‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 50 sur 83 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Séparation.

Si ce travail ne se faisait pas à Tunique point de vue de M. Comte et de sa biograpliie, il faudrait traiter ce chapitre autrement et donner le même espace aux deux personnes intéressées. Mais, puisqu'il n'en est pas ainsi et que, dans la disposition telle que je Tai conçue, tout se groupe autour d'une seule figure, il importe du moins qu'il n'en résulte aucune fausse appréciation. Je raconterai la séparation comme j'ai fait pour tant d'autres choses, avec les lettres et les propres paroles de M. Comte. C'est de là que je pars ; mais, en les lisant, on pensera sans doute .ce que j'ai pensé moi-même, c'est que, pour des causes qu'elles ne déterminent pas suffisamment, la difiiculté de vivre ensemble allait croissant.

Je n'ai pas été témoin de ce qui s'est passé avant ou pendant la séparation ; mais j'ai eu entre les mains la correspondance de M. Comte avec sa femme et avec M. J. St. Mil! (la correspondance avec Mme Comte a duré plusieurs années après qu'on ne vivait plus ensemble). Ces lettres m'ont donné une impression; et, arrivé la il est de mon devoir de biographe de la dire.

Cette impression se résume en ceci, que plus M. Comte avança dans les dispositions qui lui dictèrent la préface de son sixième volume, plus la vie commune devint difdcile,

fjOO DEUXIÈME PARTIE.

et que son ménage fut menacé dans la même mesure qu'il compromettait sa position.

L'intention qui lui a dicté ce qu'il nomme lui-même sa fameuse préface, n*est pas douteuse : il voulait se soustraire au joug sous lequel ses ennemis le tenaient, ou perdre sa place. Une pareille intention renfermait deux termes fort graves Tun et l'autre : d'abord la guerre à faire aux ennemis et la manière de la conduire ; puis, si la guerre tournait mal et que la place fût perdue, la situation dans laquelle on se trouverait et les moyens d'y faire face.

Mme Comte, depuis la redoutable maladie de 1826, ménageait beaucoup son mari, et devait le ménager. Malheureusement, ces ménagements fortifiaient le côté impérieux du caractère. Pourtant, quand les dispositions qui fermentaient depuis longtemps dans l'esprit de M. Comte approchèrent de l'explosion, il fallut bien entrer en lutte. M. Comte avait dit plusieurs fois : « J'aurai la parole et j'en userai. » On sait comment il en a usé dans la préface. Quand il fut question de M. Arago, qui y figure et dont il avait depuis longtemps à se plaindre, Mme Comte conseilla à son mari de mettre M. Arago en demeure et de lui annoncer un examen sévère mais consciencieux de ses travaux. « Vous n'avez pas encore été jugé , désirait-elle qu'on lui dtt, loué sans mesure par les uns, et sans mesure dénigré par les autres ; il est temps qu^un homme en état de porter, sur ce que vous avez fait, un jugement à la fois scientifique et philosophique, le porte sans injustice comme sans ménagement. > Si Ton se réfère ci-dessus à la p. 230, on verra que ce conseil n'était pas autre, au fond, que le conseil que, quelques années auparavant, M. Comte se donnait à lui-même dans sa belle lettre à M. Navier. Mais alors il ne voulait pas tout emporter de haute lutte, comme il le voulut de plus en plus à mesure qu'il approcha de la fin de son grand ouvrage. Il a été juste de noter cette con-

cordance entre les intentions de M. Comte à ses débuts, et l*avis de Mme Comte obligée par les circonstances d'en avoir un; car on voit par là qu'en conseillant ainsi, elle restait fidèle aux anciennes inspirations.

Au conseil de sa femme, M. Comte répondait qu*il n'avait pas le temps. « Vous l'avez, lui était-il répliqué, puisque * vous approchez de la fin de votre livre sur la philosophie positive ; mais, si vous ne voulez pas le prendre, ne faites pas la guerre, car, malgré vos justes droits, vous serez vaincu. » Dans ces débats souvent renouvelés, M. Comte disait tantôt que supposer qu'il pût avoir le dessous, c'était le démoraliser et jouer le jeu de ses ennemis; tantôt, crûment, que c'était se mettre avec ses ennemis. Ceux qui ont connu M. Comte savent quelle portée de pareilles paroles avaient dans sa bouche.

Après ' dé semblables discussions, il survenait toujours quelque querelle de ménage, avec ou sans raison. Mme Comte se défendait ou s'excusait, selon le cas; M. Comte alors allait jusqu'à dire : « Laissez-moi, débarrassez-moi. » Cela était grave de la part d'un homme dont les manières ne furent jamais grossières. Quand cela se fut renouvelé plusieurs fois, Mme Comte se mit à manger dans sa chambre, ne voyant son mari que pour les comptes de ménage. Au bout de deux mois de cette vie qui paraissait arranger M. Comte, elle lui dit : < Nous sommes trop près ou trop loin. » M. Comte répondit : < Si vous ne dtnez pas à table, c'est que cela ne vous convient pas, je ne pouvais pas vous envoyer chercher par un gendarme. > Sur de pareilles expressions, qui ne rendaient que trop évidents les sentiments de son mari, Mme Comte déclara qu'elle était prête à partir, sur quoi M.. Comte demanda, comme il le dit à M. Mil!, que le départ fût ajourné jusqu'à la fin de .son sixième volunie.

L'autre côté de la question, d savoir la situation, si la

place venait à être ôtée, n'était pas un moindre siyet de préoccupation. On était arrivé à une aisance désirée ; la perdre était cruel , surtout pour M. Comte , quoiqu'il U compromît; car on Ta vu, dans les chapitres précédents, la défendre et la regretter. Si ce malheur saccomplissait, il n'y avait que deux remèdes : ou prendre l'ancien genre de vie, celui qu'il avait mené avec Saint-Simon (suivant leur principe : if société doit soutenir les philosophes), celui dont Mme Comte l'avait aidé à sortir; ou se créer de nouvelles ressources. M. Comte savait d'avance qu'il n'aurait pas le choix, et que, le voulût -il ou ne le voulût-il pas, sa femme tenterait de lui trouver des occupations qui, comme auparavant, lui procureraient de quoi vivre, sans absorber tout son temps. L'idée d'une vie toute spéculative, qui effrayait sa femme pour lui comme régime mental, l'attirait singulièrement, mais il ne se sentait pas libre tant qu'il rencontrerait auprès de lui désapprobation d'un tel avenir et intention de l'empêcher d'y tomber.

Telles furent les causes de conflits durables qui, avec le caractère de M. Comte, étant sans issue, rendirent progressivement impossible la vie commune. Aussi la séparation finit par devenir inévitable. En voici le récit fait, dans le moment même, par M. Comte à M. Mill .

« .... L'amitié personnelle, de plus en plus caractérisée, qui commence évidemment à s*établir entre nous avant l'instant si désiré d'une entrevue directe, me détermine à ne point différer davantage l'importante confidence privée d'un changement essentiel, plutôt favorable que funeste, survenu, depuis ma dernière lettre, dans ma situation domestique, par suite du départ volontaire et probablement irrévocable de Mme Comte. Marié depuis plus de dix-sept années, par suite d'une fatale inclination, à une femme douée d'une rare élévation, à la fois morale et-intellectuelley mais élevée dans de vicieux principes et suivant une fausse ap-

préciatioD de la condition nécessaire de son sexe dans réconomie humaine^ son défaut total d'inclination pour moi n'a jamais permis que sa tendance indisciplinable et despotique pût être à mon égard suffisamment compensée par ces affectueuses dispositions, seul privilège où les femmes ne puissent être suppléées et dont l'anarchie actuelle les empêdie de sentir convenablement l'heureuse puissance. Aussi tous mes travaux philosophiques se sont- ils préparés et accomplis ainsi, non-seulement, comme vous le saves déjà, sous le poids très-grave des embarras matériels, mais encore au milieu des perturbations plus douloureuses et plu» absorbantes résultées de la quasi-continuité du degré le plus intime de la guerre civile, le duel domestique* L'événement qui vient de s'accomplir me fait espérer que désormais, à défaut d'un bonheur intime pour lequel j'étais fait, mais auquel j'ai dû renoncer depuis longtempsi j'aurai du moins la triste tranquillité de l'isolement, dès lors complet pour moi. Mes amis ont trouvé, en générali trop onéreuse la pension annuelle de trois mille francs que je me suis ainsi imposée volontairement ; mais, quelque élevée qu'elle puisse sembler à raison de mes ressources actuelles, elle ne l'est pas trop pour les divers besoins d'une femme dont la haute valeur ne doit pas matériellement souffrir des torts de son caractère et de son éducation, quelque graves qu'ils puissent être. De l'humeur dont je vous crois, vous trouverez sans doute, comme moi» que d'ailleurs ce n'est pas trop acheter la paix. Ouoique né pauvre, j*ai toujours regardé comme un très-grand avantage la facultéprogressive de transformer en simples charges pécuniaires les divers embarras sociaux. Ouoi qu'il en soit, vous voyez maintenant que ce n'est point sans une douloureuse expérimentation personnelle que j'ai si souvent caractérisé la funeste réaction de l'anarehie actuelle sur la dissolution croissante des liens domestiques, encore

exclusivement placés SOUS l'impuissante protection des convictions théologiques ou métaphysiques. Cette séparation , dès longtemps préméditée, et même au fond indispensable, m'a été d'abord annoncée brusquement, au mois de juin, au milieu de la principale élaboration de mes conclusions philosophiques; telle est la principale source des entraves morales dont je vous ai parlé alors. Sentant le danger d'une telle crise en un tel moment, j'ai exigé et o)>tenu que l'accomplissement en fût différé jusqu'au conmiencement d'août, ce qui m'a permis de terminer entièrement mon ouvrage dans le temps strict que me laissaient mes devoirs professionnels. Consommée depuis le 5 de ce mois, cette séparation, qui me fera mieux goûter la diversion de mon prochain voyage, me semble de plus en plus avantageuse à mon sort ultérieur, en dissipant l'oppression et l'inquiétude presque continues sous lesquelles me tenaient jusqu'alors l'attente ou l'impression de quelque nouvelle lutte conjugale. Il est seulement bien regrettable que les besoins d'affection que j'éprouve si vivement soient chez moi si peu satisfaits, sans que cependant je croie l'avoir mérité par aucune faute grave, autre que celle d'avoir épousé une femme dépourvue d'affection à mon égard.Telle est la confidence personnelle à laquelle je faisais récemment allusion et qu'un événement précipité, que tout annonce devoir déterminer un changement durable en vertu de sa profonde opportunité, m'a conduit à ébaucher ici, avant notre entrevue directe, où, si le cas vous intéresse suffisamment, je pourrai compléter cette sommaire indication par les développements qu'une lettre ne comporte guère.

• Afin de vous mieux signaler l'ensemble de ma situation personnelle, je dois également vous indiquer le chagrin exceptionnel avec lequel je me trouverai cette année terminer, pour la quatrième fois consécutive, quoique ce soit le sort qui en décide, ma tournée obligatoire dans la ville

même où je suis né, où j'ai demeuré sans cesse jusqu'à l'âge de seize ans, et où restent encore mon père et ma sœur ^ .... En résumé» me voilà depuis cinq' ans, malgré beaucoup de longanimité, et trop peut-être, forcé de passer quelques jours dans ma ville natale, sans y revoir mon père. Aucune tentative n'a été faite, de la part de ma famille, pour changer cette déplorable situation.... Vous voyez ainsi, mon cher monsieur Mill, que ce n'est pas sans dlntimes expériences personnelles que j'ai tant proclamé la tendance moderne des croyances religieuses à déterminer, depuis deux ou trois siècles, contrairement à leur vaine prétention nominale, des discordances nationales, civiles et domestiques (Lettre à Ml J. St, Milly Paris, 24 août 1842). >

M. Comte, dont le revenu s'élevait alors à une dizaine de mille francs au plus, fit à sa femme une pension annuelle de 3000 fr. On peut voir, dans ce fragment d'une lettre à M. Mill, le témoignage que là-dessus il se rend à lui-même : < Je suis heureux d'apprendre que, contrairement au plus grand nombre de .mes amis, vous avez apprécié essentiellement comme moi ma conduite au sujet des arrangements pécuniaires nécessités par cette séparation, et que je persiste de plus en plus, après avoir eu le temps d'y réfléchir de sang-froid, à ne pas trouver exagérés, quoique ma situation actuelle puisse les faire paraître onéreux. N'y eussé-je gagné que de préserver de toute altération la générosité de mon caractère, je croirais avoir pris ainsi une mesure très-avantageuse, et je suis bien aise d'être, sous cet aspect secondaire, pleinement compris

1. Les projets d'interdiction (voy. p. 118) dont il avait failli être victime avaient toujours laissé du malaise dans Tesprit de M. Comte. Quand ses tournées d'examinateur le conduisirent à Montpellier, sa femme lui suggéra (voy. p. 138) le moyen de voir son père et déloger chez lui. liais , Tannée suivante, son père rompit; voyez ce qu'il en dit, p. 481.

d'ane Ame aussi élevée que la vôtre. Tant de gens, même distingués, qui prennent un soin minutieux de leur personne physique, sont si disposés à négliger tout ce qui peut maintenir ou augmenter leur valeur morale, que je suis heureux d'être ainsi conduit» autant par ma nature que par mes principes, à ménager scrupuleusement, dans la vie active, les germes de grandeur que mon organisa* tion contenait, et qui constituent, à tous égardSi la plus précieuse portion de mon être; aucun homme sensé ne devrait certes me taxer, à ce titre, d'imprudent calcul. Or, quoique ma principale récx)mpense doive être, k cet égard, en moi-même, je me sens heureux de pouvoir ainsi me corroborer de votre pleine (approbation contre des sollicitudes mesquines ou superficielles.... {Lettre à M.MUl* Paris» 30 septembre 1842). >

Cette pension de 3000 fr. Ajt payée avec ponctualité jusqu'en 1844; alors il la réduisit k SOOO, taux qui ne varia plus.

Dan^ la lettre à M. Mill, du S4 août 184S, tout en se plaignant en termes violents de sa femme, M. Comte la dit douée d*une rare élévation à la fois intellectuelle et morale, et parle de sa haute valeur. C'est dans cet esprit que, même après la séparation, pendant les premières années dumoins, Il continua à s'intéresser à ce qui la touchait; j'en ai la preuve dans cette lettre qui m'a été écrite par M. le docteur Foville :

< Monsieur,

« Voici les renseignements que vous m'avez demandés. Dans le cours de l'année 1844, deux ans après la séparation de M. A. Comte et^de sa femme, Mme Comte devint malade. M. Comte vit M. de Blainville pour le prier de lui indiquer un médecin auquel il pût confier la santé de Mme Comte. Je fus désigné par M. de Blainville.

« M. Comte vint aussitôt chez moi pour me faire part de la situation de sa femme et me demander de lui donner des soins. Il me parla d'elle avec Texpression d*une haute estime pour les qualités essentielles qu'il lui reconnaissait ; il ne me laissa pas ignorer d'ailleurs qu'il existait, entre sa femme et lui, des incompatibilités de caractère si prononcées, qu'une séparation était devenue nécessaire.

c Cette mesure ne diminuait pas sa sollicitude pour Mme Comte ; il me la recommanda de la manière la plus vive. C'est ainsi, monsieur, que je suis devenu le médecin de Mme Auguste Comte. Je l'ai constamment vue préoc* cupée du sort de son mari, soucieuse de son bien-être, qu'elle ne pouvait plus assurer par ses soins.

« Elle craignait qu'il ne devint malade, que la maladie ne lui laissât plus les ressources qu'il se procurait par son travail. Sous l'influence de cette crainte, elle se réduisait au plus strict nécessaire et parvenait à réaliser quelques économies. Je fus instruit de ce fait par Mme Comte, un jour que je l'engageais dans l'intérêt de sa santé, toujours précaire, à se faire aider davantage qu'elle n'avait l'habitude de le faire.

« M. de Blainville, que je voyais souvent, ne manquait jamais de me demander des nouvelles de Mme Comte, qu*il visitait de temps en temps, mais beaucoup moins souvent que je ne le faisais en ma qualité de médecin d'une personne presque toujours malade. J'appris à M. de Blainville, qui connaissait les sentiments de Mme Comte poiu* son mari, les sacrifices qu'elle s'imposait en vue de lui venir en aide. M. de Blainville crut bien faire en disant à M. Comte œ qu'il avait appris de moi.

< Des économies que sa femme s'était imposées, M. Comte tira cette conclusion que la pension qu'il avait faite à sa femme jusque-là était trop forte, puisqu'elle permettait des économies; la pension fut réduite.

«Je n'igouterai rien, monsieur, à ces quelques faits; vous connaissez mieux que moi ce que sont devenues par la suite les dispositions de M. Auguste Comte à Tégard de sa femme. (PariSj 17 mai 1861.) >

De cet intérêt, j'ai encore la preuve dans la correspondance que M. Comte, après la séparation, entretint avec sa femme. Elle est très-volumineuse; Mme Comte lui avait . demandé, en raison des anciens sentiments et des anciens souvenirs, qu'il lui écrivit d'une manière régulière. M. Comte promit de le faire une fois tous les mois ; mais il dépassa de beaucoup le nombre qu*il avait fixé. On s*en convaincra par ce relevé, année par année, des lettres écrites : en 1842, six mois, 18; en 1843; 28; en 1844, 24; en 1845, 4; en 1846, 3; en 1847, 2; en 1848, aucune; en 1849, 2 ; en 1850, 26 ; depuis, aucune.

Dans les trois premières années, les lettres, comme on voit, sont nombreuses, et M. Comte cause avçc confiance et effusion; j'en ai cité plusieurs dans différents chapitres. En 1845, alors que M. Comte eut conçu sa passion pour Mme de Vaux, cette correspondance se réduisit à quatre lettres. Elle reprit de l'activité en 1850 à cause du cours du Palais-Royal que Mme Comte suivit, et pour lequel elle obtint de M. le ministre Bineau la continuation de Toctroi d'une salle ; mais ce ne fut qu'un accident, et elle cessa tout à fait.

C'est le plan invariable de cet ouvrage de faire connaître les incidents de la vie de M. Comte par M. Comte luimême ; je le continue donc ici pour le mode de relations qui s'établit entre M. Comte et sa femme après la séparation. Il serait interminable de donner les lettres entières; je me contente donc de prendre, dans le dépouillement que j*ai fait des lettres que possède Mme Comte, des extraits importants et caractéristiques; du reste, ces extraits sont textuels.

Au mois de janvier 1843, Mme Comte ayant assisté à la première séance du cours d'astronomie, M. Comte luientémoigne sa satisfaction; il est fort aise aussi qu'elle aitgoûté son discours d'ouvertare. iUttre dn 24 janvier lS<i3.)

Dans ce temps, M. Comie reçut de sa sœur une lettre qui lui parlait vaguement des dispositions testamentaires faites par son père ; il envoya cette lettre à Mme Comte, qui, k la vue d'une écriture lui rappelant l'année 1826, ressentît de la peine. Là-dessus, M. Comte exprime son regret du chagrin qu'il a causé, chagrin qu'il conçoit d'après les antécédents. II a été profondément blessé du silence gardé en celte leltfe sur les indignités commises dans le temps b l'é- ' gard de sa femme, et 'particulièrement sur l'inconvenance qui fut, il y a cinq ans, la cause de la dernière rupture. Jamais il ne permettra, quoi qu'il arrive, qu'on abuse contre Mme Comte de la séparation intervenue. Il est indécis sur ce qu'il fera ; il penche à regarder la lettre comme non avenue, et comme si elle avait été brûlée; et elle l'aurait été en eBTet, ce qui est arrivé même à des lettres de sa mère, si elle ne lui était pas parvenue par surprise. Le seul motif d'accueillir une telle ouverture serait la pensée de son vieux père ; envers sa mère elle-même, il n'a jamais eu quedes regrets et non des remords. Son intention est, s'il retourne à Montpellier, de voir son père sans loger chez lui. Il charge M. Captier (un ami commun) de transmettre k sa famille la résolution de ne pas répondre et de lui faire connaître les généreuses instances faites par sa femme, soit aujourd'hui, soit auparavant, pour pousser M. Comte à une réconciliation. {Lettre du ÎO avril 1843.)

Peu de jours après, il exprimi les même sentiments. Il constata qu'il n'a jamais été fait à Mme Comte la moindre réparation. La lettre n'a été écrite que parce qu'on a cru que la séparation dispenserait des réparations. 11 ne souflrira jamais, de la part de sa famille, la moindre insinuation

contre sa femme. Son ref^s de répondre vient de lui, et a été déddé malgré les généreuses représentations de Mme Comte. D'un autre c6té, il déclare à Mme Comte t qui lui avait écrit pour demander un rapprochement, qu'il ne consentira à aucun rapprochement; mais, quoi que l'avenir puisse amener, rien ne pourra le pousser à oublier les preuves irrécusables d'un sincère et actif dévouement que Mme Comte lui a données. {Lettre du 25 avrU 1843.)

Dans une lettre où il était surtout question des menaces qui commençaient à s'élever au sujet de sa place d'examinateur, M. Comte continue à refuser les entrevues que sa femme continue à demander; suivant lui, l'ensemble de la conduite de sa femme à son égard a été mauvais, sauf quelques transports d'un véritable dévouement en certains cas critiques, (fjettre du l"juin 1843.)

Le lendemain, M. Comte regrette la peine que sa lettre a causée. Sa résolution de ne pas voir sa femme ne prouve pas, comme elle le craint, un défaut complet d'affection en* vers elle. Ce qui le montre, c'est qu'il lui a soigneusement caché les inquiétudes qu'il a ressenties au sujet de sa place • Le vrai motif de sa conduite dans l'affaire relative à la lettre de sa sœur est la conduite tenue autrefois à l'égard de Mme Comte, sans qu'il y ait jamais eu réparation • Mme Comte mourût-elle avant lui, cela le déterminerait à repousser encore plus énergiquement toute idée de rapprochement envers ceux qui l'ont ainsi traitée. La perte du bonheur domestique entre M. et Mme Comte a certainement beaucoup dépendu de ces procédés. S'il devait y avoir une réconciliation, les griefs envers Mme Comte passeraient avant les griefs envers M. Comte. Il engage Mme Comte à ne pas persister dans la résolution désespérée de ne pas lui écrire; et, dût-elle y persister, il continuera, lui, à écrire. Il lui conseille de consulter M. de BlainviUe

8ÉPABATI0N. 51 (

sar rinopportuoité du silence dont elle a parlé. (Lettre du 2;mnl843.)

Mme Comte, apprenant qae M. Comte n*a pas fait son excursion au Havre faute d'avoir reçu à temps ses frais de roule, avait porté aussitôt de l'argent à M. Lenoir MI. Comte l'en remercie virement; mais il ne veut partir qu'avec l'argent du ministère, afin de ne pas créer un mauvais précédent, et il renonce ainsi à sa seule distraction. (Lettre du S septembre 1843.)

La tournée des examens conduisit H. Comte à Montpellier. Là sa sœur a fait une tentative de réconciliation par l'intermédiaire d'un ami (M. Pouzin), qu'à son tour M. Comte a chargé de déclarer que les torts les plus anciens et les plus graves étaient envers sa femme ; que la séparation actuelle ne faisait que rendre une réparation plus nécessaire; que, sans rien formuler sur cette réparation, Mme Comte peut se rendre à Montpellier sur une invitation de la famille; que, sans cela, il ne pouvait entendre à rien, et qu'il était môme révolté des démarches qu'on faisait. Il igoute que, le matin de son départ , sa sœur est entrée à Timproviste dans sa chambre, et qu'ainsi poussé à bout, il lui a répété sommairement ce qu'il avait chai^gé l'ami commun de dire; l'entrevue n'a duré que cinq minutes. (Lutre du SI octobre 1843.)

Mme Comte étant revenue sur la question des entrevues, M. Comte, signifiant qu'il ne consentira plus à en parler quoi qu'écrive Mme Comte, sig nifie aussi qu'il sera toujours aussi opposé qu'il l'est aijyourd'hui à tout projet de ce genre* Que ce soit sa faute à lui ou celle de Mme Comte, . une longue expérience a trop prouvé l'impossibilité de se convenir et môme de s'entendre suffisamment. Si Mme Comte est conv/ûncue des torts de son mari, il est

1. Ancien directeur de l'Athénée, ami intime de M. Comte et de Mme Comte.

convaincu qu'elle a manqué à ses devoirs envers lui en le quittant. {Lettre du 20 novembre 1843.)

M. Comte remercie sa femme d'une lettre qu'elle lui a écrite au sujet du Discours sur Fesprit positif. Dans cette lettre Mme Comte disait : louer, c'est juger ; et elle avait demandé, son ignoraqce lui interdisant peut-être de louer son mari sur de telles matière3 > qu'il la brûlât ; mais M. Comte en est trop satisfait pour ne pas la conserver. {Lettre du 12 mars 1844.)

Mme Comte, ayant éprouvé un grave accident le 1 8 octobre 1846, et étant fort malade, en informa son mari, regrettant, à cause de son état , le retard qu'éprouvait l'envoi de sa pension (elle n'avait pas encore reçu le dernier trimestre de 1846). M. Comte s'irrite de cette deptiande; il ne pense pas que Mme Comte puisse craindre aucune négligence de sa part ; il ajoute que Mme Comte a dû faire des économies capables de lui faire supporter quelques retards. Dans un long post-scriptum, il annonce sa liaison avecMme de Taux ; il s'étend longuement sur le bonheur que cette liaison lui a fait goûter; il raconte la mort de cette dame, qui a reçu l'extrôme-onction et qui est devenue son éternelle collègue et sa véritable épouse ; il lui voue un culte intérieur et extérieur, et c'est l'ascendant de cette dame qui a réagi sur Tensemble de la nouvelle élaboration philosophique. Devant faire une dédicace publique à cette dame , il croit nécessaire d'en informer Mme Comte et regarde cette déclaration comme indispensable au repos de tous deux. {Lettre du 10 janvier 1847.) Mme Comte, surprise autant que . peinée de cette communication et de cette annonce de dédicace, ne répondit rien au post-scriptum. M. Comte en fut irrité, ne comprenant pas que sa femme ne pouvait se prêter à de pareilles confidences.

M. Comte écrivit à Mme Comte pour lui exprimer le chagrin que lui cause son état de maladie, et lui dire qu'il

s'intéressera toi^ours de loin à ce qui la concerne; déclarant d'ailleurs que toutes les relations habituelles, même par écrit, sont devenues impossibles. (Lettre du 5 ia/n^ tncr 1850.)

Mme Comte, vu la gène de son mari, lui ayant offert de s'imposer une diminution de pension, M. Comte l'en remercie ; il espère qu'aucune réduction ne sera nécessaire , et n\éme, s'il le peut, il rétablira le taux primitif. {Letxvt du 19 Moïse, 62,' 1850.)

M. Comte, insistant encore sur l'irrévocabilité de la séparation, dit qu'à une dame de l'esprit et du caractère de Mme Comte, la vie publique, sur laquelle lui et elle peuvent désormais concorder, doit offrir un assez vaste domaine. Comme exemple, il lui envoie la copie de ses deux lettres, l'une à M. Bineau, ministre des travaux publics, l'autre à M. Vieillard*. {Lettre du 12 AristoUy 62, 1850.)

M. Comte, s'étant livré à quelques critiques peu convenables pour la forme dans une des leçons de son cours du Palais-Royal, remercie Mme Comte des observations qu'elle lui fait. {Lettre du 24 César^ 62, 1850.)

Tel est l'aperçu sommaire de cette correspondance. En regard il est juste de mettre très-brièvement quelques dires de Mme Comte. M. Comte dit toujours qu'il . a été quitté volontairement ; à quoi sa femme répondait : « Je n'étais plus depuis longtemps traitée comme je devais l'être : le jour où vous le reconnaîtriez serait un beau jour pour moi. »

Mme Comte désirait, comme on l'a vu, des entrevues; et, à chaque fois, M. Comte paraissait craindre qu'elle ne voulût rentrer malgré lui. Bannissez cette crainte, lui écrivait Mme Comte ; je ne perds ni le désir ni l'espoir d'une réunion ; mais, pour qu'elle eût lieu, il faudrait que vous

1. n s*agit d'une salle du Palais-Royal qu'on Tenait de lui retirer. Cet incident est raconté dans le chapitre r de la troisième partie. . I A. C 33

514 DEUXIËIfB PARTIE.

sentissiez que je n*ai pas été traitée comme je le méritais: vous voyez donc bien que l'initiative doit venir de vous.

Quand M. Comte fut malade en 1844, sa femme lui fit offrir ses soins par l'entremise de M. de Blaînville. M. Comte se mit en colère ; alors M. de Blainville lui dit que Mme Comte remplissait un devoir ; qu'il pouvait refuser , mais qu'il n'avait pas le droit de se fâcher.

Pendant tout le cours de la vie commune , beaucoup de lettres ont été écrites par H. Comte sur les mérites et les démérites de Mme Comte. Au moindre nuage dans le ménage , il prenait la plume, et s'épanchait dans 1$ sein <Fun ami (trait de caractère qui ne plaisait guère à sa femme), disant qu'il a épousé une femme d'une grande valeur, mais qui ne l'aime pas et ne l'a jamais aimé. Ces griefs généraux sont ceux qu'on trouve dans toute cette correspondance avec sa femme , et on ne trouve rien au delà.

Les affaires d'argent flirent toujours traitées de part et d'autre avec la délicatesse qu'elles comportent. M. Comte paya la pension avec satisfaction, regretta qu'elle fût réduite, espéra de la^ reporter à son taux primitif. De son côté, Mme Comte offrit de subir toutes les réductions que les circonstances exigeraient. Une seule fois , il y eut un conflit. Mme Comte, ayant appris que M. Comte avait en plus un domestique , demanda une augmentation de quatre cents francs. M. Comte refiisa. Avant cela, Mme Comte l'avait toujours mis à son aise quant au taux de la pension.

Dans tout ce qui précède, laissant parler tantôt M. Comte, tantôt Mme Comte, je ne suis pas intervenu, ni n'interviendrai, sauf en un point : c'est pour témoigner que j'ai toujours vu Mme Comte soucieuse de la gloire de son mari et du succès de son œuvre. Pour cet intérêt, elle oubliait tout, séparation et le reste. Môme depuis sa mort, alors

qu'elle n*a plus eu rien à attendre de lui, loin de se refroidir , son zèle s'est accru , et le soin de cette gloire et de cette œurre est devenu sa continuelle pensée.

Il faut que j'en donne au moins un témoignage. Je choisis, entre plusieurs, celui-ci : M. Ërdan, auteur d'un livre sur les Mystiques français^ se proposait, outre la critique du système , d'attaquer la personne même de M. Comte et de faire intervenir sa femme dans cette attaque. Mme Comte le sut et prévint une telle attaque par la lettre qu'elle écrivit à M. Brdan et que je transcris :

« Monsieur,

< S'il s'agissait d'un intérêt moins grave à mes yeux, je ne prendrais pas avantage, soyez-en sûr, de la politesse bienveillante que vous m'avez toujours témoignée dans nos rencontres chez M. Fauvety, pour me mêler en quoi que ce soit de vos travaux. Mais maintenant , de flatteuse qu'elle était, elle me devient utile , puisqu'elle me permet de m'adresser à vous directement, vous priant de m'épargner un coup qui me serait bien rude. Uien ne me serait plus pénible, et peut-être rien ne serait plus funeste à M. Comte que si j'étais nommée dans un ouvrage où il est attaqué , que si l'on faisait intervenir mon nom dans les reproches qu'on lui adresse.

« L'ombre et le silence conviennent par-dessus tout à mon caractère, à mes habitudes , et , vous le sentirez sans peine, à ma position.

< Il y a aujourd'hui trente ans que je suis devenue la femme de M. Comte; depuis trente ans, je vis de son travail, travail souvent bien pénible; vous comprendrez donc aussi, je n'en doute pas , que je fuie comme une espèce d'ingratitude et de trahison toute hostilité directe ou indirecte contre lui. Mais ce que vous ne pouvez ni sentir ni comprendre comme moi, c'est la nature irritable de

M. Comte, surtout en ce qui regarde sa femme; tous, monsieur , vous n'en avez rien à craindre; mais moi je le crains pour moi et peut^tre encore plus pour lui. Là est le nœud délicat et sensible; en dehors de sa femme, il supportera vos attaques ; si sa femme y est mêlée, elles le pousseront à des extrémités dangereuses pour lui , et par suite pour moi. Tenez-vous pour assuré de ce que je dis, et n'usez pas , je vous prie, de la connaissance que vous ont donnée de moi nos rencontres chez M. Fauvety. Passez mon nom sous silence; vous êtes trop généreux pour donner lieu , même involontairement , entre mon mari et moi, à des débats que vous ne pourriez ni coqurer, ni adoucir.

,« Ce qui précède est une demande sérieuse, précise, et à laquelle vous ferez droit , puisqu'il s'agit d'une femme isolée et qui ne vous est pas inconnue. Ce qui suit est entièrement soumis à votre bonne grâce. Pourquoi, en portant des coups à la doctrine , ce qui est le droit de la critique, en porter aussi à l'homme dont les mérites ou les démérites n'influent en rien sur la vérité ou l'erreur des idées?

« Pourquoi ne pas faire de réserve en faveur des services qu'il a rendus T Croyez-moi, monsieur, l'impression qu'il a faite en France et hors de France est trop profonde pour qu'il n^y ait lieu qu'à railleries sur lui.

« Votre livre aura du succès, je n'en doute pas. Mais ce succès ne sera que de meilleur aloi si, au milieu des vivacités d'une polémique que je n'ai pas l'intention déjuger, on sent la considération pour un homme de génie qui se trompe peut-être , mais qui ne s'est pas toiyours trompé.

< J'ai l'honneur , etc. »

24 mars 1855.

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