‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 37 sur 83 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

D^une critique de la classification des sciences telle que M. Comte Ta exposée. — Ce qu'il faut entendre par série, constitution, évolution des sciences.

Dans le chapitre qui précède, c'est la louange qui règne; dans celui-ci, c'est la critique. L'œuvre de M. Comte peut la soutenir et doit l'appeler. La critique lui est nécessaire et la fécondera.

Un philosophe anglais, M. Herbert Spencer, ayant eu occasion de soumettre à un examen approfondi la théorie de M. Ck)mte sur la filiation des sciences, s'est trouvé finalement en conflit avec lui. L'opuscule qu'il y a consacré porte le titre de Genèse de la science (the Genesis of science). La genèse de la science est une question fort importante pour l'histoire des sciences et pour leur philosophie.

Toute la partie où M. Comte la traite, serait, s'il fallait en croire H. Herbert Spencer, à refondre. Au lieu d'un fondement solide, nous n'aurions là qu'une hypothèse destinée à disparaître comme tant d'autres idées systématiques. J'avoue que, quand je lus pour la première fois cette assertion, elle me surprit beaucoup; et je la repoussai instinctivement comme ici je vais essayer de la repousser dogmatiquement. La raison de cette répulsion instinctive ne fut point un caprice ; elle se fondait sur ceci : que,

depuis beaucoup d'années, j'use constamment, et pour des objets très-divers, de la classification des sciences selon M. Comte comme d'un guide mental qui tout d'abord limite le sujet, en montre les tenants et les aboutissants, et indique comment il faut procéder. Or, ce guide ne m'a jamais fourvoyé; je veux dire, et c'est là le service suprême qus tout penseur doit attendre d'un système, il ne m'a jamais conduit à des contradictions implicites ou explicites, à des impasses philosophiques. Il arrive quelquefois, dans les sciences, qu'on juge une théorie, une formule, non par démonstration, mais par les résultats. C'est par les résultats que j'ai longtemps jugé la théorie de M. Comte. Maintenant, grâce au veto de M. Herbert Spencer, il m'incombe de la juger par démonstration.

Comme M. Herbert Spencer est un esprit net et précis, il est facile d'exposer nettement et précisément ses objections..En premier lieu, il nie que le principe du développement des sciences soit le principe de la généralité décroissante, qui, suivant M. Comte, détermine l'avènement successif de chaque science, montrant qu'on pourrait dter autant d'exemples du priacipe de la généralité croissante que M. Comte en a cité du sien, fin second lieu, il fait remarquer que placer lagravitation avant les autres forces de la matière est arbitraire, puisque, par exemple, la force thermale est aussi générale que la force gravitative. En troisième lieu, il maintient que la série des sciences est une pure hypothèse contredite historiquement par leur développement réel. Ainsi le terrain est fixé, les questions posées, la discussion commence.

1' Du principe de généraliU déoroissarUe, Dans la critique de ce point» M. Herbert Spencer mêle à diverses reprises le principe de généralité et le principe d'évolution. Je les tiendrai ici soigneusement séparés.

M. Herbert Spencer dit, p. 13 ; « M.Qomte diyise les mathématiques en mathématiques abstraites ou calcul, et mathématiques concrètes, qui sont composées de la géométrie générale et de la mécanique rationnelle. L'objet de la première est le nombre ; l'objet des secondes renferme Tespace, le temps, le mouvement, la force. L*une possède le plus haut degré possible de généralité, car toutes les choses sont susceptibles d'énumération ; les autres sont moins générales, vu qu'il y a une infinité de phénomènes qui ne tombent sous la connaissance ni de la géométrie générale ni de la mécanique rationnelle. Conformément à la loi atléguée, en conséquence, l'évolution du calcul doit avoir précédé révolution des sous-sciences concrètes. Or, un peu maladroitement pour lui, la première remarque de M. Comte sur ce point est que, àun point de vue historique, l'analyse mathématique parait avoir son origine dans la contemplation des faits géométriques et mécaniques. A la vérité, il continue en disant qu'elle n'en est pas moins indépendante, logiquement parlant ; car les idées analytiques sont, par-dessus toutes les autres, universelles, abstraites et simples; et les conceptions géométriques y sont nécessairement fondées. Nous ne prendrons pas avantage de ce dernier passage pour accuser M. Comte d'enseigner, à la façon de certains philosophes, qu'il peut y avoir des pensées sans choses pensées. Nous nous contenterons de comparer les deux assertions, que l'analyse naquit de faits géométriques et de faits mécaniques, et que les conceptions géométriques sont fondées sur les conceptions analytiques. Interprétées littéralement, ces deux assertions s'annulent ; mais, interprétées en un sens libéral, elles impliquent, ce que nous croyons démontrable, que les unes et les autres ont une origine simultanée. Ou le passage est un non-sens, ou c'est un aveu que la mathématique abstraite et la mathématique concrète sont contemporaines. Ainsi, dès le premier pas.

là concordance alléguée entre Tordre de généralité et Tordre d'évolution se dément. *

M. Herbert Spencer compare ici Tordre de généralité et Tordre d'évolution ; cette question est réservée pour un peu plus loin : je ne m'occupe en ce moment que de la généralité décroissante. M. Comte ayant dit que la loi de généralité décroissante qui existe entre les sciences existe aussi dans Tintérieur de chaque science particulière, M. Herbert Spencer, pour infirmer cette proposition, prend Texemple des mathématiques. « L'analyse transcendante, dit-il p. 16, estàTalgèbre ce que l'algèbre est à Tarithmétique. Pour en indiquer brièvement la puissance respective, Tarithmétique peut exprimer en une seule formule la valeur d'une tangente particulière à une courbe particulière ; l'algèbre peut exprimer ^i une seule formule les valeurs de toutes les tangentes à une courbe particulière; l'analyse transcendante peut exprimer en une seule formule les valeurs detoutes les tangentes ktouies les courbes. » Ainsi, l'analyse transcendante est plus générale que l'algèbre, Talgèbre plus que Tarithmétique ; et cependant M. Comte commence par Tarithmétique, arrive à Talgèbre, et finit à l'analyse transcendante; Tordre de généralité décroissante ne se vérifie donc pas dans l'intérieur de la mathématique. A la vérité, M. Comte, commentant les deux significations du mot ^^n^ra^ signale la confusion qui en peut résulter; mais son commentaire ne s'applique pas ici, puisque, dans Texemple proposé, les trois cas sont de même nature : en algèbre et en analyse tr inscendante, ce sont des symboles exprimant les relations entre les nombres, comme en arithmétique les nombres expriment les relations entre lea choses. Il n'y a donc pas lieu d'invoquer une généralité différente, dit M. Herbert Spencer. A quoi je réponds qu'il y a lieu d'invoquer en efiet une généralité différente , seulement ce n'est pas celle-là que M. Comte a indiquée, dans un temps où il ne prévoyait pas la présente objection.

Hais, avant de répliquer, il faut aller jusqu'au bout des raisons de l'adversaire. M. Herbert Spencer, n'accordant pas plus la généralité décroissante entre les sciences séparées, examine le passage de Tastronomie à la physique. H. Comte le caractérise ainsi : « La physique n'a commencé à se dégager définitivementde la métaphysique, pour prendre un caractère vraiment positif, que depuis les découvertes capitales de Galilée sur la chute des corps, tandis que, au contraire, l'astronomie était réellement positive, sous le rapport purement géométrique, depuis la fondation de l'école d'Alexandrie {Système de philosophie positive^ t II, p. 369). » Sur quoi M. Herbert Spencer fait remarquer, p. 17, c qu'ily a là un vice de raisonnement qui repose surun arrangement arbitraire des choses : il n'est point vrai que, géométriquement, l'astronomie ait eu aucune précédence sur la physique terrestre ; la géométrie, dès qu'elle fut constituée, s'appliqua également aux choses de la terre et aux choses du ciel; et l'astronomie n'était pas plus positlvedans son aspect géométrique que la mesure des angles, triangles, cercles et polygones qu'on avait sur la terre. Dire que la physique n'eut de caractère positif qu'à partir de Galilée, c'est, pour trouver une postériorité de la physique à l'égard de l'astronomie, et pour appuyer le principe, changer indûment de terrain et passer du point de vue géométrique au point de vue mécanique. » J'ai vainement cherché, dans les chapitres que H. Comte a consacrés à l'astronomie, quelque réponse implicite que je pusse dégager et faire valoir ; puis j'ai vainement cherché dans mon esprit à lever la difficulté. Je ne sais si quelque autre disciple sera plus heureux; pour moi, ce n'est qu'en critiquant, de mon chef et à un autre point de vue, la place et la filiation assignées par M. Comte à l'astronomie que j'ai réussi, je crois, à écarter l'attaque de M. Herbert Spencer, et à sauver le fond par des sacrifices indispensables, mais accessoires. A. c. 19

Toutefois procédons par ordre ; mon tour est venu de prendre la parole au sujet du principe de la généralité décroissante. J'ai exposé les objections de M. Hert)ert Spencer dans toute leur force; car à quoi aurait-il servi de se donner, en les atténuant, le stérile plaisir d'une argumentation faussement victorieuse? Elles nem*ont pas convaincu; je ne deviens pas en ceci disciple de M. Herbert Spencer, je reste disciple de M. Comte. On peut me dire que mon parti est pris d'avance, et que, ayant depuis longtemps donné mon assentiment au principe de M. Comte, je recule devant la nécessité de condamner ce que j'ai approuvé. Je ne nie pas l'action préoccupante que les antécédents exercent sur l'esprit ; j'ai fait tous mes efforts pour m'en délivrer ; et, sans dire ici que je n'hésiterais point devant un grand sacriGce mental, ce qui, dans la circonstance, pourrait être pris pour une pure assertion, je vais déduire les raisons logiques qui m'obligent à persister.

Déjà, en 1859, j'ai dans les Paroles de philosophie positive^ posé la base d*une distinction qu'il faut faire et qui indique la solution de la difficulté suscitée au siyet du principe de généralité décroissante, à savoir : la distinction entre la généralité objective et la généralité subjective. Il y a, dans le bloc des substances et des phénomènes qu'on nomme la nature, dans l'ensemble des propriétés de la matière qui constitue toute chose, corps inorganiques et corps organisés, trois échelons de généralité décroissante nettement marqués. D'abord est le groupe des propriétés sans lesquelles aucune substance ne se mont: e, c'est-à-dire la gravité, la chaleur, l'électricité et le magnétisme^ la lumière, l'élasticité et la sonorité. Toute substance, quelque isolée qu'on la suppose, est pesante, chaude, électrique, lumineuse, élastique. Ce groupe se nomme, si l'on veut, le groupe de l'unité ou de la matière considérée en des caractères qui , pour se manifester, n'ont besoin d'aucune combinaison bi«

naire, ternaire, quaternaire, etc. ; il a aussi par conséquent pour signe d'appartenir aussi bien à la masse qu'aux par* ticules int^rantes. Le second groupe est celui des propriétés qu'on nomine d'affinité ou chimiques ; là il ne suffit plus d'avoir un fragment quelconque d'une substance quel* conque, auquel l'isolement et l'indépendance n'ôtent rien de son état gravitatif» thermal, électrique, lumineux, élastique; pour que le chimisme intervienne, il faut deux substances différentes, et non-seulement différentes, mais encore ayant de l'affinité l'une pour l'autre, ce qui limite et circonscrit encore davantage ce domaine. On appellera ce groupe eelui de la binarité, et l'on remarquera que l'action chimique, devenant étrangère à la masse, passe dans les molécules. Enfin le troisième groupe est celui des propriétés vitales; non-seulement la vie n'appartient pas à •toute substance isolée, non-seulement elle n'appartient pas à toute substance composée binairement, mais encore, limitée à un très-petit nombre d'éléments, seuls susceptibles de constituer des trames organiques, elle exige le concours de compositions ternaires ou quaternaires. Voilà donc trois degrés de généralité objective décroissante, de complication objective croissante.

Maiiifestement , ce n'est pas là-contre que M. Herbert Spencer a argumenté, puisqu'il n'en est pas même parlé; ce qu'il a signalé, c'est que, dans le sein de la mathématique, la généralité, contrairement au principe de M. Comte, avait été croissante, ncm décroissante. De cette généralité croissante, non décroissante, j'igouterai au sien un exemple pris à un autre ordre de connaissance, et qui mettra clairement au jour la confusion. La biologie a passé de la considération des organes à celle des tissus, plus généraux que les Gitanes, et de la considération des tissus à celle des éléments anatomiques, plus généraux que les tissus. Mais cette généralité croissante est subjective non objective, abs-

traite non concrète. C'est en la suivant que M. Herbert Spencer, faisant Thypothèse contraire à la doctrine de M. Comte, et supposant une généralité croissante non décroissante, a dit : « La possibilité d'une telle hypothèse prouve que la généralisation de M. Comte n'est qu'une demi-vérité. Le fait est qu'aucune des ^ieuz hypothèses n'est exacte en elle-même, et que la réalité n'est exprimée qu'en les combinant ensemble. Le progrès de la science est double ; il va à la fois du spécial au général, et do général au spécial ; il est analytique et synthétique en même temps (p. 19). » Laissant de nouveau à part l'évolution qui reviendra plus tard, je me contente de remarquer qu'il existe deux ordres de généralité, l'une objective et dans les choses, l'autre subjective, abstraite et dans l'esprit : il est donc naturel qu'en regard de la généralité objective de M. Comte, il ait pu signaler partout, collatéralement, une* généralité subjective; mais, si M. Comte a confondu la généralité subjective dans l'objective, M. Herbert Spencer confond la généralité objective dans la subjective.

J'ai montré tout à l'heure que la biologie a procédé, subjectivement, à une généralité croissante. Je vais montrer que, objectivement, elle a procédé à une généralité décroissante. Le corps vivant a d'abord été étudié d'ensemble; de cet ensemble on a passé à l'examen des organes, qui sont devenus des touts à leur tour; ces louts secondaires se sont décomposés en tissus plus particuliers; et, par une particularisation nouvelle, on est descendu jusqu'aux éléments. La contradiction n'est qu'apparente; dans l'un des cas on parle d'une chose, et dans l'autre d'une autre : dans le premier, il s'agit du procédé de l'esprit humain qui acquiert des notions déplus en plus générales ; dans le second, il s'agit d'un tout que l'on décompose en parties de plus en plus petites. En considérant le corps vivant en bloc, puis ses tissus, puis ses éléments, ce qui forme autant de

doctrines de plus en plus générales, on dira» comme M. Herbert Spencer, que, dans la biologie, la généralité est allée croissant. Au contraire, en considérant le corps vivant en bloc, puis ses tissus^ puis ses éléments, ce qui forme autant de divisions de plus en plus particulières, on dira, comme M. Comte, que, dans la biologie, la généralité est allée décroissant.

De même, dans Texemple de la mathématique choisi par M. Herbert Spencer, la généralité objective est décroissante; c'est-à-dire que le nombre, considéré en bloc et étant à ce point de vue ce qu'il y a de plus général, s'est décomposé, par le progrès de la science, en quantité algébrique, puis en quantité infinitésimale ; ce qui n'empêche pas qu'à un autre point de vue la généralité soit croissante.

L'élément anatomique me parait le cas le mieux approprié pour donner une idée précise des deux ordres de généralités. Au point de vue objectif, c'est le dernier terme auquel la dissection soit arrivée, et par conséquent le plus particulier. Au point de vue subjectif, c'est le premier 'terme de la synthèse, celui avec lequel on recompose tout le corps. En somme, on peut dice que la généralité décroissante de M. Comte correspond à l'histoire de la science, et la généralité croissante de M. Herbert Spencer à l'enseignement dogmatique.

La philosophie elle-même offre les deux ordres inverses l'un de l'autre. Les signaler dans la philosophie, c'est vraiment les avoir signalés d'avance pour tout le domaine de la connaissance. Dans l'ordre objectif, elle commence par spéculer sur l'ensemble, qui seul est connu d*elle ; puis, dissolvant cet ensemble, elle constitue chaque science ; c'est la généralité décroissante. Dans l'ordre subjectif, la philosophie s'élève de la doctrine particulière de chaque science à la doctrine générale de toutes les sciences ; c'est la généralité croissante.

Je conclus cette discussion en répétant qu*i1 y a deux sortes de généralité» l'une objective, l'autre subjective; Tune décroissante, Fautre croissante, et en remarquant que cette doctrine repose essentiellement, non sur une conception de l'esprit , mais sur la constitution même des choses naturelles, à savoir : l'existence des trois groupes à généralité décroissante et à complexité croissante en lesquels toutes les existences se partagent.

S* De la gravitation mise par M. Comte avant les autres propriétés de la matière^ et de la manière de rendre à Tastro^ nomie u/ne place équivalente à ceUe que M. Comte lui avait donnée, c Si l'on prétend, comme a fait M. Comte, dit M. Herbert Spencer, que la force de gravitation doit prendre le pas sur les autres, ou que toutes choses y sont sujettes, on prétendra avec non moins de vérité qu'une pareille préséance appartient aux forces thermales, vu que partout elles sont en action (p. 49). » lia chose est incontestable, et, au point de vue de la généralité, aucun privilège n'est à accorder à la gravité par-dessus la chaleur. Il n'est point de matière qui ne soit pesante ; il n'en est point non plus qui n'ait de calorique : la parité est complète.

Faut-il donc renoncer à l'ordre suivi par H. Comte pour la gravitation? Il est certain que la raison qu'il en a donnée est insuffisante. Mais, pour ranger les propriétés physiques inhérentes à toute matière, on peut, sans manquer à aucune méthode, être dirigé par dés aperçus secondaires, qui, ayant leur valeur , suffisent à déterminer le classemmt. Et ici, pour la gravitation, je trouve que le point de vue astronomique doit être pris en considération. Il faut donc examiner de nouveau la place assignée k l'astronomie par M. Comte. « L'astronomie a pour objet, dit M. Comte (t. II, p. 13), de découvrir les lois des phénomènes géométriques et des phénomènes mécaniques que nous présentent les cor|»8 célestes. > Déjà M. Herbert Spencer a fhit voir que, géomé»

triquemeat, TastroDomie ne précède pas la physique ; elle ne la précède pas non plus mécaniquement , puisque les lois de Galilée étaient trouvées avant que celles de Newton le fussent. Ainsi, de ce côté, l'astronomie n'a pas de titres à rester devant la physique.

Par un autre côté aussi se manifeste la difficulté inhérente à cette position de l'astronomie. Il y a bien longtemps que cette difficulté excita dans mon esprit de grandes inquiétudes , et je craignis que la solidité d'une série qui me rendait tant de services ne fût ébranlée ; mais depuis longtemps aussi j'ai aperçu la solution. Dire que l'astronomie est plus générale que la physique» parce que celle-là s'occupe des corps célestes et celle-ci des corps terrestres, c'est prendre le mot général en deux sens différents : dans le premier cas, général signifie l'ensemble des corps matériels qui occupent l'espace; dans le second, il signifie l'ensemble des propriétés qui appartiennent à la matière soit céleste, soit terrestre. C'est donc classer des choses qui ne^ont pas de même nature, et, par conséquent, troubler l'ordre de classification.

L'astronomie mécanique est uniquement, comme on sait, une étude de gravitation; et, comme la gravitation est inhérente à toute matière céleste ou terrestre, c'est en traitant de cette force qu'il faut traiterde l'astronomie. Ainsi se trouvent résolues les difficultés diverses; la série des sciences est modifiée, non détruite; et elle garde, ce qui en est l'office essentiel, toute son efficacité logique.

3» De la série des sciences, de leur évolution et de leur con^ stitution. — Ce sont trois termes qu'il faut définir, aont le confiision obscurcit tout et dont la distinction éclaire tout. M. Herbert Spencer est formel : il nie également et que, spéculativement , les sciences forment une série, et que, historiquement, elles se soient développées par une filiation de Tune à l'autre. Je cite ses paroles : « Tout groupement

des sciences en une succession donne une idée radicalement erronée de leur genèse et de leurs dépendances.... Il n'y existe point de vraie filiation.... toute l'hypothèse est fausse fondamentalement (p. 21). >— « La science se forme par un perpétuel concours donné à chacune par toutes les autres, et à toutes les autres par chacune (p. 20). » Enfin voici le morceau capital de toute cette critique, celui qui la résume, la met dans tout son jour et ne laisse dans l'esprit du lecteur aucun nuage sur la nature et la portée des objections :

« Aucune des sciences ne se développe isolément; aucune n'est indépendante, nilogiquement ni historiquement; toutes ont, à un degré moindre ou plus grand, emprunté et prêté aide et secours. Il ne faut qu'écarter les hypothèses et contempler le caractère mixte des phénomènes environnants pour être persuadé que ces notions de division et de succession, dans les espèces de connaissance, n*ont aucune réalité actuelle, mais ne sont que des conventions, des fictions scientifiques, bonnes si on les regarde comme aidant l'étude, mauvaises si on les regarde comme représentant des réalités de la nature. Gonsidérez-les critiquement ; et vous verrez qu'aucuns faits, quels qu'ils soient, ne se présentent à nos sens hors d'une combinaison avec d'autres faits ; aucuns faits qui ne soient déguisés en telle manière que tous doivent être isolément compris avant qu'aucun ne puisse l'être. Dit-on, comme M. Comte, que la gravitation doit être traitée avant les autres forces , vu que toutes choses y sont sujettes, on dira avec une égale vérité que la chaleur devrait être traitée la première, vu que les forces thermales sont partout en action ; que la capacité d*une portion de matière à manifester des phénomènes visibles de gravitation , dépend de son état d'agrégation, déterminé par la température; que, par l'aide seule de la thermologie, nous pouvons expliquer ces apparentes exceptions à la tendance gravitante présen-

tées par la vapeur et la fuœée« et en établir ainsi luniversalité ; et que, dans le fait , Texistence même du système solaire sous une forme solide est juste autant une question de chaleur que de gravitation. Tous les phénomènes recon* DUS par les yeux, le seul organe qui procure la connaissance des données de la science exacte, sont compliqués de phénomènes optiques, et ils ne peuvent être épuisés jusqu'à ce que les principes optiques soient connus. La combustion d'une chandelle ne peut être expliquée sans l'emploi de la chimie, de la mécanique, de la thermologie. Tout vent qui soufDe est déterminé par des influences en partie solaires, en partie lunaires, en partie hygrométriques, et implique des considérations sur l'équilibre des fluides et sur la géographie physique. La direction, l'inclinaison et les variations de l'aiguille magnétique sont des faits moitié terrestres, moitié célestes, et sont causées par des forces terrestres qui ont des cycles de changement correspondants à des périodes astronomiques. Le courant du Gulf-Stream et la migration annuelle des montagnes de glace vers l'équateur, dépendant, comme c'est le cas, du balancement entre les actions , sur TOcéan, de la force centripète et de la force centrifuge, supposent, dans leur explication, la rotation et la forme sphéroïdale de la terre, les lois de l'hydrostatique, les densités relatives de l'eau froide et de Veau chaude et les doctrines de Tévaporation. Il est indubitablement vrai, comme dit M. Comte, que notre position dans le système solaire et que les mouvements, forme^ grandeur et équilibre de la masse de notre globe parmi les planètes^ doivent itre connus avant que nœis puissions comprendre les phénomènes qui se passent à sa surface; mais, fatalement pour son hypothèse, il est vrai aussi que nous devons comprendre une grande partie des phénomènes se passant à la surface avant que nous puissions connaître notre position et le reste dans le système solaire. Ce n'est pas simplement que, comme nous

l'avons déjà montré, ces principes géométriques et mécaniques par lesquels les apparences célestes sont expliquées, furent d'abord un résultat de généralisations faites d'après des expériences terrestres; mais c'est que obtenir des données correctes pour fonder des généralisations, implique un grand avancement de la physique terrestre. Une simple observation d'une étoile a aujourd'hui à subir une minutieuse analyse par l'aide combinée de diverses sciences : on la corrige non-seulement pour la nutation de Taxe de la terre et pour la précession des équihoxes, mais pour l'aberration et la réfraction; et la formation des tables par lesquelles la réfraction est calculée suppose la connaissance de la loi de densité décroissante dans les couches supérieures de l'atmosphère, de la loi de température décroissante avec son influence sur ta densité, et des lois hygrométriques en tant qu'affectant aussi la densité; de sorte que, à l'effet d'obtenir des matériaux pour un progrès ultérieur, l'astronomie requiert non-seulement le secours indirect des sciences qui ont présidé à l'exécution de ses instruments perfectionnés, mais le secours direct de l'optique, de la barologie, de la thermologie et de l'hygrométrie, portées à leur dernier point ; et , si nous nous rappelons que ces délicates observations sont, en certains cas, enregistrées par l'électricité, et qu'elles sont en outre corrigées par V équation personnelle, qui est le temps s'écoulant entre voir et enregistrer, temps qui varie avec les différents observateurs, à rénumération ci-dessus nous ajouterons l'électricité et la psychologie. Si donc une chose aussi simple en apparence que la détermination de la position d'une étoile est ainsi compliquée par tant de phénomènes, il est clair que la notion de l'indépendance des sciences ou de quelques-unes d'entre elles n'est pas tenable. Quelque indépendantes qu'elles puissent être objectivement , elles ne le sont pas subjectivement, elles ne peuvent pas avoir d'indé-

pendance effective devant notre conscience, et c'est la seule espèce d'indépendance dont nous nous occupions. Ici, avant de quitter ces exemples, et spécialement ce dernier, ne négligeons pas de noter avec quelle clarté ils montrent le concours de plus en plus actif des sciences , qui caractérise leurs progrès. Outre que nous trouvons que, dans ces derniers temps, une découverte dans une science cause un progrès dans les autres ; outre que nous trouvons qu'une bonne part des questions dont la moderne science fait son objet sont mêlées au point de requérir pour leur solution la coopération de plusieurs sciences, nous trouvons, en ce dernier cas , que pour faire une seule bonne observation dans la plupart des sciences naturelles, il faut qu'une demi-* douzaine d'autres sciences apportent leur assistance corn* binée (p. 49). »

A ce passage de M. Herbert Spencer j'en adjoindrai un autre de M. Comte qui dit exactement la même chose. Dans Sa Note sur la création (Tune chaire (Thistoire générale des sciences physiques et mathématiques, on lit : « Pour répondre convenablement à sa destination et produire toute l'utilité dont il est susceptible, un tel cours doit porter indispen-* sablement sur Tensemble de toutes les sciences fondamentales; car les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie et les sciences physiologiques s* étant toutes en réalité dé-* vehppées simultanément et sous Vmfluenct les unes des autres, ii est impossible d'exposer une véritable histoire, c'est-àdire de démontrer la filiation effective des progrès, en observant eiclusivement une partie quelconque d'entre elles. > J'ai donc à défendre et M. Comte contre M. Herbert Spencer, et M. Comte contre lui-même, du moins à expli-quer qu'en s'exprimant ainsi il n'a pas distingué des points de vne qui pourtant sont bien distincts.

J'entre au cœur de la discussion en remarquant que le philosophe anglais confond la série des sciences avec leur

évolution, et, dans révolution même, l'époque où elles ne sont point encore constituées avec l'époque où elles le sont Il faut donc expliquer série» évolution, constitution.

La série des sciences est une classification telle que chacune dépende de celle qui la précède et ait pour dépendante celle qui la suit. La série établie par M. Comte remplit parfaitement cette condition : cela n*est pas douteux; mais il n'en faudrait pas moins l'abandonner si elle était, comme le prétend M. Herbert Spencer, arbitraire, ne représentant qu'une vue de l'esprit, et comparable en philosophie à ce que furent en botanique le système de Tournefort où celui de Linné. Il n'en est rien; et, continuant la même analogie, elle doit se comparer à la méthode de Jussieu. En effet, ici revient ce que j'ai dit plus haut sur la hiérarchie des actions naturelles qui, universelles physiquement , deviennent plus particulières chimiquement , et encore plus particulières vitalement. Tel est l'ordre, telle est la série que M. Comte a réalisée dans sa classification, et, à ce point de vue, je n'hésite point à dire que, quelles que soient les nécessités subjectives ou mentales (c'est tout un) qui règlent la formation delà connaissance humaine, les nécessités objectives ne sont pas moins impérieuses. Sans doute le sujet ne connaît l'objet que sous les conditions intellectives; mais à son tour l'objet n'est connu que tel qu'il est. Or, ici, l'objet est naturellement hiérarchisé, le sujet ne peut donc le connaître que suivant cette hiérarchie. Le sujet ne devine rien, et, quand il veut deviner, il erre et se trompe. Les conditions logiques qu'il porte en lui ne l'éclairent point sur la nature des choses, qui est toujours donnée de position. La classification des plantes ne fut pas inventée à priari par le sujet ; elle fut fournie à posteriori par l'objet. De même , dans la classification des sciences, le sujet n'a point deviné la hiérarchie des actions naturelles de plus en plus particularisées; mais cette hié->

rarchie, une fois trouvée» s'est inscrite dans la classification créée par M. Comte.

Cette discussion abstraite suffirait; pourtant, comme elle est difficile, je ne veux pas me priver d'un exemple concret qui, venant subsidiairement, Tédaircit et la fortifie. Supposez que quelqu'un (ce qui était impossible avant les travaux de M. Comte et ce qui, depuis lui, est devenu non-seulement possible, mais exigible de tout philosophe ) veuille faire son éducation complète et embranser l'ensemble des sciences abstraites : il commencera par étudier les mathématiques; les mathématiques lui ouvriront la porte de la physique tant terrestre que céleste ; de la physique il passera à la chimie, et de la chimie aux deux branches de la connaissance des êtres vivants : biologie et sociologie. Gela ne peut être autrement; et pourquoi? parce que dans les objets mêmes est un arrangement qui chemine ainsi et qui contraint Tesprit de cheminer du même pas.

J'ai réservé jusqu'à présent à énoncer quelle place , dans Tarrangement sériel des sciences, je donne à la mathématique, et j'attendais que l'enchaînement didactique eût, dans ces questions ardues, porté son témoignage ; non pas qu'à mon avis il suffise, puisque ce serait passer de l'ordre objectif qui me sert de guide en ce moment à l'ordre sub-* jectif. Mais, cette notion considérable étant posée, on peut nettement en rechercher la nécessité objective. A priori , on pensera sans peine que les conditions de nombre, de temps et d'espace sont les plus générales de toutes, et que, par conséquent, il faut donner Tantécédence à la science qui s'en occupe; mais un simple à priori n'est pas concluant ; le doute reste tant qu'une confirmation à posteriori n'est pas survenue. Or, cette confirmation est fournie par l'impossibilité de commencer la science autrement que par la mathématique. Cette impossibilité n'est pas dans l'esprit, qui la commencerait et Ta en effet tentée par tous les

bouts; elte est dans les choses, qui lui imposent une marche déterminée. Il est donc vrai de dire que la place de la mathématique a, comme le reste, sa condition objective.

Ici j'entends M. Herbert Spencer qui m'interrompt et qui me dit : « Cette mathématique à laquelle M. Comte et vous après M. Comte donnez ainsi l'antécédence, ne peut se développer et ne s'est développée efiectivement que par le concours des autres. sciences ; c'est seulement à propos des questions d'astronomie et de physique que ses plus hautes théories ont été élaborées. » Sans doute, mais ceci porte non pas sur la série, mais sur l'évolution.

L'évolution des sciences est le progrès par lequel la connaissance humaine s'élève à des vérités de plus en plus générales et abstraites. Cette évolution implique à fur et à mesure le concours de toutes les sciences et de tous les arts; c'est là le domaine de ce que M. Herbert Spencer nomme Tinterdépendance. Le tableau qu'il en a tracé est excellent; l'interdépendance est incontestable; et sans elle la connaissance humaine ne s'avancerait pas progressivement.

M. Comte a dit que le développement historique ou évolution de chaque science est conforme au principe sériel qu'il a établi. De son cdté, M. Herbert Spencer montre que, historiquement, l'évolution n'est pas conforme au principe sériel ; et sur cette discordance il rejette le principe. A mon tour, je maintiens le principe sériel, et je ne repousse pas l'interdépendance. Il y a donc quelque part une confiision qu'il importe de démêler.

La confusion gtt à ne pas distinguer l'évolution et la con* stitution. La proposition de M. Comte que le développement historique est conforme à Tordre hiérarchique est vraie quant à la constitution. La proposition de M. Herbert Spencer que le développement historique se conforme toujours à Tinterdépendance est vraie quant à l'évolutian*

Maintenant, qu'est donc la constitution par rapport à l'évolution T

* Une science est constituée, quand elle a satisfait à deux conditions : reconnaître quelqu'une des propriétés fondamentales de la matière, et établir sur cette propriété une doctrine abstraite susceptible d'évolution. Je ne parlerai de la mathématique que pour mention ; là, la simplicité est si grande que la constitution et l'évolution ne sont pas distinctes, et se confondent. Quant aux autres, les deux phases, constitution et évolution, sont distinctes. La physique est constituée quand elle a reconnu la pesanteur, le calorique, l'électricité et le reste comme propriétés irréductibles, et commencé sur chacune la théorie abstraite qu'elles comportent. La chimie est constituée quand on aperçoit l'afiinité et les lois de Taffinité. La biologie est constituée quand une vitalité essentielle aux tissus est constatée. Enfin la sociologie est constituée quand on a saisi la loi suivant laquelle le corps social transmet d'âge en âge l'accumulation héréditaire.

Ici encore l'exemple de la biologie fournira son secours. Depuis l'époque des plus anciens documents scientifiques nous voyons la biologie cultivée. Démocrite et Hippocrate Tétudient; Aristote y consacre de très-importants travaux ; tous les médecins, directement ou indirectement, .y apportent leurs contributions; des découvertes considérables s'y font, entre autres celle de la circulation du sang; et cependant je n'hésite pas à dire que, malgré tout cela, la biologie n'était pas constituée. Quel que fût le caractère des faits qui lui venaient en lumière, il n'en résultait aucune notion qui séparât, dogmatiquement, la biologie des sciences inférieures ; je me sers ici de ce mot, dû, avec l'idée qu'il exprime, à M. Comte, et j'ai, on le voit, le droit de m'en servir. Elle demeurait un appendice, un prolongement de la physique et de la chimie; et quand on voulait en con-

sUtuer la théorie, on ne manquait jamais d'en grouper les faits autour de quelque principe emprunté, suivant les temps, aux domaines déjà constitués. Les esprits qui protestèrent contre ces explications physiques ou chimiques n'eurent rien à proposer en place. G* est qu'en effet manquait à la biologie une consistance dogmatique qui ne pouvait venir que lorsqu'on saurait enfin si la cellule, si la fibre musculaire, si la fibre nerveuse avaient des propriétés à elles ou ne présentaient que des modifications de quelqu'une des forces qui appartiennent à la matière inorganique.

Voulant expliquer pourquoi, malgré le système de révolution, la chimie, de fait, n'apparaît que tardivement dans Tordre des connaissances, M. Herbert Spencer dit : • La complexité relative n'a rien à faire ici ; l'oxydation d*un morceau de fer est un phénomène plus simple que le retour des éclipses, et la découverte de l'acide carbonique moins difficile que celle de la précession des équinoxes ; mais l'avance lente relativement de la connaissance chimique fut due en partie à ce que les phénomènes n'en étaient pas journellement jetés à l'esprit des hommes comme ceux de l'astronomie ; en partie à ce que la nature ne. fournit pas habituellement les moyens, ni ne suggère les modes d'investigation, comme avec les sciences qui s'occupent du temps, de l'étendue et de la force ; en partie à ce que la plus grande portion des matériaux qui sont le stget de la chimie, au lieu d'être sous la main, ne deviennent connus que par les arts qui croissent lentement; en partie enfin parce que, même étant connus, ces matériaux manifestent leurs propriétés chimiques non spontanément, mais par la voie de l'expérimentation (p. 44). >

J'aurais bien de la peine, je l'avoue, indépendamment de toute autre considération, à ne voir dans un événement scientifique aussi grave que l'influence de circonstances

acddentelles. Mais je n'ai aucun besoin de discuter une à une ces circonstances, puisque le cas de la chimie n'est qu'un cas particulier de la constitution successive des sciences. La biologie, contre laquelle aucun des accidents énumérés par M. Herbert Spencer n'est intervenu, et qui, en effet, a été abordée de toute antiquité, n^avait que des faits et point de doctrine, et demeurait incapable de se dégager des doctrines physiques ou chimiques qui, constituées^ lui imposaient leur constitution.

Je ne puis non plus laisser passer la prétendue simplicité attribuée à la chimie. Dans les échelons que nous offre le mode d'existence des choses, le chimisme occupe un rang élevé; et c'est cette complication, non les accidents énumérés par M. Herbert Spencer, qui a rendu tardive Tapparition de la chimie.

Ces remarques me conduisent à un point de vue d'où l'on note la condition successive de ces constitutions , et que je nommerai le point de vue des résidus. Chaque science supérieure se constitue par un résidu que laissent les sciences inférieures et qu'elles n'expliquent pas. Là, dans ce résidu, sont les matériaux de la constitution future de la science qui vient après. Quand la physique a épuisé les propriétés de la matière qui lui incombent, il reste les propriétés d'affinité moléculaire; mais, avant cet épuisement, nul ne peut dire si l'afBnité moléculaire ne dépend pas de quelque propriété physique inconnue ou mal connue ; après l'épuisement le doute a disparu, et la chimie surgit. Même jugement pour la biologie; la chimie achève de s'instituer; et alors apparaissent dans leur inexplicabilité les phénomènes vitaux; ils sont le résidu de la chimie, comme la chimie elle-même était le résidu de la physique; alors la biologie se constitue et se superpose au tronçon scientifique tel qu'il existait.

Maintenant il ne me reste plus qu'à rappeler ce que j'ai A. c. 20

dit de la généralité objectivement décroissante dont la nature nous offre les échelons dans le passage des phénomènes physiques aux phénomènes chimiques , puis aux phénomènes vitaux. Ce rappel suffit pour montrer qu*à ces échelons répon dent les constitutions successives des sciences. De la sorte la série établie par M. Comte est également fondée dans la nature et dans Thistoire; et de la sorte aussi se comprend la sûreté des services logiques qu'elle rend.

G*est pour avoir perdu de vue les conditions objectives que M. Herbert Spencer, rejetant la série, n'a plus connu que l'interdépendance. Celle-ci parait seule quand on néglige de considérer Tobjet. On n'aperçoit plus que le consensus, la synergie, la connexité, où rien ne se démêle ni ne se hiérarchise, et où la constitution n*est plus que quelque chose de très-secondaire et même d'accidentel. Mais la considération de l'objet restitue à la constitution le caractère de nécessité qui lui appartient, et qui en Tait un principe supérieur à celui de l'interdépendance. Dans toutes les choses de la connaissance humaine, l'objet prime le sujet, en ce sens que le sujet ne donne que la forme, tandis que l'objet donne le fonds.

Mais cela n'ôte rien de sa réalité et, par conséquent, de son importance à l'interdépendance, que M. Herbert Spencer a mise vigoureusement en lumière. Tandis que la série et la constitution représentent la condition objective des choses, l'interdépendance représente la condition subjective de la connaissance ; double condition qui , historiquement, se manifeste d'une part comme série dans la superposition des constitutions, d'autre part comme évolution dans le concours de toutes les parties pour une seule, et d'une seule pour toutes. Ainsi est conciliée la généralité décroissante de M. Comte avec la généralité croissante de M. Herbert Spencer.

Un des modes essentiels de l'interdépendance a été aperçu

d'une critique db la classification des sciences. 307

avec beaucoup de perspicacité par M. Herbert Spencer, c'est que chaque science, chaque partie de science joue ou peut jouer pour toutes les autres le rôle d'art et d'instrument.

« Ennpioyer des généralisations étabh'es pour ouvrir la voie à de nouvelles généralisations peut être considéré comme de l'art. Dans chacun de ces cas, la connaissance antérieurement organisée devient l'outil par lequel de nouvelles connaissances sont obtenues ; et il importe peu que cette connaissance antérieurement organisée soit incorporée dans un appareil tangible ou dans une formule, quant à sa relation essentielle avec la nouvelle connaissance. Si , ce que personne ne niera, l'art est la connaissance appliquée, telle portion de l'investigation scientifique qui consiste en connaissance appliquée est de l'art. De sorte que nous pouvons même dire qu'aussitôt qu'une prévision en science sort de son état originairement passif et est employée pour atteindre d'autres prévisions, elle passe de la théorie à la pratique, devient science en action, devient de l'art. Nous voyons ainsi combien la distinction ordinaire entre l'art et la science est purement de convention, et combien il est impossible de faire aucune séparation réelle; non-seulement la science et l'art furent uns à l'origine, non-seulement les arts s'assistent perpétuellement l'un l'autre, non-seulement les sciences et les arts se prêtent incessamment un secours mutuel , mais encore les sciences jouent le rôle d'arts l'une pour l'autre , et la partie établie de chaque science devient un art pour la partie qui est en croissance. Quand nous reconnaissons l'étroitesse de ces associations, il nous apparaît clairement que, comme la connexion des arts est sans cesse devenue plus intime , comme l'aide donnée par les sciences aux arts et par les arts aux sciences est allée croissant d'ftge en &ge, de même la dépendance réciproque des sciences entre elles est deve-

nue continuellement plus grande, leurs mutuelles relations plus impliquées, leur consensus plus actif (p. 53). >

Contre ce morceau très-digne d'être médité, je n'ai qu'une objection, accessoire d'ailleurs, à soulever. Elle porte sur la phrase où il est dit que l'art et la science furent uns à l'origine. Je conteste cette proposition. Selon moi, l'art et la science n'ont pas été uns à l'origine, ils sont distincts l'un de l'autre, et les arts ont précédé les sciences. Les arts découlent de facultés de Tâme différentes de celles d'où les sciences découlent. Ils proviennent des besoins à satisfaire, tandis que les sciences proviennent de l'intelligence cherchant le vrai. Cette distinction capitale, c'est la biologie qui me l'offre toute faite et toute réalisée; aucune discussion théorique n'aurait sans doute réussi à la fonder d'une manière indubitable; une simple inspection zoologique la fournit : des arts existent chez les animaux sans qu'aucune science existe chez eux. La série animale sert ici de preuve à la série psychologique dans l'humanité. Sans doute, la raison intervient dans les arts, mais elle y intervient comme instrument, tandis que dans les sciences elle agit pour soi ; là est la séparation essentielle entre les arts et les sciences.

4* Résumé. L'attaque dirigée par M. Herbert Spencer contre la série des sciences suivant la philosophie positive a échoué. Il demeure établi historiquement que les sciences se sont constituées l'une après l'autre et superposées, et didactiquement que, pour les apprendre, il faut suivre l'ordre indiqué par la série. Cet ordre historique et logique correspond objectivement à un ordre naturel d'après lequel les propriétés physiques, chimiques et vitales sont hiérarchisées, c'est-à-dire se succèdent suivant une généralité décroissante et une complexité croissante.

L'évolution se fait par interdépendance.

Il faut distinguer la série, la constitution, l'évolution.

d'une critique de la classification des sciences. 309

Cette discussion était nécessaire pour appeler l'attention 5ur le fondement objectif ou naturel de la série, et pour dissiper des obscurités qui résultaient de confusions d'idées et de termes.

Outre les services logiques que la série scientiGque rend perpétuellement à tout penseur^ M. Comte a conçu que la doctrine de la formation des sciences devait influer sur la conduite de l'éducation. M. Herbert Spencer, à son point de vue, soutient la même opinion avec force et clarté. Aussi le cilé-je pour conclusion ; car il est nécessaire de faire sans cesse ressouvenir quels graves intérêts pratiques sont constamment liés aux théories les plus abstraites.

• Des sujets d'une nature aussi abstraite, dit M. Herbert Spencer^ sont communément laissés de côté comme n'ayant aucune importance pratique; et nous ne doutons pas que plusieurs penseroLt qu'il y a bien peu d'intérêt à savoir quelle théorie il faut entretenir touchant la genèse des sciences. Hais la valeur des vérités est quelquefois d'autant plus grande que la généralité en est plus étendue. Tout éloignées qu'elles semblent de l'application, les plus hautes généralisations sont non rarement les plus puissantes dans leurs effets , grâce à leur influence sur toutes les généralisations secondaires qui règlent la pratique. II en est de même ici. Une fois établie, une théorie correcte du développement historique doit avoir une action immense sur l'éducation, et, par l'éducation, sur la civilisation. Quelque grandes qu'à d'autres égards soient nos dissidences avec M. Comte, nous concourons avec lui dans la doctrine que, bien conduite, l'éducation de l'individu doit avoir une certaine correspondance avec l'évolution de l'espèce. Personne ne peut contempler les faits que nous avons cités en illustration des stages primitifs de la science, sans reconnaître la nécessité des procédés par lesquels ces stages furent atteints, nécessité qui, à l'égard des vérités dirigeantes, do:t

être également reconnue dans les stages subséquents. Cette nécessité, qui a son origine dans la nature même des phénomènes à analyser et des facultés à employer, s'applique plus ou moins pleinement à l'esprit de l'enfant conmie à celui du sauvage. Nous disons plus ou moins pleinement, parce que la correspondance est non spéciale mais générale. Si le milieu était le même d^ns les deux cas, la correspondance serait complète. Mais, bien que les matériaux environnants dont la science dégage son organisation soient, en beaucoup de cas , les mêmes pour l'esprit juvénile que pour l'esprit primitif, ils ne le sont pas dans toiis les cas; par exemple, les phénomènes accessibles à l'espri* juvénile ne le furent pas à l'esprit primitif. Conséquemment, comme le milieu diffère, la marche de l'évolution doit différer. Toutefois, diverses exceptions étant admises , il reste un parallélisme essentiel; et, si cela est, l'importance devient grande de déterminer quel a été réellement le procédé de révolution scientiflque. L'établissement d'une théorie erronée sera désastreuse dans ses résultats d'éducation ; tandis que rétablissement d'une vraie théorie peut être fertile en réformes scolaires et en bienfaits sociaux qui en découleront (p. 55). »

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