‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 35 sur 83 · M. Comte était alors menacé de perdre sa place · texte numérisé non relu

M. Comte était alors menacé de perdre sa place

Il est pourtant un point sur lequel M. Comte n'était pas sans quelque illusion. Son cours était censé un cours populaire, c'est-à-dire susceptible d'être compris de ceux mêmes qui n'avaient aucune initiation mathématique. Les souvenirs de personnes qui Tont suivi attestent qu'il dépassait cette mesure. On n'a d'ailleurs qu'à prendre le volume qui est la rédaction de ce cours, et Ton verra que les souvenirs dont je parle ne se trompent pas. Toutefois, ce cours était suivi même par des prolétaires ; c'est que , outre les linéaments de l'astronomie, ils y trouvaient des généralités philosophiques et politiques que M. Comte mettait à leur portée et qu'ils saisissaient.

Ils y trouvaient aussi des sympathies pour leur situaticm. Non pas que M. Comte se fit illusion ou qu'il voulût leur faire illusion sur les conditions du problème social de notre temps, qui sont placées bien au delà de la portée des réformes immédiates. Mais , à propos de chômages, à propos de l'introduction des machines et des autres accidents qui mettent soudainement tant de bras dans l'inaction , il déclarait que, puisque les chefs industriels ne sentsdent pas généralement encore leur solidarité avec leurs ouvriers, un vrai gouvernement devait intervenir pour prévoir et adoucir. Dételles paroles, qui enlevaient le professeur, enlevaient aussi la salle, et ont laissé de profonds souvenirs dans plus d'une mémoire.

Ses trois fonctions mathématiques (répétiteur titulaire à l'École polytechnique, examinateur d'admission à cette même École, et professeur à l'institution Laville), son cours d'astronomie populaire, son grand travail de philosophie positive dont les volumes se succédaient de deux en deux ans, tout cela faisait une vie très-occupée. Jusque-là M. Comte n'avait guère eu d'autres délassements que de longues promenades et ce qu'il appelait ses flâneries phitasophiques. En 1838 ou 1839, Mme Comte songea à procurer une

vraie détente à cet esprit toujours si tendu. La musique se présenta à son esprit. H. Comte, bien que sans culture musicale, avait une belle voix, et il chantait avec beaucoup d'efiet certaines chansons, la MarsetUaisCy par exemple, qui, dans sa bouche, éclatait avec tout Taccent révolutionnaire. Mme Comte, aidée par M. de Troismonts, qui avait été son élève et qui était son ami, obtint, non sans difficulté, qu'il irait aux Italiens. 11 s'y complut tellement qu'il ne put plus 8*en passer. Il eut sa stalle à ce théâtre pendant chaque saison ; et, quand des réductions d'argent l'obligèrent à y renoncer, ce fut un vrai sacrifice.

Sept ans plus tard , les préoccupations qui absorbaient son esprit, voilèrent, sur ce point comme sur plusieurs autres, ses souvenirs. Il présentait sa passion pour les Italiens comme un goût des arts s'éveillant à point en un certain moment de son travail philosophique, et, pour me servir de ses expressions, comme une affinité spontanée v^s une vie principalement aflecti ve. Mais, en parlant ainsi , M . Comte transportait le présent dans le passé. En 1838, la musique Ait une distraction salutaire vers laquelle on le porta, et devint un charme qui le captiva.

La mémoire de M. Comte était d'une force prodigieuse. Je l'ai entendu former le projet d'apprendre l'allemand en prenant un livre et un dictionnaire, et je ne doute pas qu'il n'eût réussi. Du moins c'est ainsi qu'il avait appris Tanglais, l'espagnol et l'italien. Ses lectures avaient été faites dans sa jeunesse; passé cette époque, il ne lut ni ne relut; et cette provision, une fois amassée, lui suffit pour l'élaboration d'une œuvre où il fallait avoir présents à l'esprit une immensité de faits de l'ordre scientifique et historique. La force de mémoire était, chez lui, le puissant auxiliaire de la force de conception. Voici, en effet, comment il composa chacun des six volumes du sy^me de philosophie positive. Il en méditait le sujet de tête et sans jamais rien

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écrire; de l'ensemble il passait aux masses secondaires, et des masses secondaires aux détails. Au plan général suceédait le plan spécial de chaque partie. Alors ^ quand cette élaboration^ d'abord totale» puis partielle, était accomplie, il disait que son rolume était fait. Ce qui était vrai ; car, lorsqu'il se mettait k écrire , il retrouvait » sans jamais en rien perdre, toutes les idées qui formaient la trame de son œuvre ; et il les retrouvait dans leur enchalnemrat et dans leur ordre. Sa mémoire avait suffi à tout ; pas un mot n'avait été Jeté sur le papier. C'est de la sorte qu'en 18S6 il composa de tête, sans en rieil écrire, le cours qu'il comp* tait faire et qui embrassait la philosophie positive tout entière , k sa première élaboration et alors qu'elle exigea le plus d'effort. Cette manière de travailler, si puissante, était aussi fort dangereuse; la catastrophe de 1886 en est un témoignage.

Quand l'élaboration en était k ce point de matarité , il fallait que la composition oommençkt. Son œuvre avait besoin de l'éclosion ; elle chargeait son cerveau ; elle voulait en sortir , et il n'était , pour ainsi dire, plus le mettre de l'inspiration qui l'obsédait. Aussi^ une fois qu'il avait pris la plume, il ne poutait plus la quitter; et ces gros volumes du système de la philosophie positive ont été rédigés d'une seule haleine. Dès qu'il avait par devers lui un certain nombre de feuillets écrits, sûr dès lors, k l'aide de cette avance, d'alimenter l'imprimerie sans l'exposer k chômer, il commençait k les mettre sous presse, ne faisant aucun changement sur les épreuves , dont il ne voyait jamais qu'une. De la sorte, l'impression était k peu près terminée quand il posait la plume ; il avait marché aussi vite que l'imprimerie. Vn pareil procédé n'était k l'usage que d'un homme aussi confiant en sa mémoire, aussi mattre de son sujet, et qui ne eraigfhait pas qu'aucun oubli trahit Técrivain ; il avait l'avantage d'assurer k la composition cette

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unité menfale qui en avait puissamment réglé la cénoep* tîoD, et de procurer la pleine action du tout sur les parties, et celle des parties sur le tout.

Mais ce procédé avait un inconvénient. Il était impossible qu'une rédaction si rapide Jamais méditée, Jamais relue, jamais corrigée, fût chAtiée. Plusieurs personnes, surtout celles qui attachent un prix particulière la forme littéraire, se sont rebutées à la lecture des livres de M. Comte, accusant la prolixité de Tauteur^ la longueur des phrases, la pesanteur du style, les répétitions, les épithètes surabondantes. II y a du vrai dans ces reproches ; et les livres de M. Comte auraient gagné à un travail qui, laissant le fond solidement établi, se serait occupé de la forme. Pourtant il faut dire à ces délicats qu*ici le fond emporte la forme, que le soin de polir aurait allongé de beaucoup une besogne déjà bien longue, et que M. Comte était pressé, avec juste raison, pour lui et pour nous, de la mener à terme, rajouterai qu'une qualité essentielle en de pareilles matières ne fait jamais défaut, je veux parler de la lucidité. Quelque difficiles que soient les expositions, M. Comte les rend toujours précises, claires, lumineuses par l'enchaînement des idées et la justesse des expressions. Par fois même, ce mérite, très-digne d'estime, n'est pas le seul. Le style, sans qu'il le cherche, se trouve sous sa plume; la force ou la nouveauté, ou la grandeur de la pensée s'imprime dans la force, la nouveauté, la grandeur de l'expression. Celui pour qui la foule des princes médiocres et inférieurs à leur fonction politique^a été le viJgaire des roû, a rencontré, dans cette opposition des deux termes, une vraie beauté : le vieux Corneille n'aurait pas dit mieux.

On croira sans peine qu'écrire un volume entier tout d'une haleine et d'une venue, sans relâche ni repos, sur des matières qui exigeaient une extrême contention d'esprit, était une tâche laborieuse outre mesure et compromettante

pour la santé. Aussi est-il arrivé dans le cours de ces élaborationsy quand venait la seconde moitié du volume, que Mme Comte concevait des inquiétudes. Des remontrances domestiques étaient sans efdcacité. Mme Comte invoquait un secours étranger; elle conQait ses remarques et ses craintes à M. de Blainville, et elle lui demandait dlntervenir, car il était le seul qui pût intervenir. M. de Blainville voyait M. Comte, et obtenait de lui qu'il ne travaillât plus après son dtner; cela lui suffisait pour que le wmmeil revint, et que la tâche s'achevât sans que la santé en souffrit '.

1. Dans ces moments-là, afin que M. Comte tint sa parole, M. Félix Pinel Grandchamp, son médecin et son ami, dont la con?ersatiott lui plaisait beaucoup, venait passer quelques soirées avec lui.

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