‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 55 sur 83 · SUBORDINATION DE L'ESPRIT AU CŒUR · texte numérisé non relu

SUBORDINATION DE L'ESPRIT AU CŒUR

pour parier d'une insurrection qui n'a jamais existé. Loin de là ; après lé moyen âge, comme pendant cette époque 6t auparavant, l'esprit a été te ferme appui du cœur et son véritable guide. Ni la famille, ni les liens du sang, ni le rôle et la dignité des femmes, ni le souci de la patrie, ni la charité envers les hommes, ni l'amour de l'humanité, rien n'a dépéri ; que dis-je 1 et ne vlens-je pas de nommer des vertus inconnues au moyen âge?

J'anticipe, en parlant ainsi, sur l'examen historique; faisons-le ddnc^ cet examen, et voyons si, depuis la fin du moyeitâge, jusqu'à * nos joufs, il y a rien qui autorise le nouveau principe sociologique do M. Comte.

S* il est vrai qu'à partir de cette époque il se soit ftiit un aussi grand déplacement dans l'âme humaine, que le cœur ait perdu l'empire qu'il exerçait légitimement, et que l'esprit, usurpateur orgueilleux et' malfaisant, ait pris un sceptre qui ne lui appartenait pas, une telle révolution a dû se manifester par Tempirement des conditions morales de la société. Les temps de l'ère moderne comparés aux temps du moyen âge doivent apparaître comme ayant plus de vices et moins de qualités ; une perversion graduelle, à jnesure qu'on s'éloignera davantage de l'époque organique .et qu'on s'avancera dans l'époque critique, pourra être si<gnalée. tsi eat-il ainsi? ce serait yraiment perdre son temps que de rappeler par le menu les supériorités de tout genre que cet âge critique a sur cet âge organique et les bienfaits qui en ont accompagné le développement. Tout peut d'ailleurs se résumer bien brièvement : d'une part plus de douceur, et d'autre part plus >d'équtté prévaut dans ^la société. Ces deux mots sont bien grands; car qu'y a-t-il de meilleur que la douceur, de plus souverain que l'équité?

Au reste, je me résigne d'autant plus facilement à me .priver de tout détail, qu'ici ma réponse ne serait pas, au

fond, difTérente de celle que j'ai faite ci-dessus, p. 117, à M. Guizot accusant l'immoralité de nos doctrines. C'est historiquement que j'ai montré que la diminution et l'eztinctien graduelle des conceptions théologiques concouraient non avec la perversion mais avec l'amélioration de l'humanité. C'est historiquement aussi que je combats la prétendue insurrection de l'esprit contre le cœur depuis la fin du moyen Age. On ne s'étonnera pas que M. Comte, sorti de la méthode positive pour entrer dans la méthode subjective, et M. Guizot, demeuré dans la théologie et la métaphysique, se rencontrent sur un terrain où les mêmes arguments valent contre l'un et contre l'autre.

Puisque Tinsurrection de l'esprit contre le cœur n'est pas une perversion sociale, qu'est-ce donc? Cette expression signifie-t-elle que l'esprit, c'est-à«-dire les facultés purement intellectuelles, subordonnées jusque-là au cœur, c'est-à-dire aux facultés purement affectives, ont échappé à cette subordination, et prennent, dans le gouvernement de l'Ame individuelle et de rftme collective, une part qu'elles n'avaient pas et qu'elles ne devraient pas avoir? Cette indue prépondérance, ainsi supposée, représente, sous forme psychologique, ce que je viens d'examiner sous forme sociologique. II ne peut y avoir de discordance entre les deux forces, puisque le phénomène sociologique est l'effet du phénomène psychologique. Mais il importe de montrer par un mode concret de preuve, qu'en effet aucune discordance n'existe et que la proposition n'est pas plus vraie psychologiquement qu'elle ne l'est historiquement.

Le rapport entre les facultés intellectuelles et les fiicultés affectives a une triple manifestation : la première, dans l'échelle zoologique; la seconde, dans l'évolution des Ages; la troisième, dans l'évolution des sociétés humaines. On sait que les facultés affectives se décomposent en deux groupes distincts, l'un formé de celles qui sont relatives à la nuiri-

tion de l'individu et à k perpétuation de l'espèce; l'autre, formé de celles qui lui fournissent, dans le milieu de la hmille et de la société, les impulsions bienTeillantes et malveillantes. Dans les animaux qui occupent le haut de la série (il n'est pas nécessaire, pour mon objet actuel, de m'occuper des autres), l'esprit, c'est-à-dire les fôcultés intellectuelles qu'aqjourd'bui aucun biologiste ne leur dénie, est essentiellement au service des besoins de nutrition et de reproduction; l'orGce qu'il a en outre est très-petit. Très-petit encore est son office dans la première enfance de l'individu bumain, et très-petit dans la première enfance des associations bumaines. Alors l'esprit est absolument serf des besoins impérieui, et tout ce qu'il a de capacité est employé à y satisfiiire; il n'a, en ces temps, ni loisir ni puissance pour vaquer à autre chose. C'est là un premier terme dans l'écbelle des élres, dans l'échelle du développement individuel, et dans l'échelle du développement social. Puis vient un second ternie très-rudimentaire dans les animaux, où il ne se manifeste que par l'attachement aux petits, par les habitudes sociables de certaines espèces, parla domestication de certaines autres; très-reconnaissable dans le passage de l'enfance à la jeunesse, chez l'homme, mais surtout pleinement apparentpar le progrès des civilisations; alors l'esprit, au Ùeu d'être serf des instincts purement animaux, le devient des facultés morales. La grande création qui résulte de cette forme de concours entre l'esprit et le cœur est celle des religions. Enfin arrive une troisième période ; à la faveur des services qu'il a rendus au double groupe des facultés affectives, l'esprit s'est exercé, s'est fortifié, et il a commencé peu à peu l'édifice des sciences. Quand cet édifice fut assez avancé, il se trouva deux choses fort importantes : d'abord qu'un vaste système de connaissances s'était formé, qui pouvait grandement servir les deux groupes de (acuités affectives, mais

qui en était tout à fait indépendant; en second lieu que, gi les fortes impulsions des facultés affectives avaient d'abord prédominé, il y avait pourtant d'autres facultés qui existaient par elles-mêmes, et dont l'exercice était aussi un besoin, moindre, mais réel, et si réel qu'à la longue l'homme^ pour les satisfaire, avait iini par se livrer aux labeurs les plus ardus, «ux applications les plus soutenues» aux contemplations les plus élevées. Dès lors l'esprit, dégagé de ce servage nécessaire par lequel, comme Jacob, il racheta sa liberté, vint prendre place dans Tunité humaine à côté du double groupe dès facultés affectives, conome un conseiller et comme une autorité.

Cette émancipation, qui n'a rien de particulier au moyen Age, fut progressive, nécessaire, salutaire. On ne peut la nommer une insurrection, puisque ce o'est, fous une autre forme, que Texpression du développement que le Système de philosophie positive a si solidement établi, et une vérité que M. Comte a rendue avec une si heureuse brièveté dans ce passage : « Le type fondamental de l'évolution humaine, aussi bien individuelle que collective, est scientifiquement représenté. comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanité sur notre animaUté, d'après la double suprématie de Tintelligence sur les penchants et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel {Système de philosophie positive^ t. YI, p. 837). »

L'Insurrection de l'esprit contre le cœur étant une proposition qui ne se soutient ni historiquement ni psycbolo* giquement, dira*t'0n qu'elle se soutient religieusement, et que ces termes signifient pour M. Comte ceci : que, la religion positive, celle de l'humanité par exemple dans le cas actuel, étant une fois établie par l'élaboraUon de l'esprit, Vesprit alors se soumet à son œuvre et s'en fait le servi* leur {U principe de l'hutnanité que ma politique tira de ma philosophie^ Synthèse subjective, p. 2)? M. Comte nomme

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