PRÉFACE
Cest en 1840 que je connus M. Comte. Un ami commun me prêta le Système de philosophie posi^ tive; M. Comte ^ apprenant que je lisais son livre, m'en envoya un exemplaire. Tel fut le commencement de notre liaison.
M. Comte ne s'était pas trompé dans l'avance qu'il me faisait. Son livre me subjugua. Une lutte s'établit dans mon esprit entre mes anciennes opinions et les nouvelles. Celles-ci triomphèrent, d'autant plus sûrement que , me montrant que mon passé n'était qu'un stage, elles produisaient non pas rupture et contradiction , mais extension et développement. Je devins dès lors disciple de la philosophie positive, et je le suis resté, sans autres changements que ceux que me commandait Tefiort incessant de poursuivre, à travers d'autres travaux d'ailleurs obligatoires, les rectifications et les agrandissements qu'elle comporte.
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Aujourd'hui ^ il y a plus de vingt ans que je suis sectateur de cette philosophie; la confiance qu'elle m'inspire et qui fut au prix de longues méditations et de plus d'une reprise, n'a jamais reçu de démentis. Deux ordres d'épreuves ont été par moi mis en œuvre pour me préserver des illusions et des préjugés : d'abord l'usage que j'ai fait constamment de. cette philosophie, puis la sanction que le cours des choses lui apporte. Occupé de sujets très-divers, histoire, langues, physiologie, médecine, érudition, je m en suis constamment servi comme d'une sorte d'outil qui me trace les linéaments, l'origine et l'aboutissement de chaque question , et me présente du danger de me contredire, cette plaie des esprits d'aujourd'hui; elle suffit à tout, ne me trompe jamais, et m'éclaire toujours. Le cours des choses ne lui est pas moins ÊLVorable que l'épreuve individuelle; non-seulement il ne la contredit pas , mais encore tout ce qui advient en science ou en politique lui prépare quelque nouvel appui mental ou social.
Si Y comme je le pense , M. Comte doit tenir une grande place dans la postérité, je n'ai pas voulu que se perdît ce que j'ai vu de lui, ou ce que j'ai appris de personnes qui avaient vécu dans son intimité.
Deux intérêts étroitement liés m'ont perpétuellement guidé , celui de la philosophie positive et celui de son fondateur. Je regarde la philosophie positive comme une de ces œuvres à peine séculaires qui changent le niveau^ et je regarde celui qui l'a mise
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au jour comme un de ces hommes à qui est due gloire et reconnaissance. Aussi l'intention de cet ouvrage est de servir la cause de Tune et de l'autre.
Une suite d événements qui seront relatés, a fsiit que cet intérêt suprême que je leur porte se trouve soumis à une épreuve pénible mais inévitable. M. Comte , à un moment donnée pensant et assurant qu'il ne faisait que développer la philosophie positive, changea de méthode. Rien de plus grave qu'un changement de méthode. Force a donc été de discuter la légitimité de celui-ci ; car le disciple le plus fidèle ne pouvait , même sur la parole du maître y s'engager , sans rechercher par lui-même cette légitimité, sans se convaincre en un mot qu'il y avait nécessité de passer de la première méthode à la seconde. L'adhésion à la seconde n était qu au prix d un examen aussi rigoureux que l'examen qui avait conquis l'adhésion à la première. Je le dis d'avance, il fut impossible de trouver cette nécessité que M, Comte avait affirmée; les deux méthodes se montrèrent comme deux doctrines distinctes , ayant des points de départ différents et inconciliables. Le procédé de discussion a été très-simple; il consiste à prendre le système de philosophie positive qui, pour x\l. Comte comme pour moi, tait loi en méthode et en principe, et à l'employer comme un instrument logique. Ce qui n'a pas résisté à cette épreuve a été, de soi, condamné.
J'aurais vivement souhaité qu'il en fût autrement.