‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 30 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Témoignages.

Par ce titre, j'entends les approbations que des personnes considérables dans les sciences et dans les lettres donnèrent publiquement à l'œuvre de M. Comte. Quand, dans sa jeunesse, il fit l'exposition orale de la philosophie positive, il eut entre autres pour auditeurs, Fourier, le géomètre; de Blainville, le biologiste; Broussais, le médecin. Leur présence attestait l'intérêt qu'ils portaient au jeune professeur; elle atlestait qu'ils avaient été frappés de la nouveauté de ses idées; mais cela n'allait pas plus loin; jamais du suffrage muet de leur présence ils n'ont passé au suffrage publié de leur approbation; pourtant M. de Blainville le citait souvent dans ses cours comme une autorité quant aux idées générales en biologie. Après ce premier succès, la philosophie de M. Comte chemina sans doute en France, puisque la vente du livre fut régulière^; mais elle chemina sourdement et sans rencontrer quelques jugements favorables ou quelques adhésions qui attirassent les regards. Il n'en fut pas de même en Angleterre; là, à des époques diverses, trois personnes éminentes, MM. Brewster,

1. Aujourd'hui cet ouvrage ne se trouve plus dans )a librairie. On ne le rencontre que par hasard dans des ventes; et alors il se paye un prix exorbitant. Bien ne serait plus utile qu'une nouvelle édition; elle satisferait à un besoin manifeste parmi les hommes studieux.

26â DEUXIÈME PARTIE.

J. Stuart Mill et miss Martineau, recommandèrent l'œuvre de M. Comte à Tattention de leurs compatriotes, faisant ressortir, l'un le côté scientifique, l'autre le côté philosophique, et la troisième le c6té social. Il faut remarquer que rien de pareil ne s'est manifesté ni en Allemagne, ni en Espagne, ni en Italie.

M. Brewster (je ne voudrais pas qu'on inférât un seul moment de ce que je viens' de dire, qu'il est un partisan de la philosophie positive, il ne l'est aucunement, et Ton va voir quelle sorte de témoignage il rend à M. Comte), M. Brewster est un physicien célèbre par de belles découvertes, surtout en optique. Nul n'est plus compétent que lui pour apprécier M. Comte dans la partie relative aux sciences mathématiques et physiques. Et de fait, quand il consacra dans la Revue (t Edimbourg ^ t. LXVII, p. 271^ juillet 1838, un article fort élaboré au Cours de phUosophit positive^ ce cours n'était pas arrivé au delà de ce qui faisait le domaine plus spécial des travaux de M. Brewster, qui avait entre les mains les deux premiers volumes ; ces deux volumes renferment la mathématique, l'astronomie et la physique.

« Nous aurions voulu, dit M. Brewster, placer sous les yeux de nos lecteurs quelques échantillons de la manière dont Tauteur traite ces sujets difËiciles et profondément intéi'essants, de son éloquence simple mais puissante, de son admiration enthousiaste, de sa supériorité intellectuelle, de son exactitude comme historien, de son honnêteté comme juge, de son dégagement absolu de tous préjugés personnels et nationaux. Le lecteur sent à chaque endroit qu'il est conduit à travers le labyrinthe des découvertes astronomiques par un guide sûr et habile qui en a lui-même parcouru les détours et remarqué les difficultés; et le philosophe qui a vieilli au service de la science souhaite d'avoir un tel historien pour raconter ses travaux, et un tel arbitre

téMOIGNÂGES. 863

pour en apprécier la valeur (p. 292). > Certes^ quand un homme tel que M. Brewster souhaite d'avoir pour historien et polir arbitre un homme tel que M. Comte, II donne à son approbation le plus haut caractère qii'ellé puisse atteindre. Aussi ne citerai-jé rien de plus ; seulement, pour compléter l'idée qù*orl doit avolf de l'article de M. Brewster, je rapporterai les éloges qu'il accorde à un travail contesté de M. Comte, la critique qu'il fait du chapitre de l'optique et la réprobation qu'il inflige aux opinions antithéologiques.

Le travdil bontesté est le Mémoire dans lequel M. Comte a tenté de donner un slppul mathématique à la cosmogonie de Laplace *. Dans cette cosmogonie, on suppose que le soleil, à l'origine, occupait l'espace jusqu'à ce qui est aujourd'hui la plus lointaine planète; et que, se refroidissant, il laissa se séparer de lui successivement des masses de matières qui formèrent les planètes Tune après l'autre. M. Comte chercha pai* le calcul Quelle aurait été la vitesse de rotation du soleil à chacune de ces séparations : il la trouva peu différente de la vitesse qu'ont effectivement les planètes séparées. M. Brewster analyse avec complaisance ce mémoire, et, qiiand il a terminé son analyse, il ajoute : « Par la même vue, notre auteur est conduK à la conclusion que notre monde est maintenant aussi complet qu'il peut ôlre, parce que l'étendue effective de chaque atmosphère est parvenue au-dessous de la limite mathématique qui résulte delà rotation correspondante, de sorte que toute nouvelle formation est absolument impossible. De là il infère que notre système est désorîLais aussi stable au point de vue cosmoiogique qu'il l'est au point de vue mécanique. Mais, malgré cette coïncidence, ni l'une ni Tautre de ces

1. Je lis dans une note de miss Ifartfneau {fhêponHvë Philosùphy, etc. , t. II, p. 212), que, d'après M. Nichol, astronome anglais, une vérification de cette hypotnëse ne peut être obtenue par les révolutions des planètes.

deux espèces de stabilité ne peut être regardée comme absolue. Par la résistance continue du milieu général qui occupe l'espace, notre globe retournera inévitablement à Tat* mosphère solaire dont il provient; jusqu'à ce. que, par une nouvelle dilatation de la masse centrale, il soit de nouveau lancé dans l'espace pour passer à travers la même carrière de changements que ceux qui furent précédemment parcourus (p. 300). »

Dans cette appréciation où M. Brewster se montre constamment plein d'admiration pour l'auteur, pour la nouveauté de ses idées, pour la force et la sagacité de son esprit, pour l'importance de ses résultats, il ne fait d'excep* tion qu'au sujet de l'optique : « Après avoir arrangé les sciences physiques dans l'ordre suivant : barologie, tbermologie, acoustique, optique et électrologie, notre auteur procède, en des leçons séparées, à donner une idée générale de chacune de ces branches. Ces leçons portent la marque de la sagacité qui caractérise chaque partie de l'ouvrage^ et contiennent des discussions de grande valeur et des enseignements d'un haut intérêt. Cependant il nous faut avouer que nous avons lu sans aucune satisfaction la leçon sur l'optique. C'est un maigre extrait de l'histoire passée et récente de la science, parcourant, en une notice superficielle et sans aucune louange équivalente, les splendides découvertes de ses propres compatriotes (Malus , Arago, Biot et Fresnel). Bien qu'on y trouve çà et là des observations justes et sagaces, cependant nous ne pouvons nous défendre de la conviction que notre auteur n'est qu'imparfaitement au courant des récentes acquisitions de Toptiquet, et cette opinion est confirmée par ses attaques répétées contre la théorie de l'ondulation, qu'il représente comme une idée fantastique et propre uniquement à empêcher le progrès des légitimes découvertes. Cette grave erreur, que nous n'aurions pas attendue d'un aussi solide

raisonneur, provient de deux causes : Tune est qu'il exclut comme non scientifiques toutes les hypothèses qui portent sur le mode de producticm des phénomènes; Tautre, qu'il n'a pas connaissance du pouvoir actuel ^u*a la théorie de l'ondulation pour prédire les phénomènes aussi bien que pour les expliquer.... Bien que la théorie de l'ondulation admette un éther invisible, intangible, impondérable, inséparable de tous les corps, et s'étendant depuis notre œil jusqu'à la dernière limite du ciel étoile, néanmoins, en tant qu'expliquant des phénomènes infiniment complexes et autrement inexplicables, et prédisant des faits d'une suprême importance^ elle doit contenir, parmi ses suppositions, quand bien même elle serait fausse comme théorie physique, quelque principe qui est inhérent à la cause réellement productrice de la lumière, et qu'on ne peut en séparer. Dans cette limite, elle mérite d'être adoptée en qualité de précieux instrument de découverte, et d'être admirée comme une conception philosophique aussi ingénieuse que féconde (p. 305-306). »

Cette critique, dont le jugement appartient aux physiciens, ne change rien à l'imposante valeur du témoignage de M. Brev^ster en faveur de M. Comte. Il demeure établi que les deux premiers volumes, les seuls qui fussent entre les mains de M. Brewster» étaient hautement appréciés en Angleterre, et que l'un des hommes les plus éminents danir les sciences physico-mathématiques reconnut en M. Comte le digne historien qui sait juger et faire juger ce qu'il raconte ; et ce qu*il raconte, ce sont les grandes découvertes et les grandes théories. Mais voyez les discordances de l'esprit contemporain : tant qu'on est sur le terrain des sciences positives, le concert de ces deux hommes, Brewster et Comte, est complet : mêmes méthodes et mêmes principes. Qu'on fasse un pas de plus, et que de la sience particulière on s'élève à la science générale ou philosophie , aussitôt le

concert cesse, et M. Brewster, tout en admirant le savant, réprouve sans ménagement le philosophe qui conçoit et expose ia constitution du monde comme désormais impénétrable à toute idée théologique : • Il faut informer rtos lecteurs que M. Comte est professeur à TÉcole polytechnique, et féliciter notre pays de posséder des institutions qui empêchent de pareilles opinions d'empoisonner les sources de hrislruction morale et religieuse (p. 278). »

M. Brewster félicite son pays de ce qu'un homme qtii professerait des opinions analogues à celles de M. Comte ne puisse pénétrer dans l'enseignement public. Moi, au contraire , je félicite le mien que de pareilles opinions ne soient pas une cause d'exclusion. Non pas que M. Comte, abusant de l'enseignement qu'il était chargé de donner, ait jamais mêlé aux leçons mathématiques des leçons de philosophie positive ; en chaire et dans ses leçons particulières, il était rhomme de sa chaire et de sa leçon, et non celui de sa doctrine propre. Mais ce que je veux mettre en lumière, c'est qu'en France alors on pouvait et depuis on a continué de pouvoir se mettre, par des écrits publics, en dehors des conceptions théologiques sans soulever dans le milieu social aucune de ces réprobations qui terrassent un homme. A la vérité, dans ses péripéties révolutionnaires, la France a en des élévations et des abaissements ; elle n'a pas toujours su garder toute cette sotamede liberté qui est une des conditions essentielles de la plénitude de la vie sociale moderne, et là-dessus l'Angleterre peut lui en remontrer. Mais, k son tour, pour la liberté philosophique, la France peut en remontrer à l'Angleterre ; liberté d'une importance infinie aux yeux de qui en voudra considérer toutes les connexions, et qui sans doute est cause que le centré de révolution et de rénovalicin est pIuS eti France qu'en Angleterre '.

1. Il est juste de dire que, depuis le temps où écrivait M. Brewsler, la liberté philosophique a fait de notables progrès en Angleterre.

TÉifOIGNÀGES. 267

De telles distinctions entre le savant et le philosophe ne sont pas à Tusage de J. Stuart Mill. Pour Ibi les deiix se confondent en un seul; car ce qui fait chez M. Goînte la puissance et la fécondité de la science» c*est la philosophie ; et ce qui fait la puissance et la fécondité de la philosophie, c'est la science. Gomme tous ceux qui ont prêté l'oreille aux enseignements de M. Comte, il y trouva la méthode et la disciplina, le lien des idées dispersées, la raison de l'histoire et la suprême généralité que comporte l'esprit moderne.

M. J. Stuart Mill, auteur d'un traité d'économie politique et d'un livre récent sur le gouvernement représentatif, l'est plus anciennement d'un Système de logique {aSyslem oflogic^ Londres, 1843, 2 vol.) qui a eu un très-grand succès, et qui Ta placé parmi les premiers entre les philosophes anglais. C'est là qu'il a pris parti ouvertement pour M. Comte, écrivant ces lignes caractéristiques : c Depuis un petit nombre d'années, trois écrivains profondément versés dans chaque branche de la science physique , et non sans habitude dé porter leurs spéculations dans des départements encore plus élevés de la connaissance , ont fait dés tentatives d'inégal mérite, quoique toutes d'un très-grand mérite, pour créer une philosophie de l'induction : Sir John Herschel» dans son Discours sur l'étude de la philosophie natwrelley M. Whe^el, dans son Histoire et philosophie des scieuces inauditives, et le plus grand de tous, M. Auguste Comte, dans son Cours de philosophis positive, ouvrage qui n'a besoin que d'être mieux connu pour en placer l'auteur dans la plus haute classe des penseurs européens (t. I, p. 346). >

Ces expressions le plus grand de tous flattèrent singulierrement M. Comte ; elles étaient la première récompense publique qu'il recelait de ses longs et difficiles labeurs ; et cette récompense fut vivement sentie. Pour la première fois l'homme était pris tout entier; H. Brewster avait rendu

â68 DEUXIÈME PARTIE.

justice au savant; M. Mill rendait justice au philosophe, au créateur de la philosophie positive.

Dans tout le reste de l'ouvrage M. Mill ne change pas de ton, et son admiration est consignée en divers passages : « Le Cours de philosophie positive, ouvrage que je regarde comme, de beaucoup, le plus grand qui ait été produit par la philosophie des sciences. » Et plus loin : « Les admirables spéculations de M. Comte.... » Et plus loin encore : « L'ouvrage vraiment encyclopédique de M. Comte (t. I, p. 4âl, 423 et 540). » c Une erreur S qui a l'apparence (je suis persuadé qu'il n'y a que l'apparence) d'être soutenue par un aussi grand penseur que M. Comte (t. II, p. 8). >

M. Mill donne son adhésion aux lumineuses explications par lesquelles M. Comte, restreignant les mathématiques au domaine physique, montre qu'à peine applicables encore un peu en chimie, elles cessent de l'être pour la biologie et la sociologie : c La simple mention des causes générales qui rendent les principes et les procédés mathématiques si prépondérants dans les sciences déductives où sont fournies des données numériques précises, est tout ce que je veux pour le moment; renvoyant le lecteur qui désire une information complète sur ce grand sujet, aux deux premiers volumes du traité systématique de M. Comte. Dans le même traité et plus particulièrement dans le troisième volume, sont pleinement discutées aussi les limites nécessaires de l'application des principes mathématiques à Tamélioration d'autres sciences.... M. Comte l'observe très-bien, les solutions mathématiques des questions physiques deviennent d'autant plus difficiles et imparfaites que ces questions se dégagent davantage de leur caractère abstrait et hypothétique et s'ap-

1. Il s'agit des couleurs spécifiques, dont M. Comte croit qu'Q Défaut pas rechercher la cause, et que M. Mill croit qu'on peut traiter comme on traite les différences de sons, rattachées, elles, à des causes déterminées.

TËMOIQNÂQES. 269

prochent plus près da degré de complication réellement existant dans la nature (t. Il, p. 179). »

M. Mill demeure, philosophiquement, dans une complète indépendance à Tégard de M. Comte; ce qui ajoute du prix à son adhésion sans la compromettre. C'est en vertu de cette indépendance qu'il combat Topinion de M. Comte sur la psychologie. Après avoir exposé que, suivant M. Comte, chaque état mental est un état cérébral, que par conséquent il y a des lois du cerveau et non des lois de l'esprit, et que la science mentale est une simple branche, quoique la plus haute et la plus abstruse , de la physiologie, il igoute : < C'est ce qu'on doit comprendre que M. Comte veut dire quand il réclame • la connaissance scientifique des phéno< mènes moraux et intellectuels pour les seuls physiologistes, non-seulement déniant à la psychologie ou philosophie mentale proprement dite le caractère de science, mais encore la plaçant, quant à la nature chimérique de son objet et de ses prétentions, sur le même niveau que l'astrologie. Mais , après que tout ce qui peut être dit l'a été , il demeure incontestable chez M. Comte et chez les autres, qu'il existe des uniformités de succession entre des états mentaux, et que ces uniformités peuvent être constatées par Tobservation et l'expérience. En outre, même s'il devenait plus certain qu'il ne l'est, je crois, maintenant, que tout état mental a un état nerveux pour antécédent immédiat et pour cause prochaine, néanmoins personne ne peut s'empêcher de reconnaître que nous sommes dans une complète ignorance de ce qui caractérise ces états nerveux. Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas espérer de savoir en quoi Tun diffère de l'autre, et notre seul mode d'en étudier les successions ou coexistences doit être d'observer les successions et coexistences des états mentaux dont ils sont supposés être les générateurs. Les successions qui se passent entre les phénomènes jfnentaux, ne se laissent donc pas dé-

170 DSUXIÈIIE PARTÎË.

duire des lois physiologiques de notre organisation nerveuse; et toute connaissance réelle sur leur compte doit continuer pour longtemps, sinon pour toi]uourSy à être cherchée dans l'étude directe, par observation et par expérience, des successions mentales elles-mêmes. Puisque Tordre des phénomènes mentaux doit être étudié en luimême et non inféré des lois de quelques phénomènes plas généraux, il y a une science de l'esprit distincte et séparée (t. II, p. 499). »

Je ne puis m'empêcher d'indiquer aussi ma pensée en ce grave débat. Les phénomènes mentaux ont leur siège, cela est indubitable, dans le système nerveux; par conséquent ils appartiennent à la physiologie; en cela je suis de l'avis de M. Comte. Mais, faisant partie de la physiologie à ce point de vue, en font-ils partie à tous les points de vue? Si l'on prend, dans le Système de phUasopIiie positive^ lea passages od M. Comte expose les théories de Gall, si on le voit, dans la correspondance avec M. Mill, s'efforcer de redresser Véducation psychologique de ce dernier, en lui conseillant d'étudier la phrénologie, si enfin on arrive au tableau cérébral par lequel il a prétendu donner une consistance définitive à la division en facultés et à leur localiaation, on reconnaît que c'est à la phrénologie qu'il immole la psychologie. On trouvera, dans la troisième partie du présent livre, une discussion sur ce si:ûet ; pour le moment, je me borne à dire que je me range, quant à la phrénologie, complètement à l'avis de M. Mill; après Vexposé des conceptions phrénologiques, fût-il fondé en réalité, une foule de questions que la phrénologie n'a jamais ni abordées ni pu aborder, resteraient entières, et à plus forte raison le restent-elles puisqu'il est erroné. . Mais, la phrénologie étant mise hors de cause, M. Mill a deux arguments pour 6ter à la physiologie cérébrale l'étude des phénomènes psychologiqjLies et pour en faire

TÉMÛTGHAfifiS. 271

un domaine indépendant : le premier, c'estqu'on ne connaît pi ne cpnnattra jamais sans doute les différents ét^ts de la substance nerveuse qui répondent aux différents modes de la fonction i^erveuse ; le second argument est que les successions qui se passent entre les phénomènes mentaux ne se laissent pas déduire des lois physiologiques de notre organi^ satian nerveuse. Ceci a besoin d'explication. Tout ce qui est fonction nerveqse centrale appartient à l'encéphale. On peut, ^i Ton veut, ^e cet ensemble isoler Faction de transmission de la volonté et des sensations, les actions chimico- vitales, l^s actions réflexes e| tout ce qui unit l'encéphale à la nutrition et à la reproduction ; il reste un groupe considérable qui renferme les passions et l'intelligence. Ce groupe, on le scinde de nouveau pour ne garder que l'étude de l'intelligence ; mais cette intelligence est liée à une portion du cerveau, suit le développement de cet organe dans l'échelle des êtres et dans l'évolution des âges, est troublée par les lésions de diverses! natures, et se pervertit dans la folie* Elle tient donc de toute part à la physiologie.

Ce sont là les conditions physiologiques de la pensée, n^ais ce ne sont pas les Iqis de la pensée. Les conditions physiologiques de la pensée s^ppartienqent sans conteste à la physiologie ; les lois de la pensée ne lui appartiennent pas, actuellement du moins, vu que nous ne possédons pas d'intermédiaire qui nous conduise des conditions aux lois. Nous somme? certains qq'il y a une liaison, mais celte liaison est inconnue ; et, pour la maintenir toujours présente à l'esprit, je donne à la psychologie pour synonyme le nom significatif de lois physiologiques de la pensée. Toutefois, étapt reconnu que ces lois ne peuvept être étudiées que directement dans leur manifestation et, comme dit M. Mill, par observation et expérience, il deoieure qu'il y a une s^iepçe d^ 1^ pensée, de l'esprit) comme on voudra dire, qui doit être traitée en ell&-méme.

Mais, lors même qu'on aura trouvé, si on le trouve jamais, le passage des conditions physiologiques de la pensée à ses lois physiologiques, il n'en faudra pas moins traiter en ellemême cette science pour une raison plus profonde et qui, méconnue, jette une perpétuelle confusion. C'est que, véritablement, la psychologie, telle qu'elle vient d'être déQnte, ne peut être conçue que d'après le développement total de l'humanité dans toutes les voies scientiGques. Elle fait donc partie intégrante d'une théorie générale de l'homme, qui ne vient qu'après toutes les sciences et dans laquelle la biologie apporte seulement un très-important contingent. De la sorte, d'une part on évite la contradiction implicite et funeste à toute la méthode de mettre, avec la biologie et au sein de la série, des notions qui sont les plus générales, dans la forme du moins, et qui dominent par là tout le système intellectuel ; et, d'autre part, on complète la philosophie positive qui, jusque-là, reste un cercle non fermé. De tout cela, il sera plus amplement question dans le dernier chapitre de la troisième partie, qui est intitulé conclusion.

Je continue à citer M. Mill : < La principale visée de la spéculation historique en France, depuis ces dernières années, a été de discerner la loi de la série. Mais, tout en reconnaissant avec satisfaction les grands services rendus à la connaissance historique par cette école, je ne puis pas ne pas lui imputer (à la seule exception de M. Comte) d'avoir commis une méprise fondamentale sur la vraie méthode de la philosophie sociale. La méprise consiste à supposer que l'ordre de succession que nous parvenons à signaler entre les différents états de société et de civilisation, quand même cet ordre serait plus rigoureusement uniforme que les faits n'ont montré qu'il ne l'est, puisse jamais équivaloir à une loi naturelle. Ce ne peut être qu'une loi empirique. La succession des états de l'esprit humain et de la société humaine ne peut avoir une loi indépen-

dante qui lui soit propre^ elle dépend nécessairement des lois psychologiques et éthologiques qui gouvernent l'action des circonstances sur Thomme et de l'homme sur les circonstances (t. II, p. 590). »

Ce qui le frappe, c*est la force et la nouveauté des aperçus, c M. Comte expose, avec sa sagacité et son sens critique habituels un des grands principes de la science sociale, aussi important que négligé dans ces derniers temps ; à savoir la corrélation nécessaire entre la forme de gouvernement existant dans nos sociétés et l'état de civilisation contemporaine : loi naturelle qui écarte comme sans fruit et sans valeur les interminables discussions et les innombrables théories touchant les formes de gouvernement considérées abstraitement (t. II, p. 598). »

Enfin il célèbre avec un véritable entraînement d'enthousiasme la grandeur de la philosophie nouvelle dans ses applications à l'histoire et aux destinées de l'humanité : < L'investigation que je me suis ainsi efforcé de caractériser (l'enchaînement des états de civilisation) n'a été systématiquement tentée jusqu'aujourd'hui que par le seul M. Comte. Ce n'est pas ici que peut être entrepris un examen critique des résultats de ses travaux, lesquels d'ailleurs ne sont, comparativement, que dans leur commencement ; mais ses ouvrages sont la source unique à laquelle le lecteur puisse recourir pour trouver des exemples pratiques de l'étude qu'on doit faire des phénomènes sociaux d'après les vrais principes de la méthode historique. De cette méthode, je n'hésite pas à le dire, ils sont le vrai modèle ; quant à la valeur de ses conclusions, c'est une autre ques-* tion et sur laquelle ce n'est pas ici le lieu de prononcer.

« Quelle que soit la décision de juges compétents sur les

résultats obtenus par tout investigateur isolé, la méthode a

été trouvée par laquelle, avec le temps, on constatera un

nombre indéfini de lois dérivées, tant pour l'ordre social

s 374 DEUXIÈMB PARTIE.

que pour le progrè$ social. A leur tour, ces lois permettront non-seulement de plonger le regard loin en arant dans rhi9toire à venir de la race humaine, mais de déterminer de quels moyens artificiels il faut se servir et dans quelles limites pour accélérer le progrès naturel en tant qu'il est bienfaisant; pour compenser les inconvénients et désavantages qui peuvent y être inhérents ; et pour se garder contre les dangers ou accidents auxquels notre espèce est exposée par les stages nécessaires de sa progression. De tels enseignements pratiques, fondés sur le plus haut département de la sociologie spéculative, formeront la part la plus noble et la plus bienfaisante de l'art politique.

t De cette science et de cet art, les fondations commencent à se poser, cela est évident; et les esprits les plus puissants et les plus accomplis de Fàge présent se tournent noblement vers cet objet, devenu le point où convergent maintenant les tendances spéculatives du genre humain. Pour la première fois les plus grands penseurs scientifiques se sont fixé pour but de trouver la connexion théorique des faits de l'histoire universelle; pour la première fois il est reconnu qu'aucune doctrine sociale n'a de valeur si elle n'expUque l'ensemble et chaque partie de l'histoire, dans la limite des données existantes, et qu'une philosoptiie de l'histoire est à la fois la vérification et la forme initiale de la philosophie du progrès social.

< Voilà les efforts qui, pour la construction d'une philosophie de l'histoire, se font chez toutes les nations les plus cultivées, et commencent à se faire même en Angleterre, la dernière d'ordinaire à adopter ce qui ne naît pas dans son propre sein. S'ils doivent être dirigés et contrôlés par ces vues sur la nature de l'évidence sociologique que j'ai essayé d'exposer, mais qui, à ma connaissance, n'ont d'exemples que dans les écrits de M. Comte, ils ne peuvent manquer de produire un système sociologique laidement

TÉlfOIONAOBS. 275

distinct du caractère Tagoe et conjectural de toutes les tentati?es antécédentes, et digne enfin de prendre place parmi les sciences établies. Quand ce temps Tiendra, aucune branche importante des affaires humaines ne sera dès lors abandonnée à Tempirisme et aux aperçus non scientifiques ; le cercle du savoir humain sera complet, et il ne recevra plus d'accroissement que par une perpétuelle expansion procédant de l'intérieur (t. II, p. 610-612). »

Je n'ai pas besoin de faire valoir ces passages; ils parlent d'eux-mêmes et donnent la mesure des lumières que M. Mill trouva dans la nouvelle philosophie, de Tadmiration qu'elle suscita en lui^ de la reconnaissance qu'elle lui inspira* Quand 11. Comte regut le Stfstème de logique à son apparition, il eat une satisfaction infinie à voir un esprit aussi ferme et aussi éclairé, un homme aussi aotorisé se ranger sans hésiter de son côté. D'ordinaire ce sont les gens jeunes qui se jettent dans les nouveantés, bonnes ou mauvaises; ceux d(«t rage est mûr et la position faite, soit qu'ils craignent de la compromettre, soit surtout qu'ils ne veuillent plus désapprendre et apprendre, refusent de se déclarer. Mais, devant les enseignements qui lui arrivaient de l'autre côté du détroit, cette indocilité fut étrangère à M. Mill. A ce moment même, M. Comte était en proie à de cruelles préoccupations, menacé de perdre sa place, qu'il perdit en effet; mais il confesse que la lecture du livre de Mill (ùt une distraction à ses inquiétudes.

Je manquerais à mon rôle d'historien si je ne foisais remarquer l'importante réserve que M. Mill consigne. La mé^ thodey dit-il, est im modèfe; la valeur des canduiiom tirées par M. ConUi est à discui^r. Ici il ne s'explique pas davantage; mais on sait, pour ne citer que quelques points considé^ râbles, qu'il différait avec M. Comte sur Téconomie politique, sur la condition des femmes, sur le gouvernement représentatif. Sans entrer dans l'examen des points ici

rappelés, je loue la fermeté philosophique de M. Mill, qui sut ne pas se laisser entraîner par l'ascendant de M. Comte au moment même où il Tadmirait le plus et dans la ferveur d*un nouvel adepte. Mais, pour que ces restrictions ne donnent lieu à aucune méprise, je noterai que l'accord sur la méthode est le nœud essentiel ; que les dissidences sur le reste, quelque importantes qu'elles soient, sont secondaires; que diverger sur Ja méthode c'est appartenir à deux philosopbies différentes, et que concorder sur la méthode c'est appartenir à une même philosophie.

Les services rendus à la science sociale sont dignement appréciés par un auteur anglais qui publia dans le British and fareign Review un article reproduit dans la Revue britannique^ août 1843; j'en extrais ce passage : « Plus nous examinons la condition présente des sciences, plus nous sommes frappés de la confusion qui y règne. Toutes ne sont pas avancées au même degré, et nous appliquons à chacune d'elles autant de méthodes différentes. Ainsi nous emploierons la méthode positive en astronomie, la méthode métaphysique en physiologie, la méthode surnaturelle en histoire ou sociologie ; voilà quel est le vice de notre éducation philosophique, voilà comme nous comprenons peu ce que c'est qu'une méthode scientifique. Trois au lieu d'une! De là la confusion et l'anarchie. Le remède à cet abus est de supprimer toutes ces différences et de ne procéder que d'une seule manière....

< Quand même M. Comte n'aurait fait que ce que nous venons d'exposer, la réduction de la pensée à une même méthode, il aurait déjà rendu un grand service à la philosophie. Ce n'est point une œuvre ordinaire que d'avoir découvert une loi aussi importante, divulgué le désordre qui règne dans les sciences et révélé ce que c'est que la méthode positive. Il a fait plus : il a montré qu'une science sociale est possible et qu'elle est susceptible d'être étudiée d'après

la mèmç méthode que les autres. II a aussi classé les diverses sciences, exposé la philosophie des mathématiques et esquissé une philosophie de l'histoire; mais à notre avis sa conception d'une science sociale est son plus beau titre de gloire. Jamais idée ne fut plus opportune; jamais chose ne fut d'un besoin plus pressant. Cette science sociale, notre époque l'appelle et la réclame. Les différents essais qui ont été tentés d'une philosophie de l'histoire et qui sont destinés à léguer à l'avenir les enseignements du passé, sont autant de témoignages qui prouvent le malaise de la génération présente, malaise occasionné par l'insuffisance de l'ordre de choses actuel. L'histoire est encore un monument hiéroglyphique du passé. Il nous faut le déchiffrer si nous voulons comprendre le présent et prédire l'avenir. La clef de cet hiéroglyphe reste à trouver. Les caractères sont là devant nos yeux, nombreux et pleins de choses instructives, mais il s'agit de pouvoir les lire. Quand un écrivain tel que Niebuhr ne trouve d'autre explication pour justifier la stabilité et les progrès de la puissance romaine que la loi de la destinée, quand dans les événements de ce monde il ne distingue que le doigt de Dieu, ne devons-nous pas travailler à dissiper ces idées fausses qui troublent et obscurcissent les esprits? Cherchons la clef de l'histoire et nous la trouverons. Une philosophie de Thistoire est chose nécessaire. Si la base que M. Comte a posée est bonne, son livre sera l'ouvrage le plus mémorable du dix-neuvième siècle ; il aura fondé une science et fourni la loi qui y préside. M. Comte sera en même temps le Bacon et le Newton de la science sociale. »

Dix ans après les explicites déclarations de M. Mill, en 1853, Miss Martineau entreprit de mettre aux mains de ses compatriotes, sous une forme condensée, le Système de philosophie positive (The positive philosophy of Auguste Comte freely translated cmd condensed^ 2 vol. Londres, 1853). Elle aussi

occupe eo Angleterre un rang émineot dans les lettres et la philosophie» et son renom s'est étendu sur le continent.

c II peut paraître étrange* dit-eUe» que, dans œ temps où la langue française est presque aussi fiunilière aux lecteurs anglais que la leur propre, j'aie employé bien des mois à rendre en anglais un ouvrage ne présentant pas de difficultés de langage, et connu sans doute de tous ceui qui étudient la philosophie. Quelque rare que soit la mention du nom de Comte en Angleterre, il n'est personne qui lise son grand ouvrage sans *ayoir dans Tesprit que tous ceux ou du moins la plupart de ceux qui ont ^outé quelque chose de substantiel k notre savoir depuis plusieurs années» le connaissent fort bien et lui ont des obligations qu'ils avoueraient avec reconnaissance, n'était la peur d'offenser les préjugés de la société où ils vivent. Nous ne pouvons porter le regard sur un côté quelconque du champ de la science sans voir les vérités et les idées que Comte a présentées, affleurant la surface ettacitement reconnues comme le fondement de tout ce qu'il y a de systématique dans notre connaissance. Tel étant le cas, il peut sembler un labeur inutile de mettre en notre langue un fonds certainement possédé par tant d*esprits qui guident et forment les vues populaires. Mais ce n'est pas sans raison que j'ai entrepris une œuvre si sérieuse, laissant de côté tant d'autres travaux qu'on jaugerait plus urgents.

< Un des motifs, non le principal, fut qu'il me semble peu loyal, par crainte ou indolence*, d'user, sans les recon* nattre, des avantages à nous conférés par Comte. Sa réputation est sauve sans doute; son ouvrage est sûr de recevoir un honneur mérité, plus tôt ou plus tard. Avant la fin du siècle , la société aura senti que cet ouvrage est une des premières couronnes de l'âge présent ; et le nom de son auteur prendra rang à côté des grands esprits qui ont illustré les époques précédentes. Mais il ne me parait

pas juste de participer aux retards delà rétribution ayournée, jusqu'à ce que Fauteur d'un si noble service ne puisse plus recevoir de nous ni reconnaissance ni honneur. C'est de notre part une immoralité d'accepter et d'employer le présent qu'il nous a remis en gardant un silence qui, de fait, est de l'ingratitude. Sa gloire, nous ne pouvons la partager, elle est sienne et incommunicable; mais nous pouvons partager ses épreuves et, en les partageant, les alléger. Il a les droits les plus forts à notre sympathie et à notre compagnie dans le discrédit populaire qui, dans ce cas conmie dans tous les cas de service social signalé, est réservé k l'initiateur et à l'initiation : sympathie et compagnie qui, je l'espère , seront d'autant plus efficaces que la connaissance de ce qu'a fait M. Comte se répandra davantage (Préface, p. i). »

On peut juger quel intérêt quelques hommes portèrent alors en Angleterre à la philosophie positive, par ce fait-ci que raconte Miss Martineau : Un anglais, M. Lombe, ayant appris que Miss Harriet Martioeau s'occupait d'un travail sur la philosophie positive, lui envoya, sans être d'ailleurs aucunement connu d'elle, 500 livres sterling pour subvenir aux frais du travail, offrant de faire davantage si cela était nécessaire (Préface^ p. x).

Dans un passage caractéristique de sa Préface, Miss Martineau refuse de faire entrer dans son œuvre de vulgarisation les théories de la Politique positive, et les œuvres subséquentes (Préface, p. i). Ce fut trèsHsage. Examinées à la lumière de la méthode de la philosophie positive, qui est leur critérium comme le nôtre, ces théories perdent Tautorité que le nom de celui qui les écrivit leur avait, d'abord et de confiance, conciliée.

Miss Martineau nous apprend qu'en Angleterre, comme nous le savons pour la France et comme cela est sans doute à des degrés divers pour le reste de l'Europe, il est une

foule d'esprits qui, ayant renoncé aux croyances théoiogiques sans les a^oir remplacées, se trouvent finalement déclassés. Le danger qui natt de là pour eux et pour la société, Miss Martineau le signale avec éloquence, et montre que ces esprits à qui , en général , tout retour vers l'état mental dont ils sont sortis est impossible , n'ont d'autre issue que du côté de la philosophie positive. Avec non moins d'éloquence, elle trace à grands traits les affinités de la nouvelle philosophie avec ces esprits, ses relations avec la situation générale, et le salutaire office que lui prépare le destin social en la faisant monter quand le reste descend. < La crainte suprême de quiconque a souci du bien des nations ou des races, c'est que les hommes ne soient laissés k la dérive faute d'un ancrage pour leurs convictions. Personne, je crois, ne met en question qu'aujourd'hui cette dérive n'emporte une très-large proportion de notre propre peuple. Avec douleur et effroi, nous voyons une multitude qui pourrait être parmi les plus sages et les meilleurs de nos concitoyens, s'éloigner pour jamais d'une espèce de foi qui, dans une période organique désormais épuisée, suffisait à tous; et cependant nul ne leur a offert et ils ne peuvent pas obtenir par eux-mêmes un terrain de conviction aussi ferme et aussi net que celui de nos pères dans leur temps. Les dangers moraux d'un tel état de fluctuation sont formidables, soit que. la transition d'un ordre de convictions à l'autre dure longtemps ou dure peu. L'œuvre de M. Comte est incontestablement le plus grand effort isolé qui ait été fait pour obvier à ce genre de péril; et ma profonde persuasion est qu'on y trouvera le remède d'une foule d'aberrations , de spédulations malsaines , de scepticisme sans réflexion ou sans frein, d'incertitude morale et de découragement. Quoi que d'ailleurs on puisse penser de l'ouvrage, on ne niera pas qu'il met en lumière avec un jugement aussi sain que sagace les fondements de la connaissance

TËMOIONâGËS. . 281

humaine, son objet réel et sa portée, et qu'il établit la vraie filiation des sciences dans les limites de son propre principe. Quelques-uns pourront souhaiter d'intercaler ceci ou cela; d*autres voudront amplifier et peut-être faire des transpositions dans les plus obscures retraites du grand édifice. Mais ceux qui contestent la vérité générale de l'exposition appartiennent à une autre école ; ils laisseront l'ouvrage de cAté et feront comme s'il n'avait jamais existé. Ce n'est pas pour eux que j'ai travaillé, mais pour des hommes d'étude qui ne sont pas des hommes d'école, et qui, ayant besoin de convictions, savent le mieux celles qui leur conviennent. Cette exposition delà philosophie positive une fois déployée sous leurs yeux, ils trouveront; j'en suis convaincue, un arrêt pour leur pensée, un point déraillement pour leurs spéculations dispersées, etpeut-étre une base immuable pour leurs convictions intellectuelles et morales. Le moment viendra où l'ouvrage de M. Comte sera discuté par rapport aux manques que seul il permet d'apercevoir, et où sa philosophi^ recevra des extensions qu'il ne soupçonna pas. Il en doit être ainsi dans l'inévitable croissance du savoir et de l'évolution philosophique; et c'est le sort que le philosophe lui-même doit ambitionner, puisqu'il n'y a de vrai livre que le livre qui peut supporter d'être ainsi traité. En attendant, il nous donne la base que nous demandons, le principe d'action qui nous fait besoin , l'instruction quant à la méthode, l'enseignement quant au passé ; et tout cela dans la mesure que notre temps comporte, et au delà, sans doute, de la mesure d'aucun autre esprit de notre époque {Préface^ p. vni). »

Enfin, dans un dernier passage, Miss Martineau prend à partie ce genre d'intolérance théologique qui accuse d'être sans idéal et sans morale ceux qui mettent la sanction de leur morale et la beauté de leur idéal non dans un monde surnaturel , mais dans la lutte intelligente et héroïque de

la fiûble nature humaine avec rimmeosité, Tinlinité et réternité des choses.

< Durant tout le cours de ma longue t&che, il m*a paru que dans Tœuvre de M. Comte on trouve, mise en action, la plus forte réfutation de cette forme de l'intolérance théologique qui censure la philosophie positive comme atteinte d'orgueil mental et de bassesse morale. L'imputation ne tombera pas, et l'inimitié du monde religieux pour ce livre ne s'alentira pas, parce qu'il parait parmi nous en une version anglaise. A la bonne heure; le monde théologique ne peut pas ne pas ha'ir un livre qui traite la croyance théologique comme un état transitoire de l'esprit humain. Les prêcheurs et docteurs de toutes sectes et écoles se tiennent à l'ancienne pratiq&e, jadis inévitable, de contempler l'univers et d'en juger d'après le point de vue de leur propre esprit, au lieu d'avoir appris à se placer en dehors d'euxmêmes, et à faire l'investigation non du dedans à l'univers, mais de l'univers au dedans; ils doivent nécessairement penser mal d'un livre qui expose la futilité de leur méthode et des résultats auxquels elle conduit. M. Comte parle de la théologie et de la métaphysique comme destinées à disparaître; par conséquent, théologiens et méta«!physiciens abhorrent, redoutent, méprisent son ouvrage. Ils ne font qu'exprimer leurs propres sentiments, leurs sentiments naturels, par rapport aux objets de leur respect et au but de leur vie, quand ils accusent la philosophie positive d*ètre entachée d'irrévérence et de dureté, et de manquer d'aspiration, de grâce, de beauté, et ainsi du reste. Us ne sont pas juges du cas; ceux qui le sont, c'est-à-dire ceux qui ont traversé la théologie et la métaphysique et qui , connaissant ce qu'elles valent aujourd'hui, se sont élevés au-dessus, prononceront une tout autre sentence sur ce livre, bien qu'il ne contienne aucun appel à une sentence de ce genre, aucuns matériaux pour une telle discussion. Quand

on s'est formé à la diflidle tâche de faire céder les rêves aux réalités jusqu'à ce que la beauté de la réalilé apparaisse en sa plénitude, et que celle des rêves s'enfonce dans les ténèbres, alors le charme moral du livre devient égal à la satisfaction infellectuelle qu'il procure. L'aspect dans lequel il présente l'homme est aussi favorable à sa discipline morale qu'il a de fraîcheur et d'excitation pour son intelligence. Soudainement nous nous trouvons vivant et mouvant au milieu de l'univers, comme une part, non comme le but et l'objet de cet univers; nous nous trouvons placés non sous des conditions capricieuses et arbitraires, sans liaison avec la constitution et les impulsions du tout, mais sous de grandes lois, générales, invariables, qui agissent sur nous en tant que nous sommes une partie du tout. Certes je ne puis concevoir aucun enseignement qui donne plus d'ailes aux aspirations, que celui où l'on apprend combien valent nos facultés, combien petite est notre connaissance, combien sublimes les hauteurs auxquelles nous pouvons espérer d'atteindre, combien illimitée l'immensité que nous nous ouvrons. Nous y rencontrons, en passant, des indications sur les maux infligés à nous par nous*mêmes , grâce à nos basses visées, à nos passions égoïstes et à notre orgueilleuse ignorance; et, en contraste, s'y déploient en peintures animées la beauté et la gloire des lois éternités, ainsi que la douce sérénité, le courage héroïque et la noble résignation qui sont la conséquence naturelle de poursuites aussi pures et d'ambitions aussi vraies que celle de la philosophie positive. L'orgueil d'intelligence est certainement du côté de ceux qui insistent sur une croyance sans preuve et sur une philosophie dérivée de leur propre action intellectuelle, ^ans matériaux réels ni corroboration du dehors; il n'est pas du côté de ceux qui sont trop scrupuleux et trop humbles pour s'élever au-dessus de la preuve, et pour ajouter du fond de leur imagination ce que cette preuve ne

fournit ni ne comporte. Si Ton désire éteindre la présomption, écarter les choses basses, remplir la vie de dignes occupations et de plaisirs ennoblissants, et élever l'espérance et Tactivité humaines au plus haut point, il me semble que le mieux est de poursuivre la philosophie positive avec toute sa série de nobles vérités et de mobiles irrésistibles. La perspective qu'elle ouvre est sans bornes; car, parmi les lois qu'elle établit, celle du progrès humain est proéminente. Les vertus qu'elle alimente sont toutes celles dont l'homme est capable; et les plus nobles lui sont particulièrement chères. L'habitude de chercher le vrai, de dire le vrai et d'être vrai avec soi-même et avec toutes choses, est évidemment la première de toutes les exigences; cette habitude une fois acquise et la conscience naturelle ainsi disciplinée, tous les autres attributs moraux s'élèveront au niveau requis. Quand on sait ce qu'est réellement l'étude de la philosophie, je veux dire de la philosophie positive, l'effet sur les aspirations et sur la discipline de l'homme en deviennent évidents, et le doute ne s'explique qu'en supposant que les accusateurs ne connaissent pas ce qu*ils mettent en question. Mon espérance est que ce livre, outre les objets cherchés par l'auteur ^ en accomplira un de plus qui n'a pas été cherché, c'est-à-dire réfutera suffisamment ceux qui, dans l'égoïsme théologique ou dans l'oi^ueil métaphysique, parlent mal d'une philosophie trop haute et trop simple, trop humble et trop généreuse pour les habitudes de leur esprit. Le cas est clair. La loi de progrès est manifestement à l'œuvre dans le cours de l'histoire humaine; quelques noms qu'elle porte parmi ceux qui, en chaque secte, font de véritables études, le seul champ où elle se déploie est la philosophie positive ; et cette philosophie est nécessairement en harmonie avec les vertus dont la suppression supprimerait le progrès {Préface^ p. xni}. »

Page 1