M. Comte était àtors ineiiacé de perdre sa place
Il est pourtant un point sur lequel M. Comte n'était pas sans quelque illusion. Son cours était censé un cours populaire, c*est-à-dire susceptible d'être compris de ceux mêmes qui n'avaient aucune initiation mathématique. Les souvenirs de personnes qui Font suivi attestent qu'il dépassait cette mesure. On n'a d'ailleurs qu'à prendre le volume qui est la rédaction de ce cours, et l'on verra que les souvenirs dont je parle ne se trompent pas. Toutefois, ce cours était suivi même par des prolétaires; c'est que, outre les linéaments de l'astronomie, ils y trouvaient des généralités philosophiques et politiques que M. Comte mettait à leur portée et qu*ils saisissaient.
Ils y trouvaient aussi des sympathies pour leur situation. Non pas que M. Comte se tti illusion ou qu'il voulût leur faire illusion sur les conditions du problème social de notre temps, qui sont placées bien au delà de la portée des réformes immédiates. Mais, à propos de chômages, à propos de l'introduction des machines et des autres accidents qui mettent soudainement tant de bras dans l'inaction , il déclarait que, puisque les chefs industriels ne sentaient pas généralement encore leur solidarité avec leurs ouvriers, un vrai gouvernement devait intervenir pour prévoir et adoucir. De telles paroles, qui enlevaient le professeur, enlevaient aussi la salle, et ont laissé de profonds souvenirs dans plus d'une mémoire.
Ses trois fonctions mathématiques (répétiteur titulaire à l'École polytechnique, examinateur d'admission à cette même École, et professeur à l'institution Laville), son cours d'astronomie populaire, son grand travail de philosophie positive dont les volumes se succédaient de deux en deux ans, tout cela faisait une vie très-occupée. Jusque-là M. Comte n'avait guère eu d*autres délassements que de longues promenades et ce qu'il appelait ses flâneries phUosophiquts. En 1 838 ou 1839, Mme Comte songea à procurer une
vraie détente à cet esprit toujours si tendu. La musique se présenta à son esprit. M. Comte, bien que sans culture musicale, avait une belle voix» et il chantait avec beaucoup d'effet certaines chansons, la Marseillaise^ par exemple, qui, dans sa bouche, éclatait avec tout l'accent révolutionnaire. Mme Comte, aidée par M. de Troismonts, qui avait été son élève et qui était son ami, obtint, non sans difficulté, qu'il irait aux Italiens. Il s'y complut tellement qu'il ne put plus s'en passer. Il eut sa stalle à ce théâtre pendant chaque saison; et, quand des réductions d'argent l'obligèrent à y renoncer, ce fut un vrai sacrifice.
Sept ans plus tard, les préoccupations qui absorbaient son esprit, voilèrent, sur ce point comme sur plusieurs autres, ses souvenirs. Il présentait sa passion pour les Italiens comme un goût des arts s'éveillant à point en un certain moment de son travail philosophique, et, pour me servir de ses expressions, comme une affinité spontanée vers une vie principalement affective.Mais, en parlant ainsi,M. Comte transportait le présent dans le passé. En 1838, la musique fut une distraction salutaire vers laquelle on le porta, et devint un charme qui le captiva.
La mémoire de M. Comte était d'une force prodigieuse. Je l'ai entendu former le projet d'apprendre l'allemand en prenant un livre et un dictionnaire, et je ne doute pas qu'il n'eût réussi. Du moins c'est ainsi qu'il avait appris l'anglais, l'espagnol et l'italien. Ses lectures avaient été faites dans sa jeunesse; passé cette époque, il ne lut ni ne relut; et cette provision, une fois amassée, lui suffit pour l'élaboration d'une œuvre où il fallait avoir présents à l'esprit une immensité de faits de l'ordre scientifique et historique. La force de mémoire était, chez lui, le puissant auxiliaire de la force de conception. Voici, en effet, comment il composa chacun des six volumes du système de philosophie positive. Il en méditait le sujet de télé et sans jamais rien A. c. 17
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écrire ; de Tensemble il passait aux masses seoûndaires» et des masses secondaires au^ détaih. Au plan général suceé* 4ai| le plan spécial de chaque partie. Alors , quand cette ^lal)oration, d'abofd totale, puis partielle, était accomplie, il disait que son volume était fait. Ce qui était vrai; car, lorsqu'il se mettait k écrire, il retrouvait, sans jamais en riei^ perdre, toutes les idées qui formaient la trame de son (Buvre; et il les retrouvait dans leur Michatnement et dans leqr prdre. Sa mémoire avait suffi à tout; pas un mot n'avait ^té jeté sur le papier. G*est de la sorte qu*en 1826 il composa de tête, sans en rien écrire, le cours qq'il comptait faire et qui embrassait la philosophie positive tout entière , à sa première élaboration et alqra qu'elle exigea la plus d'effort. Cette manière de travailler, si puissante, était aussi fort dangereuse; la catastroi^ de 1826 en est un témoignage.
Quand Télaboraticm en était k ce point de maturité, il fallait que la composition çommençAt. Son œuvre avait be* soin de Téclosion ; elle chargeait son cerveau ; elle voulait en sortir, et il n'était, pour ainsi dire, plusf le maître de l'inspiration qui l'obsédait. Aussi, une fois qu'il avait pria la plume, il ne pouvait plya la quitter ; et ces gros volumes du système de la philosophie positive ont été rédigés d'une seule haleine. Dès qu'il avait par devers lu| un certain nombre de feuillets écrits, sûr dès lor^, à l'aide de cette avance, d'alimenter l'imprimerie sans l'exposer à chômer, il commençait à les mettre sous presse, ne faisant aucun changement sur les épreuves , dont il ne voyait jamais qu une. De la sorte, l'impression était h peu près terminée quand il posait la plume ; il avait marché aussi vite que l'imprimerie. Un pareil procédé n'était à l'usage que d'un homme aussi confiant en sa mémoire, aussi maître de son siûet, et qui ne craignait pas qu'aucui^ oubli trahit l'écrivain ; il avait l'avantage d'assurer à la composition cette
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unité mentale qui en avait puissaimnent réglé h conception, et de procurer la pleine action dn tout sur les parties, et celle des parties sur le tout.
Mais ce procédé avait un inconvénient. Il était impossible qu'une rédaction si rapide, jamais méditée, jamais relue, jamais corrigée, fftt châtiée. Plusieurs personnes, surtout celles qui attachent un prix particulier à la forme littéraire, se sont rebutées à la lecture des livres de M. Comte, accusant la prolixité de Fauteur, la longueur des phrases, la pesanteur du style, les répétitions, les épithètes surabon* dantes. Il y a du vrai dans ces reproches ; et les livres de M. Comte auraient gagné à un travail qui, laissant le fond solidement établi, se serait occupé de la forme. Pourtant il faut dire à ces délicats qu*ici le fond emporte la forme, que le soin de polir aurait allongé de beaucoup une besogne déjà bien longue, et que M. Comte était pressé, avec juste raison, pour lui et pour nous, de la mener à terme. J'ajouterai qu'une qualité essentielle en de pareilles matières ne fait jamais défaut, je veux parler de la lucidité. Quelque difSciles que soient les expositions, M. Comte les rend toujours précises, claires, lumineuses par l'enchaînement des idées et la justesse des expressions. Par fois même, ce mérite, très-digne d'estime, n'est pas le seul. Le style, sans qu'il le cherche, se trouve sous sa plume; la force ou la nouveauté, ou la grandeur de la pensée s'imprime dans la force, la nouveauté, la grandeur de l'expression. Celui pour qui la foule des princes médiocres et inférieurs à leur fonction politique a été le vulgaire des rois^ a rencontré, dans cette opposition des deux termes, une vraie beauté : le vieux Corneille n'aurait pas dit mieux.
On croira sans peine qu'écrire un volume entier tout d'une haleine et d'une venue, sans relâche ni repos, sur des matières qui exigeaient une extrême contention d'esprit, était une tâche laborieuse outre mesure et compromettante
pour ]a santé. Aussi est-il arrivé dans le cours de ces élaborations, quand Tenait la seconde moitié du volume, que Mme Comte concevait des inquiétudes. Des remontrances domestiques étaient sans efHcacité. Mme Comte invoquait un secours étranger; elle confiait ses remarques et ses craintes à M. de Blainville, et elle lui demandait d*intervenir, car il était le seul qui pût intervenir. M. de Blainville voyait M. Comte, et obtenait de lui qu*il ne travaillât plus après son dtner; cela lui suffisait pour que le sommeil revint, et que la tâche s'achevât sans que la santé en soufiFrtt ^
1. Dans ces moments-là, afin que M. Comte ttnt sa parole, K. Félix Ptnel Grandchamp, son médecin et son ami, dont la conTeraatton lui plaisait beaucoup, venait passer quelques soirées avec lui.