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CHAPITRE PREMIER

Préambule.— Aperçu de la deuxième période de la vie de M. Comte. Exécution du système de philosophie positive.

La deuxième période de la vie de M. Comte 8*étend juâqu*en 1845. C'est la grande époque. En cet intervalle, M* Comte amène au plein développement ce qui n'était encore qu'en germe. Il fonde la philosophie positive, et la rend le bien commun de ceux qui, sans cesse se détachant des conceptions passées, demandent à se rattacher à des conceptions nouvelles. Quand en 1842 il vit devant lui son œuvre terminée, et atteint ce but auquel, dans la longue durée du travail, il avait craint parfois de ne pas parvenir, il eut un moment de profonde satisfaction et de noble orgueil ; satisfaction bien méritée, orgueil bien légitime, s'il ne fallait y faire une réserve; c'est qu'on y voit poindre dès lors une sorte d'enivrement qui, l'empêchant d'apprécier nettement la position, le pousse à des putatives imprudentes. Je dis imprudentes, et ne dit rien de plus; et ces imprudences, qui auraient dû être sans conséquence, l'eussent été en effet, si des haines actives ne s'en étaient emparées.

Cette période se divise en deux parties distinctes. Dans la première, il achève le Système de philosophie positive, travail immense qui dure douze années, et qui les remplit toutes sans intervalle, sans lacune, sans distraction.

La deuxième partie, qui s'étend de 1842 à 1845 est moins occupée. Il rédige un Traité élémentaire de géométrie^ résumé d'une partie du cours qu'il faisait depuis plusieurs années dans une institution privée, celle de M. Laville; il écrit une exposition populaire de l'astronomie, résumé du cours qu'il faisait depuis 1830 dans la mairie des Petits* Pères; il songe incessamment à la Politique positive, ouvrage dont il avait promis au public de s'occuper aussitôt après avoir achevé la Philosophie positive ; il annonce même à diverses reprises que le travail est commencé. Mais dans le fait le travail ne l'est pas. Il arrive là ce qui était arrivé au sujet de la Philosophie positive : on peut voir dans les lettres à M. d'Eichthal, que plus d*une fois il dit commencé ce qu'il ne faisait encore que rouler dans son esprit. Alors de 1842 à 1845, c'était la Politique positive qu'il y roulait; méditation, incubation, dont il ne sortit que quand il crut . avoir trouvé une issue par la méthode subjective. Lorsqu'en 1842,, à la fin de son sixième volume, il annonçait que le prochain sujet qu'il traiterait serait la Politique positive, on l'eût bien étonné, je crois, si on lui eût prédit qu'il abandonnerait la méthode à posteriori pour prendre la méthode à priori. Je n'anticipe ici que pour prévenir le lecteur des graves débats qui vont survenir.

C'est dans le laps de ce que j'intitule seconde période que se fit sa position matérielle. A l'aide de trois places successivement obtenues, deux publiques et une privée, il eut, ce qui était d'ailleurs le terme de son ambition, une aisance suffisante pour la satisfaction du corps et de l'esprit; et un certain loisir pour que l'œuvre philosophique qui était le but de sa vie se poursuivit et s'achev&t. Qu'on

se garde bien de croire que ces places fussent des sinécures ou des emplois peu occupants ; il s'en fallait beaucoup ; mais, après avoir rigoureusement et loyalement rempli de laborieuses fonctions, il lui restait du temps ; et, sans relâche remplaçant le travail officiel par le travail philosophique, il parvenait à être un philosophe méditant tout en restant un examinateurconsciencieux etun professeur assidu.

Malheureusement ce fut aussi dans cet intervalle que se défit cette position si bien acquise et qui le satisfaisait complètement : il avait des ennemis et peu de prudence, ou, si Ton veut, peu de défense. La possibilité de le dépouiller de sa principale place se présenta ; on en profita. Ce fut l'annonce certaine de la perte au moins d'une autre ; si bien qu'à la fin de sa vie, après des fonctions honorablement remplies, après des travaux d'un ordre très -élevé, il se trouva sans aucune ressource ou publique ou privée. J'expliquerai en temps et lieu comment il écliappa à la détresse d'une pareille position.

Peu avant que ne commençât l'enchaînement qui devait le conduire à la perte de ses places, il était intervenu une séparation entre lui et sa femme. D'ailleurs, depuis quelque temps, il avait cessé d'écouter les conseils domestiques ; et, présente ou absente, Mme Comte ne pouvait plus rien pour détourner les dangers. Il était dans les habitudes de M. Comte de communiquer à sa femme tout ce qu'il écrivait, tout ce qu'il faisait ou voulait faire. Mais, à cette époque, il exigeait une approbation qui, on le sent, ne devait pas toujours être donnée. Si supporter, endurer dépend de nous, approuver n'en dépend pas. Les nécessaires refus d'approbation, M. Comte ne les pardonnait point ; il y voyait une entente avec ses ennemis, c'étaient ses expressions, et s'éloignait ainsi des sentiments d'intérieur et des sages conseils.

Dans le courant de cette même année 1842, M. Comte eut une jouissance philosophique très-vive dont on trouvera A. c. i2

plus d'un t^noignage daas les lettres que je publie à la fin de cette seconde partie : ce fut de voir la méthode de la philosophie positive adoptée par un grand esprit. M. J. Stuart Milly qui a, parmi les philosophes, tant de renom en Angleterre et sur le Continent, entra en correspondance avec lui ; et, dans son traité de Logique^ consigna son adliésion et son admiration.

L'économie de cette deuxième partie consiste, comme celle de la première, en narrations et en discussions entremêlées .

D'abord se présente un conflit entre M. Comte et M. Michel Chevalier. Ce fut un contre-coup de la rupture de Comte et de Saint-Simon, racontée précédemment.

Suit l'épisode d'une chaire de l'histoire des sciences dont H. Comte demanda la création à M. Guizot, alors ministre de l'instruction publique. Ce n'était point la première rencontre entre ces deux hommes. On a pu voir ci-dessus dans les lettres écrites par M. Comte à M. 6. d'Eichthal, que plus d'une fois M. Comte avait entretenu de ses idées M. Guizot, qui n'avait pas dédaigné d'y prêter attention. Ces anciens rapports, cette ancienne estime font comprendre de quelle façon M. Comte fut conduit à s'adresser, comme il fit, à M. Guizot.

Dans le chapitre quatrième j'expose comment se forma peu à peu sa position dans l'enseignement privé et à l'École polytechnique, quelle devint sa manière de vivre, et quelle était sa manière de travailler. Cette manière de travailler, tout à fait caractéristique, était déterminée par les puissantes facultés de conception, de méditation et de mémoire qu'il avait reçues de la nature.

Le chapitre suivant est consacré à des témoignages qui lui furent rendus de son vivant. Un jour viendra où ce sera lui qui rendra témoignage aux autres. Mais au début d'une doctrine nouvelle, quand elle s'érige, quand elle a besoin

de sanction par les adhésions, il est heureux de trouver parmi les contemporains quelques esprits éminents qui se portent tout d'abord garants pour elle, et qui l'abritent sous leur nom comme une plante encore délicate.

Les objections ne sont guère moins nécessaires que les approbations. Un philosophe anglais, dans un opuscule sérieusement travaillé, a argumenté contre quelques points essentiels de la philosophie positive. Les arguments sont tels que je n'ai pu y opposer une simple prétermission. D me fallait ou les accepter ou les dissoudre. Abordant l'épreuve devenue inévitable, j'en suis sorti avec une conviction rafiTermie en la solidité de la doctrine, tout en ayant été obligé de sacrifier quelques accessoires d'importance toute secondaire. Quelque opinion qu'on se fasse de ma dissertation, j'ai la confiance que ceux qui s'intéressent à la philosophie positive seront bien aises de savoir quelles objections on élève contre elle au nom de la positiviti. Peutêtre cela excitera quelques-uns à élargir le terrain et à fiûre mieux que je n*ai fait.

Le temps se passe, l'année 1842 arrive ; et la préface du VI' volume de la Philosophie positive est publiée. C'est une pièce étrange et dangereuse. Elle suscita aussitôt le procès avec le libraire Bachelier, dans lequel M. Comte avait coït fois raison et qu'il gagna haut la main. Mais ce procès n*était qu'une des formes des inimitiés soulevées contre lui et qui provenaient de deux sources. Les uns ne lui pardonnaient pas la supériorité naturelle qu'avait un homme à idées générales sur des hommes purement spéciaux ; les autres lui en voulaient d'avoir, comme professeur, relevé l'enseignement, et, comme examinateur, forcé, par la nature de ses questions, la routine à sortir du terre-à-terre. Ces inimitiés, auxquelles la préface permettait de se satisfaire, continuèrent leur cours, et le gain du procès ne les entrava pas.

Donc, après avoir raconté le procès, je raconte ce qui en

fut la conséquence, c'est-à-dire l'entreprise qui se forma pour le déposséder de la place d'examinateur d'admission à l'École polytechnique. Gela m'est facile ; car j'en suis toutes les péripéties à l'aide de lettres écrites sur le moment par M. Comte» soit à sa femme, soit à M. J. Stuart MilK

L'entreprise réussit; M. Comte est dépouillé de la place; il est gravement attaqué dans le présent, gravement menacé dans l'avenir. Trois Anglais, informés de la perte qu'il a faite, viennent à son secours. Ce ne fut pas, on le pense bien, une aide donnée à une infortune quelconque; ce fut une aide donnée à un homme en qui on se faisait l'honneur de soutenir le créateur de la philosophie positive. Les correspondances que j'ai entre les mains me fournissent tous les détails de cet épisode.

Ici nous touchons k l'année 1845 que j'ai assignée pour limite à cette seconde partie, et je devrais la terminer là ; mais elle se prolonge encore en quatre chapitres ; l'un, qui contient l'opinion de M. Comte sur les femmes exprimée dans une discussion qu'il eut avec M. Mill sur ce sujet; l'autre, qui renferme des extraits étendus des lettres de M. Comte à M. Mill; enfin le troisième et le quatrième, remplis par des extraits de ses lettres à sa femme et par la sé« paration.

Comme cette seconde période de la vie de M. Comte est essentiellement caractérisée par l'exécution de son système de philosophie positive, c'est le lieu d'en parler, non point pour revenir sur une exposition que j^i suffisamment faite au début de la première partie, mais pour considérer, dans cette œuvre, le côté par où M. Comte se montre esprit de premier ordre dans une science particulière, et le point qui fait de cette philosophie un instrument indispensable à tous les penseurs dégagés soit de la théologie, soit de la métaphysique.

Voyons donc le savant particulier dans M. Comte. Le

Syslètm de philosophie positive est, je Tai déjà dit, une série de philosophies des sciences qui se succèdent dans un ordre hiérarchique. Il est fort difficile de faire la philosophie d'une science, il est prodigieux d'avoir fait celle de toutes les sciences ; mais enfin, pour cinq du moins, les matériaux préexistaient; et M. Comte a eu seulement à en tirer des généralités lumineuses qui en fissent saisir le développement, l'enchaînement, les principes. Rien de pareil pour l'histoire ; là il fallut à la fois créer la science qui n'existait pas et en tirer au fur et à mesure la philosophie, pendant et corollaire des cinq philosophies qui avaient précédé. Le savant et le philosophe travaillaient Tun pour l'autre ; et M. Comte ne put être le premier des philosophes en histoire que parce qu'il fut le premier des savants dans ce domaine particulier.

Une revue américaine méthodiste, qui jugea son œuvre au point de vue théologique, mais avec une haute estime, l'avait comparé à Bacon, le nommant le Bacon du dix-neuvième siècle. M. Ccfmte n'accepta pas cette qualification, et se dit supérieur à Bacon, avec toute raison, selon moi. Puis, se mettant en balance avec Descartes et Leibnitz, il fut disposé à donner la prééminence sur lui à Descartes. Je ne m'engagerai point dans cette estimation; seulement, je poursuivrai la comparaison commencée. Descartes et Leibnitz, indépendamment de leurs philosophies, ont trouvé, l'un la géométrie générale, et l'autre le calcul infinitésimal. Mais croire que, par cet endroit, ces grands hommes l'emportent sur H. Comte, ce serait se tromper. Lui aussi, à côté de sa philosophie, a brillé dans une science particulière. Le terrain où s'exerce le génie change incessamment: si M. Comte n'a pas de découvertes géométriques, il a des découvertes sociologiques. Là, tout est neuf, tout est de sa création, et les découvertes naissent sous sa main; là, M. Comte est au niveau des savants particuliers les plus

illustres, et il n'a rien à, envier à Descartes, à Leibnitz ni aux autres.

Laissant de côté les faits particuliers que trouve la sagacité ou la bonne chance, que doit-on entendre par découvertes dans le domaine de l'histoire ! Les découvertes y sont les explications qui montrent la corrélation des régimes sociaux avec l'état mental et l'enchatnement de ces ré^ gimes. A ce point de vue, le travail de M. Comte est une perpétuelle découverte ; carj pour la première fois, le développement humain est établi dans sa réalité, sous celte double condition d'être toujours en rapport avec l'état mental et de toujours offrir une étroite connexion entre ce qui précède et ce qui suit.

Sous cette découverte générale se range un nombre infini de découvertes spéciales. Il me serait facile d'en dter de très-importantes : la sûreté avec laquelle est saisi le caractère si distinct de la Grèce et de Rome; la notion du rôle social de Rome qui, fondant le corps politique en Occident, constitue le triomphe définitif de la civilisation progressive, soit sur la barbarie germanique, soit sur les civilisations immobiles de l'Orient; le coup d'œil qui assigne, non au quinzième siècle et endore moins à la Réforme» mais au quatorzième siècle, le commencement de la dissolution de l'oi^anisme catholico-féodal; l'étude à la fois si profonde et si exacte qui, après la Réforme, décrit le double mouvement de désorganisation et de réorganisation, et la part qu'y prend insciemment chacune des classes de la société. Mais je laisse aller cet attrayant sujet; pourtant je ne veux pas le quitter sans rappeler la plus contestée de ces découvertes secondaires, et celle qu'il est le plus important de faire entrer dans le domaine commun : j'entends parler de la théorie du moyen âge. Jusqu'à M. Comte, le moyen âge a été historiquement inintelligible, soit qu'on y vit, comme les détracteurs, une ère de ténèbres, soit qu'on y vtt.

comme les admirateurs, Tidéal du régime religieux et social. Dans le premier cas, de qui était fille la civilisation moderne qu*on vantait? Dans le second» de qui était fille la révolution qu'on anathématisaitî Cette double contradiction, achoppement de toute histoire philosophique , M. Comte Ta levée en montrant dans le moyen Age le vrai régime intermédiaire, au point de vue mental et au point de vue social, entre l'antiquité payenneet l'ère positive.

Certes, ce n'est point une esquisse qu'ici j'ai touIu donner, et je renvoie aux pages de M. Comte. Pour moi qui les ai lues tant de fois, je n'y retourne jamais sans y rencontrer quelque précieuse trouvaille qui m'avait échappé, quelque aperçu dont je n'avais pas reconnu d'abord toute la portée, quelque prévision que mes études me montrent être véritable. Le temps n'a point refroidi mon admiration ; il la rend plus complète et plus sûre.

Le temps ne fait non plus qu'augmenter l'utilité de tout genre que je retire de l'œuvre de M. Comte, considérée non plus dans la dernière des sciences spéciales, mais dans l'ensemble philosophiq^ue. Et comme cet ensemble ne donnera pas une moindre utilité à quiconque voudra s'en servir, il importe ici de montrer comment la philosophie positive détermine le régime mental de chaque penseur et l'emploi de ses facultés.

Ceci n'est qu'un développement du passage où, dans la première partie, p. lOD, j'ai essayé de faire comprendre Tunité subjective que la philosophie positive créait à côté de l'unité objective. Il faut expliquer ces mots.

L'unité subjective est l'ensemble des conditions mentales sous lesquelles nous connaissons le vrai, et l'ensemble des principes généraux qui nous guident dans les applications.

L'unité objective est l'ensemble des conditions naturelles sous lesquelles le monde subsiste» et l'ensemble des

procédés appliqués à chacune des catégories de phénomènes.

L'unité subjective est de beaucoup la première en date. Ce fut la métaphysique qui Tébaucha, et qui, en cela, rendit un éminent service à l'évolution de l'esprit humain. Mais comme, à l'origine, les vrais principes généraux, ceux qui émanent de l'étude du monde, lui étaient nécessairement inconnus, elle les remplaça par des principes généraux qui n'avaient d'autre vérité que celle d'être conformes aux conditions mentales. Ne sachant pas comment le monde était effectivement, on imagina comment la raison humaine pourrait concevoir qu'il fût. L'unité subjective fut créée ; et toute la philosophie, quelle qu'en fût la doctrine, s'y subordonna.

L'unité objective est restée longtemps ignorée ; on a pu, pendant tout le fègnedes métaphysiciens, douter légitimement qu'elle fût possible et qu'il y eût une manière de connaître le monde extérieur qui, en l'embrassant, le systématisât. Ce doute suprême a été dissipé par M. Comte. Il est certain maintenant qu'il y a une unité objective comme il y a une unité subjective, c'est-à-dire une somme de conditions dans le monde ou système scientifique, comme une somme de conditions dans l'esprit ou système logique. J'insiste avec satisfaction sur ces aperçus, qui, présentant de divers côtés l'idée de la philosophie positive, montrent la nouveauté et la grandeur de la conception de H. Comte; la nouveauté, c'est la première fois que l'unité objective apparaît dans le domaine des idées; la grandeur, c'est la première fois qu'elle imprime à l'unité subjective le sceau de positivité qui lui manquait.

En effet, tel est l'aboutissement nécessaire : une rénovation de l'unité subjective. Il en faut une, cela est évident, mais il est évident aussi que, pour l'avoir maintenant, il suffit d'éliminer les principes provisoires que la métaphy-

sique y avait déposés, ce qui peut se faire sans péril et sans dommage, et de les remplacer par des principes généraux que fournit la philosophie de chaque science particulière. Les deux unités, devenues ainsi homogènes, forment la philosophie totale.

Elles forment en même temps l'instrument essentiel de toute direction dans le champ de la spéculation soit générale soit particulière. S'il s'agit de spéculation générale, on est guidé par la méthode générale qui domine toute la philosophie; s'il s'agit de spéculation particulière, on est guidé par la méthode particulière qui domine chaque philosophie partielle. De la sorte, rien n'échappe, et l'esprit, dans quelque ordre de recherches qu'il s'aventure, est assuré de ne jamais tomber, quant à la méthode du moins, dans les ténèbres de la contradiction explicite ou implicite.

De cette efiicacité il est un exemple que, bien qu'il me soit personnel, je citerai, car il est frappant. Je veux parler d'un dictionnaire des termes de médecine que M. le professeur Robin et moi avons composé. Certes, à première vue, il semblait difficile qu'un pareil livre port&t éminemment l'empreinte d'une philosophie ; et certainement seuls des disciples de la philosophie positive pouvaient y mettre cette empreinte. Des disciples d'une autre philosophie, soit théologique soit métaphysique, y auraient échoué, quelque soin qu'ils eussent pris; car, tout en restant strictement fidèles à leurs croyances spéculatives, ils n'auraient pu ni écarter, ni modifier les notions scientifiques dont le caractère positif entre toujout*s en conflit avec le caractère métaphysique ou théologique. Mais, sans nul effort, deux disciples de M. Comte ont infusé un esprit homogène dans un simple dictionnaire; et l'on peut affirmer que cette cohérence philosophique n'a pas été sans influence sur le succès du livre qui, même pour ceux qui n'adhèrent

pas aux dogmes de la philosophie positive , a l'avantage de satisfaire au besoin inné de conséquence.

J'ai cité, bien que spécial, cet exemple d*un dictionnaire de médecine, parce que c'est, non pas un projet, un conseil* une vue, mais une réalité et un cas effectif. Maintenant, en contre-partie, j'en puis citer un autre, non parce qu'il est effectué, mais justement parce qu'il ne peut s'effectuer. Celui-là est tout à fait général : je veux parler des encyclopédies qui, de notre temps, à diverses reprises, ont été tentées ou sont encore en projet. Toutes viennent échouer, philosophiquement, sinon matériellement, contre un obstacle insurmontable; c'est qu'elle ne peuvent jamais se constituer d'après un système qui caractérise et limite les parties, en assigne la place, et introduise la lumière par la coordination et la subordination. Toutes avortent en ce sens qu'elles dégénèrent en simple juxta-position de morceaux qui, d'une part, sont des fragments ne se rapportant à aucun tout, et d'autre part, ont l'empreinte, les uns des doctrines théologiques , les autres de l'infinie diversité des métaphysiques, d'autres enfin de la science positive. Seule, la philosophie, telle que M. Comte l'a tracée, est capable de porter Tordre dans ces incohérences, et de fournir à quiconque saura s'en pénétrer et voudra méditer, un plan ou une méthode, qui, toujours conséquente à elle-même, rangera les sciences abstraites selon leur hiérarchie, subordonnera les sciences concrètes, classera les beaux arts et décomposera l'industrie en groupes naturels. Quand le temps aura mûri les choses en montrant davan* tage l'efficacité qui est ici et l'inefficacité qui est là, il se fera des travaux qui ne porteront pas vainement au frontispice le nom d'encyclopédies.

Je ne puis donc trop recommander la lecture du Système de philosophie positive. H n'y a point, sans la pratique assidue de cet ouvrage, de disciple qui puisse aspirer à faire

aire quelque progrès à rœuTre du maître. Ce n^est point un lirre à lire une fois, puis h déposer ; c'est un livre à re^ prendre sans cesse et à étudier, jusqu'à ce que l'on se soit complètement approprié la méthode d'abord, les principes généraux ensuite. Quand on en est là, on acquiert sans peine la fiiculté de discerner dans chaque question particulière à quel ordre philosophique elle appartient. La sécurité en résulte pour celui qui écrit. S'agit-il, par exemple (pour en prendre une dans le domaine le plus compliqué et le plus difficile), d'une question d'histoire, on la subordonnera d'abord à la place que tient la sociologie dans l'ensemble philosophique, puis aux principes généraux qui sont le propre de la sociologie elle-même; et, de la sorte, on a devant les yeux un cadre qui, par une double efficacité rarement obtenue, élargit la pensée autant qu'il l'assure.

Bien que le développement moral qui doit suivre la conception intellectuelle et mettre en accord les sentiments avec les idées ne soit pas encore suffisamment effectué, cependant je ferais tort à la philosophie positive, si, la bornant trop dans son efficacité, je ne disais que déjà elle commence à rendre au cœur des services analogues à ceux qu'elle rend à Tintelligence. Pour un sujet si grave et si étendu l'espace ne me laisse ici qu'une phrase, et pourtant je voudrais que cette phrase ne fût ni sans signification, ni sans portée. Je n'hésite point à poser en fait que les dissentiments politiques, qui travaillent présentement l'Europe entière, sont l'expression vivante et supérieure de l'élaboration morale qui prépare l'avenir social. C'est là ce qui trouble le plus profondément les consciences et les volontés ; c'est là aussi que la philosophie positive apporte, dès à présent, de salutaires inspirations. Sans être ni révolutionnaire ni conservatrice, elle veut l'ordre comme les conservateurs, et le progrès comme les révolutionnai-

res. Elle est socialiste ou, pour parler plus exactement, elle embrasse comme un vrai et puissant mobile le sentiment qui est au fond de tout socialisme; mais, en l'embrassant, elle le subordonne à la science, à la philosophie, à la conception du monde. Ainsi se trouvent liés les sentiments et les idées ; ainsi se trouvent tracés les linéaments de la conduite de chacun de nous dans les graves péripéties et les dangereuses alternatives d'un état qui demeure encore instable.

Telle est Fœuvre de M. Comte. J'admire beaucoup ce livre; mais je n'admire pas moins l'homme que le livre. Un labeur infini l'attendait. Douze ans se passèrent, pendant lesquels il ferma courageusement sa vie à tout ce qui aurait pu le distraire. Jamais besoin d'une publicité prématurée ne fît invasion dans son Ame, et ne vint le détourner d'une élaboration qui ne lui semblait digne de lui que complète. Jamais le désir d'une popularité qu'il aurait pu chercher et trouver comme un autre,. ne l'induisit à sacrifier une ligne aux opinions du jour qui font biaiser tant d'esprits. Sévère, persévérant, sourd aux bruits du dehors, il concentra sur son œuvre tout ce qu'il avait de méditation. Dans l'histoire des hommes voués aux grandes pensées, je ne connais rien de plus beau que ces douze années.

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