‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 66 sur 83 · FONDATION DE LA SOUSCRIPTION · texte numérisé non relu

FONDATION DE LA SOUSCRIPTION

mais tous ceux qui sMntéressent au positivisme comme unique base normale de la régénération occidentale sont moralement obligés d'empêcher que son principal organe ne s'éteigne dans une injuste détresse au temps de sa plus parfaite maturité. Tant que la nouvelle philosophie n'aura point librement obtenu Tascendant public, c'est sur ses adhérents privés que devra retomber l'indispensable entretien de la classe contemplative par la classe active. . Puisse mon infortune particulière susciter des manifestations propres à convaincre les persécuteurs du nouveau culte que leurs criminelles menées n'empêcheront jamais l'essor philosophique de la seule issue mentale et sociale que comporte l'anarchie actuelle ! •

Un tel appel fait à l'Occident, qui était trop vaste pour qu'on y fût entendu, et au nom du positivisme» qui était trop petit pour que l'influence s'en flt sentir» ne pouvait que demeurer sans effet ; et malheureusement il n'y eut pas de reprise de l'enseignement privé. Les choses en étaient là quand un événement inattendu vint beaucoup les aggraver. Au milieu de la gêne de 1848» M. Laville, dans l'institution duquel M. Comte faisait un cours» fut obligé de restreindre le nombre de ses professeurs; c'était pour M. Comte une nouvelle perte de 3000 francs, et il restait réduit aux 2000 francs de la place de répétiteur de l'École polytechnique.

A peine eut-il appris cette fâcheuse nouvelle qu'il vint me l'annoncer. Son émotion, fort naturelle» était grande, et je la partageai sans réserve. J'avais là devant moi, inquiet et contristé, un homme pour qui un double sentiment agissait en moi puissamment, l'admiration pour son œuvre et une reconnaissance philosophique. Aussi ne pensai-je pas que je pusse me borner à lui témoigner un intérêt stérile, et» passant rapidement en revue dans mon esprit les moyens de lui venir effectivement en aide, je ne A. c. 39

vis à ma portée qu'une souscription dont Je me ferais le promoteur, et qui serait un secours non plus temporaire, mais permanent. Cette proposition, M. Comte l'accueillit avec une visible satisraction, et son acceptation définitive est dans cette lettre que je reçus de lui le lendemain.

c Mon cher monsieur Littré,

' J'éprouve le besoin de m'eipliquer itnmédiatement, avec une pleine franchise, sur la louchante proposilloo que vient d'inspirer votre noble sollicitude.

• Quant aux considëratlons préliminaires, je dois d'abord vous apprendre que, sans aucune roideur puérile, la situation m'interdit toute initiative envers M. LaTille, dontje ne puis qu'attendre un retour que je n'espère pas, à moins que ma retraite ne fasse à la maison un tort évident. Depuis trois ans, il a tout disposé ches lui pour s'; passer de moi, si ma déconfiture polytechnique devenait irrévocable. Mon enseignement n'y constituait plus qu'une sorte de luie dont la durée ne tenait qu'à mes chances de réintégration. Mon nom est maintenant pour lui, et peut-être avec raison, une mauvaise recommandation de ses élèves auprès des examinateurs actuels,qui ont tantconcouru A medépouiller. Je crois d'ailleurs que, si la maison se relève, il tiendra beaucoup h. y attacher un de ces trois jeunes gens ; c'est une raison de plus pour m'en écarter définitivement, malgré mes treize ans de bons services.

■ J'espère, comme vous, que uia petite place à l'École me sera conservée, mais seulement cette année el peul-éhre la suivante. Ce complément Gnal de mon injuste spoliation se trouverait aujourd'hui trop rapproché du principal atlenlal pour ne pas choquer les moins scrupuleux. Néanmoins une haine dont la persévérance est désormais aussi constatée que son immoralité saura bien, en temps opportun, m'ftter

ce aermer posie poiyiecnnique, comme je i annonçai, ii y a , quatre aiis, a(i maréchal Soult.... Hais, en toat cas, ce danger ne me semble pas immédiat, et d'ailleurs il est bien minime après les autres désastres....

' Je suis convaincu, en efTet, que l'ensemble de mes services mérite déjà que le putilic me défraye, même quand ma détresse actuelle ne proviendrait pas d'une injuste spoliation. Aussi n'ai-je point hésité récemment à terminer un posl-scriptum occidental, en déclarant que ce devoir concerne tous les vrais adhérents de la nouvelle philosophie, tant que son existence ofQcielle ne sera point assurée ; c'est pourquoi je serai toujours prêt à accepter sans scrupule, et même avec orgueil, toute souscription collective qui tendrait h faciliter le reste de ma grande élaboration, en m'épargnanl de graves déperditions de temps et de vigueur. Dès le début de 1845, vous savez que je déclarai franchement cette disposition motivée à tous nos adhérents anglais, dans la personne de M. Mill....

■ Le meilleur mode me semblerait consister dans votre pleine initiative, formulée par une circulaire, au besoin llthographiable. Sous l'impulsion de votre éminente recommandation, confirmée par votre généreux exemple, le succès me paraîtrait certain, au degré que vous avez Jugé nécessaire. Il serait désirable que vous restassiez chargé de recevoir les souscriptions et de m'en transmettre le produit total. Votre circulaire initiale se trouverail ensuite complétée par celle où j'adresserais linalement à tous les souscripteurs de dignes remerctments philosophiques et personnels. En donnanf à l'ensemble de cette opération la publicité convenable, nous augmenterions ainsi son utilité par une solennelle manifestation des véritables moeurs répablicaioes, que le positivisme peut seul diriger activement aujourd'hoi. A ce titre, la souscription pourrait se propager jusque chez le milieu pbly-

technique resté encore étranger à mon influence philosophique, mais sincèrement choqué des iniquités commises envers moi....

c Vous voyez combien je préfère cette manière d'assurer mon existence matérielle, sans consacrer mon temps et mes forces à des corvées qui, quoique honorables, altéreraient beaucoup les résultats de la douzaine d'années de pleine vigueur cérébrale que je puis encore consacrer au service fondamental de l'humanité; mais je crois qu'il ne faut pas commencer cette importante tentative avant d'avoir reçu des nouvelles de Hollande sur la fondation de la Revue. Si ces messieurs m'y annonçaient, de leur côté^ une équivalente initiative, elle pourrait appuyer la vôtre, dès lors adressée surtout aux Français et aux Anglais. Au cas où ils n'y exprimeraient encore, aucune semblable résolution, votre circulaire initiale s'appliquerait indistinctement à tout l'Occident, comme ma gratitude flnale.

« En tout cas, quel que soit l'avenir de cette mesure, et quand même des succès maintenant invraisemblables nous en dispenseraient pleinement, mon inaltérable reconnaissance vous est déjà acquise pour la générosité et la spontanéité d'une telle inspiration (21 octobre 1848). »

Ainsi autorisé et convaincu dès lors que je satisfaisais aux plus chers désirs de H. Comte, je me mis à l'œuvre. Je ne voulais pas accaparer, si je puis ainsi parler, cet office dont je me chargeais volontairement, ni m'en faire un titre individuel, et je songeai aussitôt à le partager avec les principaux disciples de H. Comte résidant à Paris. Je trouvai auprès d'eux accueil, sympathie, ardeur, et ils me donnèrent leurs signatures pour que je les misse au bas d'une circulaire que je comptais envoyer à diverses personnes ; c'est à cela que M. Comte répond dans ce billet : « Sans diminuer aucunement ma gratitude pour votre

caractère social de cette importante démarche. Le vrai sentiment républicain se trouvera ainsi stimulé dignement non-seulement chez moi qui dois toujours m'efforcer de mériter davantage cet honorable appui, mais aussi chez tous ceux qui y participeront, et même chez les spectateurs d'uD tel acte [7 novembre I84S). •

Ayant ainsi déterminé le mode de procéder, je me hâtai de passer à l'exécution; et je rédigeai la circulaire; rédaction que je soumis à H, Comte; il l'approuva et n'y corrigea qu'un seul mot, comme on verra dans la lettre ci-dessous. ■ Quoique pleinement averti déjà de votre noble démarche, je suis aujourd'hui irës-touché de son exécution. Votre propre cotisation primitive m'avait toujours paru trop généreuse pour vos modestes ressources; mais je regrette que sa réduction finale soit imposée par de nouvelles perturbations. Ainsi fixée, je suis d'avance assuré que cette participation va jusqu'à l'extrême limite prescrite par votre situation actuelle.

• La rédaction de la circulaire me semble tout & fait convenable. Je n'y désire qu'une légère rectification, qui est purement philosophique. Dans l'énumération hiérarchique des six sciences fondamentales , la dernière s'y trouve qualifiée d'hûloire. Si vous le permettez, je substituerai ma dénomination ordinaire de sociologie, comme étant non-aeulement plus systématique,- mais aussi plus complète, puisqu'elle embrasse k la fois l'étude statique et l'étude dynamique des sociétés, tandis que histoire ne convient qu'à la dynamique sociale. En ce dernier sens, ce mot histoire se trouve justement placé dans la phrase précédente, et il doit y rester. Son emploi préviendra assez ce que pourrait offrir ensuite d'étrange à quelques lecteurs le terme lociologie, d'ailleurs admis maintenant et même employé.

« Comme les douze noms qui constitueut cette généreuse initiative forment déjà la majeure partie habituelle de notre réunio(^ bebdoniadai^e, je sens le beso|n cordial de leur adresser après demain deux mo|s de remerclment collectif, formplé d'ailleurs de manière à ne provoquer aucunement ceux du club ^ qui n'ont pas encore souscrit. Ce préambule verbal et spécial préparera et annoncera la circulaire générale par laquelle vous savez que j'ai toujours conipté terminer l'ensemble de cette manifestation exceptionnelle des véritables mœurs républicaines. Toutefois je vous indique déjà cette petite effusion, afin que vous puissiez me la déconseiller à temps si vous y trouviez quelque inconvénient réel (13 novembre 1848). »

Cette circulaire fut immédiatement envoyée aux personnes que M. Comte et moi pensâmes devoir le plus probablement répondra à un pareil appel. J'en mets le texte sous Ips yeux du lecteur.

Paris, le 12 novembre 1848.

« Monsieur,

« Nous sollicitons votre attention et, si vous jugez qu'il y ait lieu, votre concours pour un objet qui nous parait intéresser à la fois la moralité publique et la science.

< M. Auguste Comte, auteur du Système de philosophie pcfi" tivey est trop connu pour que nous nous étendions longuement sur les services qu'il a rendus. Son grand ouvrage, distinguant nettement de la science concrète la science abstraite, a, par une hiérarchie admirable, systématisé pleinement cette dernière. Il a fait entrer l'histoire dans le domaine de la science positive, et, de la sorte, tracé le cercle de la connaissance humaine. Mathématique, astro-

Page 1