‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 56 sur 83 · SUBORDINATION DE L'ESPRIT AU CŒUR · texte numérisé non relu

SUBORDINATION DE L'ESPRIT AU CŒUR

foi démontrée, par opposition à foi révélée, la religion qui natt des notions positives sur Tunivers et sur l'homme dans l'univers; il nomme insurrection de l'esprit contre le cœur le travail critique qui, ébranlant la foi révélée, a permis l'apparition de la foi démontrée. Maintenant il demande que cette insurrection cesse, et que l'esprit se comporte à l'égard de celle-ci comme il se comportait & l'égard de celle-là, lorsque la théologie subordonnait la raison à la foi. Qu'est-ce à dire, et quelle confusion de termes et d'idées? Comment ! l'esprit serait jamais en insurrection contre la foi démontrée, pour me servir de l'expression de M. Comte, quand c'est l'esprit qui l'a démontrée, et qui l'impose au cœur, pour me servir du même langage; le cœur qui, sans l'esprit, serait encore tout entier livré aux penchants théo-* logiques I Ce qui frappe aujourd'hui les yeux, ce n'est pas une prétendue insurrection de l'esprit contre le cœur, c'est une lutte entre les lumières de la raison posilive et les penchants du cœur, qui, chez beaucoup, restent théolo-* giques ; autre point de vue qui lait sentir que l'unité humaine est dans la concorde de ses éléments fondamentaux, et non dans la subordination, fausse historiquement et psychologiquement, de l'un à l'autre.

fin prétendant upir les principes du régime positif avec les conséquences du régime théologique, on tombe dans des contradictions implicites. Subordonner l'esprit à la foi révélée est une notion parfaitement claire; caria révélation émane de la divinité; et, quelque inconcevables que soient les mystères qu'elle ordonne de croire, il n'importe, une autorité devant laquelle l'homme n'est rien a parlé, et il doit se soumettre. Mais, dans le régime positif, que peut signifier la subordination de l'esprit à la foi démontrée, puisque cette foi démontrée n'est pas autre qu'une œuvre de l'esprit lui-même et le résultat d'une longue enquête qui a mis en lumière les lois immanentes du monde?

C*est dire le même par le même que de dire que Teaprit se subordonne & une foi qu'il a faite, et énoncer une impossibilité que d'énoncer qu'il s'insurge contre cette foi?

Puisque, en essayant d'interpréter l'insurrection de l'esprit contre le cœur depuis le moyen âge, on se heurte contre des contradictions, il faut que cette proposition recèle quelque confusion qui empêche d'y voir clair. Une confusion y est en effet. Le mot cœur est pris en deux sens non distingués : l'un, qui^st celui que nous connaissons tous ; l'autre est le sens que les mystiques donnaient à leur sentiment intime. Dans le premier sens, le cœur n'a de conflit ni historique, ni psychologique avec l'esprit, et tous deux se coordonnent pour former l'évolution progressive. Dans le second, le cœur devient, par la transformation mystique, un centre enflammé dont l'ardeur est supérieure à toute clairvoyance; mais alors l'histoire et la psychologie, sans ignorer la mysticité, viennent déclarer qu'il n'y a jamais eu, qu'il ne peut jamais y avoir rien de pareil à ce règne du cœur.

A vrai dire, nous assistons à une lutte de l'esprit; mais elle n'est pas contre le cœur : elle est contre l'esprit luimême, et c'est, si je puis ainsi parler, une guerre civile. L'insurrection à laquelle l'esprit moderne est en proie est la lutte contre l'ascendant des idées générales et d'une philosophie qui soit la régulatrice des idées et des sciences particulières. 11 se parque obstinément dans les compartiments des connaissances spéciales, et l'on doit voir en cet état sa maladie la plus manifeste et la plus grave. II s'agit de la fin du règne des spécialités et de l'avènement du règne de la généralité. C'est la dernière bataille entre la science positive mais fragmentaire et la philosophie coordinatrice mais positive. Cette dernière bataille a été livrée héroïquement par M. Comte et gagnée par lui ; seulement, les vaincus disputent encore le terrain.

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