CHAPITRE II
Une attaque des Saînt-Simoniens. — Réponse que M. Comte adresse à M. Michel Chevalier.
Eli 1832y la religion saint-simonienne était établie; une sorte d'église était fondée, et les saint-simoniens possédaient un organe quotidien, leGlobe^ qui leur servait à soutenir et à propager leur doctrine comme à combattre leurs adversaires. Ces adversaires appartenaient indifféremment aux deux camps opposés qui alors partageaient les esprits ; je veux dire les conservateurs et les révolutionnaires; et ils attaquaient les saint-simoniens pour des motifs les uns valables y les autres douteux, d'autres mauvais. L'attaque était complexe comme la chose même qu'on attaquait. Les motifs valables étaient ceux qui prenaient leur source dans les erreurs de l'utopie saint-simonienne, erreurs que le temps s'est déjà chargé de réfuter, et que la société a sponta« nément écartées comme ne lui convenant pas. Les motifs douteux et à débattre étaient ceux des hommes qu'offusquait le mot de religion, et à qui une restauration religieuse, quelle qu'elle fût, paraissait un travers et un mal. Enfin les motifs mauvais étaient ceux des politiques qui , condamnant en bloc toutes les tendances socialistes, poursuivaient ces tendances chez }es saint-simoniens et n'admettaient pas que les questions sociales dussent avoir leur jour. Elles l'ont eu, elles l'ont encore; et les moins clairvoyants comprennent que les sectes socialistes ont du moins le mérite d'être
en communication avec les intérêts moraux et matérieisqui agitent les masses populaires.
Une attaque de la politique contre le socialisme et surtout contre la transformation du saint-simonisme en religion, partit de la main de M. Armand Marrast (Tribune, 2 janvier 1832). J'aurais voulu mettre ici une page de cet homme qui a illustré le journalisme, et avec-qui je fus lié ; mais cette attaque, qui devait être suivie d'un article qui ne fut jamais fait, est trop peu réussie pour qu'il vaille la peine de la reproduire. M. Michel Chevalier y répondit :
« M. Armand Marrast parait, d'après son premier arfide, rempli de préventions contre nous. Par manière de contradiction à notre égard, il professe envers le christianisme, lui sceptique absolu, lui voltairien si pur, des sentiments de vénération et presque d'espérance. L'un des résultats de nos efforts est d'apprendre à tous à rendre justice à la religion du Christ. Quelques-uns l'ont fait par amour pour nous; M. Marrast s'y décide poumons faire pièce.. Une fois réconcilié avec le sentiment religieux, avec le mysticisme, il sera mieux en position de nous sentir, il nous rendra justice à notre tour. Les voies de la Providence sont quel* quefois bien détournées; le plus court chemin d'un point à l'autre n'est pas toujours la ligne droite.
« Lorsque M. Marrast nous aura plus étudiés et qu'il se sera accoutumé à notre manière d'envisager l'histoire, il comprendra pourquoi, lorsqu'une société se développe, il arrive qu'à chacune ^e ses phases quelques hommes restent en arrière, faute d'avoir pu suivre la marche du progrès. Ce qui s'est passé au sein du saint-simonisme lors de la séparation de M. Auguste Comte, lors de la séparation de M. Bûchez, et en novembre 1831, n'est autre chose que ce phénomène qui s'est accompli dans toutes les évolutions politiques , sociales et religieuses. Un honune du mouve-
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menty libre de toute préoccupatioD, aurait du le deviner au premier coup d'œil {Globe, 3 janvier 1832). »
Gonune on voit, fil. A. Comte n'était qu'incidemment nommé ; mais il Tétait d'une façon qui ne lui convenait pas, et qui ne pouvait lui convenir. Sa réponse fut longue ; la voici : elle fut insérée dans le- Globe le 13 janvier:
« Monsieur»
« Il est tellement désagréable de prendre la plume pour entretenir le public de considérations personnelles^ au lieu de l'occuper d'idées seules susceptibles de l'intéresser, que j'ai d'abord hésité à réclamer contre l'article qui me concerne dans le Globe du mardi 3 janvier 1832. Cependant, après une telle provocation, je crois devoir surmonter cette juste répugnance» et je ne puis me dispenser de relever les expressions fort inconvenantes que vous avez employées à mon égard, sans en avoir probablement senti toute la portée, quand vous avez parlé de ma prétendue séparation de la société saint-simonienne.
•« Gomme vous étiez, je crois, encore occupé de vos études à l'époque des événements auxquels votre article se rapporte, il n'est pas étonnant, Monsieur, que vous n'en ayez point une connaissance exacte. Si vous vous en étiez informé avec plus de soin, vous auriez été convaincu que je n'ai jamais fait partie, sous aucun rapport, de l'association saint-simonienne ; et vous vous seriez sans doute dispensé d'expliquer pourquoi je m'en serais séparé.
« J'ai eu, Monsieur, pendant plusieurs années, avec M. de Saint-Simon une liaison intime , fort antérieure à celle qu'ont pu avoir avec lui aucun des chefs de votre société. Mais cette relation avait entièrement cessé environ deux ans avant la mort de ce philosophe, et par conséquent à une époque où il n'était pas encore question le moins du monde de saint-simoniens. Je dois d'ailleurs vous faire
observer que M. de Saint-Simon n'avait point encore adopté la couleur théologique , et que notre rupture doit même être attribuée en partie à ce que je commençais à apercevoir en lui une tendance religieuse profondément incompatible avec la direction philosophique qui m*est propre.
ff Depuis la mort de M. de Saint-Simon j'ai inséré dans le Producteur^ pendant les deux derniers mois de 1825 et les trois premiers de 1826, six articles destinés à faciliter au public l'intelligence de mes idées fondamentales sur la refonte des théories sociales. Mais ma coopération à ce journal, à la fondation duquel j'avais été absolument étranger, fut purement accidentelle. Tai consenti à publier par cette voie quelques articles portant ma signature, comme j'eusse pu le faire par la Bévue encydopédique^ou dans tout autre recueil dont la direction politique n'eût pas été radicalement opposée à la mienne; j'ai d'ailleurs cessé toute insertion aussitôt que je me suis aperçu que les éditeurs de ce journal tournaient aux idées religieuses, dont il n'avait d'abord été nullement question. Du reste, même pendant le court interyalle de cette sorte de coopération, je n'ai jamais assisté une seule fois aux réunions régulières ou irrégulières des rédacteurs de ce recueil qui me sont presque tous absolument inconnus. Mes rapports avec le Producteur étaient donc purement littéraires; et je les avais, dès l'origine, tellement simplifiés, même sous ce point de vue, que je me suis toujours borné à adresser mes articles au rédacteur général (M. Gerclet), qui eût pu refuser de les publier, mais que je n'avais nullement autorisé à y introduire la moindre modification, et qui,de fait, les a tous textuellement insérés. D'après ces renseignements vous serez sans doule disposé. Monsieur, à préjuger dès à présent la légèreté de la singulière explication que vous avez donnée de faits qui n'ont jamais existé. Quoique plus jeune que les chefs de votre secte, mes travaux et mes écrits ont été très-antérieurs aux leurs.
La première émission du commencement de mon Systènic de politique positive ^ dont mes articles du Producteur ne sont que le développement partiel, date de 1822 (j'ayais alors vingt-quatre ans); un second degré de publicité a été donné à cet ouvrage au commencement de 1824, près de deux ans avant l'apparition du Productevr. Gomme je n'ai jamais varié le moins du monde de la direction philosophique que j'avais dès lors nettement caractérisée, et dont la publication de mon cours de Philosophie positive^ commencée en 1830, n'est qu'une plus ample et plus générale manifestation, il serait difficile de concevoir que j'eusse jamais pu rien devoir aux travaux des pères saint-simoniens, qui affectent peu d'ailleurs, ce me semble, une telle prétention. Il est au contraire très-certain que l'influence de ma parole ou de mes écrits a contribué dans l'origine à l'éducation philosophique et politique de vos chefs actuels; ce dont je suis du reste fort loin de me plaindre, en regrettant seulement qu'ils n'en aient pas mieux profité. Mais, quoi qu'il en soit. Monsieur, j'ai lieu de m'étonner d'avoir été confondu dans votre exposé avec les personnes qui, ayant commencé leur carrière philosophique au sein de votre société et sous les inspirations de ses chefs, ont cru devoir plus tard s'en séparer; ce que je regarde d'ailleurs comme une grande preuve de bon sens.
c Par suite des mêmes considérations, il me parait peu facile de comprendre comment j'aurais pu, selon vos doctorales expressions, rester en arrière dans la marche du saintsimonismej faute d'en pouvoir suivre le progrès. Entré, avant NOS pères suprêmes ou non suprêmes, dans la carrière philosophique, et y ayant marché sans interruption dans une direction invariable, je ne pourrais me trouver maintenant à Tarrière que par suite d'une infériorité intellectuelle bien prononcée. Or, quoique vos chefs se soient hardiment pos^ comme les hommes les plus capables de France, et même A. c. 13
du monde entier, je ne sache pas qu'ils soient encore allés jusqu'à penser qu'une telle prétention pât devenir un article de foi ailleurs que parmi leurs dévots. Je croîs donc que, s'ils eussent été consultés à l'avance, ils n'auraient nullement ratifié les termes que vous avez employés à mon égard. Us savent parfaitement que je n'ai jamais hésité, à aucune époque, à r^arder et à proclamer hautement Finflomce des idées religieuses, même supposées strictement et constamment réduites à leur moindre développement, comme étant aujourd'hui chez les peuples les plus avancés le principal obstacle aux grands projets de l'intelligence humaine et aux perfectionnements généraux de l'organisation sociale. La voie scientifique dans laquelle j'ai toujours marché d^uis que j'ai commencé à penser, les travaux que je poursuis obstinément pour élever les théories sociales au rang des sciences physiques, sont évidemment en opposition radicale et absolue avec toute espèce de tendance religieuse ou métaphysique. Ainsi le public éclairé comprendra difficilement. Monsieur, comment j'aurais pu rester en arrière dans une direction qui n'a jamais été la mienne, et que j'ai toujours regardée comme essentiellement rétrograde. Si vos supérieurs, après avoir suivi pendant quelque temps la direction positive (qu'ils n'ont d'ailleurs jamais bien comprise, faute d'avoir fait les études préliminaires convenables), ont jugé h propos d'en prendre une autre entièrement opposée, ils ont sans doute cru bien faire ; mais je ne puis m'empècher de trouver fort singulier que ce soit en leur nom que vous parliez à mon égard de déviation et de ralentissement. Soyez persuadé, Monsieur, que tous les observateurs impartiaux et compétents seraient choqués de cet étrange renversement des rôles, s'ils pouvaient prendre quelque intérêt à un tel débat
f II est possible, Monsieur, que ma persistance invariable dans la voie philosophique que j'ai suivie dès mes
premiers travaux passe dans votre esprit pour une sorte de répugnance aveugle à toute innovation, quoique vous fussiez, certes, le premier à m'adresser un tel reproche. Hais quand même je ne serais pas profondément convaincu que la direction positive est la seule qui puisse aujourd'hui nous conduire à une vraie et définitive rénovation des théories sociales, et, par suite, des institutions politiques, j'aurais de la peine à comprendre qu'on exécutât jamais rien d'important en changeant tous les deux ou trois ans ses conceptions principales. Du reste vous conviendrez, Monsieur, que, si je me suis trompé dans la direction générale de ma philosophie, je n'ai pas choisi du moins celle qui se prête le plus commodâaient à l'infériorité et à la paresse de l'intelligence. Au lieu des longues et difficiles études préliminaires sur toutes les branches fondamentales de la philosophie naturelle, qu'impose absolument ma manière de procéder en science sociale; au lieu des méditations pénibles et des recherches profondes qu'elle exige continuellement sur les lois des phénomènes politiques {les plus compliqués de tous), il est beaucoup plus simple et plus expéditif de se livrer à de vagues utopies dans lesquelles aucune condition scientifique ne vient arrêter l'essor d'une imagination déchaloée. Il est surtout très-attrayant, je l'avoue, pour ceux qui visent à la quantité des suffrages beaucoup plus qu'à leur qualité, après avoir adhéré à trois ou quatre épigraphes sacramentelles et sans prendre d'autre peine que celle de composer quelque verbeuse homélie, de se trouver tout à coup un grand homme, du moins momentanément, aux yeux d'un cercle assez nombreux, par lequel d'ailleurs on a l'avantage d'être vénéré comme un modèle de vertu. Ajoutez que la voie saint-simonienne conduit à la fortune et la mienne à la misère, et vous aurez achevé de démontrer que j'ai suivi une fort mauvaise direction. Cependant, Monsieur, je suis tellement obstiné que je ne
voudrais pas en changer, quoique je sois assez jeune pour pouvoir le faire avantageusement. L'estime et la sympathie d'un très-petit nombre d'esprits éminents , juges compétents de mes travaux, telle est la seule grande récompense que se soit proposée mon ambition, trop modeste ou trop élevée, comme vous croirez devoir l'entendre.
« Votre société n'a point encore, à ce que Ton m'apprend, arrêté les bases de sa nouvelle morale; j'espère cependant. Monsieur, que, vous conformant, par provision du moins, aux vieilles règles de la moralité littéraire, vous voudrez insérer textuellement, dans le plus prochain numéro du Globe, ma réponse à Tattaque inconsidérée que vous vous êtes permise envers moi. Je désire qu'elle ait sur vous assez d'influence pour vous empêcher désormais de me mêler en rien dans aucune histoire de la secte saint-simonienne, à laquelle j'ai le droit d'exiger qu'on me regarde comme ayant toujours été absolument étranger. Quand vous croirez devoir seulement vous livrer à une critique quelconque de ma philosophie, je garderai le plus profond silence, parce qu'elle est effectivement tombée, par le fait de la publicité, dans le domaine des journalistes disposés à la juger. Mais il ne saurait en être de même lorsqu'il s'agit d'assertions erronées relatives à ma personne, et qu'il m'importait beaucoup de démentir.
« Je dois vous prier, Monsieur, de vouloir bien excuser la longueur de cette lettre. Mais vous reconnaîtrez sans doute que, s'il est aisé de présenter en deux lignes toute la position d'un écrivain sous un point de vue absolument faux, la rectification ne peut jamais être aussi concise.
« J'ai l'honneur d'être
«A. Comte,
c ancien élève de l'École polytechnique, « rue Saint- Jacques, n** 159.
« P. S. Je dois vous prévenir, Monsieur, que, dans le
cas OÙ rinsertion exacte de cette lettre dans votre journal me serait refusée, j'aurais recours, quoique avec le plus grand regret, à la publicité des autres journaux. »
Outre les renseignements personnels qu'elle contient, ce que cette lettre manifeste clairement, c'est l'aversion qu'avait alors M. Comté pour toute construction religieuse. On objectera peut-être qu'il ne parle que de la théologie ; mais, si telle avait été son idée, s'il eût pensé qu'une religion devait être substituée à l'établissement théologique, il n'eût pas manqué de faire cette distinction capitale et de dire aux saint-simoniens : « Ce que je vous reproche, ce n'est pas de faire une religion, c'est de gâter, par des conceptions indigestes, une institution suprême qui doit refleurir sur les ruines de la théologie. Votre idée est juste de substituer une religion nouvelle à une religion ancienne qui s'est mise en désaccord avec la pensée progressive; mais vous vous fourvoyez; et votre nouveUe religion demeure incohérente entre le passé et l'avenir. » S'il eût parlé ainsi, il aurait préparé les voies à ce que lui-même devait tenter un jour. Mais rien de pareil ne se trouve dans sa lettre ; on n'y découvre qu'une inflexible réprobation de toute religion, sous quelque forme qu'elle se présente. La distinction entre théologie et religfon n'était pas encore née dans son esprit; et, quand il écrivit sa lettre à M. Michel Chevalier, il ne pressentait pas qu'il tirerait de sa philosophie une religion, comnae de la leur les saint-simoniens en avaient tiré une. Je n'ai aucune envie, en parlant ainsi, de mettre M. Comte en contradiction avec lui-même; il faut toujours laisser une grande place aux développements d'un puissant esprit; et, dans la troisième partie de ce livre, je traiterai de ce qui, à mon sens, peut être considéré comme religion déduite de la philosophie positive, ou, pour parler avec précision et pour ne pas employer un terme anciéïi dans un sens nouveau, de ce qui doit être l'équivalent et remplir l'ofBce
de rétablissement religieux ou théologique. Je constate seulement un fait, c'est que telle était la disposition de H. Comte en 1832.
Dix ans plus tard, en 1842, H. Comte n'avait pas varié sur la reliffùm. Après avoir assuré que Saint-Simon n'était pour rien dans les conceptions saint-simoniennes qui suivirent sa mort, il ajoute : « J'ai pu seulement observer en lui, après Taffaiblissement résulté d'une fatale impression physique (la tentative de suicide) cette tendance banale vers une vague religiosité , qui dérive aujourd'hui si fréquem* ment du sentiment secret de Timpuissance philosophique, chez ceux qui entreprennent la réorganisation sociale sans y être convenablement préparés par leur propre rénovation mentale {Cottrs de philosophie positivey t. YI, préface, p. ix). »
Ici encore la distinction qu'il introduisit plus tard entre théologie et religion n'est pas faite. La religiosité lui paratt une faiblesse et un aveu d'impuissance; et il n'avertit pas que, suivant lui, s'il existe une vague religiosité incapsdt>le de lutter avec la situation sociale, il existe une religiosité positive qui seule peut la dominer.
M. Michel Chevalier fit suivre, dans le Globe, la lettre de M. Comte de quelques observations, qui portent principalement sur la qualité d'élève de Saint-Simon que prit jadis M. Comte et qu'il a plus tard effacée de ses livres et répudiée. Sur ce point il a les préjugés ordinaires des saint- simoniens; mais j'ai suffisamment montré dans la première partie que, si M. Comte fut effectivement élève de Saint-Sîr mon au début de la liaison et pendant quelque temps, il ne tarda pas à devenir indépendant, maître à son tour et fondateur d'une doctrine qui lui appartient. On doit dire même que cette doctrine, à mesure que H. Comte la produisait dans ses écrits et dans ses conversations, agissait sur Saint- Sim<m, sur ses idées et sur celles de ses disciples.
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Mais M. Midiel Chevalier ne s'est pas trompé sur le fond de la lettre qnand il accuse M. Comte d*écarter toute reli^ gion : < Quoique je n'aie pas assisté à ces événements (la formation de la Société saint-simonienne), je suis très-bien informé de ce qui s'est passé; car ceux que j'appelle mes pères me les ont racontés souvent, et souvent j'ai gémi en les entendant dire ce qui vous concerne, sur les aberrations auxquelles étaient exposées les capacités scientifiques les plus hautes, lorsque, dans un rôve d'irréligion et d'orgueil, elles voulaient grandir en foulant sous leurs pieds les hommes qui les avaient élevés* »
M. Comte dut peu se soucier de ce reproche; mais plus tard, à son tour, il fit de l'irréligion le plus grave méfait qu'il pût imputer à la société moderne en général et à certains de ses disciples en particulier.
On remarque que M. Michel Chevalier n'hésite pas à reconnaître en M. Comte la capacité scientiQque la plus haute. Telle était l'opinion qui, à son égard, régnait parmi les saint-simoniens. On l'accusait d'avoir quitté le maître, d'avoir repoussé la doctrine^ de ne s'être pas engagé dans la phase religieuse; mais on ne lui refusait pas une éclatante supériorité dans l'ordre scientifique. Sans doute, en accordant ce genre de prééminence à M. Comte, ils s'attribuaient quelque chose de plus éminent encore, à savoir, le domaine de la religion et du sentiment. Mais la possession de ce domaine était illusoire et ne tarda pas à s'échapper de mains trop hâtives. Dans la première partie, au chapitre consacré à Saint-Simon, j'ai surabondamment montré qu'il n'avait point eu de philosophie ni de système. Ses disciples n'en eurent pas plus que lui, sauf des conceptions secondaires qui n'importent pas ici. Aussi la philosophie générale, dont tout dépend dans la reconstitution de la pensée moderne, est demeurée avec eux et après eux aussi obscure que jamais. Pendant que Saint-Simon et ses dis-
ciples consumaient des forces vives en infructueuses tentatives, M. Comte consacrait toute sa puissance intellectuelle à un long et silencieux labeur de pure théorie. La route avait été opposée; le terme ne le fut pas moins. Quand M. Comte déposa la plume, un grand système de méthodes générales et de résultats généraux était établi ; système qui est à la fois Tinstrument philosophique le plus puissant que les hommes aient encore possédé, et le rival, en attendant qu'il en soit le remplaçant, des opinions théologiqaes et métaphysiques. Tel fut le fruit de cette supériorité scientifique qu'on ne lui contestait pas.