‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 51 sur 83 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Prëambole.

Le but de ce préambule est, la philosophie positive étant fondée, d'examiner ce qu*il en faut faire. Mais auparavant je donnerai, selon l'usage suivi en ce volume, un aperçu de ce qui forme le contexte de la troisième partie de la Fie dT Auguste Comte.

Là portion purement biographique comprend l'établissement de la Société positiviste, la souscription qui remplace pour H. Comte ses places perdues, le cours fait au Palais- Koyal, des remarques sur le discours prononcé aux funérailles de H. de Blainvitle, quelques lettres, et le récit de la dernière maladie et de ce qui s'ensuivit immédiatement.

La portion purement philosophique est exclusivement remplie par un fait d'une extrême gravité qui survient dans la manière de philosopher de M. Comte. De la méthode objective, sur laquelle est fondé tout l'édifice de la phUosophie positive, il passe à la méthode subjective, qui lui inspire la Politique positive et la Synthèse subjective. La légitimité de ce passage et quelques-unes des conséquences

qu'il a eues sont discutées avec tout le soin que le sijjet mérite et exige.

Enfin, comme, dans la première partie, la naissance de la philosophie positive est retracée avec les origines qu'elle a dans la dernière moitié du dix-huitième siècle et avec les difGcultés et les traverses qui en assaillirent Fauteur; comme, dans la seconde, Thomine et l'œuvre sont à leur plus haut point, et que le terme suprême d'une si entière vocation a été atteint; comme, dans la troisième, le système subit une profonde mo iiGcation logique dont je conteste la justesse au nom de la méthode et des principes, un dernier chapitre est constitué par une Conclusion qui embrasse l'ensemble de mon travail et en explique la nécessité. Si M. Comte n'eût pas échangé la méthode objective pour la subjective, la tâche que j'ai entreprise eût été et plus facile et moins pressante. Mais, quand le moment vint de discuter la question de savoir s'il y a vraiment liaison de principe à conséquence entre la première conception de M. Comte et la seconde, entre le système de philosophie positive et le système de politique positive (discus>ion instituée ici pour la première fois), alors je ne pus m'empêcher de confesser que cette méthode subjective trouble tout. C'est un moment vrfûment critique et dont je n'ai pas ignoré le danger ; car il semble, ou que, ingrat et téméraire, je viens contredire et diminuer le maître dont j ai reçu les enseignements , ou que , inconséquent , je fournis des armes à l'ennemi qui fait laNguerre aux idées positives. Il m'a donc fallu, je ne crains pas de le dire ici, du dévouement à l'œuvre et à l'homme pour entreprendre et mener à terme une besogne si glissante, et qui, tout en exigeant la plus forte contention philosophique, exigeait en même temps la plus grande délicatesse morale. Heureusement, c'est toii^ours avec M. Comte que je combats M. Comte, avec la méthode créée par lui que je si-

gnale les erreurs contre la méthode. De la sorte, j'ai passé entre les deux écueils; et la critique ainsi conduite se trouve être à la fois un hommage continu à l'auteur et une consécration de la doctrine fondamentale. Là est la sanction de toutrouvrage, et cette sanction fait l'objet delà Conclusion.

Ayant rappelé sommairement ce que contient la troisième partie, je reviens au sujet propre de ce préambule. Ici je prie le lecteur de se représenter ce que je lui ai exposé sous le nom de philosophie positive : c'est à la fois un système qui comprend tout ce qu'on sait sur le monde, sur l'homme et sur les sociétés, et une méthode générale renfermant en soi toutes les voies par oix Ton a appris les choses.

Ce qui est au delà , soit, matériellement, le fond de l'espace sans borne, soit, intellectuellement, l'enchaînement des causes sans terme, est absolument inaccessible à l'esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire nul ou non existant. L'immensité tant matérielle qu'intellectuelle tient par un lien étroit à nos connaissances et devient par cette alliance une idée positive et du même ordre ; je veux dire que, en les touchant et en les bordant, cette immensité apparaît sous son double caractère, la réalité et l'inaccessibilité. C'est un océan qui* vient battre notre rive, et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable.

Voilà donc sous nos yeux, sous notre main, le savoir humain dans sa totalité, dans sa structure, dans son rapport nécessaire avec ce qui est borné et avec ce qui est sans borne. Maintenant qui ne voit la conclusion que je yeux tirer? Qui ne comprend que ce savoir, ainsi placé au nœud de toutes les choses, n'est point une idole inutile et muette ni un objet d'oiseuse spéculation ? Non, ce qui est vrai pour les parties n'est pas moins vrai pour le tout ; et, de même que, aujourd'hui et de plus en plus, les sciences particulières qui le composent gouvernent directement ou indirec-

tement tout ce qui se fait de relatif à leur domaine, de même le savoir total ou philosophie positive prend l'ascendant sur la direction du système des idées, des opinions et des mœurs. Il faut que la conduite humaine (et par ce mot j'entends aussi bien celle des sociétés que celle des individus) se conforme à la réalité du monde et aux conditions de rexi3tence. Distinguer le possible de Timpossible est la plus salutaire notion que nous puissions conquérir, soit pour ne pas perdre nos forces, soit pour développer notre nature. On a peut-être trouvé vague le mot de rénovation que j'ai employé quelquefois ; ici je le précise. Les sociétés ont été constituées d'abord y sans qu'il en pût être autrement, sur des conceptions qui n'étaient exactes ni quant à l'ordre du monde ni quant à l'ordre de l'évolution humaine. Les malaises et les perturbations se sont fait sentir à chaque fois qu'il a fallu modifier ces conceptions pour les accommoder à une plus exacte approximation de la réalité. Enfin, quand la connaisance du monde et celle de l'évolution sociale rétrécissent la place laissée aux anciennes opinions, alors l'ébranlement est grand et le remplacement des choses anciennes est actif. C'est cette tendance vers un but social déterminé par l'ensemble du savoir que je nomme rénovation.

Ici ressort dans tout son jour la démonstration de ce que M. Comte a tant répété depuis le début de ses travaux, c'est que la rénovation ne peut se faire sans l'établissement d'une doctrine qui embrasse tout le savoir. Les conceptions d'un ordre social tentées avant ce guide ou tentées sans ce guide avortent, soit qu'elles rétrogradent insciemment vers le passé, soit qu'elles viennent se briser contre des obstacles naturels qu'elles ne connaissent pas.

Quand je mets en avant la puissance du savoir et la force de la raison, je parle non de la raison pure des métaphysiciens, mais de la raison expérimentale des savants ; je ne

PRÉAMBDLE. 521

voudrais pas qu'on s'y méprit. L'un» me semble stérile et dangereuse, l'autre 'féconde et bienfaisante. Celle-ci reconnaît qu'elle n'est qu'un oqtil de recherche et qu'il s'agit toujours uniquement de constater ce qui est et de s'y conformer. C'est cette abnégation qui fait sa grandeur. Elle ne s'admire point, mais elle admire ces faits et ces lois qui la dominent à mesure qu'elle les découvre. En effet, telle est sa nature qu'elle se soumet sans réserve, avec autant de fermeté que de révérence, à la vérité. Et c'est ainsi quQ la science s'édifie et que la morale s'améliore.

Une doctrine qui connaît ce qu'il est donné de connaître de l'univers et de l'homme, qui détermine les rapports de l'homme avec l'univers, qui dirige le développement des sociétés et qui coordonne l'éducation, a toute sorte de ressemblances, de points de contact avec une religion. Il faut pousser plus loin cet examen et voir quelle a été en ce sens la marche des idées de M. Comte.

D'abord cette ressemblance seule se présenta à son esprit. Dans les derniers chapitres qui terminent son grand livre de la Philosophie positive, il établit la distinction entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, considère la création d'un nouveau pouvoir spirituel émané des conditions positives du monde et de l'humanité, et charge ce nouveau pouvoir spirituel de l'éducation. En preuve, je cite, entre autres ce passage : « L'organisation fondamentale et ensuite l'application journalière d'un système universel d'éducation positive, non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour servir de base générale à un tel système que devra être préalablement coordonnée la philosophie positive propre-

ment dite, dont j'ai osé, le premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble.... Si, d*une pctrt, l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité correspondante, ne saurait être vraiment constituée sans un pareil fondement philosophique, il n*est pas moins certain, en sens inverse, que, sans une grande de&tination, cette coordination préliminaire n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir suffisamment les divagations dispersives propres à la science actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie convenable, en un temps où Tesprit d'ensemble est encore si rare et où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement destiné à l'usage direct et continu non d'aucune classe exclusive, ((uelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des populations, dans toute l'étendue de la république* européenne. C'est au catholicisme que l'humanité a dû, au moyen Age, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle, qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà, malgré d'inévitables diversités de degrés, un fond essentiellement homogène, toujours commun aux moindres et aux plus éminents chrétiens ; il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution moins générale pour une civilisation plus avancée (Philosophie pih' ràtve, t. VI, p. 544). » Et un peu plus loin, page 551 : «Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique, reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble de la philospohie positive. > Dans les pages nombreuses qu'alors il consacra au pou* voir spirituel, il ne le dénomme jamais autrement que comme chargé de donner l'éducation et de présider à la

morale, pas même lorsqu'il renvoie les développements sur ce sujet au traité de Politique positive qu'il se réserve. Il lui attribue le caractère spéculatif (Ibid.f t. VI, p. 549 et 561), non le caractère religieux; et le mot de religion n'est nulle part prononcé. C'est dans les années qui suivirent 1845 que son langage changea; il répudia hautement le mot de philosophie pour le transformer en celui de religion, et le pouvoir spirituel devint à ses yeux un véritable pouvoir religieux.

Ce changement a-t«il été légitime, et H. Comte était-il autorisé à substituer religieux à spéculatif? Visiblement , on aperçoit Téquivalence entre religion et philosophie positive ; mais équivalence n'est pas identité ; et là est le germe de dissemblances dans les effets futurs qui ne peut être négligé*.

Une religion dépend de la conception du monde telle que les hommes se le représentent suivant les âges de civilisation. Cette notion embrasse toutes les religions qui ont existé; car, soit qu'on se figure, avec les populations fétichiques, un dieu présent dans la fontaine, l'arbre ou la couleuvre; soit qu'on croie, avec les populations polythéistes, que le ciel et la terre sont régis par d'innombrables divinités, qui ont chacune un département ; soit que l'on admette, avec les populations zoroastriennes, deux principes, l'un bienfaisant, l'autre malfaisant, pour rendre compte du bien et du mal ; soit enfin qu'avec les populations monothéistes on adore un Dieu créateur de l'univers et dispensateur /le toutes choses ; dans tous ces cas, qui sont des cas réels, le monde est conçu d'une certaine façon suivant laquelle les esprits se règlent, les mœurs se forment, les institutions se groupent.

1. Ceci n'est point une subtilité. En effet, religion entraîne l'existence d'un corpi saceitlotal. Or, parmi ceux qui admettent la méthode positive, pluaieura pensent que TaTonir social ne comporte pas un clergé.

Donc^ selon moi, M. Comte a suivi une déduction légitime en investissant d'un rôle équiv^BiIent au rôle des religions la philosophie positive dont il est Fauteur, et que j'appellerai désormais conception positive du monde, pour en écarter ce que le terme de philosophie peut offrir de scolastique et de limité. Mais il ne s'est pas arrêté là, et, passant plus loin , il a voulu poser un être à longue durée, une personnalité collective à qui un culte pût s'adresser, et il a érigé, au milieu de la conception positive du monde, l'humanité comme le médiateur entre l'individu et l'univers et comme l'objet de nos adorations. Dans le temps, je donnai mon assentiment à cette inauguration tentée par M. Comte; d'abord parce qu'alors je suivais H. Comte avec une confiance absolue et sans une suffisante indépendance ; ensuite parce que j'éprouvais en moi et voyais dans les autres, comme un sentiment aussi noble que réel, l'amour de l'himianité. Aujourd'hui, je suis obligé non pas d'annuler, mais de modifier cet ancien assentiment ; et ce qui m'y oblige, c'est l'application régulière que depuis plusieurs années je fais de la méthode positive aux idées de M. Comte comme à toutes les autres. La conception du monde étant posée comme il vient d'être dit, rien n'autorise à y choisir pour l'adorer, soit l'humanité, soit toute autre fi*action du grand tout, soit le grand tout lui-même.

Hais la conception positive du monde n'en a pas besoin ; car elle est douée de deux grands caractères par lesquels, à l'ascendant intellectuel qui lui est propre tout d'abord, elle unit l'ascendant moral qui doit lui advenir : l'un est l'amour de l'humanité qu'elle trouve naissant dans les âmes; l'autre est le sentiment d'une immensité où tout flotte, sentiment qu'elle trouve pénétrant aussi les Ames de plus en plus,.

L'amour de l'humanité est né parmi les générations modernes et n'a pu naitre que parmi elles. Il faut le distin-

guer de Tamour des hommes, si noblement fondé par le christianisme et que nous recevons comme notre meilleur héritage. L'amour des hommes est cette charité qui les porte à se secourir les uns les autres et à se traiter en amis et en frères. L'amour de l'humanité, qui comprend en soi l'amour des hommes, est cet intérêt vif et puissant, bien qu'impersonnel, qui nous attache à son progrès, à ce qu'elle fut dans le passé, à ce qu'elle sera dans l'avenir , qui nous donne une joie profonde quand cette grande cause prospère et une non moins profonde tristesse quand elle subit quelque revers, et qui^ous fait tant désirer de contribuer, pour si peu que ce soit, à cette œuvre reçue de nos aïeux, transmise à nos descendants.

Le sentiment d'une immensité où tout flotte s'est emparé graduellement des esprits depuis que l'astronomie a marqué cet infini d'une forme réelle, changeant le ciel en un espace sans borne peuplé de mondes sans nombre. C'est lui qui depuis lors a donné le ton à l'âme humaine, a inspiré l'imagination et s'est fait jour dans ce que la poésie moderne a de plus éclatant.

La situation est nouvelle pour l'homme de se voir , dans l'immensité de l'espace, du temps et des causes, sans autres mattres, sans autres garanties, sans autres forces que les lois mêmes qui régissent l'univers ; car elles sont pour lui ces trois choses : ses forces , ses garanties et ses mattres. Rien n'élève plus l'flme que cette contemplation : par un concours qui ne s'était pas encore produit, elle excite dans l'esprit le besoin de comprendre et de se soumettre , de se résigner et d'agir.

Tout ce qui s'est fait et se fait de grand et de bon dans l'ère moderne, a sa racine dans l'amour croissant de l'humanité et dans la croissante notion que l'homme prend de sa situation dans l'univers. C'est la preuve que l'application morale de la conception positive du monde n'est point une

526 TRÛISIÈMB PARTIE.

illusion ; car cette application est déjà commencée, en yerta des tendances spontanées de la société. Là sont les indications réelles de ce que les philosophes ont à faire pour la développer ; là sont les points d'appui qu'il leur est nécessaire de prendre ; s'ils s'en écartent, ils ne tarderont pas à errer à l'aventure ;' s'ils s'y conforment, ils rendront d'importants services. Mais aujourd'hui rien autre ne peut être dit que de signaler la méthode et d'énoncer fortement que de puissantes attaches morales existent déjà entre la société moderne et la nouvelle doctrine : attaches qui seules montrent la voie à suivre et le progrès à faire. Peu à peu les événements sociaux, continuant ce qu'en réalité ils ont déjà commencé , dérouleront comment l'éducation , la morale et les institutions doivent se modifier pour recevoir l'empreinte de la conception positive du monde.

Page 1