CHAPITRE IX
Fondation de la souscription qui assura l'existence matérielle
de M. Comte.
La place d'examinateur, comme on Ta vu plus haut, n'avait pas été rendue à M. Comte ; les Anglais n'avaient pas continué leur contribution; et la position de M. Comte était restée fort précaire. Le déflcit pendant 1847 et 1848 avait été comblé incomplètement par les prêts que lui firent ses amis; mais ces ressources ne pouvaient se renouveler indéfiniment, et au moment où nous sommes il était nécessaire de songer à d'autres ressources. La première qui s'offrait était de reprendre l'enseignement privé des mathématiques, c'est dans cette vue que H. Comte publia la pièce qu'on va lire :
Appel au p%U>l%c occidental.
Paris, le dimanche 9 juillet 1848.
« La persécution que je caractérisai, en 1842, dans la préface exceptionnelle du dernier volume de mon ouvrage fondamental, s'est ensuite développée au delà de mes propres prévisions. Après avoir empêché l'avancement dû à mes services polytechniques, l'infatigable haine de nos coteries scientifiques a dès lors attenté à mes principaux
que j'avais rempli d'une manière irréprochable pendant les sept années précédentes. Mais cette iniquité ne fUt consommée que par (itxvotes contre neu/',dans un conseil composé de viof^-huit membres, dont les neuf absents m'étaient presque tous favorables. Je dus donc regarder cet acte, quelque funestes qu'en hissent les conséquences immédiates, comme une sorte de surprise légale qui n'annonçait point une irrévocable animosîté. D'ailleurs le ministre compétent (H. le maréchal Soult), d'après un examen approfondi de toute cette alTaire, avait énei^quement bl&mé mes ennemis, dans une lettre officielle du 15 juillet 1844, où il refusait formellement de sanctionner une telle oppression. Quoique ce suprême jugement n'ait pu finalement me pro* léger contre une légalité vicieuse, il m'a dispensé de toule explicationpubliquesur la véritable source de ma spoliation. Tous ces motib me déterminèrent i supporter en silence les suites matérielles de cette persécution, jusqu'à ce qu'une vacance quelconque parmi les quatre examinaleura d'admission à l'École polytechnique pût permettre une juste réparation.
■ Cetleoccasionvienldes'oSnr, delà manière la pluscomplète, par la retraite simultanée de trois de ces fonction- . naires. Dans chacun de ces trois cas, la commission chargée, sous la noble présidence de M. Poinsot, de proposer au Conseil polytechnique les deux candidats à présenter au choix du ministre, m'a toujours mis au premier rang. Pour la première nomination, où ce Conseil m'a placé le second, le ministre a préféré mon jeune concurrent, que j'admis moi-même à l'JÎcole polytechnique en 1839. Quant aux deux autres cas, le Conseil m'a totalement exclu de la présentation orBcielle.
* D'après celte épreuve décisive, il ne peut plus rester aucun doute ni sur la volonté ni sur le pouvoir de rendre
eM TROISlfSMI PARTIB.
irr^YOc^le Utpaliatiqn acoompUeto 184^ al niéme d'em^ pédiar louWs temitMcompaïuntigiu polytechoiquas qui me soat âues.Tant que prévaudra l'oppreâsion pédanlocratique que j*lû eigfialée* et que le gouvernement n'a jamais osé détruire depuis qu'il en reconnaît les vices, un implacable achaniement académique s'efforcera toiqours de briser mon existence matérielle. Ce n'est point ici le lieu d'exposer l'histoire de cette persécution sans exemple, où la haine ne recula devant aucune immoralité légale. Une telle appréciation qui imprimera sur chaque oppresseur sa légitime flétrissure appartient à la préface du dernier volume du traité dont ce Dti^t«f«* n'est que le prélude. Je dois ici me borner h mentionner l'attentat définitif^ pour invoquer dtgnemant l'appui du public occidental.
« Cette haute tutelle me devient d'autant plus indispensable quoi après m'avoir ôté la meilleure moitié de mes ressources matériellaê, mes ennrads vont tenter aussi de détruire toutes les autres, qui sont loin d'être inacoea* sibles à leurs attentats. Les haines scientifiques serontd'ailleurs secondées par les antipaihies métaphysiques, qui m'interdiront tout abri officiel extérieur à l'iîcoie polytechnique. Depuis Favénement de notre république, j'ai repris la proposition que je fis vaioement, en isas, au ministre Guixot, pour fonderi au Collège de France, une chaire d'Hiturirê géfiéraU dês scimoes pasUivei. Or, cette fols, je n'ai pas même reçu la moindre réponse quelconque. D'un autre côté, le parti qui voudrait réduire la révolution actuelle k de simples substitutions de personnes ou de coteries, écarta, sons de vains prétextes, l'enseignement gratuit, par lequel, pendant dix- sept ans» j'ai initié les prolétaires parisiens à k nouvelle philosophie. Nos idéologues ne sont pas, au fond.
1. H s'agft du Biaoun twr renêemtik du paiiHfritm», à la suite duquel 9id\49pel fut publié.
mêmes, et ils sentent mieux le danger dool il menace les renommées usurpées. A mesure que la nouvelle situation française facilite l'ascendant social de la véritable science et de la saine philosophie, nos empiriques et nos sophistes s'efforcent davantage d'en interdire au peuple l'aocès décisif. Mon Diteourt va beaucoup augmenter leurs animo-* sites naturelles, en leur prouvant que mon silence, depuis ma spoliation, ne résulte d'aucune renonciation, volontaire ou forcée, à ma mission philosophique et sociale. Heureusement contenues par notre civilisation, ces coupables haines, qui jadis eussent c<HnpromiB ma liberté et peut-être ma vie, ontdû se contenter d'attenter à ma fortune. Hais, du moins, tes divers persécuteurs avaient-ils espéré, d'après ma pauvreté personnelle, réduire désormais toute mon activité à lutter contre la misère. Cet écrit leur apprendra qu'ilsn'ont pas mieux réussi à étouiler ma voix qu'à ébranler ma constance. Ils vont donc redoubler leurs efforts, concertés ou spontanés, pour empêcher à tout prix ce nouvel essor syatémntique, que l'accession des prolétaires et la prochaine sanction des femmes rendent plus redoutable à tous les jongleurs.
• Mais cet ignoble concours de t^t de puissantes antipathies contre une seule existence peut être aisément déjoué par le public impartial, quand cet appel aura dignement révélé à tout l'Occident l'imminence de ma situation personnelle. L'épreuve qui vient d'avoir lieu me détermine k faire désormais dépendre mes ressources matérielles du libre enseignement privé des sciences mathématiques, suivant tous les modes et degrés qu'il comporte. Après avoir suffi vingt ans h ma laborieuse existence sans empêcher mon essor philosophique, cette profession indépendante dut être abandonnée, en 1837, pour mon principal oftice polytechnique. Depuis ma spoliation, je n'ai recouru qu'ac-
cessoirement à ce moyen primitif, dans Taltente toujours prochaine d'une réparation unanimement jugée inévitable. Aujourd'hui que la méchanceté de quelques-uns, secondée par la faiblesse de beaucoup d'autres, a rendu l'iniquité pleinement irrévocable, je commence mon second demisiècle en reprenant à jamais Thumble et pénible profession qui ne semblait convenir qu'à ma jeunesse. Mais, quoique je n'aie nullement interrompu, depuis plus de trente ans, une pratique très-active de l'enseignement mathématique élémentaire ou transcendant, cette désuétude presque totale des leçons privées pendant les onze dernières années m'a détourné de toutes les relations favorables. D'ailleurs ma vie solitaire, où les contacts habituels sont plutôt philosophiques que scientifiques, aggrave beaucoup mes difficultés naturelles à cet égard. Enfin il faut aussi compter que la rage de mes divers ennemis me poursuivra même dans cet extrême refuge, que leurs atteintes peuvent indirectement troubler. C'est pourquoi j'ai dû terminer ce IHscours en invoquant sans détour le public occidental, afin d'obtenir, comme tout autre prolétaire, un exercice continu de la profession que je pratique depuis ma première jeunesse.
« Un tel appel provoque naturellement deux sortes de sympathies, les unes spéciales, les autres générales. D'une part, je compte sur ceux qui, sans admettre ma philosophie, compatissent sincèrement aux injustices dont ma carf ière scientifique fut toujours entravée, et reconnaissent d'ailleurs mon aptitude didactique. En même temps, je dois trouver encore plus d'appui chez tous les vrais appréciateurs de mes travaux systématiques, dont mes embarras matériels pourraient beaucoup gêner l'essor pendant les années de vigueur mentale qui me restent. Pour les uns et les autres, c'est un devoir social de ne pas laisser consommer un attentat qu'ils peuvent facilement annuler;