‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 25 sur 68 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Position matôrielie. — Gandidatorea. — Immixtion dans certains événements politiques. — Genre de vie et goûts. -^ Manière de travailler.

Pendant que M. Comte est tout entier livré à sa tâche de douze années, il ne sera pas sans intérêt de s'arrêter un moment pour jeter un coup d'oeil sur la modeste existence du philosophe y partagé entre son gagne-pain et son œuvre de prédilection. Aucuns événements (car je ne nommerai pas ainsi les légitimes accroissements de sa position) ne marquent la plus grande partie de cette période; ils surviennent au contraire et s'accumulent vers la fin, et entre 1843 et 1845 ils sont désastreux et défont ce qui avait été fait si heureusement. Mais n'anticipons pas , et notons le juste équilibre de ces douze années mémorables : beaucoup de travail pour vivre, mais suffisamment rémunéré ; beaucoup de travail pour philosopher, mais récompensé (et ce fut sa seule récompense) par la publication successive et l'achèvement du Système de philosophie positive. Ce juste équilibre n'a pas été sans servir et sans profiter; et je ne doute pas que le philosophe occupé des plus hautes méditations n'ait trouvé un solide appui dans Thomme occupé des soins d*une vie honorablement assurée.

Dans une lettre du 22 juillet 1842 à M. Mill, M. Comte expose sa situation telle qu'elle était depuis six ans. Après avoir dit qu'il va commencer le lendemain sa première

corvée des examens, sans aToir eu de repos que trois jours d'intervalle entre la fin de son grand ouvrage et le commencement de cette corvée, il poursuit: « C'est une telle succession continue qui me déplatt le plus dans mon exihtence actuelle, outre sa nature précaire qui m'expose sans cesse aux infamies scientifiques. Mais j'y suis forcé par notre funeste coutume française sur la modicité des traitements, qui m'oblige à Joindre à mes deux fonctions d'examinateur préalable et ensuite d'interrogateur quotidien de nos jeunes polytechniques , celle de professeur journalier dans l'un des établissements destinés ici à leur préparation (l'institution Laville). Ces trois fonctions mathématiques s'enchaînent de manière à ne m'avoir pas laissé, depuis six ans qu'elles coexistent , vingt jours consécutifs de plein relftche. Gomme les chiffres, quand ils sont réellement applicables, sont éminemment propres à préciser les idées , je puis vous faire nettement saisir, une fois pour toutes, une telle existence personnelle, en^ vous apprenant que mon traitement annuel est seulement de 3000 francs, à l'École polytechnique, comme examinateur, et 8000 francs comme répétiteur; j'y joins 3000 fraiics comme professeur au dehors. A la vérité, il faut aussi y clouter quelques économies naturelles sur mes frais de voyage , seule chose qui nous soit largement rétribuée. Mais, avec tous les accessoires, j'ai grand'peine à parvenir au chiffre total de 10000 francs, qui, pour un homme marié, quoique sans enfants, ne constitue un revenu pleinement suffisant à mes besoins et à mes goûts que sous la condition de ne faire aucune économie pour l'avenir; en sorte que, si j'étais seulement six mois hors d'état de travailler, mes traitements étant nécessairement ou suspendus ou réduits, il y aurait gàae inévitable. Vous voyez que de I& à la condition d'un ouvrier il n'y a de différence réelle que l'élévation du salaire,

compensée en grande partie par œlle des dépenses obligatoires.... »

Voici comment cette position s'était faite saccessivement. M. Comte y pendant tout le temps passé auprès de Saint- Simon , n'eut que des ressources irrégulières. Tantôt les leçons de mathématiques abondaient, et alors il se suffisait à lui-même ; tantôt elles se réduisaient beaucoup , et alors le manque d'argent se faisait sentir. C'est dans ces moments de gène que Saint-Simon venait à son secours, faisant bonne part à son jeune collaborateur de ce qu'il recueillait chez certains riches pour la propagation des idées nouvelles. Du reste, il n'y eut jamais entre Saint-Simon et M. Comte de convention pécuniaire, soit fixe, soit accidentelle, pour les travaux exécutés.

Ce genre irrégulier de ressources ne convenait pas à Mme Comte. Ce fut seulement en 1827 qu'elle apprit ce que naturellement elle ignorait: c'est que, si l'on voulait avoir des élèves , il fallait non pas rester sur la rive droite de la Seine, mais passer sur la rive gauche et se placer au centre des pensions et des collèges. On déménagea donc , et Ton alla rue Saint-Jacques, n"" 159. On eut les bons conseils d'un professeur (M. Menjaud), qui lui-même suivait avec succès une semblable carrière. De son côté, H. d'Eichthal mit M. Comte en rapport avec M. Jubé, chez qui il avait été en pension. De la sorte, les élèves vinrent; l'excellence du maître fut reconnue, et son existence se trouva fondée sur des occupations pénibles sans doute, mais qui lui donnaient une pleine indépendance.

Ainsi honorablement et courageusement établie, il était naturel que la situation s'améliorât: c'est ce qui advint. En 1832, M. Navier, géomètre fort distingué et membre de l'Académie des sciences, fit obtenir à H. Comte la place, à l'École polytechnique, de répétiteur de la chaire d'analyse transcendante et de mécanique rationnelle, chaire dont il

était titulaire. M. Comte en fut toujours singulièrement reconnaissant à M. Navier. Il compta aussi, parmi les géomètres dont il conquit l'appui par son mérite, le célèbre M. Poinsot. A la vérité, cet appui, d'ailleurs moins effectif que celui de M. Navier, fit défaut dans une circonstance rapportée un peu plus loin ; et H. Comte en témoigna un vif et juste mécontentement. Mais, en revanche, il témoigna aussi toute sa reconnaissance, dont je trouve l'expression dans plusieurs lettres soit à sa femme, soit à M. Mill, quand M. Poinsot s'employa activement contre la persécution qui finit par le dépouiller de sa place d'examinateur.

Dès 1831, il se porta candidat à la chaire d'analyse et de mécanique rationnelle, alors vacante à l'École polytechnique (lettre du 21 février 1831 au président de l'Académie des sciences, communiquée par M. Ernest Maindron). La section, chaînée de faire la présentation à l'Académie garda le silence sur lui ; il s'en plaignit dans une lettre du 7 mars au président (communiquée aussi par M. Maindron), disant que le devoir de la section est de mentionner tous ceux qui se mettent sur les rangs, et lui reprochant d'avoir conçu sa mission comme s'il s'agissait d'élire un membre de l'Académie. Ce- thème, qui n'est qu'ébauché dans cette lettre, est complètement traité et développé dans une autre lettre cité^plus loin, p. 240.

En 1835, une chaire étant venue de nouveau à vaquer à l'École polytechnique, M. Comte la sollicita; mais l'Académie des sciences ne lui fut pas favorable, et ce fut M. Liouville qui l'obtint. A ce sujet, M. Comte écrivit à M. Navier, qui l'avait soutenu, une lettre qu'on lira avec beaucoup d'intérêt.

« Empêché par un surcroit momentané d'occupations, il m'a été impossible jusqu'à ce soir de trouver un moment pour répondre à l'intéressant billet que M. Navier a bien voulu me faire remettre avant-hier matin et pour lui exprimer ma profonde et sincère gratitude de la bien-

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yeillance dont il a daigné me donner si récemment un témoignage si décisif, et de la touchante délicatesse qui le porte maintenant à en atténuer l'importance. Indépendamment du haut prix que je dois mettre en tout temps à pou* voir m'appuyer sur un suffrage aussi capital que le sien, j'ai très-vivement ressenti le zèle affectueux qui l'a si gé* néreusement poussé à venir m'abriter de son influence dans une grave occasion, quoique le soin de sa santé pros* crivlt évidemment le moindre dérangement. Mais j'éprouve» en outre, le besoin de rassurer M. Navier à mon égard sur les craintes qu'a pu lui Taire naître mon billet de di* manche, où je me serai sans doute mal expliqué au sujet du pénible échec que je viens d'éprouver.

« Ma pensée aura été inexactement exprimée, puisque M. Navier semble me croire disposé à entreprendre immédiatement une polémique plus ou moins personnelle relativement à cette affaire. Je n'ai sans doute pas besoin d'affirmer que, en aucun cas, je ne saurais descendre à cette guerre scientifique, suscitée ordinairement par l'esprit de désordre, ou par une ambition démesurée et non satisfaite. Ha vie est, heureusement, à cet égard une garantie péremptoire. D'ailleurs je n'ai jamais prétendu faire allusion à aucune lutte publique de ma part, que dans l'hypothèse, malheureusement assez probable, quoique non réalisée encore, d'une nouvelle injustice analogue à celle que je viens d'éprouver. Si cela arrive, j'avoue que je n'ai nullement calculé ce que j'y pourrais gagner, la question étant tout autre ; mais je ne suis nullement effrayé par le sort de ceux qui auraient déjà tenté de pareilles luttes ; car je ne pense pas qu'aucun d'eux ait rempli, commejepuisle faire, les diverses conditions essentielles. J'ai déjà beaucoup écrit, sans me permettre jamais une seule personnalité; et je crois que les corps ou les hommes que je serais conduit à attaquer auraient peu de prétextes

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à m'imputer des sentiments d'envie ou un génie tracassier« Je crois connaître le fort et le faible de la science et des savants mieux que personne aujourd'liui ; et mes attaques pourraieDt porter d'autant mieux que je rendrais à tout ^t à tous une pleine justice. Les jugements de celui qui s'est voué à élever, pour ainsi dire malgré elle, la condition sociale de cette classe, pourraient avoir un plus grave re« tentissement qu'on n'imagine» s'ils étaient sufGsamment motivés. Mais, je le répète, il ne s'agit jusqu'ici, à cet égard, que d'une simple éventualité plus ou moins éloignée, quelque vraisemblable qu'elle puisse être déjà.

« Je remercie M. Navier de ce qu'il veut bien me mettre franchement sous les yeux les principaux arguments de ceux qui ont voté contre moi dans cette grave occasioui sans être poussés par l'esprit de coterie et d'intrigue, qui me semble avoir exercé sur cette affaire une grande et mauvaise influence, provenant surtout, je le présume, de deux personnes étrangères au Conseil de l'École polytechnique. Cette indication me facilitera une réfutation plus formelle et plus décisive, quand l'occasion sera revenue.

« Je ne sais si j'entends le mot géomètre comme tout le monde; mais j'avoue naïvement que, à la manière dont je le comprends, je ne saurais admettre à mon égard la déclaration d'infériorité portée, sous ce rapport, comparativement à mon compétiteur, quand même tous les Conseils possibles y accéderaient. J'accorderai volontiers cette prééminence pour l'art spécial des transformations analytiques, car mon esprit d'invention s'est toujours porté sur d'autres objets ; mais, quant au véritable génie géométrique, il m'est impossible de faire une telle concession ; car je ne reconnais pas dans M. Liouville l'étoffe d'un Euler ou d'un Lagrange naissant, mais seulement celle d'un Cauchy.

« Quoi qu'il en soit, la question ne me parait pas surtout avoir été placée dans cette circonstance sur le terrain cou-

veoable; et je ferai tous mes efforts pour quil en soit autrement désormais. Je ne nie pas que M. Liouvillc ne méritât d'être encouragé; mais, à cet égard, les carrières scientiGques offrent diverses places qui n'ont pas d'autre destination essentielle, salis qu'il faille employer à cet effet des fonctions extrêmement graves, où il s'agit d'influer chaque année sur le sort d'un très-grand nombre de jeunes gens, et où il faudrait, avant tout, exiger une aptitude toute spéciale que je crois franchement posséder à un beaucoup plus haut degré que mon heureux concurrent. C'est ce principe des hommes pour les fonctions importantes, au lieu des places pour les hommes, que je ferai respecter à tout prix. La très-sévère justice que je me suis toujours rendue à moi-même me donne quelque droit d'être hautement mécontent quand j'échoue dans une juste demande dont j'ai d'avance pesé plus impartialement que personne toute la légitimité.

< Quand il s'est agi, par exemple, il y a quelques années, de la dernière vacance de la chaire de physique à l'École polytechnique, plusieurs personnes recommandables m'avaient poussé à me mettre sur les rangs ; je n'ai pourtant jamais voulu le faire, quoique j'aie bien la certitude de comprendre et de savoir la physique aussi bien qu'aucun de ceux qui n'en font pas spécialement profession, et malgré que la chaire ait été donnée à quelqu'un qui n'a pas été aussi scrupuleux. J'ai, si Ton veut, trop d'amour-propre pour me présenter à des fonctions que je n'ai pas la conscience de devoir remplir avec une haute distinction. Mais dans l'occasion actuelle, où il ne s'agissait que de faire sur une autre échelle ce que, depuis près de vingt ans, je fais plusieurs fois par jour, j'ai été choqué, je l'avoue, de ce. qu'on a si lestement passé sur mes droits. Je ne consentirai jamais à laisser établir un parallèle entre mes travaux et ceux de mon concurrent, quant à leur importance

pour les vrais progrès de l'esprit humain. Et si ane telle place devait être donnée à titre d'encouragement , je ne pense pas que des esprits sages et prévoyants dussent se décider en faveur des recherches qui , par leur nature, rencontrent, dans l'état actuel des choses , tant d'autres sortes d'encouragement, contre celles qui n'en peuvent re« cevoir aucuns. Je désirerais bien qu'en pareir cas on daignât me juger, abstraction faite de mes écrits, et comme un simple professeur quotidiennement occupé depuis vingt ans à retourner, sur toutes leurs faces, les conceptions mathématiques. Je conçois qu'un ouvrage, où la science et parfois les savants sont jugés d'un point de vue philosophique, ait dû me faire d'ardents ennemis, qui exercent sur le Conseil de l'École polytechnique une puissante influence, quoique les plus redoutables n'en fassent point partie. Mais enfin, à tout prendre, ce même ouvrage est propre à constater, auprès de ceux qui ne me connaissent pas, si j'ai les qualités de l'esprit nécessaires à l'enseignement et aux jugements, en suppléant ainsi à ce qu'offre de défavorable à mon égard le défaut de publicité, fort involontaire de ma part, de la plupart de mes leçons habituelles. Qu'on veuille bien prendre ainsi ces écrits ; je ne demande pas essentiellement que les savants spéciaux y voient d'autres titres; mais j'ai bien la conscience qu'ils devraient y reconnaître ceux-là. Du reste, je m'efforcerai toujours, à mes risques et périls, de faire nettement ressortir la différence profonde et rationnelle entre les talents qui rendent un homme propre à entrer utilement dans une des sections académiques, etl'aptitude à devenir un professeur distingué ou un examinateur sage et judicieux. Les exemples, même contemporains, si je suis obligé d'y descendre, ne me manqueraient certainement pas ; il sufOrait, en géométrie, de citer Gauchy et Legendre, analystes fort distingués sans doute , et dont l'un a été un détestable professeur , tandis

que l'autre a composé ud des plus mauvais ouvrages didactiques qui existent.

« Je demande mille pardons à M. Navier de cette trop longue lettre sur un principe qui touche à mon plus cher avenir. Il ne doit l'attribuer qu'à l'absolue confiance que sa bienveillance m'inspire, et à l'extrême importance que j'altache à maintenir ses généreuses dispositions à mon égard. Il ne doit pas douter d^ailleurs que, quand même, sous certains rapports, nos avis ne coïncideraient pas entièpement, il n'en saurait jamais résulter aucune altération dans les sentiments d'affection et de reconnaissance de son dévoué ami (Paris, 23 juillet 1835, communiqué par M. Ern. Maindron) »

Sans cette lettre on pourrait trouver étrange, en lisant la pièce adressée en 1840 au président de l'Académie des sciences et rapportée un peu plus loin, que M. Comte y ait exposé dogmatiquement les conditions d'un choix pour une chaire , conditions auxquelles cette compagnie n'obéissait pas suffisamment. Ce fut, on le voit, une défense contre les objections soulevées contre lui, dans laquelle il établit, avec toute raison et avec sa supériorité habituelle, la différence entre l'homme qui enseigne la science et l'homme qui la cultive sans l'enseigner. Cette exposition, il la fit en 1836, quand la mort de M. Navier laissa vacante la chaire dont lui, Comte, était le répétiteur. Je n'ai pas retrouvé la lettre écrite alors à l'Académie; mais il y a peu à le regretter, car elle est reproduite en substance dans celle de 1840. Cette fois encore il échoua; la chaire fut donnée à M. Duhamel. Ce ne fut pas moins pour M. Comte l'occasion d'un triomphe éclatant : les besoins du service voulurent que, pendant deux mois, l'intérim de cette chaire lui fût confié. Il s'en acquitta avec le plus grand succès. Les élèves goûtèrent singulièrement son enseignement, et en gardèrent longtemps le souvenir. Même, quand il dut céder la

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chaire au titulaire, une députation fut envoyée par les élèves auprès de M. Arago, pour lui témoigner le désir que M. Comte achev&t le cours de cette année-là; M. Duhamel ne voulut pas y consentir. Les élèves se rabattirent à demander que M. Comte continuât la matière actuellement entamée; cela non plus ne fut pas accordé. M. Duhamel voulut occuper la chaire tout de suite : c'était son droit ; on sait d'ailleurs qu'il est excellent professeur.

Outre la faveur des jeunes gens , il eut aussi celle d'un juge compétent, M. Dulong, qui, étant alors directeur des études, suivit les leçons du professeur intérimaire. Elles eurent sa pleine approbation; il s'en exprima hautement, et dès lors son appui fut acquis à M. Comte. Cette approbation d'un homme si éminent par la science et par le carac* tère ne demeura pas stérile. Quelque temps après, H. Comte fut nommé examinateur d'admission à l'École polytechni* que. Il dit quelque part dans sa correspondance qu'il ne sait comment cela se fit et que ses démarches n'y eurent aucune part. Le fait est qu'il dut d'être choisi à l'appui de M. Dulong et à l'à-propos avec lequel Mme Comte sut mettre en jeu cet appui '.

1. C'est ainsi que, môme après la séparation, Mme Comte a essayé de préserver maintes fois son mari. Je l'ai accompagnée entre autres chez M. Sturm et chez M. Arago ; elle allait demander à celui-là de ne pas abuser de sa position (il était le professeur eu titre) qui lui permettait de f»ire perdre à M. Comte sa place de répétiteur, et à celui ci de réparer, s'il le pouvait, le mal qu'il avait fait en disant qu'en M. Comte il ne voyait de titres mathématiques d'aucune sorte ^ ni grands ni petits (Avis de l'éditeur Bachelier, voy. plus loin, au chap. vii , la pièce entière). M. Arago se montra disposé à une réparation, et dit qu'il saisirait la première occasion de le prouver k Mme Comte. On peut ajouter, pour caractériser la situation, que M. Sturm, qui d'ailleurs se conduisit en galant homme et qui promit de ne rien faire contre M. Comte, exprima qu'on le sollicitait de s'en débarrasser; Mme Comte ne demanda pas qui le sollicitait ainsi, préférant demeurer dans l'igtiorance. Je citerai encore un fait relatif à ce genre d'intervention de Mme Comte : Un professeur de l'Université, M. Caro, dans un article contre la philosophie positive, attaqua vivement M. Comte, et me ménagea beaucoup. Cette manière de me louer (car il y avait des

M. Comte était, on le voit, excellent professeur; il fut, par une conséquence nécessaire , examinateur excellent ; c'est-à-dire qu'il conçut l'examen comme il avait conçu l'enseignement : il renouvela la nature des questions, et substitua les points de vue plus généraux aux points de vue plus restreints ; s'efTorçant en mémc'temps par là de pénétrer davantage dans l'intelligence des candidats et de démêler, non-seulement ce qu'ils savaient, mais ce qu'ils étaient capables de savoir. Cette fonction d'examinateur d'admission lui parut toujours fort pénible; elle Tétait en effet; il se plaint de ces longues séances où il faut interroger coup sur coup tant de jeunes gens, les juger, les classer et disposer ainsi de leur avenir. En récompense, il éprouvait, devant de bons examens, des satisfactions et des émotions qu'on n'aurait pas soupçonnées chez lui (à moins de le connaître intimement), qui lui font honneur et qu'il exprime naïvement à sa femme dans ce fragment de lettre :«.... Je puis dire, sans aucune espèce d'affectation, que les rapports généraux m'inspirent des émotions aussi profondes et aussi vives, soit en bien ou en mal, que celles que les rapports privés causent seuls à la plupart des autres. Je ne sais si, même à vous, je peux me hasarder à confier le doux attendrissement que me fait éprouver un jeune homme dont l'examen est pleinement satisfaisant, et, en général, la satisfaction de contribuer personnellement à rendre une justice coptestée. Mais, dussiez-vous en sourire (car je ne vous suppose pas susceptible d'en douter), ces émotions iraient

louanges) me convenait peu ; comme il n*est pas dans mes habitudes de répondre à des attaques personnelles, j'aurais négligé de répondre à des louanges, si Mme Comte ne m'avait présenté comme un devoir de donner, autant qu'il dépendait de moi, une réparation à M. Comte. Je répondis donc dans le même journal, relevant la contradiction dans laquelle on tombait en blâmant le maitre et louant le disciple ; car je prenais dès lors, comme je la prends encore aujourd'hui, cette qualité. Ma réponse arriva stfus les yeux de M. Comte, et il en éprouva de la satisfaction.

aisément jusqu'aux larmes, si je ne me contenais soigneusement. Avec de telles dispositions, il serait difficile que je me trouvasse isolé.... (Nancy, 3 septembre 1838). »

Le désir de Mme Comte pour son mari avait été qu'il dirigeât ses visées vers l'Académie des sciences. Une fois là, la position aurait été assurée, et le professorat, qu'il ambitionnait, lui serait advenu. C'est par cette impulsion qu'il composa le mémoire sur la cosmogonie de Laplace (voy. le chap. v), mémoire où il a pour but de démontrer par le calcul que les durées des révolutions des planètes autour du soleil peuvent être employées comme des arguments en faveur du refroidissement et de la séparation des zones solaires condensées en planètes et en satellites. Ce mémoire, bien qu'il ait été contesté, est fort remarquable ; il n'était d'ailleurs que le précurseur d'un second mémoire qui ne vint pas ; et dès lors il fut évident que M. Comte ne s'ouvrirait pas une voie de ce côté-là. Toutefois son ambition restait vive du côtéde la chaire qu'il avait demandée en 1 836. Sa situation y à cet égard, est très-bien exposée dans une lettre qu'il écrivit, le 19 août 1839, au général Vaillant, alors gouverneur de l'École polytechnique et président du Conseil d'instruction de l'École.

€ Général,

« Depuis huit ou neuf ans, je me suis toujours porté candidat pour la chaire d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique, à chacune des nombreuses vacances qui ont eu successivement lieu pendant cette époque ; en sorte que je pourrais aujourd'hui me dispenser de déclarer formellement ma nouvelle candidature, déjà prévue sans doute par presque tous les membres du Conseil de l'École.

« Néanmoins , m'étant abstenu , l'an dernier , de toute semblable démarche lors de la nomination de'M. Liouville à la place de M. Mathieu, ce silence inaccoutumé pourrait

être mal à propos interprété comme une espèce de renonciation définitive à une telle poursuite; tandis qu'il ne fut réellement qu'une déférence provisoire à un vote antérieur du Conseil, déjà moralement engagé alors envers M. Liouville^ auquel je crus devoir ainsi épargner aucune apparence de concurrence. C'est pourquoi, afin que cette discontinuité accidentelle ne fasse point oublier ou méconnaître la suite de mes efforts antérieurs, je crois actuellement nécessaire de rappeler spécialement au Conseil que la position de professeur d'analyse et de mécanique n'a pas cessé un seul instant de constituer le principal objetdemalégitime ambition. « Quelque honorable que soit sans doute ma position présente à l'École, elle offre, à mes yeux, de graves inconvénients qui ne me permettent point de la concevoir autre^ ment que comme un tieui eux provisoire. Le caractère précaire , inévitablement attaché à la nature temporaire de mes doubles fonctions, en remettant chaque année tout mon sort en question, ne constitue pas même la principale cause de cette résolution, quoique un tel défaut, peu sensible réellement pour ma position de répétiteur, doive nécessairement l'être beaucoup davantage pour celle d'examinateur, où je me trouve naturellement exposé, en raison même du bien que je m'efforce d'y faire, à d'énergiques et nombreuses oppositions, sans pouvoir guère compter que sur de vagues et nobles adhésions. Mais la parfaite confiance que m'inspire la sagesse reconnue d'un conseil qui saura toujours dignement apprécier le véritable but actuel d'une amovibilité, d'ailleurs, à mon gré, funeste en principe, dissiperait chez moi toute répugnance pour la conservation indéfinie d'une telle position, si un second obstacle, beaucoup plus réel, et que malheureusement le Conseil ne saurait écarter, ne me taisait une loi impérieuse de tendre sans rel&che vers la seule situation que j'aie constamment désirée.

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« Je veux parler de la continuité profondément pénible qu'exige, par sa nature, ma position présente, où je ne fais que passer périodiquement d'une fonction à une autre, sans que, depuis trois ans, il m'ait été possible de trouver même un seul mois de loisir suivi. Un tel mode d'existence, outre la gène excessive qu'il apporte à mes travaux personnels, auxquels je ne peux habituellement consacrer quelques instants qu'au détriment radical de ma santé, deviendrait sans doute bientôt, par une prolongation exagérée, éminemment dangereux, et hors de toute proportion avec mes forces réelles. C'est pourquoi, quelque prix que j'attache à conserver provisoirement la double fonction dont la confiance du Conseil m'honore chaque année, personne, assurément, ne devra s'étonner de mon infatigable persévérance à ten^ dre vers une situation à h fois plus fixe et moins rude, qui me lie à l'Ëcole par d'indissolubles relations.

c Quant à mes titres pour réclamer une telle améliora* tion, le Conseil les connatt maintenant assez pour que je puisse me dispenser de les signaler. Bien loin que mes travaux propres m'aient aucunement éloigné de semblables fonctions, il est, au contraire, notoire que, depuis vingttrois ans que j'ai quitté l'École comme élève, mon existence n'a pas un seul instant cessé d'être uniquement fondée sur l'enseignement mathématique, dans ses modes les plus variés et dans ses degrés les plus actifs. D'ailleurs, quelque peu de sympathie intellectuelle qu'on puisse éprouver pour des travaux exclusivement consacrés à la philosophie des sciences, il est, à mon gré, impossible d'y méconnaître des titres beaucoup plus réellement spéciaux à des fonctions didactiques, que si mon temps eût été, au contraire, absorbé par des mémoires particuliers sur divers points isolés de la science, puisque tout enseignement vraiment rationnel exige surtout la prédominance habituelle de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail. Enfin, une oc-

casion décisive a permis, il y a trois ans, de porter sur moi, à cet égard, un jugement direct et positif, indépendant de toute conjecture antérieure, par cela même que j*ai alors rempli, pendant deux mois, à la mort de mon illustre et malheureux ami M. Navier, les fonctions que je sollicite aujourd'hui ; en sorte que maintenant le Conseil possède, à ce sujet, tous les renseignements désirables : ce qui doit profondément distinguer ma candidature actuelle de toutes celles que j'avais tentées, peut-être trop prématurément, quand je ne pouvais être encore suffisamment connu.

« L'importance d'une telle occasion, où il s'agit vraiment pour moi de tout le reste de ma carrière, fera, j*espère, excuser, Général, l'étendue, inusitée peut-être, de ces explications sommaires, que je vous prie de vouloir bien soumettre textuellement au Conseil, en réclamant d'avance son indulgente attention pour cet indispensable éclaircissement.

« Daignez agréer. Général, l'hommage de la respectueuse considération de votre dévoué serviteur,

A. Comte,

répétitear d'analyse et de mécanique, et examinateur d'admission à l'École polytechnique. »

Une nouvelle vacance s'étant produite en 1840, il se mit derechef sur les rangs. Comme la nomination dépendait, en partie, de l'Académie des sciences, il écrivit au président de cette compagnie la lettre qui suit :

« Monsieur le Président,

« Dans ma dernière candidature pour la chaire d'analyse transcendante et de mécanique rationnelle, alors, comme aujourd'hui, vacante à l'École polytechnique, j'eus l'hon-

neur, il y a quatre ans (le lundi 19 septembre 1836), de soumettre à TAcadémie quelques respectueuses réclamations que cette illustre compagnie daigna écouter intégralement avec une bienveillante attention, quoiqu'elle; fussent entièrement dirigées contre l'esprit habituel de telles élections. En les reproduisant sommairement aujourd'hui, je dois d'autant plus compter sur une disposition non moins favorable, qu'une expérience décisive dont je parlerai ci-après, et qui alors n'avait pu avoir lieu, est venue confirmer, à mon avantage, l'exactitude de ces réflexions générales.

« N'ayant opéré, pendant un siècle et demi, d'autres élections que celles de ses propres membres, l'Académie a dû être spontanément entraînée, par Firrésistible ascendant d'une telle habitude, à transporter ensuite le même esprit . à tous les autres choix dont elle a été successivement investie dans le siècle actuel, en jugeant aussi les professeurs, comme les académiciens eux-mêmes, d'après la considération prépondérante des mémoires spéciaux relatifs à des points particuliers de la science. Or, cette disposition, trèsrationnelle à l'égard des choix purement académiques, du moins jusqu'à ce que la constitution de l'Académie s'adapte plus complètement aux besoins actuels de l'esprit humain, devient, au contraire, j'ose le dire, essentiellement empirique, quand on l'étend abusivement à des élections d'une tout autre nature, auxquelles devrait présider un tout autre esprit. Une aussi sage compagnie n'a certainement besoin que d'être franchement avertie à ce sujet, pour se tenir désormais suffisamment en garde contre l'entraînement involontaire de ses propres antécédents, afin que le public impartial et éclairé ne puisse point lui reprocher de ne connaître qu'un seul mode immuable d'apprécier les hommes, ' à quelques destinations diverses qu'il s'agisse de les appliquer. Si l'Académie, comme le sont ailleurs d'autres cor-

porations suivantes, était directement investie du droit de dépntation k nos assemblées nationales, elle ne continuerait point, sans doute^ à prendre encore la considération des mémoires académiques poor mesure essentielle de la sagacité politique. Appliqué à la sagacité didactique, cet aveugle usage n'y est pas, au fond, plus conforme à Tharmonie nécessaire entre les moyens et la fin.

< D'éclatants exemples qu'il serait superflu de citer, ont nettement prouvé, de nos jours, surtout dans l'histoire de FËcole polytechnique, qu'une éminente aptitude au perfectionnement isolé de divers sigets scientifiques était pleinement conciliable avec une radicale inaptitude à tout enseignement rationnel, non-seulement oral, mais encore écrit. Cette irrécusable observation sera aisément eipliquée par tous ceux qui auront convenablement approfondi la théorie de l'enseignement, où l'esprit d'ensemble devient spécialement indispensable, puisqu'il y faut surtout la considération habituelle du caractère fondamental de la science, de l'exacte coordination de ses diverses parties et de ses rapports essentiels avec le reste du système scientifique. Sst-il donc surprenant que cet esprit d'ensemble, sans être rigoureusement incompatible avec l'esprit de détail qui doit ordinairement présider aux travaux académiques proprement dits, accompagne toutefois très-rarement l'aptitude aux recherches spéciales, presque toujours concentrées sur des points de doctrine isolés, dont la préoccupation continue doit disposer à oublier ou à négliger les autres éléments de la science? Aussi, quoique n'ayant pas composé de m^moire^ et ayant dirigé tous mes travaux vers la philosophie des sciences positives, j'ose croire que mes titres sont réellement beaucoup plus spéciaux pour une candidature non académique, mais didactique, que si j'eusse employé autant de temps et d'efforts à perfectionner les connaissances de détails. Ceux mêmes, parmi les juges

POSITION MATÉRIBLLF. 243

compétents, «niquels mes redierches inspirent te moins de sympathie, ne sauraient méconnaître que les trois premiers Toiomes de mon Traité de philosophie poHtive sont éminemment propres, par leur nature, à déterminer péremptoirement si leur auteur possède ou non la capacité didactique, pour laquelle la plupart des mémoires ne peuvent, au contraire, iournir que des indications vagues, indirectes, fort équivoques et souvent trompeuses.

« Si Fesprit philosophique, en tant que distinct de l'esprit purement scientifique, est généralement indispensable à tout enseignement rationnel, aucun autre cas ne saurait, œ me semble, plus impériausement exiger une telle condition fondamentale que celui dont il s*agit ici, vu l'importance supérieure de cette chaire transcendante, destinée surtout à faire nettement ressortir les conceptions principales de la sience mathématique, Tintime solidarité de ses diverses parties essentielles, et l'ensemble de ses vraies relations avec les différentes branches de la philosophie naturelle. Beaucoup déjuges compétents qui ont pu convenablement observer, soit en lui-même, soit dans ses résul^ tats ordinaires, le système actuel de l'École polytechnique, y déplorent avec raison l'abus des habitudes algébriques trop exclusives, qui disposent à mal concevoir la relation générale de l'abstrait au concret, une vicieuse prépondérance des signes sur les idées, qui tend bien plus à orner la mémoire qu'à exercer le jugement, enfin un penchant trop commun h faire prévaloir la considération isolée de l'instrument analytique sur celle des phénomènes dont il est éminemment destiné à perfectionner Tétude rationnelle ; d'où résultent trop fréquemment de graves altéra^ tions à l'heureuse influence, pratique ou théorique, de cette belle institution. Or, de tels dangers exigent évidemment l'introduction directe de l'esprit philosophique, qui ne sacrifie plus l'interprétation concrète des formules à leur

contemplation abstraite^ et qui, toujours préoccupé de la considération approfondie de Tensemble de l'étude de la nature, sache enfin disposer les jeunes intelligences à sentir judicieusement la vraie destination de l'analyse mathématique, tout en faisant dignement ressortir ses éminents attributs.

« Telles sont les indications préliminaires, relatives à l'appréciation spéciale pour ma candidature actuelle, de mes travaux écrits que chaque juge peut directement examiner. Quant à mes titres pratiques, je dois d'abord rappeler que, depuis vingt-quatre ans, mon existence n'a jamais cessé de reposer uniquement sur l'exercice le plus actif et le plus pénible de l'enseignement mathématique, dans tous les modes et à tous les degrés dont il est suscep«> tible ; en sorte que je ne saurais craindre, sous ce rapport, aucune concurrence quelconque. Attaché depuis huit ans à l'École polytechnique, j'y ai été inopinément conduit par mes devoirs, aussitôt après avoir échoué dans ma candidature de 1836, à remplir provisoirement, pendant deux mois, les éminentes fonctions que je sollicite aujourd'hui. La manière dont je m'en acquittai est maintenant devenue tellement notoire, que les juges même les plus mal disposés envers moi n'hésiteront pas, j'espère, à reconnaître l'imposant témoignage qui en résulte en ma faveur. Qu'il me soit permis, à ce sujet, de rappeler spécialement l'irrécusable sufitage d'un illustre savant' dont l'Académie, comme l'École polytechnique, déplorera longtemps encore la perte prématurée, et qui, alors directeur des études de cette école, avait personnellement assisté à beaucoup de mes leçons; je n'oublierai jamais le zèle généreux avec lequel sa rare et scrupuleuse loyauté, surmontant sa modeste réserve habituelle, lui lit une loi de proclamer

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