CHAPITRE VII
Procès avec M. Bachelier, libraire.
Un procès n'est pas d'ordinaire, dans la vie d'un homme, un événement assez important pour qu'on en fasse un cha* pitre de sa biographie. Pour le cas présent il n'en est pas de même; le procès avec M. Bachelier eut des suites fort graves pour M. Comte; ces suites furent la perte de son emploi comme examinateur d'admission à l'École polytechnique; un subside anglais qui, pendant une année, lui permit de combler le vide ainsi fait dans ses finances; et, ce vide s*augmentant par les événements de 1848, qui ne permirent pas à M. Laville de le garder comme professeur, l'institution, par mes soins, d'une souscription qui, passant un peu plus tard de mes mains dans celles de M. Comte, devînt l'unique ressource de la fin de sa vie. On voit donc qu'il importe de relater un procès qui eut de telles conséquences.
Et je le relate en en suivant pas à pas les phases dans le récit confidentiel que, au fur et à mesure des incidents, M. Comte fait en des lettres écrites à sa femme ou à M. Mill. C'est du reste le procédé que j'ai pratiqué tant que j'ai pu dans cette biographie. De la sorte se déroule sous les yeux du lecteur un petit drame parfaitement réel et où le biographe n'intervient que pour lier les fragments de correspondance. Quiconque veut étudier de près H. Comte le peut; on le voit agir, lutter, craindre, espérer. La peinture
est fidèle, il ne s'y mêle aucun trait étranger ni suspect. On peut se méfier d'un homme qui écrit pour se raconter; ici M. Comte ne se raconte pas; mais il informe d'incidents qui le touchent, des personnes qui n'y sont pas indifférentes ; et, à chaque fois, il énonce ou l'action que la chose lui suggère ou l'impression qu'il en ressent. C'est donc avec l'histoire vraie des faits l'histoire vraie du caractère.
En enchaînant au procès la perte de sa place et ce qui s'ensuivit, je n'ai point obéi à une conjecture ; j'ai consigné un fait. M. Comte ne s'y trompa point. Dans une lettre du 25 décembre 1844 à M. Mill, après avoir exposé que le ministre de la guerre (c'était M. le maréchal Soult) ne le préservera pas malgré sa bonne volonté, il ajoute : < Ce préambule général était nécessaire pour vous mieux indiquer le cinquième et dernier acte , tout récemment commencé, du grand drame personnel dont je suis le sujet depuis plus de deux ans. La fameuse préface ou plutôt la publication de mon sixième volume en constitua, en 1842, le premier acte, bientôt suivi du procès que je gagnai; vint ensuite, comme troisième acte, mon triomphe provisoire de 1843, puis le grave échec que vous connaissez, il y a six mois. Le dénoù* ment sera sans doute pour 1846, et il se présente comme bien sombre.... »
Il importe donc d'examiner cette préface qu'il appelle fameuse, mais qu'autour de lui on trouvait inutilement dangereuse. Elle parut en tête du sixième volume du Cours de philosophie positive ; chacun peut l'y lire; je me contenterai d'en remettre les points principaux sous les yeux du lecteur.
Son but, dit-il en commençant, est d'appeler une attention directe sur une existence privée, où il s'efforcera d'ailleurs de caractériser autant que possible son intime connexité avec l'état général de la raison humaine au dixneuvième siècle. Il raconte donc comment les idées posi«
tives ont pris consistance dans son esprit et sont devenues la philosophie qu'il a fondée. Dénué de ressources personnelles, il fit, tout en poursuivant ses travaux philosophiques, reposer son existence matérielle sur renseignement privé des mathématiques. Introduit en 1832 à l'École polytechnique comme répétiteur titulaire , il eut en 1836 l'occasion d'y occuper par intérim la principale chaire mathématique ; il s'en acquitta avec le plus grand succès au jugement de l'illustre Dulong et des élèves. Il ajoute qu'on a cru jusqu'à présent, et queFon croira sans doute longtemps encore, l'avoir suffisamment récompensé en ajoutant à son oflice suhalterne des fonctions plus importantes relatives au jugement initial des candidats. De là il passe à l'examen des conditions qui font que ses services dans l'enseignement ont été si peu récompensés. Cela, il l'attribue aux répulsions qu'excite sa philosophie. Elle en excite dans le parti théologique, et c'est lui qui, sous la Restauration, a fermé à M. Comte l'entrée de l'enseignement ; elle en excite dans le parti métaphysique, et c'est lui qui, par la main de M. Guizot, a refusé de créer une chaire d'histoire générale des sciences, et d'inscrire le nom de M. Comte, contre l'attente
de ses amis et même de ses ennemis, dans l'Académie des
sciences morales et politiques nouvellement rétablie. Elle en excite surtout dans le parti des géomètres ; ceux-ci ont, dans le domaine spéculatif, une suprématie provisoire, graduellement développée pendant le cours de l'élaboration préliminaire propre aux deux derniers siècles'; car ils étaient alors les seuls dépositaires de la positivité naissante; mais cette suprématie leur est irrévocablement ravie parla philosophie positive, qui la transporte aux sciences supérieures*;
1. Voy. plus haut, p. 95 , une opinion toute semblable soutenue par le docteur Burdtn.
2. On sait ce que M. Comte entend par science supérieure ; c'est celle qui s'occupe d'un objet plus compliqué que la science dite inférieure.
de là leur répulsion instinctive contre M. Comte, répulsion qu'ils ont manifestée quand, la principale chaire mathé* matique de l'École polytechnique étant de nouveau devenue vacante, ils ont» malgré le grand succès de l'intérim fait par H. Comte, malgré le souvenir de Dulong, malgré les députations des élèves, fait donner la place à un autre.
Le lecteur demandera sans doute quel est le but d'une pareille exposition. Il faut se souvenir que la place d'examinateur d'adoiission et celle de répétiteur qu'occupait M. Comte étaient soumises tous les ans à une élection par le Conseil d'instruction de l'École, où justement les géomètres avaient la prépondérance. Cela rappelé, les lignes sui* vantes, par lesquelles il veut se créer une sauvegarde contre la possibilité d'une non-réélection, deviennent claires: c Je n'exige nullement que mon existence privée soit changée ni même élargie, mais seulement à la fois adoucie et consolidée. Son état présent, s'il était moins pénible et moins précaire, suffirait à mes besoins essentiels et même à mes goûts principaux. Quant aux prévoyances de la vieillesse, si jamais il y a lieu, la nation française saura sans doute y pourvoir spontanément. Mais je demande surtout que mes ressources matérielles ne soient pas livrées, chaque année, au despotique arbitrage des préjugés et des passions que mon essor philosophique doit naturellement combattre avec une infatigable énergie, comme constituant désormais le principal obstacle à la rénovation intellectuelle, condition fondamentale delà régénération sociale. Or, à cet égard, sans attendre ni solliciter directement aucune rectiflcation réglementaire, la crise que je viens de provoquer ainsi dans ma situation personnelle va nécessairement, quoi qu'on fasse, devenir pleinement décisive en l'un ou l'autre sens; car, si, malgré cette loyale manifestation publique, les prochaines réélections annuelles confirment, sans aucune dilfi*
ciilté, ma double possession polytechnique, je serai, par cela seul, suffisamment autorisé à regarder, d*un aveu unanime, cette formalité, d'ailleurs absurde, comme ayant cessé enCn d'ofTrir envers moi aucun danger essentiel ; elle ne permettra plus à personne d'oser m'ofirir, presqu*à litre de grâce, cette confirmation périodique qui ne sera plus vraiment facultative. Au cas contraire, je sais assez ce qui me resterait à faire pour que la suite de mon élaboration philosophique souffrit le moins possible de cette infâme iniquité finale (p. xxxin). »
Il n*est personne qui, à première vue» ne comprenne l'inanité d'une pareille déclaration. Elle ne changeait pas l'état des choses ; une réélection de plus, si elle avait lieu, comme elle eut lieu en effet, n'ôtait rien à la puissance du Conseil; et on restait toujours maître de ne pas le réélire si on voulait. Quant à la pression morale qu'il prétendait exercer, elle n'était pas moins illusoire. C'était une pétition qu'il adressait, mais c'était une pétition impérative, grâce à Tapostille que, suivant lui, le public y mettrait. Il demandait, en commandant qu'on lui accordât ce qu'il demandait ; et il se croyait le pouvoir de commander au nom de l'influence que son livre achevé allait lui donner. Il brûlait ses vaisseaux et le savait bien. Tandis que chacun voit qu'il compromet sa position, il assure, lui, qu'il la consolide. Possesseur, en idée, de l'opinion publique, il transforme, à l'aide de cette force, ses réélections à venir en une simple formalité, et il atteint le double but qu'il se propose : mettre en sûreté la place qui lui est nécessaire et triompher de ses ennemis. Cette combinaison, qui reposait sur une illusion, se brisa contre la réalité. Le livre de M. Comte gagne en influence tous les jours, et, c'est ma conviction, grandira dans l'avenir; mais l'avenir n'est pas le présent. Le public ne s'émut pas et ne pouvait s'émouvoir; l'apostille espérée ne vint pas; et il ne resta qu'un vain défi porté d'une main
désarmée, et qui irritait sans défendre. Son bon droit, fondé sur Téminence et l'intégrité avec lesquelles il remplissait les fonctions d'examinateur, demeurait intact ; là était sa vraie protection, qu'une préface hors de propos n'eût pas dû lui ôter.... Et pourtant il perdit sa place.
Cette préface est datée du 19 juillet 1842. Au commencement de cette même année, à la date du 4 mars, dans une lettre à M. Mill, sans en parler encore, il indiquait la polémique que son sujet le conduisait à engager contre les géomètres, dans un des derniers chapitres de son dernier volume. « Je vous remercie d'avoir compté que je prendrais une part réelle à l'indication de vos émotions personnelles, déterminées par l'approche de l'importante publication par laquelle vous allez ouvertement prendre rang parmi les têtes vraiment philosophiques, à l'unanime satisfaction, j*ose l'annoncer, des bons esprits européens. Ha situation actuelle est à quelques égards analogue, puisque je suis sur le point de terminer enCn une opération qui n'est pleinement jugeable que dans son ensemble, et qui, par suite, n'a pu être appréciée ou même connue du vulgaire des penseurs, quoiqu'elle ait assez percé par sa seule existence pour obtenir, selon ce que je viens d'apprendre, les honneurs de Vindex dans la congrégation des livres en cour papale. Mon cas est même plus compliqué personnellement que le vôtre, en ce que votre existence sociale est heureusement indépendante de vos travaux philosophiques, tandis que les miens pourront exercer une grave influence, et plutôt funeste qu'avantageuse, sur ma position matérielle. Dépourvu de toute fortune privée, je ne vis modestement que par de pénibles fonctions dont le caractère est fort précaire et que mon ouvrage pourra compromettre. Vous ignorez en effet que, en contirmation de la profonde inaptitude des savants actuels, surtout en France, à tout gouvernement quelconque, même scientifique, d'après leur
déraut simultané de vues générales et de sentiments généreux» nos règlements sont tellement sages que les deux fonctions que je remplis à FÉcole polytechnique y sont assujetties à une réélection annuelle par le corps des professeurs 1 1 Or, ce qui ne serait pour tout autre qu'une formalité désagréable peut s'aggraver beaucoup envers moi, en offrant un point d'appui aux dispositions malveillantes que doivent m'y susciter naturellement des sentiments d'envie trop communs et le souvenir des injustices qu'on m'y a déjà faites. J*ai appris à mes propres dépens que les savants seraient tout aussi vindicatifs et oppressifs que les prêtres et les métaphysiciens, s'ils pouvaient en avoir jamais les mêmes moyens. Or, en ce qui me concerne, leur pouvoir actuel est pleinement suffisant. Cependant la suite de mon appréciation historique me conduit nécessairement, dans le sixième volume, à attaquer directement le régime routinier de la spécialité dispersive^ qui se présente à moi, d'après l'ensemble du passé moderne, comme constituant aujourd'hui, surtout en France, le principal obstacle au grand mouvement philosophique du dix-neuviènoe siècle. Loin de reculer devant une obligation aussi délicate, vous me connaiiFsez assez maintenant pour ne pas douter que je ne l'aie remplie avec toute l'énergie qu'exige sa haute importance ; mais je ne me dissimule point que ce devoir philosophique peut gravement compromettre la situation précaire où je me trouve encore à l'âge de quarante-quatre ans, et de manière à Iroubler peut-être les vingt années environ qui me restent à vivre et à penser. Heureusement que mon caractère est aussi spiéculatif que mon esprit, et que je ne me suis laissé jamais préoccuper beaucoup par les injonctions matérielles, sauf le cas de détresse actuelle. Quoi qu*il en soit, il serait fort pénible d'être forcé de changer aussi tard ses moyens d'existence, après avoir toujours vécu, depuis l'âge de dix-huit ans, par l'enseigne-
ment mathématique sous une forme quelconque; et vous concevrez aisément que cette considération doit accessoirement augmenter Témotion inhérente à la prochaine terminaison de mon entreprise philosophique, bientôt livrée finalement au contrôle décisif des penseurs européens. >
Cette préface ne prit pas tout à fait Mme Comte à Timproviste. Deux ans auparavant, M. Comte avait dit à sa femme quMl avait la parole dans son ouvrage et qu'il ne le terminerait pas sans en user, de manière que sa position pourrait bien y sauter, mais qu'il était décidé. Sa femme lui fit d*abord de sérieuses observations, qui furent mal reçues; alors elle lui dit : c Pourquoi m'annoncer la foudre s'il n'y a pas moyen de l'éviter? > Â ce moment Mme Comte ne savait si ce serait sous forme de préface ou autrement qu*il s'expliquerait d'une façon si hasardeuse pour lui.
Quoique avertie longtemps à l'avance, les inquiétudes qu'avait eues Mme Comte furent dépassées à la lecture de la Préface. C'est à ces inquiétudes que répond la lettre datée de Rennes, 13 septembre 1842 ^ c .... Je suis forcé parles inquiétudes que vous témoignez au sujet des suites personnelles de ma préface, d'entrer dans quelques détails propres à vous tranquilliser sur une catastrophe qui, en effet, rejaillirait nécessairement sur votre propre existence. Je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai pas entrepris cette démarche sans y avoir très-mûrement pensé (elle était projetée plus d'un an à l'avance) et sans m'étre bien préparé aux plus fâcheuses conséquences qui en'pourraient résulter. Si donc il survenait un désastre, soyez bien convaincue déjà que je ne m'en laisserai pas abattre et que je saurai reprendre sans dégoût l'enseignement privé qui serait alors, je n'en doute pas, beaucoup plus efficace pour moi qu'il
1 CeUe lettre est postérieure à la séparation.
n'avait pu Tétre autrefois. Quoi qu'il puisse arriver de ce genre, j'ose assurer que mes ennemis n'auront pas le funeste pouvoir d'empiéter sur ma santé pas plus que d'amoindrir mon énergie.
« Au sujet des précautions que vous me recommandez d'exiger de mes amis, vous devez sentir, puisque vous avez lu cette préface, destinée, de plus d'une manière, à devenir bientôt célèbre, que je l'ai terminée en annonçant ma ferme résolution de ne prendre aucune espèce de part à la polémique quelconque dont je pourrais devenir l'objet.... Quant aux diatribes ou démarches quelconques qu'on tenterait contre mon ouvrage et moi, il est fort probable que je ne lesconnatirai même pas ; et, quand même mes précautions pour en éviter la connaissance seraient accidentellement insuffisantes, je ne m'y arrêterai nullement, et laisserai à mes amis le soin d'y répondre spontanément s'ils le jugent à propos, fort disposé déjà à ne pas plus lire ces réponses que ces attaques. Je reconnais trop combien Descartes eut tort de se mêler à la polémique dirigée contre lui, pour être aucunement entfatné à une pareille faute qui lui fit perdre beaucoup de temps et de calme.
< Après avoir ainsi satisfait pleinement à vos judicieuses recommandations sur cet important sujet, je dois encore, en entrant davantage dans le fond de la situation, rassurer vos principales inquiétudes par quelques indications propres à faire déjà pressentir que la démarche décisive tentée dans ma préface est énergique, sans être imprudente, quoique nouvelle, et qu'elle aura bientôt sur ma position personnelle une influence bien plus favorable que fâcheuse. Blainville avait d'abord, comme vous le présumez, quelques graves préoccupations à ce sujet ; mais il a fini par être convaincu que^ très-probablement, cette audacieuse proclamation aboutirait prochainement à consolider ma position matérielle au lieu de la troubler. 11 a été surtout spé-
cialemeot rassuré par une réponse de M. Coriolis* à Tenvoi de mon volume pour rÉcole, envoi que j'avais accompagné de Tannonce franche et directe de cette préface et de sa destination personnelle. Gomme cette lettre est, en effet, encore plus rassurante que je ne l'avais moi-même espéré, je me félicite de Tavoir emportée avec moi, de manière à pouvoir vous en adresser ci-joint la copie textuelle.... J'espère que c^tte communication vous fera le même effet qu'à M. de Blainville, dont elle a achevé de dissiper les alarmes.
« Avant mon départ, j'ai eu quelques occasions de reconnaître que le vent est au contraire maintenant pour moi à l'École; je l'ai surtout constaté par les manières nouvelles de ceux qui flairent le mieux la faveur, et qui, jadis presque insolents, sont depuis peu devenus bassement obséquieux. On parlait beaucoup de la retraite de M. Coriolis, qui serait remplacé par Duhamel, d'où résulterait un mouvement de mutation où il parait que mes ennemis sentent déjà l'impossibilité de m'éviter, soit comme professeur ou comme examinateur de sortie. Les élèves ont manifesté leur désir collectif de me voir occuper la chaire, et cette troisième manifestation solennelle, spontanément émanée d'une autre génération polytechnique, semble devoir mieux réussir que les précédentes. Or tout cela est postérieur à l'apparition de ma préface, qui, vous le voyez, a éjà forcé la main en ma faveur ; car, si on espérait s'en faire un moyen d'exclusion, même de ma position actuelle, on ne manquerait pas sans doute d^ l'employer à plus forte raison dès ce moment, surtout quand l'émoi qu'elle doit soulever est encore tout frais, pour m'écarter d'une position meilleure, à l'avènement de laquelle on semble, au contraire, déjà résigné.... Soyez assurée que je ne me fais aucune illusion.