‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 20 sur 68 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

Lettres de M. Comte à M. GcudKve d'EicMhal, 1824-18S9.

M. G. d*Eichthal, dont il a été 4éjà parlé plusieurs fois dans les pages précédentes, a bien voulu me communiquer les lettres qui lui furent écrites par M. Comte ; c'est un document précieux qui clôt à propos la première partie.

Je les donne à la suite les unes des autres dans leur ordre chronologique, sauf une qui a été distraite pour figurer comme pièce essentielle dans le deuxième chapitre.

Je les imprime textuellement; l'exactitude textuelle est affaire de bonne foi. Seulement, j'ai retranché des passages qui étaient ou des redites d'une lettre à l'autre, oo sans intérêt pour le lecteur.

Je les fais précéder d'un court sommaire qui en indique le contenu et aide à en faire comprendre les particularités*

1. Soumaire: m. Comte se félicite de ["effet qae produit la publication de l'opuscule sur la politique positive (voy. plus haut, p. 16), il parle de ses conversations avec M. Guizot sur la séparation des deux pouvoirs, temporel et spirituel. Son opinion sur M. Guizot. — A M. Gustave d^Eichihal , à Berlin, 6 juin 1824.

« Depuis ma dernière lettre, j'ai eu toujours de nouveaux motifs d'être content de ma publication. Un suffrage remarquable, qui vous fera sans doute le même plaisir qu'à moi, est celui de l'Académie des Sciences. Je lui ai envoyé officiellement un exemplaire avec une lettre explicatire, dans laquelle cependant j'ai cru ne pas devoir aller jusqu'à

demander un rapport ; je m'attendais à un simple accusé de réception par forme de politesse, ou même à un silence total, qui est la mesure ordinaire de l'Académie pour les ouvrages politiques. J'ai été très-agréablement surpris en recevant du secrétaire perpétuel , au nom de TAcadémie, une lettre contenant une adhésion aussi expressive que puissent se la permettre des gens qui ont et qui doivent avoir la crainte de se compromettre. Le secrétaire, qui était le prudent Cuvier, y a même joint, pour son compte, un petit post-scriptum assez formel. C'est là le suffrage qui m'a le plus étonné. En tout, je suis bien aise maintenant qu'une suite d'événements non calculés ait arrangé les choses de la manière dont elles ont eu lieu. Ceci n'est point et ne passe point pour une publication, puisque Saint- Simon ne met rien en vente et que ses envois sont à peu près perdus (comme des traités d'optique envoyés à des aveugles). Or, dans cette mesure, il n'y a pas d'inconvénient à cette communication anticipée, et, au contraire, elle prépare à merveille la sensation que doit produire la véritable publication, celle du volume entier. Sous le rapport matériel même auquel je ne pensais pas d'abord, cela facilitera cette publication; car je vois que l'effet produit me fera trouver aisément des libraires avec lesquels je puisse traiter pour le volume, ce qui m'aurait été peut-être difficile sans cela, en supposant d'ailleurs que je sois obligé d'avoir recours à cette ressource, ce que je tâcherai d'éviter si je le puis, désirant rester autant que possible maître suprême de mon travail....

« Je continue de causer de temps en temps avec M. Guizot, et j'en porte toujours le même jugement. ... Le kantisme le domine encore en dernière analyse. Notre principale discussion a roulé sur la division entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, qu'il ne veut pas absolument admettre. Je crois, en effet, que ceux qui ignorent les sciences,

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ne doivent pas pouvoir comprendre clairement la distinct tlon tranchée et le rapport de la théorie et de la pratique, dont le grand principe social des deux pouvoirs n'est aujourd'hui que l'application. Il m'a semblé en outre, par ce que j'ai vu en lui, que les hommes qui ont été au pouvoir pendant quelque temps sont nécessairement faussés, en ceci qu'ils ne peuvent pas admettre la possibilité de raisonnements positifs sur la conduite générale de la société chez ceux qui n'ont jamais manié les affaires publiques temporelles. En' tout, c'est grand dommage qu'un homme tel que lui soit presque ainsi paralysé pour le progrès réel de la société ; car il a une très-forte tète. Son cas est un exemple bien frappant de l'importance de l'éducation dans les hommes même les plus marquants.... »

3. Sommaire : Cette lettre est importante, parce qu'on y voit apparaître les premiers linéaments de la philosophie positive.^! M. Gutlave d'Eichthal, à Berlin, 5 août 1824.

« Je ne puis m'empécher de me rappeler votre judicieuse réflexion sur l'influence qu'exercera la physique sociale une fois formée sur la philosophie scientifique. Je vais ' même plus loin que vous, car je pense que ce ne sera qu'alors qu'il pourra exister une véritable philosophie des sciences. Toutes les idées philosophiques qui y sont aujourd'hui, quoique fort précieuses jusqu'alors, ne me paraissent avoir qu'un caractère simplement provisoire. Je parlerai un peu de cette relation dans la préface générale que je vous annonce et où j'expliquerai que le véritable titre de mes travaux serait philosophie positive, et que, si j'ai préféré politique, c'est à cause que c'est là l'application philosophique la plus urgente et qui doit fonder la science, mais que, plus tard, moi ou vous ou d'autres compléterons ce système d'idées par la refonte encyclopédique de toutes nos connaissances positives, qui doivent réellement être conçues

l&O PREMIÈRE PARTIE.

comme une seule mAsse, quoique, pour la bonne culture, il soit indispensable d*y conserver et d*y pousser même, en un SOIS, plus loin qu'elle ne Test, la division du travail, mais de manière que chaque savant spécial puisse toujours, dans la suite, concevoir la relation de sa branche et même de son rameau avec le tronc unlverseL »

3. Sommaire : Lettre très-intime où M. Comte, se plaignant de voir son présent si difficile et son avenir si peu assuré, reconnaît son inaptitude aux soins ordinaires de l*ez!8tence matérieile. Il Tait des démarches auprès de M. de Villèle alors ministre. Son opinion sur le livre de la Heligionf sur B. Constant et sur de Maistre. — A M. Gustave d*Eiehthaly à Berlin, 6 novembre 182^

« Je vous remercie sincèrement, mon cher ami, du vif intérêt que vous témoignez si cordialement prendre à ma situation. Je n'ai pas voulu, sentant que vous n'y pouviez rien, vous tourmenter des diverses causes de chagrin que j*ai eu à subir, et je suis môofie fâché de vous en avoir laissé paraître quelque chose. Mais comment résister entièrement à l'entratnement de l'amitié? Ce serait lui faire perdre un de ses plus précieux avantages. Et puisque j'ai tant fait que de commencer, je puis vous indiquer la principale sorte de contrariété que j'éprouve. Je ne me suis jamais fort inquiété, comme vous le savez sûrement, de mon existence temporelle; mais je vous avoue que, quand j'y pense, je me sens accablé de me voir à vingt-sept ans sans aucune assiette fixe dans le monde, et obligé d'être littéralement au jour la journée. Je me trouve, par exemple, au commencement de cette année scolaire, avec un nombre trèsrestreint de leçons et sans motif réel d'en espérer l'augmentation prochaine. Je n'ai jamais, il est vrai, regardé ce mode de nutrition que comme provisoire,- mais je ne vois pas trop de chances d'en obtenir bientôt un définitif quelconque supportable. Il est très-probable que c'est ma faute, puisque, si j'avais mis à la consolidation de mon matériel

plus de soin et d'activité, on, pour mieux dire« si je m'en étais occupé un peu sérieusement, je serais aujourd'hui délivré' de cette insipide espèce d'inquiétudes. Mais enfin, que la faute en soit à moi ou non, je n'en souffre pas moins, et je sens d'ailleurs que cette incurie est physiologiquement combinée ayec le reste de mon organisation. Je sens que, sous œ rapport, je suis plus propre à faire partie d'un pouvoir spirituel régulièrement organisé, qu'à contribuer à en fonder un, car il n'est rien de plus mortel pour mon esprit que la nécessité, poussée jusqu'à un certain degré, de devoir songer, pour ainsi dire, chaque jour, à la nutrition du suivant. Heureusement, je pense peu et rarement à tout cela ; mais, quand cela m'arrive, j'éprouve des moments d*abatte* ment et de véritable désespoir qui, si leur influence se tournait en habitude, me feraient renoncer à tous mes travauXy à tous mes projets philosophiques, pour finir comme un sot Je vous avoue que la considération de cette pénible situation n'a pas été pour peu de chose dans la* démarche que je viens de commencer auprès de M. de Villèle. Je . veuK essayer si, par son influence, il ne serait pas possi*ble de fixer mon sort physique en prenant pied soit à l'école polytechnique, soit à la Faculté des sciences ou ailleurs, pourvu qu'il ne fallût pas quitter Paris. Je ne sais encore quel sera le résultat de cette démarche qui s'opère lentement, par la négligence des personnes qui me servent d'intermédiaires. J'ai écrit à Villèle une lettre que je crois assez adroite (je vous la montrerai à votre retour), et qui est, je pense, de nature à l'intéresser en ma f3veur et à piquer sa curiosité au profit de mon travail.

c Je n'ai pas jugé convenable de faire, en ce moment, mon envoi (l'envoi de son livre) à M. Canning, d'abord parce qu'il aura plus de valeur avec la seconde partie, ensuite k cause de l'èiplication relative à Saint-Simon, qu'il serait impossible ou ridicule xle donner à cette distance ;

j'ai youlu attendre une publication qui sera débarrassée de toute trace de cette relation qui nuirait vraisemblablement beaucoup à l'effet de mon envoi ; mais je n'en attache pas moins une grande importance à cette communication sous le rapport philosophique. Elle peut d'ailleurs, en la cultivanty s'il y a lieu, devenir plus tard une heureuse pierre d'attente pour moi, si, dans quelques années, l'impossibilité de vivre en France me force à aller chercher une existence en Angleterre, ce à quoi je pense déjà, en cas que ma situation ne s'améliore pas.

« Toutes les inquiétudes que je vous ai indiquées n'empêchent pas mon travail d'avancer ; mais elles le ralentissent considérablement. J'espère cependant, si je puis pren* dre le dessus, terminer avant la fin de l'année....

« ... Vous pouvez regarder l'ouvrage (le livre de B. Constant sur les Religions) comme réfuté d'avance par de Maistre, qui y est, du reste, traité fort lestement. A ce propos, je ne puis m'empécber de vous faire part d'une petite observation, c'est que M. de Maistre a pour moi la propriété particulière de me servir à apprécier la capacité philosophique des gens par le cas qu'ils en font. Ce symptôme, dont je me suis beaucoup servi, ne m'a encore jamais trompé. Guizot, malgré tout son protestantisme transcendant, le sent assez bien... »

. SômiAiRE : M. G. d'Eichthal s'était alors déterminé à faire, dans une maison de banque de Berlin, Tapprentissage des affaires; M. Comte approuve son- jeune ami de cette résolution et se garde de l'engager à suivre une carrière purement philosophique. Puis, faisant un retour sur lui-mdme , il constate qu'au contraire la carrière philosophique est la seule qui lui convienne et à laquelle il convienne. U rappelle à ce propos que sept ou huit ans auparavant U a failli devenir ingénieur chimiste dans une manufacture. Il remercie avec cordialité M. G. d'Eichthal de ses offres cordiales de service. Ses embarras et ses inquiétudes n'ont pas diminué. Il exprime vivement Timpression que lui cause la lecture de l'opuscule deKant (voy. plus haut p. 63), dont M. G. d'Eichthal lui avait envoyé une traduction. C'est encore par l'entremise de M. d'Eichthal

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qu'il fait une certaine connaissance avec Hegel, à qui M. d*Eichthal remit l'opuscule de Comte sur la Politique positive. Enfin, passant à la politique intérieure, il déplore le système de corruption qui prévaut. — Â M. G, d^Eiehthal, à Berlin. 10 décembre 1824.

«... De tous les travaux spirituels * qui méritent ce nom, les recherches spéciales sont, dans Tordre scientifique, les seules qui aient une appréciation courante ; les travaux philosophiques, les seuls certainement auxquels vous vous livreriez, ne sont malheureusement pas encore sentis, et ne le seront vraisemblablement pas de longtemps, même chez les hommes qui exercent leur intelligence. J'avoue qu'en ne considérant que soi, il n'y a pas dans cette perspective une consolation suffisante pour un sacrifice qui, en effet, serait blftmé généralement dans la classe où vous vivez principalement, et faiblement approuvé dans la section spirituelle de la société. Il n*est même que trop vrai que, dans l'époque anarchique et matérielle qui dure encore et qui nous enterrera peut-être, les idées sont tellement brouillées, que l'argent est un moyen indispensable de considération, même dans l'ordre spirituel; la tendance à la richesse est évidente dans nos savants, qui se croiront subalternes tant qu'ils ne pourront pas donner à dtner comme des banquiers. Quoique l'illustration scientifique donne des droits à la considération, il est cependant vrai que, sous ce rapport comme sous tous les autres, la société n'est point aujourd'hui organisée ; cela rentre dans la fusion générale du spirituel dans le temporel opérée depuis Luther. Ainsi, quant à vous personnellement, j'approuve fort votre détermination, et je vous engage à y persister. Ma position est tout à fait différente. De ma part, d'abord, il n'y a pas de sacrifice ; et au contraire, par suite

1. Par spirituels H. Comte entend ici théoriques , scientifiques.

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de mon éducation, de ma situation sociale et, probablement aussi, d'une prédestination philosophique encore plus prononcée, la carrière à laquelle je suis attaché est vraiment la seule qui me soit ouverte, à moins de vaincre des difficultés presque insurmontables. La considération est pour moi le seul moyen d'arriver à Taisance ; et cette voie est, malheureusement, trop au rebours de notre siècle pour me laisser grand espoir de succès, si mes désirs en ce genre n'étaient pas très-môdérés. Ainsi j'ai toutes sortes de motifs pour ne pas m'appliquer les observations que je vous présente. Et, malgré cela encore, telle est l'énorme difficulté de conserver le caractère spirituel dans toute sa pureté au milieu d'une société toute temporelle, que je me surprends quelquefois à regretter de n'avoir pas embrassé une carrière industrielle, ou de ne pouvoir plus m'en former une, regret qui, cependant, bien analysé, n'a pas le sens commun* de ma part; car je n'aurais ainsi probablement réussi à rien. C'est un grand malheur, sous plusieurs rapports, qu'une organisation trop caractérisée. J'ai été sur le point, il y a sept ou huit ans, de devenir une sorte d'ingénieur chimiste dans une grande manufacture. Je ne puis m'empêcher de sourire en me rappelant que, même à cette époque, je me faisais, en pensant à cette place, de beaux plans d'expériences chimiques qui, pratiquées dans leur conception première, dérivaient promptement à la théorie et dont l'exécution m'aurait probablement, à moins de quelque heureux hasard, fait remercier tôt ou tard....

« J« vous remercie bien vivement, mon cher ami, du pressant et sincère intérêt que vous me témoignez. Vous savez bien que je n'en ai jamais douté. Je ne vous dirai point que je n'accepte pas votre offre amicale *, car il se peut que

1. Cette offre amicale portait sur une somme en rapport avec les ressources modestes dont pouvait disposer un jeune homme de vingt ans, c'est-à-dir» sur quelques centaines de francs. Il en est de même des ofiVes

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je sois obligé plua tard d'y avoir recours. Quand je dis obligé^ ce n'est pas, comme vous le pensez bien, que je n'aimasse mieux m'adresser à vous qu'à tout autre, si votre assiette dans le monde était déjà prise; mais, par ceUe cir» constance, je vous avoue franchement qu'il me serait pénible de recourir à votre amitié» à moins d'une nécessité toot à fait forcée.... Malgré toutes ces considérations, qui sont, comme vous le voyez, bien étrangères à votre firanche amitié, je crains beaucoup, je le répète, que la nécessité ne m'oblige à accepter votre offre. Ma situation n'a pas éprouvé la moindre amélioration depuis ma dernière lettre; et plus nous avançons dans l'année scolaire, plus cette détresse devient inquiétante; mon esprit en est presque absorbé. Rien de nouveau sur ma relation avec Yillèle. Plusieurs personnes qui m'avaient promis des leçons n'ont encore rien amené. M. X*** m'a fait à cette occasion une gasconnade qui a un peu altéré la bonne opinion que je m'étais formée de son caractère. Je crois qu'il voudrait faire, et faire à bon marché, le protecteur envers moi ; si cette disposition se manifeste positivement, je cesserai de le voir absolument. Je suis très-porté à la fraternité; mais je ne souffre pas la paternité, surtout dans un philosophe; elle y est bien plus dure que dans tout autre.

« Il est bien temps que j'arrive enfin, mon cher ami, à répondre directement à vos communications.

« J'ai lu et relu avec un plaisir infini le petit traité de Kant*; il est prodigieux pour l'époque, et même, si je l'avais connu six ou sept ans plus tût^, il m'aurait épargné de

ou des services analogues dont il est question plus loin. M. d'Eichthal a désiré que cette nota Tût jointe à l'extrait que jp publia de la lettre de M. Comte.

1. Idée zu einer allgemeiaen Gescfaichte in welthûrRerlicber Aiisidit {idée d*une histoire générale au point de vue de Vhumaniié)» 1784.

2. M. Comte écrit ceci en 1824 ; ainsi, dans cette lettre toute confiden-

la peine. Je suis charmé que vous l'ayez traduit; il peut très-efficacement contribuer à préparer les esprits à la philosophie positive. La conception générale ou au moins la méthode y est encore métaphysique, maid les détails montrent à chaque instant l'esprit positif. J'avais toujours regardé Rant non- seulement comme une très-forte tète, mais comme le métaphysicien le plus rapproché de la philosophie positive. Mais cette lecture a beaucoup fortifié et surtout précisé ma conviction à cet égard. Si Condorcet avait eu connaissance de cet écrit, ce que je ne crois pas, il lui resterait bien peu de mérite, puisqu'il ne peut prétendre qu'à celui de la conception, qui est presque aussi ferme et même, à quelques égards, plus nette dans Kant. Pour moi, je ne me trouve jusqu'à présent, après cette lecture, d'autre valeur que celle d'avoir systématisé et arrêté la conception ébauchée par Kant à mon insu, ce que je dois surtout à l'éducation scientifique; et même le pas le plus positif et le plus distinct que j'aie fait après lui, me semble seulement d'avoir découvert la loi du passage des idées humaines par les trois états théologique, métaphysique et scientifique, loi qui me semble être la base du travail dont Kant a conseillé l'exécution. Je rends grâce aujourd'hui à mon défaut d'érudition; car si mon travail, tel qu'il est maintenant, avait été précédé chez moi par l'étude du traité de Kant, il aurait, à mes propres yeux, beaucoup perdu de sa valeur. Je conçois maintenant, comme vous le disiez, que, pour les philosophes allemands qui sont familiers avec ce traité, mon ouvrage n'aura vraiment un grand effet qu'avec la seconde partie '. Je suis bien aise d'avoir fait connaissance

tielle, il fait remonter ses méditations indépendantes sur la phibsophie de rhistoire à 1818 ou 1819.

1. Je trouve que H. Comte exagère, sous Finfluence d'une première impression, la portée de l'opuscule de Kant. Voyez plus haut, p. 69, les remarques que cet opuscule m'a suggérées.

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avec Hegel, et je regrette que votre extrait ne soit pas plus étendu; il est bien moins fort que Kant, mais c'est, sans aucun doute, un homme de mérite. Il me semble encore trop métaphysique ; je n'aime point du tout son esprit, auquel il fait jouer un rôle si singulier. Mais je trouve, comme vous, un esprit positif dans les détails ; j'aime surtout qu*il ait vu que le monde n*a été vraiment chrétien qu'au onzième siècle; une observation de cette importance prouve beaucoup pour lui. En tout, je crois qu'il y a entre lui et nous un grand nombre de points de contact, quoique je ne croie pas jusqu'ici, comme vous, à l'identité de principes; et je pense que nous ferons fort bien de nous rapprocher de lui. Je suis très-content de l'accueil qu'un homme aussi distingué a fait k mon travail. Si vous le jugez convenable, vous pouvez Ten remercier de ma part, et lui dire le bien que je pense de lui. Vous me ferez grand plaisir de me faire connaître son cours plus amplement, si vous en trouvez l'occasion. Je vous en reparlerai plus tard ; car, pour cette fois, j'avoue que la supériorité du traité de Kant absorbe un peu mon attention....

< Il n'y a ni doctrine, ni passion qui puisse rallier les esprits dans cette époque d'anarchie. Le gouvernement a la grande main sans contestation ; chacun cherche à faire ses affaires ou avec lui, ou autrement. Le système politique (si on peut lui donner ce nom) propre à l'état présent de la société, c'est-à-dire le gouvernement de l'argent, prend de plus en plus son caractère prépondérant et s'établit partout. Gela est inévitable tant qu'il n'y aura pas d*idées sociales, de doctrine générale, puisque l'intérêt personnel est le seul procédé pour agir politiquement sur des individus qui ne savent plus ce que c'est que bien et mal en politique; qui n'ont, en un mot, aucune moralité politique organisée. C'est à nous à changer cette situation déplorable. Ce mode honteux de direction, dont la faute n'est certainement pas

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au gouyernement, pourrait être supportable comme néoessaire, si on évitait les gènes en détail qui n'y tiennent pas essentiellement. Mais il est bien triste de vivre aune époque où on ne peut gouverner que de cette manière. Malheureus^nent, cela n'est pas prêt à finir; et cela se développera de plus en plus, vous le voyez comme moi. Il me semble que, comme il faut aux hommes le stimulant d'un grand désordre matériel pour leur faire tenter des remèdes, le développement du système de corruption est dans la série générale (j'allais dire dans les vues de la Providence), C(>mme moyen de faire ressortir les inconvénients de l'anarchie spirituelle de notre société, et de les pousser à une régénération morale dont, sans cela, les têtes fortes sentiraient seules la nécessité, puisque l'existence de l'homme, au lieu d*étre en souffrance, s'améliore et s'améliorera toujours dans une progression très-rapide. Du moins telle est la tendance que j'y vois, et la relation que je trouve entre les événements et nos travaux. »

5. SoHMAiRB : M. Comte est toujours préoccupé, et à juste titre, de sa situation précaire, d'autant plus qu'il vient de se marier. Pourtant les besoins de Tannée courante sont parés à l'aide d'une somme que Vme Comte, de qui elle provient, a mise à la disposition de son mari. Il sollicite une place de professeur à Sorèze. Le calme provisoire que sa femme lui a procuré tourne en faveur de ses travaux qu'il reprend avec ardeur. L*Athénée lui a proposé de faire un cours de politique, ce qu'il ajourne. Son opinion sur la reconnaissance de l'Amérique du Svd, par le ministère anglais, et' sur les mesures que ce gouvernement prend pour faire disparaître le système prohibitif; il l'en loue sans réserve.— A M, G, d'EicfUhalj à Berlin. 6 anril 1825.

« Voilà déjà bien longtemps, mon cher ami, que je vous dois une réponse; je ne pense pas cependant que ce silence ait dû beaucoup vous étonner, en considérant la position dans laquelle vous me saviez. Le fait est que, d'une part, l'horrible préoccupation où je me trouvais, et, d'une autre, l'espoir d'en voir bientôt cesser les causes m'ont porté suc-

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cesBivement à ajourner jusqu'ici une lettre qu'il m'eût été bien doux de vous écrire plus tôt. Mais, pour ne tous mander que des jérémiades ( et, dans ma position , je n'eusse pu l'éviter), j'ai préféré attendre. En efiFet, j'ai maintenant le plaisir de vous annoncer que ma situation est améliorée, au moins pour le moment, et que j'espère, par les mesures que je prenilfl, éviter de retomber désormais dans le terrible état d'oiù je viens de sortir. Une petite somme sur laquelle je ne comptais pas, provenant 4ie ma femme, a produit cette transformation. Elle est suffisante pour assurer pleinement ma tranquillité pendant tout le reste de cette année, indépendamment même de toute autre ressource, à la rigueur; et, dans cet intervalle, je ne doute pas que, d*une manière ou d'une autre, je ne sois tiré d'embarras pour toujours par une place qui assure ma vie temporelle. J*en sens aujourd'hui tout autant que trous l'extrême importance; et, ai j'eusse été plus tôt convaincu de cette vérité pratique, depuis longtemps je serais sans inquiétude. J'ai actuellement plusieurs motifs d'espérmce sous ce rapport; entre autres, une chaire de géométrie descriptive à l'Ecole de Tétat-major; c'est là, de tout ce que je vois à ma portée, ce qui me conviendrait le mieux; mais je doute si je pourrai l'obtenir; je crains d'être supplanté. Enfin figurez-TOus, mon cher ami, combien est vif en moi maintenant le sentiment de la nécessité d*être casé : j'ai failli aller professer la physique et la chimie à l'école de Sorèze; malheureusement (ou peut-être heureusement), la place n'était plus vacante quand ma lettre est parvenue à M. Ferlus.

< Je vous prie, mon cher ami, de recevoir l'expression de ma reconnaissance pour la petite somme que vous avez bien voulu m*envoyer. Elle est venue on ne peut plus à propos pour m'épargner des démarches qui m'auraient vivement contrarié. Vous voyez que maintenantj'ai la cer«

160 PRBmËRE PARTIE.

titude presque totale de n'avoir jamais besoin de recourir à votre amitié.

« La cessation de mes inquiétudes temporelles a singulièrement et heureusement réagi sur mes affaires spirituelles. Il est, dans le fait, impossible de travailler avec le calme et la tenue suffisante, au milieu des tourments qui me préoccupaient. Si nous étions dans un temps de pouvoir spirituel régulièrement organisé, il suffirait de constater la mission sous ce rapport, pour n*avoir pas autrement à s'inquiéter de son existence. Hais il n'en est nullement ainsi aujourd'hui. Je vois, quoique un peu tard, que la simple manifestation de capacité n'est pas suffisante, et que, dans ce siècle tout pratique, le savant pur, sans un peu AHudustrialismej ne saurait se tirer d'afl'aire. Je tâcherai doréna* vaut de conformer ma conduite à ce véritable état des choses, autant que mon caractère pourra le permettre....

c L'Athénée m'a offert cette année d'y faire un cours de politique; mais j*ai remercié et ajourné à la prochaine série, c'est-à-dire en décembre, afin d'être tout entier à ma seconde partie et d'avoir un auditoire plus préparé. Tout d'ailleurs dispose admirablement les esprits aujourd'hui à goûter cet ordre d'idées.

€ Mon livre et ma lettre ont été enfin remis à M. de Vilièle, qui m'a répondu très-poliment, mais comme un homme qui n'a encore lu ni l'un ni l'autre. J'espère cependant, à l'aide de son beau-frère et de sa curiosité un peu stimulée, obtenir à la longue qu'il en prenne connaissance; mais je ne compte guère sur tout cela...,

« Je vous dois mille remerciements pour le zèle que vous avez mis à me faire valoir auprès de Hegel, et je vous charge de lui témoigner ma reconnaissance du bien qu'un homme de ce mérite daigne penser de mon ouvrage. Je crois qu'il est en Allemagne l'homme le plus capable de pousser la philosophie positive....

<r Je pense que, sans nous être expliqués, nous avons la même opinion sur les derniers événements politiques. La reconnaissance dç TAmérique du Sud est un événement décisif qui supprime partout et à jamais le système colonial. Je suis bien persuadé, quoi qu'on en dise, que ce grand acte ne fera pas tirer un coup de fusil en Europe, et que tout se résoudra en mauvaise humeur de la sainte alliance, à laquelle d'ailleurs ceci porte une rude atteinte; mais comme elle est un des besoins réels et capitaux de répoque, elle ne croulera pas pour cela.... Vous avez sans doute remarqué avec un vif intérêt le beau spectacle politique que continue d'offrir le ministère anglais. Le plan, large et suivi, de suppression du régime prohibitif, entrepris évidemment comme la meilleure des spéculations commerciales, est le plus grand pas qui pût être fait aujourd'hui par des praticiens pour la réorganisation de TEurope. Je doute que l'oligarchie anglaise en aperçoive les conséquences; elle-même est entraînée par la tendance générale; elle ne voit pas que, lorsqu'il n'y aura plus ni système douanier à combiner et à maintenir, ni colonies, ni guerres commerciales, la capacité des lords n'aura plus d'exercice possible, et que leur importance disparaîtra forcément devant celle des grands entrepreneurs, à moins qu'eux-mêmes ne le deviennent; ce qu'ils sont peut-être assez raisonnables pour effectuer. Convenez, en tout cas, qu'il est bien satisfaisant de voir une bonne fois un gouvernement important remplir sa véritable mission et marcher à la tête de son pays, sans cependant en être détaché. »

6. Sommaire : Les ressources fournies par les leçons de mathématiques restant toujours fort insuffisantes, M. Comte se décide, malgré son désir de ne pas se détourner de son grand travail philosophique, à écrire dans le Producteur f journal qui venait de se fonder. Jugement qu'il porte sur ce journal; il se plaint de la morgue et de l'esprit étroit des indus-

A. C. il

triels, qui ont la prétention de dominer la société. Éloge chaleureux de M. de Blainville , qui vient d'être nommé membre de l'A^cadémie des sciences. ^A M. G. d^EiefUhalj au Havre, 24 novembre 1825.

« .... Depuis mon retour de Languedoc, j'ai fait bon nombre de démarches pour parvenir à consolider ma position matérielle. Mais je vous dirai qu'elles n'ont eu aucun succès, et qu'il n'y a pas d'apparence que j'y parvienne, tant que la direction actuelle de l'instruction publique ne sera pas modifiée, ce qui peut-être n'est pas tout prochain. J'ai même assez de malheur pour que mon professorat ambulant ne puisse pas prendre une grande extension : ce que je ne sais à quoi attribuer; cependant voilà l'année scolaire déjà bien entamée, et le peu de fruit de mes soins jusqu'à ce moment ne me promet pas un grand succès pour le reste de Tannée. Je n'aurais su absolument comment sortir d'embarras, même en n'ayant en vue qu'une existence purement provisoire, s'il ne s'était offert à moi une ressource accidentelle que j'ai dû forcément saisir, bien qu'elle ne me convienne pas en tout point. C'est l'apparition du Produc^ teur^ journal dont vous avez sans doute entendu parler déjà, puisque, si je m'en souviens bien, votre frère m'a dit que vous l'aviez chargé de vous le faire parvenir. J'ai été longtemps à me décider d'y coopérer, craignant soit une direction trop hostile, soit la censure de Rodrigues et compagnie, à laquelle je n'aurais jamais voulu me soumettre. Mais enfin j'ai vu que les éditeurs ont eu le bon esprit de choisir un directeur' exclusivement chargé du journal et qui se trouve être un homme de mérite, étranger à cette coterie, avec lequel je m'entends fort bien. D'un autre côté, l'apparition des premiers numéros m'a pleinement rassuré sur les tendances du journal, indépendamment de la confiance que m'inspirait le directeur; J'ai reconnu que, s'il y avait à craindre de la nullité ou tout au moins de la mé-

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