C'est M. Comte qui souligne
il ajoute que la puissance de son organisation^ assistée d^a/fectiieux soins domestiques^ triompha du mal. Tous ceux qui eut approché M. Comte Tout entendu donner le commentaire d'expressions indéterminées seulement pour ceux qui ne connaissaient pas les détails soit par lui, soit par d'autres. C'est ce que M. le docteur Robin, aujourd'hui professeur à la Faculté de médecine de Paris, et l'un des disciples de H. Comte, me rappelle dans cette lettre qu'il a bien voulu m'écrire.
« Mon cher monsieur Littré,
« J'ai appris avec un vif plaisir que vous étiez parvenu à pouvoir prendre un peu dé votre temps pour écrire la vie de M. Comte. Je considère, en effet, ce travail comme une œuvre capitale, dont aucune biographie n'a, je crois» fourni d'exemple jusqu'à présent. La vie d'Auguste Comte est une découverte à faire; elle existe, les preuves en existent; ses œuvres sont là. Mais on peut dire que, sauf d'honorables exceptions individuelles faciles à compter, l'homme et les œuvres sont inconnus. C*est pour cela que beaucoup craignent ou nient lorsqu'on leur parle d'Auguste Comte. 11 a laissé des documents qui montrent la puissance de ses vues coordinatrices sur l'ensemble de l'activité humaine comme sur chacune des principales formes qu'y distingue la raison. Il a réellement découvert dans quel ordre on doit procéder pour connaître les lois de l'évolution des sociétés. Ses vues, il les a développées dans un milieu que les événements postérieurs à 1800 avaient rendu tellement défavorable, qu'à mesure que son œuvre se constituait , les hommes qui l'entouraient prenaient en quelque sorte à t&che de disperser ses efforts et d'en anéantir la portée devant l'esprit public ; < Chez lui, tel était l'esprit, tel était le caractère, avant les
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dernière» aimées de maladie. Aussi a-t-on tiré parti de ces dernières années pour faire croire qu'il n'avait du génie qae les travers, et ceux qui avaient besoin de cette croyance sont arrivés à leurs fins. Or, dans la masse des esprits, l'homme et l'œuvre ne font qu'un. Pour que cette masse se décide à étudier une production, il faut qu'elle sache à quoi la rattacher ; il faut qu'elle sente que l'auteur vit ou a vécu dans son œuvre, et le public ignore pour Auguste Comte qu'il en est ainsi. Cet homme offre du reste un spectacle des plus frappants, je dirais grandiose, si j'osais. Ce n'est pas d'avoir eu, comme beaucoup, une période de grandeur et une de décadence mentale, mais c'est que, cette dernière étant morbide, due au travail et devançant celle qui est due à l'âge, elle a été aussi puissante dans son œuvre destructive et supposée religieuse que l'autre avait été supérieure par son homogénéité et par sa profondeur, dans l'action de tout embrasser ce qui est réel. Elle est par conséquent venue en aide à ceux qui croient construire en renversant, et il n'y a pas à s'étonner qu'elle attire facilement un certain nombre d'esprits par ses côtés maladive» ment mordants ou méchants, parfois plus que faibles. Mais l'œuvre est là pour montrer tout ce qu'il y a de grand, et cette démonstration, qui deviendra aussi saillante que l'œuvre, est à faire. Plus-nous allons, et plus les événements viennent réclamer cette démonstration et tendre à la rendre capitale, je ne peux que le répéter.
« Je me suis laissé aller plus loin que je ne vouliiîs. Je n'avais pris la plume à la nouvelle ci-dessus, que pour vous raconter le fait suivant que vous connaissez peut-être déjà, qui m'a vivement frappé alors qu'il s'est passé et dont je n'ai oublié aucun détail. Je n'ai causé seul à seul ou en petit comité avec M. Comte qu'un petit nombre de fois, en mars 1848, peu après les événements de juin de la même année, quelques jours après le 10 décembre 1848 et une
fois ou deux en i8tô et 1850« Bans ma visite de décembre 1848, j'étais avec une autre personne; M. Comte, qui aimait à me parler médecine, et médecine mentale en particulier, ne manquait jamais de poursuivre de ses sarcasmes le traitement de la folie par les douches et autres moyens analogues ; tout en exposant sa manière de voir d'une façon vraiment spirituelle, et nous voyant rire, il en vint à se citer comme exemple, et à nous dire formellement et Irës-nettement de la manière la plus sérieuse et la plus calme, que, si en 1826 sa femme ne Pavait pas retiré de chez Esquirol, il y serait certainement mort, non pas de la maladie des méninges, pour laquelle on l'avait mis dans cette maison, mais du traitement, et que cette action était d'autant plus méritoire de la part de Mme Comte qu'il était sorti certainement plus malade qu'il n'était entré.
« Immédiatement après, il nous raconta que l'impression qui lui était restée de ce séjour n'avait jamais été plus pé** nible à son souvenir que lorsque, allant voir, quelques années après, un de ses amis malade, il entendit se fermer derrière lui les portes de la maison de santé pour les aliénés dont il s'agissait. Il devint fort ému dans cette partie de sa causerie, surtout lorsqu'il nous dit ce fait que, alors, réellement il crut qu'il allait devenir fou, mais qu'il parvint à se dominer.
« n racontait assez souvent ce dernier fait dans ses réunions des mercredis; je l'ai aussi entendu faire allusion plusieurs fois au premier de ces faits. Comme j'ai été très- £rappé de tous deux, j'ai pensé que peut-être vous seriez heureux de les connaître; car ils me paraissent dignes d'être cités dans une biographie, et ils prouvent que l'homme était bien meilleur qu'on ne l'a dit souvent (Lettre du 18 juin 1861).»
Mais à quoi bon invoquer des souvenirs et des témoignages.
quand nous avons le souvenir et le témoignage de M. Comte lui-même? Cette visite à M. de Montgéry dans un hôpital d*aliénés que M. Robin vient de rappeler, est racontée par H. Comte dans une lettre à sa femme datée de Marseille, 2 octobre 1837. La lettre est importante, car elle ne laisse place à aucune contradiction , pas même de la part de H. Comte; elle est belle, car elle constate la lutte victorieuse de l'amitié sur les plus pénibles sensations, sur les plus douloureux frémissements de l'âme ; elle est touchante, car elle contient un délicat hommage de reconnaissance pour celle à qui il est redevable de son salut.
ft Quoique je sois ici depuis vendredi soir, j'ai voulu, ma chère amie, attendre pour vous écrire que la douloureuse impression produite par ma triste visite de jeudi dernier fût suffisamment dissipée par les distractions, pour ne pas me donner à craindre de faire trop vivement partager à votre sombre imagination les pénibles émotions dont j'ai été agité. Vous concevez aisément combien, outre la situation du pauvre Montgéry, je devais nécessairement raviver en moi de fâcheux souvenirs personnels, par une visite de sept à huit heures consécutives dans ce genre d'établissement où je n'étais jamais entré, depuis que moi-même j'y avais si malheureusement séjourné. Et cependant c'était pour moi un véritable devoir que je me félicite maintenant d'avoir convenablement rempli. Mais j'ai bien peu et bien mal dormi la nuit qui a suivi cette triste tâche, quoique, après y avoir dîné avec Monigéry et le docteur, je n'aie pas couché dans l'établissement; et je ne suis, à vrai dire, jamais monté en voiture avec tant de plaisir qye lorsque, le lendemain matin, je me suis rapidement éloigné de ce lieu funeste.
« J'ai eu du moins la satisfaction de trouver notre malade (ou prétendu tel) dans un é(^t bien peu différent de
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celui où vous l'avez toujours connu; ses divagations ne sont guère plus grandes qu*à l'ordinaire. La seule trace d'aberration intellectuelle consiste maintenant dans une illusion sur la prétendue illustration de sa naissance, assez bien encadrée d'ailleurs de prétextes plausibles pour que le docteur lui-même m'ait naïvement demandé ce qu'il fallait réellement penser d'un tel roman. Mais, du reste, la continuité des souvenirs et des jugements, soit antérieurs, soit actuels, est parfaitement normale. Par désœuvrement, il fait beaucoup d'assez mauvais vers; ceux qu'il m'a montrés comme composés sous la camisole sont certainement médiocres, mais sans grave incohérence : double symptôme qui entache de suspicion le jugement qu'on portait alors sur le véritable état de son esprit. En masse, divers indices, comme sa disposition à ne plus causer avec moi des graves sujets philosophiques, son peu de répugnance même aux exercices religieux de la maison, etc., me font présager une prochaine dégénération finale en une sorte de décadence sénile anticipée. Mais cela n'est qu'une induction et nullement une réalité qui d'ailleurs n'autoriserait nullement la prolongation de sa détention. »
Arrivé \k dans son récit, et, faisant un retour sur luimême, il compare son sort à celui de son malheureux ami, et se félicite d'avoir eu une femme qui voulut et sut le sauver : « Il est très-certainement beaucoup plus guéri que je ne Tétais moi-même quand vous me tirâtes de chez Esquirol. Malheureusement, à la vérité, il n'apointde Caroline* pour achever la cure; mais ce malheur ne doit pas devenir la cause d'un autre en perpétuant une situation vraiment devenue intolérable et que, sous le rapport intellectuel, il ne mérite certainement pas. »