREMIÈRE PARTIE.
époque, d'une manière entièrement positive, les perfectionnements que l'état Social est appelé à éprouyer« soit dans ses parties, soit dans son ensemble. Non-seulement Gondorcet a conçu par là le moyen de donner à la politique une vraie théorie positive, mais il a tenté d'établir cette théorie en exécutant l'ouvrage intitulé: Esquisse d*un tableau historique des progrès de Vesprit humain^ dont le titre seul et l'introduction suffiraient pour assurer à son auteur l'honneur éternel d'avoir créé cette grande idée philosophique. »
Je partage toute l'admiration exprimée dans ce passage pour l'héroïque penseur qui écrivit son Esquisse sous le coup d'une condamnation à mort , esquisse qui reste une tentative immortelle. Pourtant il y a lieu à quelques rectifications, n n'est pas exact de dire que Gondorcet a créé l'idée philosophique de l'enchaînement de l'histoire; sans doute il l'a trouvée de son cdté , mais elle avait été trouvée avant lui par Kant, comme il vient d'être montré. Je reprocherai aussi à Gondorcet de n'avoir pas connu ou d'avoir méconnu la conception de Turgot ; s'il en avait usé, il se serait préservé des fautes que M. Gomte a si justement relevées, et son Esquisse^ toute diflérente alors, aurait fondé, trente ans avant M. Gomte, la théorie de Thistoire. Ge qui lui demeure en propre, et ce que n'avaient fait ni Tui^ot ni Rant, c'est d'avmr le premier tracé, à ses risques et périls, une ébauche du développement social. Gette ébauche, qui fut longtemps une pierre d'attente, n'est plus qu'une pièce parmi les antécédents des découvertes de M. Gomte, mais c'en est une fort précieuse.
II ne me reste plus qu'à résumer l'état de l'histoire philosopiiique avant M. Gomte. Turgot avait découvert que les conceptions humaines, d'abord théologiques, devenaient ensuite métaphysiques et finissaient par être positives. Kant avait connu que l'histoire est un phénomène naturel,
mSTOMQUE. — KANT. — CONDORCET. 73
assujetti à un cours déterminé, et Condorcet« plus poussé que ses devanciers par le temps qui marchait, avait tenté de tracer un tableau qui mit en évidence Tenchatuement des progrès de la civilisation. Ce sont là de grandes choses, mais ce ne sont encore que des rudiments; car ni Turgot ni ses successeurs n*usSnt de la loi trouvée pour fonder sur ce fait général l'évolution ; Kant, qui aperçoit nettement la nécessité de concevoir l'histoire comme réglée par des conditions inhérentes à l'humanité, ne sait faire porter cette importante notion que sur une idée à priorij et il la lacisse ainsi incapable de fixer l'attention d'un siècle dont les tendances étaient de plus en plus positives ; enfin, Gondorcet n'a pour guide que la philosophie négative du dix-huitième siècle dans une œuvre où elle ne pouvait apporter que contradiction.